La F/francophonie sous les verrous de la francodoxie (II)

F/francophonie et enjeux en Afrique

La F/francophonie couvre aujourd’hui l’ensemble des continents du monde. Selon les chiffres de l’OIF, « l’Afrique est le continent où l’on recense le plus grand nombre de francophones. [En effet], 55% de francophones résident en Afrique[1] ». Par ailleurs, « l’analyse par région permet d’enregistrer que l’augmentation la plus importante du nombre d’apprenants concerne l’Afrique et le Moyen Orient (60,37 %) et que la baisse affecte l’Europe tandis que l’évolution n’est pas spectaculaire ailleurs[2]». Ces données suffisent à faire dire à Michaëlle Jean (2017) qu’autant l’Afrique francophone est le berceau de la Francophonie, autant elle  en est l’avenir; notamment lorsqu’on sait qu’ « un quart de la population mondiale sera africaine en 2050 », selon les prévisions de l’Unicef reprises par Michaëlle Jean (2015).

L’Afrique francophone subsaharienne incarne certainement mieux encore l’avenir de la Francophonie si l’on considère le fait que le français y est presque partout langue officielle, contrairement à l’Afrique francophone du Nord. En effet, sur les 22 pays africains sub-sahariens membres de la F/francophonie, le français qui constitue l’âme de la F/fancophonie est langue officielle ou co-officielle dans 19 de ces pays. C’est dire toute l’importance que l’Afrique noire francophone revêt pour la Francophonie. A l’inverse, la F/francophonie est d’une importance toute aussi capitale pour cette partie de l’Afrique. Elle se donne pour objectifs[3] de participer à la vie de ses Etats membres : en intensifiant le dialogue des cultures et la culture du dialogue ; en promouvant le rapprochement et la connaissance mutuelle des peuples ; en soutenant l’Etat de droit et en défendant les droits de l’homme ; en instaurant et en promouvant la démocratie ; en prévenant, en gérant et en réglant les conflits entre ses Etats membres ; en œuvrant pour la coopération en vue de favoriser l’essor de leurs économies et, en fin, en favorisant l’éducation et la formation. Ces objectifs relèvent des enjeux de développement auxquels l’Afrique noire francophone est confrontée ; de même qu’ils recouvrent les valeurs essentielles pour l’Afrique comme pour le reste de l’humanité, les valeurs de paix, de fraternité, de solidarité, de liberté et de souveraineté.

Les enjeux de la F/francophonie en Afrique apparaissent en effet à deux niveaux si on s’en tient aux objectifs précédemment énoncés et aux valeurs qui s’en dégagent : sur le plan interne, en contraignant ses Etats membres à honorer à leurs engagements au sein de cette organisation, la F/francophonie apparait pour l’Afrique francophone comme un instrument de régulation de sa vie politique, économique, culturelle et sociale. Sur le plan externe, elle incarne la fin d’un  modèle de relations Afro-européennes guidées par des logiques de confrontation et de domination. Elle ouvre ainsi la porte à une nouvelle ère relationnelle caractérisée par la volonté du vivre-ensemble dans le respect mutuelle et dans  la convivialité. A cet effet, la F/francophonie apparait aussi comme un instrument de régulation des relations entre l’Afrique francophone  et ses anciennes puissances coloniales, afin que non seulement les barbaries comme la colonisation et l’esclavages ne passent désormais plus que pour des accidents de l’histoire, mais aussi pour que l’Afrique francophone et l’Europe francophone s’unissent dans cet idéal de paix et de solidarité qui est nécessaire pour faire efficacement face à des défis communs et ô combien importants pour les peuples francophones : les problèmes écologiques, sanitaires, économiques, etc.

La F/francophonie constitue aussi un contrepoids de la mondialisation dont l’Afrique est particulièrement exposée aux assauts. En effet, la Francophonie œuvre pour la préservation de la diversité culturelle dans un contexte mondial où la mondialisation tend à uniformiser les cultures au profit des grandes puissances industrielles. Dans cette perspective, elle permet à l’Afrique francophone de maintenir sa voix dans le concert des nations et par ce fait, de préserver ses intérêts car les questions d’intérêt sont au cœur des batailles de liberté d’expression et d’opinion ; ces libertés étant elles-mêmes garanties par la diversité culturelle. A l’échelle des peuples, rien ne garantit mieux cette liberté d’opinion et d’expression que la diversité culturelle. Dans un contexte de mondialisation qui présente les risques d’uniformisation des cultures, la nécessité de préserver la diversité culturelle fait donc de la Francophonie une chance pour l’Afrique.

F/francophonie et francodoxie en Afrique

Si la F/francophonie de par son projet de société constitue donc une véritable chance  pour l’Afrique, si elle lui offre de réelles garanties de développement comme nous venons de le voir, comment  comprendre l’impopularité dont elle souffre en Afrique?

La F/francophonie est souvent comparée au Commonwealth. Mais la grande différence selon Jean Tabi Manga (Op.cit.) c’est  que l’anglais n’est pas du tout l’élément central  du Commonwealth, alors que le français est bel et bien la pierre angulaire de la F/francophonie[4]. La F/francophonie fait référence à des peuples qui ont le français en partage alors que derrière l’idée d’un « Commonwealth à la française », les pionniers de la Francophonie voyaient avant tout le développement et la richesse en partage. Au regard de cette différence fondamentale  entre le Commonwealth et la F/francophonie, il y a lieu de penser que l’implication de la France dans le processus de création de la F/francophonie modifia quelque peu l’intention réelle des dirigeants africains à l’origine de ce projet, en faisant du français le point névralgique de cette organisation. Cette place fondamentale du français n’est certainement pas sans conséquences en termes de pesanteurs dans la géopolitique franco-africaine : « La langue française est depuis la Renaissance associée à l’idée de pouvoir et de la puissance nationale si bien que sa légitimité universalisante contribue au phénomène de centralisation observé dans la francophonie », explique Yves Clavaron (2018 : 26).On comprend dès lors pourquoi Mongo Beti (1974 : 131-132)semble situer la langue française au même niveau de nuisance que la dictature et l’alcoolisme en Afrique, de même qu’on comprend l’invitation de Patrice Nganang (Op. cit.) à écrire sans la langue française et par-delà la Francophonie.

En effet, alors qu’Achille Mbembe (2007) observe que la France ne s’est jamais décolonisée malgré la fin de l’empire colonial,  Ambroise Kom (2000) note pour sa part que l’Afrique noire francophone n’a jamais songé à domestiquer son héritage colonial institutionnel, ce qui la maintient de fait dans un esprit colonial. Ces deux auteurs témoignent ainsi d’un contexte géopolitique et socioculturel franco-africain jamais affranchi des logiques coloniales. La conséquence de cet état de chose c’est que l’appareil francophone en charge d’implémenter le projet de société francophone en Afrique se trouve neutralisé par un système qui lui est diamétralement opposé, à savoir la francodoxie. C’est un système considérablement entretenu par les ex colonies françaises d’Afrique, à travers le mécanisme de violence symbolique selon la terminologie de Bourdieu, mais aussi par l’ex puissance coloniale française. La Françafrique[5] est sa forme d’expression politique la plus populaire grâce aux travaux comme ceux de François-Zavier Verschave[6], de Thomas Deltombe et ali[7], d’Ambroise Kom[8]…qui  rendent compte de son degré de nuisance en Afrique et par là-même de son déphasage avec la Francophonie.

Si la Francophonie dans sa dimension culturelle entend militer en faveur de la diversité linguistique et de la rencontre des cultures dans la perspective de l’interculturalité, la francodoxie, elle, perpétue plutôt le règne sans partage de la langue française et avec elle l’hégémonisme culturel Français en Afrique. Alors que la Francophonie défend la démocratie et la souveraineté de chaque peuple de l’espace francophone, la francodoxie prive les peuples africains de toute souveraineté, autorise l’ingérence de la France dans la vie politique de ses ex colonies et fait des dirigeants politiques africains de véritables monarques qui règnent avec tyrannie sur leurs peuples. Alors que la Francophonie milite pour l’État de droit et le respect des droits de l’homme dans ses États membres, la francodoxie crée en Afrique toutes les conditions favorables au non-respect des droits de l’homme et de l’État de droit. Alors que la Francophonie aspire à la coopération et à l’émergence économique de ses États membres, la francodoxie perpétue un ordre du monde qui maintient les États africains dans une situation de vache à lait pour l’ancienne métropole française.

 

Conclusion

Entre F/francosceptiques, F/francophobes et F/francophiles, le débat sur la F/francophonie en Afrique rend compte d’une certaine désaffection vis-à-vis de cette organisation. Or, en plus d’être une initiative africaine, la F/francophonie offre à l’Afrique francophone un projet de société fort convenable à ses enjeux de développement; deux facteurs qui rendent incompréhensible sa disgrâce en Afrique et qui nous ont invité à un questionnement sur les fondements réels de cette disgrâce. A ce propos, on a pu noter que dans le débat francophone en Afrique, la géopolitique franco-africaine est régulièrement pointée du doigt. Mais cette géopolitique n’est que l’expression d’un contexte général franco-africain non débarrassé des logiques coloniales : la Francodoxie. Dans un contexte pareil, où les relations socioculturelle et politique franco-africaines sont aux antipodes de ce pourquoi la F/francophonie fut créée, la Francophonie apparaît comme un mort-né. Il s’en suit qu’à travers la désaffection de cette organisation en Afrique il y a une remise en cause de l’opérabilité du new deal scellé entre la France et l’Afrique francophone à travers la Francophonie ; dans un contexte post-colonial où les habitus coloniaux reproduisent des comportements et un type de relations censés révolues. En clair, le problème de la F/francophonie en Afrique n’est certainement pas la Francophonie, mais le contexte francodoxe de son implémentation.

 

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[1] Organisation Internationale de la francophonie (2018), 55% des francophones résident en Afrique, disponible sur:https://www.francophonie.org/-La-Francophonie-en-chiffres-.html?debut_list_art=16#pagination_list_art, page consultée le 10/06/18.

[2]La documentation française (2010), Les francophones dans le monde, disponible sur : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/d000124-la-francophonie/les-francophones-dans-le-monde,consultée le 12/06/18.

[3] Voir Charte de la Francophonie, article 1, Objectifs.

[4] Yves Clavaron (Francophonie, postcolonialisme et mondialisation, 2018 :25) atteste cette comparaison entre le Commonwealth et la F/francophonie en soulignant que le premier « est un réseau politique et économique plutôt que linguistique [tandis que la seconde est marquée par] un protectionnisme linguistique », se référant ainsi à B. Sansal qui, dans Pour une littérature-monde (2007), parlait du français comme de « la langue la mieux gardée du monde »

[5] Ce termine qui fut utilisé pour la première fois par Houphouet Boigny de la côte d’Ivoire pour exprimer son souhait de voir les dirigeants africains post-coloniaux garder des relations privilégiés avec l’ex puissance coloniale française renvoie de nos jours à un réseau de relations entre les dirigeants africains et français  permettant aux premiers d’accéder au pouvoir souvent illégitimement et de jouir de la protection des seconds qui, en échange, reçoivent des facilités en matière d’exploitation des ressources naturelles africaines.

[6]La Françafrique : Le plus long scandale de la République, Stock, 1998; De la Françafrique à la Mafiafrique, Tribord, 2004; Au mépris des peuples : Le néocolonialisme franco-africain, entretien avec Philippe Hauser, La Fabrique,  2004; L’envers de la dette. Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola, Dossier noir de la politique africaine de la France n° 16,Agone, 2001.

[7]Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948 – 1971) ,La découverte, 2011.

[8]La malédiction francophone : défis culturels et condition postcoloniale en Afrique, LIT, Hambourg, CLE, Yaoundé, 2000.

Compte-rendu : « Migrations et mobilités »

Au cœur des batailles identitaires,  la reconquête de soi

 Patrick Baudry, dir., Migrations et mobilitésMSH, Passac, 2018, 322 pages.

Migrations et mobilités est un ouvrage collectif de 322 pages publié en 2018 sous la direction de Patrick Baudry. Il comprend quatre parties et dix-sept contributions qui s’articulent autour de la problématique centrale de l’identité et de ses enjeux dans un contexte mondial d’extrême mobilité. Suivant une lecture croisée desdites contributions, cet ouvrage présente plusieurs centres d’intérêt pour des chercheurs en anthropologie culturelle et pour toute personne soucieuse de s’outiller pour mieux comprendre et affronter les crises identitaires de notre époque.

  1. L’identité consubstantielle à l’altérité

Nous avons dès le préambule une mise au point de « la question de l’altérité » (PP. 9-23). Patrick Baudry souligne ici la dimension consubstantielle de  l’altérité à l’identité dont il rend parallèlement compte du double caractère ambigu et ambivalent : L’identité se construit au gré des rencontres avec l’altérité et induit  un mouvement — pas nécessairement volontaire — vers cette altérité. Sous toutes ses formes, la mobilité apparaît dès lors comme un trait essentiel de l’identité. C’est ainsi que chez Laure Bedin (287-311) elle s’apparente à un effet boule de neige. Lydie Pearl (PP.201-221) montre pour sa part comment l’altérité s’inscrit pleinement dans l’identité artistique de Marc Chagall. L’insécabilité de l’altérité et de l’identité apparaît également chez Antony Soron (PP. 223-237) lorsqu’il démontre, en parlant de l’écrivaine Kim Thúy qui fut arrachée à son Vietnam natal par les offensives du Têt alors qu’elle n’avait que 10 ans, que «la réussite de l’épreuve ne passe pas exclusivement par la capacité d’adaptation de l’individu [mais qu’] elle tient aussi et surtout au non effacement de la mémoire collective » (P. 235). La contribution de Claire Mestre (PP. 242-251) va plus loin dans la démonstration en soulignant que même mort, l’Autre voit son « absence physique transformée en présence intérieure » (P. 243) chez le sujet. En fait, le « je » s’inscrit toujours dans une « présence mobile » avec lui-même, avec l’ailleurs et avec l’Autre; ce qui ne lui confère qu’une « identité incertaine ». L’identité n’existe donc que dans une tension continuelle avec l’altérité, y compris avec l’altérité animale qui contribue à sa construction (L. Joyeux, PP. 269-286). Cette tension apparaît particulièrement dans une contribution comme celle de Nadine Rouquette (PP. 103-122) qui relève la propension humaine à se projeter dans l’Autre et à vouloir le sculpter comme une prolongation de soi. Une telle tension induit que le sujet est aussi étranger à lui-même qu’il l’est à l’Autre puisqu’il se situe dans un « rapport d’altérité à lui-même. » (P. 17). L’incertitude de l’identité découle ainsi de cette tension continuelle avec l’altérité.

Avec Baudry l’identité n’apparaît en effet que comme une image. En tant que telle, elle n’est qu’une médiation entre « soi » et le « soi-même » dont elle induit une certaine invisibilité, le laissant simplement deviner. En instituant une distance avec son objet réel, l’identité/image invite à une distanciation par rapport à cet objet qu’est « soi-même ». L’identité, comme l’image, est un symbole et sa confusion au réel qu’elle désigne participe de sa « dé-symbolisation totale » (P. 12). Comme l’image, l’identité relève aussi d’une question de regard tributaire à la fois du sujet regardant et du sujet regardé. Le caractère ouvert et dynamique de l’identité est donc incontestable ; ce d’autant plus que la notion d’identité s’inscrit d’ores et déjà dans un rapport d’ambiguïté avec elle-même — renforçant encore plus l’absurdité du discours totalitaire qu’elle génère. Baudry relève à cet effet : « Si pour être moi-même, il me faut coïncider avec moi, alors quel est cet autre moi qui habiterait mon identité ? » (P. 14).Tout ceci fait du sujet « hybride » un sujet particulièrement fécond pour cerner les multiples facettes de la mondialisation caractéristique de notre époque.

  1. La menace permanente d’une assignation identitaire

Mais s’il est admis avec les contributeurs que l’identité n’est pas une donnée fiable et stable, qu’elle n’est non plus enracinée dans un lieu qui la façonnerait à sa guise, il demeure que dans son rapport à l’altérité le sujet est sans cesse sous la menace d’une assignation identitaire. Qu’elle soit physique (migration), culturelle, … la mobilité expose le sujet à une situation de déracinement et de non appartenance, de non-lieu et d’errance ; notamment dans un contexte mondial où un certain totalitarisme identitaire — « identités meurtrières » (Maalouf, 1998) –  l’emporte encore sur l’identité comme donnée plurielle. A ce propos, Marie-Lise (PP. 123-141) relève dans 1Q84 de Haruki Murakami les difficultés d’appartenance caractéristiques de notre époque: « (…) les oscillations ontologiques manifestées dans et par le roman [de Haruki Murakami ] reflètent, explique-t-elle, la position instable des individus d’aujourd’hui, leur difficultés à trouver leur place dans la société, leur aliénation dans un univers de simulacre (…)» (P. 141). Cette impossible appartenance se mue en un refus d’appartenance avec Virginie Brinker (PP. 68-85) dont la contribution met en relief une poétique « de l’entre-deux, voire de l’oscillation » dans les créations artistiques de quelques auteurs d’origine africaine en France.

« C’est dans une situation d’ambiguïté qu’il faut [pourtant] envisager le rapport à [l’identité] et à l’intrigue qu’[elle] génère] » (P. 13). S’il y a un soi auquel le moi se doit d’adhérer pour être lui-même, cela implique que l’identité offre au moi un espace de possibilité imprévisible et non un espace clos. Le discours moderne sur l’identité qui tend à la définir « en termes d’unicité et de perfection » perd donc toute validité face aux faits qui, eux, témoignent de la « porosité » de l’individu « qui ne saurait être identifié à l’image/identité qu’on lui prête ou qu’il voudrait se donner » (P. 14). Aussi les différentes contributions mettent-elles en garde à des degrés variés contre tout renferment identitaire. Il est dangereux de concevoir l’identité comme une image définie et arrêtée de soi, notamment dans un monde régi par des rapports illégitimes de domination, au risque de vivre au « bord de soi », de perdre toute autonomie ; c’est-à-dire toute autorité sur soi, au sens où le soulignent les contributions de Rouquette et de Andron. Cette dernière déclare: « Nos vies nous sont devenues périphériques, nous appartiennent-elles ? Nos vies sont devenues périphériques à notre propre centre intérieur, avec le risque d’une scission identitaire (…) Avec le risque ultime : devenir périphériques à nos vies, à nous-mêmes. » (P. 91). A travers La pluie de Rachid Boudjedra, Peter Kuon (PP. 27-41) rend compte de cette « pression sociale qui pèse sur le corps et la psyché des individus (…) » (P. 40) et les prive de toute autorité sur leurs propres vies. Il montre qu’ « en articulant le traumas et ses causes familiales et sociales, la protagoniste de [La pluie réussit néanmoins à trouver une issue] du labyrinthe identitaire » (P.30) dans lequel le patriarcat de la société algérienne la renferme depuis sa première menstruation. Définie pour elle et sans elle — au lieu d’être le fruit d’une interaction continuelle entre le sujet et l’altérité, l’identité de la femme algérienne se révèle contre elle et entretient des traumatismes qui, dans le cas précis de l’héroïne de La pluie, conduisent à un renfermement sur soi et l’installent dans un rapport conflictuel avec sa féminité. La contribution de Thomas Klinkert (PP.45-163) relève aussi cette tendance impérialiste de l’altérité sur le sujet en montrant comment le « poids de la tradition et de la famille » empêche les protagonistes de Tahar Ben Jelloun et de Die Brücke d’avoir une existence propre. Même si l’article vise surtout à relever que ces récits montrent comment leurs protagonistes parviennent à une construction identitaire tout en « appliqu[ant] les principes de la construction identitaire à leur propre structure » (P. 163), il demeure que cette construction identitaire, les protagonistes  ne l’obtiennent qu’au prix d’un affrontement avec un environnement social qui tend à les priver de ce droit. Soron défend pour sa part qu’en inscrivant son personnage dans « un parcours  initiatique balisé par des lieux » (P. 45) d’une mémoire douloureuse dont les responsables sont aujourd’hui frappés d’amnésie, l’auteur d’Anima tente de ressusciter l’horreur de l’oubli et de mettre les coupables devant leur responsabilité historique. Mais écrire dans l’entre-deux pour ce Libano-québécois c’est aussi assumer par alliance les génocides historiques dont ce se sont rendus coupables/complices ses deux patries. Soron d’en conclure : « L’écrivain Hubert Aquin disait que l’imaginaire était une cicatrice ; l’écrivain polygraphe libano-québécois n’en aura jamais fini de disséquer ses blessures à l’échelle humaine. » (P. 53) Ce qui apparaît ici, c’est la difficulté du sujet à se départir même du poids de son héritage socio-historique dans sa représentation de soi. Tout enfermement identitaire est en définitive privatif d’autonomie et de liberté pour le sujet. Comment donc s’en affranchir ?

  1. Le décentrement ou la vie en lisières 

Les œuvres de l’artiste plasticienne Aline Ribière (PP. 167-180) témoignent d’une poétique de la relation. On note chez elle une constante volonté d’établir des passerelles qui n’est pas fortuite : la transgression des frontières relève du besoin de créativité, donc de la survie de l’artiste. L’enfermement identitaire est fatal pour l’artiste. Identifiant chez quelques auteurs migrants africains une « esthétique du franchissement », Brinker (PP. 69-84) conclut qu’en tant que récepteur de ces œuvres il faut être soi-même affranchi d’un certain conditionnement social et médiatique pour déceler le besoin d’affranchissement que recèle l’« esthétique du franchissement » de ces auteurs. Ainsi, dans le domaine de l’art, le déterminisme social pèserait de son poids nuisible aussi bien sur les artistes que sur la réception de leurs œuvres. L’« esthétique du franchissement » de ces auteurs apparaît dès lors comme une réaction à cette menace d’assignation identitaire mais aussi comme le gage de leur survie artistique. Plus généralement, l’enferment identitaire est fatal à l’être humain car il l’expose à des « traumatismes », à la « folie » voire à du « suicide ». Plus d’une contribution au rang desquelles celle de Kuon soulignent bien cet aspect.

Mais l’existence dans l’entre-deux, délibérée ou non, n’est non plus exempt de tout inconfort. Le drame c’est que, comme le souligne si bien Andron, « personne ne reste à la fois dehors et dedans, personne ne tient longtemps en lisière » (P. 90). Même si le décentrement, selon la contribution de Sandrine Bazile (PP. 55-67) sur les ateliers d’écriture mixtes et celle de Claire Mestre sur le suivi clinique des « populations migrantes et étrangères » (P. 241), est susceptible de favoriser la compréhension de l’Autre et de soi — puisqu’il permet de relativiser ses propres références —, dans un contexte mondial prédominé par la conception d’une identité singulière le décentrement risque davantage d’aboutir à l’exclusion sociale. Les sujets hybrides évoluent ainsi dans un entre-deux qui — plutôt que de narrer leur appartenance multiple — signifie non appartenance ou non-lieu ; avec son cortège de tourments. En effet, la vie dans l’entre-deux génère inéluctablement un inconfort psychosocial puisqu’il va de pair avec une impossible appartenance et un sentiment d’insécurité affective : le migrant se trouve rejeté de part et d’autre comme étranger, traité comme un apatride alors même qu’il a deux patries. Klinkert fait observer que le sujet migrant se retrouve « déchiré entre les exigences [de ses] deux cultures, si bien qu’il a du mal à définir son identité sociale » (P.150). En effet, l’impression de décalage éprouvée en terre d’origine se combine très souvent avec l’ostracisme ou le sentiment d’hostilité de la terre d’accueil pour générer chez lui un certain inconfort social qui affecte sa vie psychique. Ce processus semble commun à tous les décentrés : géographique, culturel, sexuel… Le fait est que « les lisières » constituent un espace d’inconfort qui contraint le sujet — obligé tout le temps à se mentir à soi-même — à un questionnement permanent sur soi, à un sentiment d’étrangeté au monde et l’exposent par ces faits à une crise intérieure. (P.95)

  1. Refuge dans un tiers-espace fictif ou tentative de reconquête de soi

C’est alors que la pratique des réseaux sociaux ou des arts intervient comme ultimes espace de liberté du moi pluriel. Mauvoisin (PP. 253-266) montre à ce propos comment la plate-forme virtuelle Grindr, à partir des « téléphones intelligents », constitue un espace virtuel où les membres de la communauté gays peuvent se mouvoir et faire des rencontres en temps réel et en toute liberté. De même, la plupart des contributions semblent unanimes sur la représentation de l’art comme lieu de « renaissance » et d’expression des libertés identitaires étouffées/refoulées par/dans le monde réel. L’art apparaît sous leurs plumes comme un tiers-lieu paradisiaque pour le sujet en mal de liberté identitaire dans le monde réel. Pour Thomas Klinkert par exemple, « c’est à travers  […] l’activité poétique que [l’héroïne de Les yeux baissés  de Tahar Ben Jelloun, immigré en France,] cherche à se forger un moule identitaire » (P. 152). Dans un monde qui le condamne sans cesse à « vivre aux frontière de soi », les lisières s’offrent ainsi comme la voie royale vers l’imaginaire et l’imagination de l’écrivain car dans un contexte pareil l’écriture, la fiction devient la clé du salut — assimilable à un talking cure —, un moyen de quitter les frontières inconfortables de soi pour réaliser « l’unité du moi » et assumer pleinement son identité multiple. D’ailleurs, avec le Narcissisme globalisé des réseaux sociaux on assisterait selon Henri- Pierre Jeudy (313-322) à un dédoublement voire à une tentative de mise à mort du monde réel.

Alors que Patrick Baudry soulignait à l’entame de ce livre que son enjeu majeur était de « penser ces situations d’entre-deux, ces mondes intermédiaires » (P. 10) qui caractérisent notre époque, les différentes contributions semblent nous expliquer que la bataille capitale à l’intérieur de ces « mondes intermédiaires » est celle de la reconquête de soi en proie à un totalitarisme identitaire exercé par les mondes considérés comme référentiels et que l’écriture, l’art en général y intervient comme l’une des armes les mieux exploitées. On peut peut-être regretter l’absence d’une réflexion sur les mobilités climatiques et l’urgence, qui en découle, d’une redéfinition du sujet dans ses rapports à la nature. Mais aucune étude n’a jamais prétendu à l’exhaustivité. Celle-ci non plus.