Avignon 2015 (13) : Revisiter les classiques – Molière, Hugo

Des Précieuses pas si ridicules

DES PRECIEUSESDepuis Molière on garde des précieux et précieuses l’image de personnages ridicules utilisant des métaphores absurdes pour exprimer les choses les plus simples (comme « commodité de la conversation » en lieu et place de « fauteuil »). Molière, néanmoins, avait pris soin de laisser planer un doute sur la question en présentant les ennemis des précieuses comme passablement rétrograde. On se souvient, à cet égard, de ce qu’il fait dire à Chrysale, le « bon bourgeois » des Femmes Savantes, le frère en esprit du Gorgius des Précieuses, père de Magdelon et oncle de Cathos :

« Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse. »

S’il ne semble pas que les beaux esprits du XVIIe siècle se soient jamais présentés eux-mêmes comme « précieux », il est vrai que nombre de salons de l’époque étaient des lieux où l’on cultivait la belle langue et qu’il arrivait qu’on s’y livrât à des jeux littéraires. Voiture fut l’un des leurs mais l’on se souvient surtout des femmes : Mlle de Scudéry (celle-ci féministe enragée) ou encore Mme de Lafayette ou Mme de Sévigné sont les représentantes les plus connues de ce courant informel et pourtant réel qui fait honneur aux lettres françaises.

Une autre citation, tirée du dictionnaire de Furetière :

« Précieuse est aussi une épithète que l’on donnait autrefois à des filles de grand mérite et de grande vertu, qui savaient bien le monde, et la langue : mais parce que d’autres ont affecté et outré leurs manières, cela a décrié le nom et on les a appelées fausses précieuses ou précieuses ridicules. »

Pierre Lambert, directeur du Théâtre de l’Espoir, à Dijon et, en Avignon, du lieu nommé Présence Pasteur, a eu l’idée de prendre les scènes les plus fortes des Précieuses de Molière et de les placer dans un salon de « vraies » précieuses, qui connaissent la pièce et s’amusent à la jouer, tout en poursuivant leurs propres jeux. Et, pour compléter le tableau, il a retenu des comédiens capables de chanter des textes de l’époque (sur une musique très fidèle à celle de l’époque).

Le résultat est superbe. C’est l’occasion ou jamais de citer Baudelaire :

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. »

Au milieu d’un festival partagé entre des spectacles sérieux qui privilégient les thèmes mortifères – la guerre, le deuil, l’euthanasie, la misogynie de certaines sociétés, l’économie libérale et ses fléaux – ou les stand-up comiques, la création de Pierre Lambert procure un moment d’élégance et de grâce. Les comédiennes et comédien (quatre filles et un garçon) sont tous belles et beau ; ils portent de magnifiques costumes ; ils chantent bien. La langue est à pleurer, tellement plus raffinée que celle que l’on peut entendre aujourd’hui jusque dans les milieux les plus « distingués ». Que demander d’autre ? Le décor peut-être ? Il est original, avec trois portes ouvrant à cour (et – pour tout dire – qui se décalent vers jardin quand on se dirige vers le fond de la scène) permettant de varier les entrées comme les sorties. Plus classique : des images projetées sur le fond situent le lieu où se déroule chaque scène (y compris une scène champêtre).

 

Les Misérables

LES MISERABLESLa compagnie bruxelloise des Karyatides interprète de grandes œuvres romanesques sur un mode « populaire, visuel et poétique, fait de bouts de ficelles, artisanal, brut, dépouillé » (dossier de presse). C’est une autre manière, également fort originale, quoique totalement différente de la précédente, de revisiter une œuvre classique. En l’occurrence, deux comédiennes manipulent des petites figurines représentant les personnages du roman de Hugo plus quelques autres éléments permettant de situer l’action : un mouton, un arbre, des maisons, une tour Eiffel… Avec une incontestable dextérité, les deux comédiennes placent et déplacent les figurines aimantées sur une table métallique et qui pivote dans tous les sens. En même temps, elles racontent et, parfois, dialoguent.

Evidemment, le spectacle n’apportera rien sur le fond au public averti qui y verra un simple digest illustré du roman. Il prendra néanmoins plaisir à observer l’adresse dont font preuve les deux manipulatrices, et puis l’on ne se lasse pas d’entendre les belles histoires, même archi-connues. Par contre, pour le public jeune (ou moins jeune) qui n’est pas habitué à se plonger dans la lecture des récits volumineux écrits il y a deux siècles, ce spectacle est une occasion merveilleuse de connaître enfin, sinon vraiment le roman, du moins sa trame (à moins qu’il ne l’ait déjà découverte sous forme de film ou de comédie musicale), ce qui, ma foi, est déjà quelque chose.

Karine Birgé et Marie Delhaye, maîtresses d’œuvres et actrices du spectacle, ne méritent que des compliments (il est d’ailleurs pris d’assaut par les festivaliers). On peut néanmoins remarquer – ce n’est pas une critique – qu’elles sont grandement servies par roman de Victor Hugo qui abonde en passages tous plus émouvants les uns que les autres, entre lesquels il n’y a qu’à choisir. Quelle que soit la forme adoptée pour présenter un tel livre, il paraît moins facile de se tromper qu’avec bien d’autres histoires, moins bien construites, moins bien écrites, bref moins intéressantes, moins touchantes que les Misérables.

 

 

 

 

 

Leçon d’écriture (5) : deux romans semblables de M.H.

Le déferlement inouï d’articles de presse consacrés au dernier livre de Michel Houellebecq avant même sa parution (1) devrait plutôt décourager toute nouvelle critique mais, en réalité, les articles publiés, pour la plupart obnubilés par le « pitch », ne s’intéressent pas à l’écriture. Il est donc légitime, dans cette série consacrée à la « fabrique » des romans, d’examiner Soumission d’un peu près. La tentation est d’autant plus grande qu’un autre roman, L’Esclave, publié quelque temps auparavant par Michel Herland, un collaborateur de mondesfrancophones, traite d’un sujet très semblable. La ressemblance des thèmes se retrouve-t-elle au niveau de la forme ? On ne voit pas a priori pourquoi il en irait ainsi. La comparaison révèle pourtant de nombreuses proximités sur ce plan-là également.

Houellebecq caricatureLes deux auteurs imaginent que la France passera sous la coupe des islamistes : chez M. Houellebecq, ce serait pour demain (2022), chez M. Herland pour après-demain (2090). Le narrateur est dans les deux cas un universitaire, professeur de littérature chez Houellebecq, de philosophie chez Herland. La différence principale, ici, tient à la place du narrateur. Chez Houellebecq il s’exprime à la première personne, il vit les événements qui portent un musulman à la présidence de la République et les changements qui en résultent pour le pays et pour lui-même. Chez Herland le roman d’anticipation est écrit à la troisième personne par le professeur philosophe, prénommé lui aussi Michel, lui-même personnage d’une histoire censée se dérouler de nos jours et qui nous sera racontée une deuxième fois à travers les lettres que lui adresse son amante, Colette, après leur séparation.

La construction de L’Esclave est donc infiniment plus complexe que celle de Soumission. La similitude entre le Michel de Herland et le narrateur (jamais nommé) de Houellebecq n’en est pas moins frappante. D’abord ils développent tous les deux un tropisme coupable envers leurs étudiantes les plus jolies. Nous avons déjà évoqué la Colette de Michel et nous faisons, chez Houellebecq, la connaissance de Myriam. A ce propos il faut relever une autre coïncidence : l’esclave, chez Herland, le personnage qui justifie le titre de son roman, se nomme Mariam, qui n’est qu’une autre manière d’écrire Myriam, et elle deviendra elle aussi, après quelques péripéties, la maîtresse d’un professeur d’université, Emmanuel. Ce dernier, contrairement au narrateur de Houellebecq, ne choisit pas de collaborer, il se replie dans un village perdu des Pyrénées avec quelques autres qui refusent le nouveau régime (la différence entre les deux attitudes, néanmoins, n’est pas aussi marquée qu’on pourrait le croire – voir in fine).

Les relations sexuelles entre le maître et son étudiante sont décrites avec « complaisance » dans les deux livres. Avec quand même une différence notable de ton. Houellebecq fait du Houellebecq : chez lui, le sexe est une obsession ; en cas de manque, ses personnages ont recours aux amours tarifées, le coït est toujours un peu sordide, même lorsqu’il essaye de le décrire comme quelque chose de sympathique. « Tu m’as apporté un cadeau ? » demandai-je […] « Je vais te faire une pipe, dit-elle, une très bonne pipe. Viens assieds-toi sur le canapé. » J’obéis, la laissai me déshabiller […] elle s’agenouilla et commença à me lécher les couilles tout en me branlant à petits coups rapides. « Quand tu veux, je passe à la bite… » dit-elle, s’interrompant un instant. J’attendis encore, jusqu’à ce que le désir devienne irrésistible, avant de dire : « Maintenant » (p. 101). Sic (!)

On croirait facilement, à lire Houellebecq, que la femme est un simple objet au service du plaisir masculin (position défendue explicitement dans le passage sur Histoire d’O, p. 260). Rien de tel chez Herland, le sexe y est toujours décrit comme une fête et lorsque l’amour l’accompagne, il devient rencontre des âmes autant que des corps, une expérience qui relève du sacré : « Soudain, il ne parlait plus. Il s’est approché d’elle, couchée sur le dos, lui a écarté les cuisses et l’a pénétrée d’un coup. Il a posé ses lèvres sur les siennes, fugitivement, puis il s’est mis à bouger en elle, très lentement. Il s’est  mis à lui dire des mots tendres, des mots d’amour, de passion, il pleurait, il sanglotait, il criait qu’elle était sa femme, qu’il ne la laisserait jamais partir […] Mariam, de fait, se sentait sa femme et lorsqu’il lui a demandé s’il pouvait se vider en elle, elle lui a simplement répondu, entre deux halètements, oui, mon amour. Pendant ces quelques semaines, sans qu’elle s’en rendît compte, le désir d’Emmanuel s’était développé en elle, en même temps qu’un tendre sentiment qui expliquait aussi bien son manque de résistance ce soir là et qu’elle eût éprouvée tant de plaisir à le laisser lui faire l’amour » (p. 287).

Les personnalités des principaux personnages masculins sont à l’avenant. L’auteur de L’Esclave s’est visiblement amusé à les peindre comme des séducteurs de la collection Arlequin. Voici Michel, dans les souvenirs de Colette : « J’aimais tout chez toi, ton look branché, ta gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien, ce qui était immédiatement démenti par la tendresse de ton sourire, tes yeux de chat,… » (p. 13). Emmanuel, l’incarnation romanesque de Michel, n’a rien à lui envier : « Même vêtu d’un pantalon de velours élimé, d’un polo fatigué et de chaussures de montagne, il est incontestablement bel homme ; il a quelque chose d’un sage et, en même temps, un pétillement au fond de ses yeux laisse deviner qu’il aime l’humour et pratique une certaine joie de vivre » (p. 212). Rien de tel, évidemment, chez Houellebecq, adepte résolu de l’autodérision. Son narrateur, copie fidèle de l’auteur, est perpétuellement découragé et prompt à noyer son vague à l’âme dans l’alcool. Un exemple parmi d’autres du tableau qu’il donne de lui-même – l’université est fermée, il se retrouve donc sans emploi et sans son « réservoir » habituel d’étudiantes : « J’étais dans la force de l’âge, comme j’ai dit ; et si, après quelques semaines d’un dialogue laborieux [sur Meetic] où certains moments d’enthousiasme au sujet de n’importe quoi – mettons par exemple les derniers quatuors de Beethoven – seraient provisoirement parvenus à dissimuler un ennui croissant et global, à faire miroiter l’espérance de moments magiques ou d’une complicité faite d’émerveillements et d’éclats de rire, si après ces quelques semaines je me décidais à rencontrer l’une de mes nombreuses homologues féminines, que pourrait-il s’ensuivre ? Panne érectile d’un côté, sécheresse vaginale de l’autre ; il valait mieux éviter ça » (p. 185). On serait tenté de lui appliquer le jugement de Ninon de Lenclos à l’encontre de son amant Charles de Sévigné : « C’est une âme de bouillie, […] c’est un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans la neige » (2).

Le narrateur, chez Houellebecq, comme, chez Herland, Michel et Emmanuel (deux personnages qui n’en font qu’un en réalité, Michel s’identifiant à l’évidence à sa créature) ont pourtant un autre point commun qui mérite d’être relevé : ils sont passionnés par leur sujet de recherche : Huysmans pour le professeur de Houellebecq ; l’esclavage et les religions pour les deux philosophes de Herland. On notera la pertinence de ces choix. Huysmans est l’auteur emblématique d’un certain « décadentisme » à l’instar de Houellebecq et s’est converti au catholicisme comme le narrateur de Soumission finira par se convertir à l’islam. Mariam, l’héroïne du roman de Herland, est une esclave, victime de l’instauration d’une charia fidèle à la lettre du coran. Le regard porté sur les religions, dans les deux ouvrages, est largement critique dans la mesure où les professeurs, principaux porte-paroles des deux auteurs, sont des agnostiques bon teint. L’adhésion à l’islam du héros de Soumission est expédiée à la fin du roman et il est difficile d’y voir une  conversion sincère. Cependant il n’est évidemment pas contesté, ni dans un livre ni dans l’autre, que les religions soient capables d’entraîner les hommes pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur, dans l’Esclave, est représenté à la fois par Abdenour, l’imam de « Zift Oundhor » (Mirepoix, en Ariège) et par Volusien, le chrétien clandestin de « Kabid » (Foix), le pire par Selim, le propriétaire terrien esclavagiste, converti par opportunisme à la religion des envahisseurs et qui se livre à des sévices épouvantables. Dans Soumission l’accession des musulmans au pouvoir a pour effet de rétablir certes la paix civile mais c’est au prix de l’apparition de nouvelles inégalités (entre les hommes et les femmes et entre les hommes eux-mêmes).

couv 1Un autre point commun aux deux romans, suffisamment rare pour être souligné, est la présence de la poésie. Houellebecq cite à deux reprises le poème Ève de Charles Péguy (« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle… »), cinq quatrains empreints d’un lyrisme patriotique totalement inattendu au milieu d’un livre dont le défaitisme est la marque majeure (p. 161-2 et 168-9). Qui lit encore Péguy aujourd’hui ? Rendons grâce à Houellebecq de le faire connaître à des millions de lecteurs. Les poètes sont passés de mode, même les plus grands, aussi doit-on être également reconnaissant à Herland de citer des vers assez stupéfiants de Victor Hugo, tirés des Contemplations : on ne savait pas, on ne savait plus que le poète panthéonisé (« Victor Hugo, hélas ! ») était capable d’une telle invention surréaliste (p. 257 à 261). Herland nous introduit ensuite à l’œuvre d’un poète contemporain, Jean-Noël Chrisment, plus particulièrement son recueil Pollen, lequel fait écho aux vers de Hugo, à la fin des Contemplations, à propos d’une sorte de renaissance après la mort, sous une autre forme (p. 262-3). L’Esclave contient enfin deux sonnets censément écrits par une Colette (p. 88 et 188) se revendiquant poète amateur « attachée à la versification classique » (p. 76). Assez étonnamment, on décèle une certaine parenté stylistique entre ces deux poèmes de la plume de Herland et certains de ceux que Houellebecq a lui-même publiés dans divers recueils.

Dans Soumission on ne s’éloigne jamais vraiment du milieu universitaire et bien que L’Esclave se déplace sur d’autres terrains, les professeurs y jouent également les premiers rôles. Dès lors, il est intéressant d’observer comment apparaissent les étudiants aux yeux de leurs maîtres. À en croire Houellebecq les étudiants ou plutôt les étudiantes en lettres désertent les cours de premier cycle « hormis un groupe compact de Chinoises, d’un sérieux réfrigérant ». Quant aux doctorants ils sont « dans l’ensemble épuisants », ce qui s’explique dans la mesure où « il commence pour eux à y avoir un enjeu » (p. 37). Une autre fois, le narrateur avoue qu’ils l’« avaient pas mal fait chier avec des questions oiseuses » (p. 53). Sic (!)

L’Esclave ne nous montre pas Michel en présence d’autres étudiants que ceux de première année. Conformément à sa « gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien » (cf. supra), il s’amuse à provoquer son auditoire, par exemple sur le sujet de la gratuité des études où il est sûr de faire mouche : « Vous êtes les victimes – innocentes sans doute – de votre époque qui n’attache de valeur qu’à ce qui a un prix. Alors évidemment, l’université, comme l’école en général, est mal partie. Puisque c’est gratuit, ça ne vaut rien » (p. 230). Mais le morceau de bravoure, à cet égard, se trouve dans le roman dans le roman, lorsque Michel imagine ce que seront les étudiants de philo à la fin du siècle : « En ce temps-là, la décadence de l’enseignement avait atteint un tel degré qu’on commençait à voir arriver en première année des étudiants totalement illettrés,[…] et qui ne prétendaient pas moins étudier la philosophie ! Bon gré mal gré, les universitaires s’étaient mis au diapason de leur public : en première année, les livres étaient bannis de l’enseignement des disciplines universitaires, au profit des seuls cours oraux et des moyens audiovisuels… » (p. 60).

Les deux romans évoquant des changements radicaux de la situation politique par rapport à celle d’aujourd’hui, les auteurs se trouvent contraints de les justifier d’une manière ou d’une autre. Dans les deux cas, même si le narrateur peut contribuer à l’explication, elle est plus souvent confiée à d’autres personnages. Ainsi Houellebecq fait-il intervenir successivement un agent de la DGSI, un « identitaire » et le président de la Sorbonne. Le roman de Herland n’étant pas écrit à la première personne, la question ne se présente pas chez lui de la même manière ; il n’en reste pas moins que l’exposé le plus complet des événements ayant conduit à la « reconquête » du sud de l’Europe par les musulmans n’est confié ni à Michel, le narrateur de cette histoire-là, ni à Emmanuel, son personnage le plus fort, mais à un visiteur de passage. Par ailleurs la critique des religions qui est développée aussi bien par Michel que par Emmanuel a pour contrepoint les convictions exprimées par Abdenour et Volusien qui défendent chacun leur foi respective.

En dehors des proximités formelles qui nous ont intéressés au premier chef jusqu’ici, on peut signaler pour finir l’étroite parenté entre les deux auteurs quant au fond de leur pensée, telle qu’elle s’exprime, en tout cas, dans ces ouvrages. La dystopie religieuse n’est que le prétexte permettant de d’exprimer un même point de vue désabusé sur une société dans laquelle, aujourd’hui comme demain, règne et règnera la loi du plus fort. Le héros, ou plutôt l’anti-héros de Houellebecq n’a pas la moindre velléité de résister. Ce n’est pas beaucoup mieux chez Herland puisque ses montagnards ne sont pas non plus des résistants ; ils se sont simplement mis à l’abri d’un régime qu’ils honnissent. Et si trois d’entre eux finissent par périr dans un combat désespéré, ils sont mus par la passion amoureuse, pas par un motif politique. Enfin Selim n’est pas le seul méchant du roman puisque c’est une villageoise dans les tourments de la jalousie qui provoque le drame final.

 

Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou – Lulu.com, 2014, 409 p., 21 € (5 € en version numérique).

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, 300 p, 21 €.

 

  1. Tous les médias en ont parlé à plusieurs reprises. La plupart ont mis un jour ou l’autre Houellebecq à leur une. Le sommet semble avoir été atteint par le journal Libération dans son numéro des 3 et 4 janvier 2015, avec une photo de l’auteur en une (titrée « la position du soumissionnaire » !) et sept articles sur six pages de texte. Le Monde des Livres du 9 janvier n’a pas faibli non plus avec trois articles sur trois pages.
  2. Ninon de Lenclos fut la maîtresse de Charles de Sévigné, le fils de la marquise de Sévigné, après avoir été celle d’Henri, son époux. Le propos est rapporté dans la lettre du 22 avril 1671 adressée par la marquise à sa fille.

 

 

Hernani à la Comédie Française

Hernani

Hernani

La programmation de la Comédie Française permet d’assister en ce mois de juin à deux pièces de Victor Hugo : une occasion unique de (re)visiter le théâtre du Prince des poètes sous deux formes complètement différentes.

Contrairement à Lucrèce Borgia qui a fait l’objet d’une nouvelle production, Hernani est une reprise de la saison dernière. Les partis pris de la mise en scène sont à l’opposé : autant celle d’Éric Ruf, dans Lucrèce, déploie tous les fastes du théâtre sur la grande scène et dans les ors de la salle Richelieu (1), autant celle de Nicolas Lormeau adopte pour Hernani la carte minimaliste sur la scène aux dimensions réduites du Vieux Colombier. Grande « machine » d’un côté, dispositif scénique réduit à presque rien, de l’autre : qui peut le plus peut le moins, c’est aussi cela la magie du théâtre.

L’argument de la pièce est résumé ainsi au début de l’acte V :

Trois galants, un bandit que l’échafaud réclame,
Puis un duc, puis un roi, d’un même cœur de femme
Font le siège à la fois. – L’assaut donné, qui l’a ?
C’est le bandit.

Victor Hugo enchaîne en virtuose les péripéties qui conduiront à ce dénouement pas tout-à-fait exact, d’ailleurs, puisque le mariage ne sera pas consommé. Si les invraisemblances ne manquent pas dans cette chronique des amours contrariées d’Hernani et de Doňa Sol, ce n’est pas ici un défaut, car le drame romantique – cette forme particulière de la guerre entre l’amour et l’honneur – peut se passer de la rigueur logique. Ainsi Hernani veut-il tuer le roi d’Espagne pour venger la mémoire de son père ; il l’a plusieurs fois à sa merci mais, le roi devant rester vivant pour que l’histoire avance, l’auteur trouve les subterfuges pour l’épargner. C’est pour la même raison que le roi épargnera ses deux rivaux lorsque l’occasion lui sera donnée de les condamner à mort pour trahison.

Le roi et la duègne

Le roi et la duègne

À l’acte IV, le roi Carlos d’Espagne est désigné pour devenir l’empereur Charles Quint. Devant le tombeau de Charlemagne, il s’interroge dans un magnifique monologue qui dit tout sur les difficultés du pouvoir. Or sa première décision en tant qu’empereur concerne justement le duc et Hernani qui se sont ligués contre lui. À la fin de l’acte, il s’adresse à nouveau à Charlemagne gisant dans son tombeau :

Je t’ai crié : — Par où faut-il que je commence ?
Et tu m’as répondu : — Mon fils, par la clémence !

Deux alexandrins superbes comme la pièce en contient tant, parmi lesquels certains des vers les plus connus de Victor Hugo. Par exemple, dans la bouche d’Hernani :

Je suis une force qui va!
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres!
Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.

Sans oublier, prononcé par Doňa Sol, le fameux : Vous êtes mon lion superbe et généreux! Un vers à propos duquel Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, raconte que Mademoiselle Mars, qui jouait Doňa Sol lors de la création de la pièce, en 1830, avait contesté – en vain, évidemment – cette métaphore. Ce n’est pourtant pas ce qui fit le plus scandale… Aujourd’hui, bien que le vers ne puisse plus choquer personne, les esprits mal tournés y verront peut-être un certain comique involontaire dans la mesure où Félicien Juttner, l’interprète d’Hernani, mince et de petite taille, n’a en rien le physique d’un lion.

Le duc et Hernani

Le duc et Hernani

En dehors de cette interrogation sur le choix d’un comédien, le spectacle ne mérite que des éloges. Comme pour État de siège dont nous avons rendu compte récemment (2), le metteur en scène a choisi de resserrer l’action, ici autour des quatre personnages principaux et de six comédiens, les deux derniers interprétant respectivement quatre et trois personnages différents. Les costumes évoquent le XIXe siècle, celui de Hugo, plutôt que le XVIe siècle de Charles Quint. Le plateau est nu jusqu’au quatrième acte. Apparaît alors le sarcophage de Charlemagne, un simple parallélépipède rectangle, gris, qui deviendra au cinquième acte, agrémenté d’une couette et d’un oreiller blancs, le lit des noces d’Hernani et de Doňa Sol.

Pas d’autres accessoires, sinon les indispensables mousquets, dagues et rapières, et le cor qui sonnera la fin de la partie. La suppression des décors s’explique aussi par le dispositif bi-frontal retenu par Nicolas Lormeau, toute l’arrière scène étant occupée par des gradins montés pour l’occasion. Grâce à ce « décadrage » le metteur en scène entend « ouvrir un cadre émotionnel ». En même temps, la disparition du « premier mur », celui du fond de la scène, a pour premier résultat de faire davantage ressortir le côté artificiel du théâtre, puisqu’il suffit de lever les yeux pour voir, face à soi, d’autres spectateurs. Dès lors, les sentiments des personnages nous importent finalement assez peu, d’autant que ces derniers se trouvent plongés – comme on l’a dit – dans des situations souvent invraisemblables. L’attention peut alors se concentrer sur l’essentiel : le texte – les vers de Victor Hugo, qui sont une merveille de bout en bout – et le jeu des comédiens, d’un classicisme de bon aloi, très « Comédie Française ». Avec une mention spéciale à Bruno Raffaelli qui campe un duc de Silva particulièrement convaincant et qui se montre vraiment émouvant dans la tirade du vieillard amoureux.

Hernani et Dona Sol

Hernani et Dona Sol

Enfin, on n’omettra pas de signaler les contributions à ce spectacle de Bertrand Maillot et de Pierre Peyronet. Ils créent à eux deux une ambiance de sons et de lumières qui fait oublier l’absence de décors.

Les interprètes. Doňa Sol : Jennifer Decker ; Hernani : Félicien Juttner ; le duc : Bruno Raffaelli ; le roi : Jérôme Pouly. Avec également la Duègne, etc. : Catherine Sauval (en alternance avec Coraly Zahonero) ; Don Ricardo, etc. : Nicolas Lormeau.

Crédit photos : Brigitte Enguérand.

(1)   Voir « Lucrèce Borgia, somptueuse et perdue », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/a-la-comedie-francaise-lucrece-borgia-somptueuse-et-perdue/

(2)   Voir « État de siège : une re-création », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/etat-de-siege-une-re-creation/

 

Par Selim Lander, , publié le 16/06/2014 | Comments (0)
Dans: Périples des Arts | Format: , , ,

À la Comédie Française : Lucrèce Borgia, somptueuse et perdue

Victor Hugo

Victor Hugo

La Comédie Française, comme on sait, a comme première mission de faire vivre les textes du répertoire qui font l’histoire et la grandeur de notre théâtre. Cela ne l’empêche pas, bien sûr, d’excursionner à l’occasion vers des horizons plus modernes, ni de montrer de l’audace dans la manière de montrer les classiques. En montant Lucrèce Borgia (1), Denis Podalydès n’a cherché pourtant qu’à faire de la belle ouvrage et nous lui sommes reconnaissant de nous reposer de tant de tentatives ratées de la part de ceux qui veulent se montrer originaux à tout prix. D’autant que ce n’est pas ce qu’on attend de la Comédie Française. On lui demande plutôt de se montrer à la hauteur tant du talent de ses pensionnaires triés sur le volet que du budget qui lui est accordé généreusement en notre nom à tous.

Gennaro et Lucrèce

Gennaro et Lucrèce

Les costumes sont signés Christian Lacroix, la scénographie Éric Ruf, lequel interprète par ailleurs souverainement – c’est le cas de le dire – le rôle de Don Alphonse d’Este, duc de Ferrare et mari de Lucrèce. Et le texte, bien sûr, est de Victor Hugo qui se régale de nous rappeler quelques-unes des abominations dont se sont rendus coupables les Borgia père (le pape Alexandre VI), fils (Cesar, probable assassin de son frère Giovanni et amant de sa sœur Lucrèce), et fille (Lucrèce elle-même, le personnage principal de la pièce avec Gennaro, le fils qu’elle a eu avec on ne sait qui, sans doute Giovanni, qui lui a été enlevé à la naissance et qu’elle aime en secret). La mise en scène de Denis Podalydès fait preuve d’un beau dynamisme. Les tableaux s’enchaînent sans temps mort et les capitaines vénitiens, amis de Gennaro, de même que les compagnes de la princesse Negroni, à Ferrare, tout ce beau monde virevolte impeccablement (Kaori Ito est créditée de la chorégraphie). On retient d’abord la beauté plastique de ce spectacle qu’on verrait bien sortir de la salle du Français pour aller respirer sous les étoiles. En nous transportant à Venise, le premier acte installe tout de suite l’atmosphère nocturne qui convient: une gondole au premier plan, des piquets émergent de la lagune, sur la gondole Gennaro endormi. Au bout d’un moment Lucrèce fait son entrée, à demi-dévêtue, qui s’émerveille devant le beau jeune homme assoupi qu’elle reconnaît comme le fils qui doit, lui, ignorer ce qu’elle lui est. D’ailleurs Gennaro la déteste, à l’instar de tous les Borgia dont les méfaits sont connus de tous. A la fin de cet acte, Gennaro s’est réveillé, Lucrèce a quitté la scène et la gondole s’en va également, portée sur les épaules des Vénitiens, avec, debout, meneur de jeu machiavélique, Gubetta (Christian Heck) : superbe tableau (accompagné par la musique de Bernard Valléry).

La princesse Negroni

La princesse Negroni

D. Podalydès a choisi de confier le rôle de Lucrèce à un homme (Guillaume Galienne) et celui de Gennaro à une (jeune) femme (Suliane Brahim). Une telle inversion des sexes n’a rien de révolutionnaire de nos jours : dans l’esprit des metteurs en scène, elle doit inciter les spectateurs à  faire abstraction de certains préjugés liés aux apparences, en l’occurrence celles des sexes. La fameuse « théorie des genres » n’est pas loin ! Le fait est que la distanciation ainsi produite a souvent des effets intéressants. Contrairement à notre consœur Fabienne Darge, qui tient que « le corps de Lucrèce, le corps de la tragédie, le foyer même de l’innommable, le lieu où il s’engendre » est nécessairement « un corps de femme » (Le Monde du 29 mai 2014), nous n’avons pas été gêné par le jeu de G. Galienne. Il est vrai qu’il sous-joue par moments, mais n’est-ce pas justement ce qu’il faut pour traduire le désarroi de Lucrèce qui se consume dans un amour impossible pour un fils probablement né de l’inceste (lequel finira – dans la tragédie – par l’assassiner avant d’avoir découvert qu’elle est justement cette mère après laquelle il aspire depuis qu’il est venu au monde) ? Cependant, à l’inverse, encore, de notre consœur, c’est plutôt l’attribution du rôle de Gennaro qui nous a un peu dérangé. Car si S. Brahim a certes toute la grâce juvénile qui convient pour attendrir une mère, elle fait bien plus penser à Chérubin qu’au valeureux capitaine qu’elle est censée représenter. On peut certes trouver une sorte d’équilibre entre une Lucrèce qui ne serait pas assez féminine et un Gennaro qui le serait trop, mais  les compromis de ce genre ne sont pas vraiment dans l’esprit de la tragédie…

Lucrèce et le duc d'Este

Lucrèce et le duc d’Este

PS : Ce billet est l’occasion de rendre grâce à Guillaume Galienne pour son émission diffusée tous les samedis sur France Inter, « Un peu de lecture, ça peut pas faire de mal ! », au cours de laquelle il lit, seul ou accompagné, quelques pages des grands auteurs.  Émission particulièrement précieuse dans les départements et autres territoires d’outre-mer où – pour une raison qu’on aimerait connaître – les chaînes comme France Culture ou France Musique ne sont pas diffusées. Du coup France Inter, avec des collaborateurs comme G. Galienne en particulier, est la seule source de culture pour les auditeurs de ces régions délaissées. Car les chaînes de radio locales, bien que surabondantes, se cantonnent toutes – y compris celles du service public – dans une espèce de soupe soi-disant musicale, à moins qu’elles n’ouvrent leurs micros à des auditeurs pour des échanges de banalités, ponctués des rires imbéciles des animateurs…

À la Comédie française, salle Richelieu du 24 mai au 20 juillet 2014.

Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage.