Un point c’est mal

à Jean Baudrillard

Et pourquoi pensons-nous à nous-mêmes?
Dieu s’est-il éteint ? Qui vit dans le jardin contemporain ?
les héros de publicité ; les enfants qu’on s’emploie
à emplir de notre encre de la tête au pied ;
Reste-t-il une innocence qui n’ait pas un porte-voix
Reste-t-il une maille à la muse et à son écuyer ?
Il va droit dans ses délices de banalité
Écrit des vers sur des bouts de papier
renfrognant son courage
A-t-il une truelle pour savoir d’autres mots
qui changeraient le monde
où poursuit-il comme un fou sa tête de paille
dans la circulation automobile
sa tête desempennée, vitriolée
à l’affût d’un  flot dense de gloriole ?
il faudra bien s’arrêter au rouge
pour toute gloire il mangera une banane
le cul sur un trottoir
pour compagnie une brosse à dent
et un masque à relire
Désir ou masque c’est pareil
il est bien nu dans le calcaire
et la tulipe pivote dans le vent sombre
alléchée par d’autres rimes
d’autres temps sans cothurne de penseur
Lui-même il est écrasé
il se farde de  chansons
en marqueteries aveugles

 

Par Paul Le Jéloux, , publié le 02/12/2020 | Comments (1)
Dans: Pratiques Poétiques | Format: ,

Amor Unus

Ce texte en forme de conte fantastique est extrait du recueil posthume Le Feu inconstant de Paul Le Jéloux. MF publiera d’autres poèmes de ce recueil.

 

Le roi se déplut en compagnie de ses enfants
les plus gourmands de ses sujets
comme d’une troupe de grenouilles agitées
au bavardage incessant et dont la prétention
à être objets de beauté à contempler était indigne
Le roi se déplut en compagnie de sa femme la reine
parce que jadis elle avait insulté son meilleur ami
et il lui prit de délaisser son trône
et son palais gavé de breloques et de courir
se perdre par les chemins sans même un écuyer
pour explorer son royaume de soleil
qui dormait là au sein de sa mère la montagne
C’était son double divin Il n’avait pas de visage
Son corps n’existait pas même si lui était doux l’hommage des fleurs
Il s’était battu sans armes avec de l’air
comme le plus valeureux des hommes
Il était impossible de le suivre parmi les crevasses de terre
même avec la bénédiction des sorcières ou des chimères
Il n’avait pas de nom sinon un écho de syllabes
venues du fond des gouffres
des cercles nourris dans des combats de flammes
et aucune pluie jamais ne viendrait adoucir
la douleur de ses pas ou sa voix aigre
sinon la chute qui à la fin du monde
laverait toutes nos plaies

 

Un poème de Paul Le Jéloux déja publié sur MF : https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/metier-un-poeme-inedit-de-paul-le-jeloux/

Et un CR de son dernier recueil chez Obsidiane : https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/le-jardin-sous-lombre-de-paul-le-jeloux/

Par Paul Le Jéloux, , publié le 09/11/2020 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

« Métier », un poème inédit de Paul Le Jéloux

Paul Le Jéloux (Pontivy 1955 – Dol-de-Bretagne 2015). Après une licence d’anglais, il enseigna à Londres, Brazzaville, Tananarive puis Paris avant de se replier, en 2006, dans sa Bretagne natale. Entretemps, il avait traduit des poèmes de l’anglais, participé à la création de la revue bilingue franco-anglaise Twofold, et écrit ses propres poèmes qui donnèrent la matière de quatre recueils, tous chez Obsidiane (1). Grâce à M. Jean-Louis Bouttes MF a eu accès à des poèmes inédits de P. Le Jéloux. Après « Métier », d’autres suivront.

 

Métier

 

Seul avec ma tisane, ou moins raisonnablement mon café,

à quatre heure du matin m’échinant sur un vers qui ne veut rien dire

revenant sans cesse sur le métier comme Boileau disait de le faire

Riche de mes expériences, habitué aux ratures, aux marges sacrifiées,

aux pleins et aux déliés, si c’est en enfer qu’on vit

et que par ailleurs, grâce à Rimbaud et Dupin,

il y a une apparence de soupirail au fond de ce trou de solitude,

de dérision où l’on désespère en chantonnant, utile et inutile à la fois,

audacieux et farfouilleurs, musant des empires énormes

pour une goutte d’encre, un morceau de buvard,

une gomme à papier, un petit dessin enfantin.

On ne sait pas si l’on a du talent

(« l’art est long et le temps est court. »)

Il y a des scories, des chutes, du crottin,

il y a toutes les métempsychoses, tous les petits trains,

les tortillards des nuits fiévreuses,

ou l’on est seul avec son fou comme aux échecs.

On ne joue avec personne sinon justement avec cette personne

qui s’éveillera à nos voix un jour d’outre-temps, d’outre-saison,

d’outre-jour . Oui, quand l’aube viendra ce sera la défaite

avant la renaissance. L’horloge est implacable.

Tu n’as rien fait aujourd’hui que des vétilles

des amuse-gueules et des pattes de mouches.

Va dormir sur les berges de ton petit fleuve humain gris-vert

Va t’accommoder des tiges diurnes dans l’ardoise nocturne

Découvre d’autres parallèles et sécantes

refais à neuf ton lit, écoute cinq minutes une sonate de Bach

par Glen Gould et dors paisiblement dans l’illusion

                  de toutes les  victoires et                                                                                                                                        de toutes les défaites.

 

(1) Voir ici la présentation par Michel Lercoulois du dernier recueil : Le Jardin sous l’ombre

« Le Jardin sous l’ombre » de Paul Le Jéloux

Par MF , , publié le 15/07/2020 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

« Le Jardin sous l’ombre » de Paul Le Jéloux

Nous avons foi au sens et la vie nous déroute

C’est par son dernier recueil, posthume, que nous découvrons Paul Le Jéloux (Pontivy 1955 – Dol-de-Bretagne 2015). Après une licence d’anglais, il enseigna à Londres, Brazzaville, Tananarive puis Paris avant de se replier, en 2006, dans sa Bretagne natale. Entretemps, il avait traduit des poèmes de l’anglais, participé à la création de la revue bilingue franco-anglaise Twofold, et écrit ses propres poèmes qui donnèrent la matière de trois recueils, tous chez Obsidiane, avant ce Jardin sous l’ombre.

Poèmes posthumes, poèmes écrits à la fin d’une vie, on n’est pas surpris d’y voir roder
la mort qui n’a pas de forêt
elle peuple les rêves de ceux qui ne sont plus enfants
celle qui reste un mystère
frise d’angoisse suave, crinière d’un monde empourpré.

La nostalgie est à fleur des vers, par exemple, dans cette évocation du pays d’enfance
La patrie c’est les planche et les bidons
l’arrière-cour corrodée avec ses vieux pavés et ses brins d’herbe
piétinés. C’est la réglisse, la pâte d’amande, …

Ou ici, avec l’emploi d’un temps du passé
Je n’ai pour patrie dans les os
que les hommes et les femmes que j’ai aimés
Le reste ce sont fougues intellectuelles
ruisseaux dans les nuages.

Ceci n’empêche que la sensualité parfois se réveille
Asseyons-nous dans ce bar un peu crasseux,
le regard souple et cruel d’une jeune rousse,
les yeux bleu outremer de la poupée sainte et putain,
et puis une petite croix propitiatoire sur la poitrine.

Importe avant tout l’émotion, la mère du poème
Elle est rive d’amour et philtre d’épopée
elle est poésie sûre
Elle est poésie dure
L’unique qui dit le cœur.

Le contact avec la réalité est pour le poète vieillissant autant d’occasions de désenchantement, entre ce qui est condamné à disparaître
J’ai acheté mon journal et j’ai vu la barrière se fermer
pour un tortillard qui n’en a plus pour très longtemps
et ce qui n’est que trop moderne, la rumeur d’aujourd’hui
avec ses portables, ses journaux gris, sa démocratie
.

Le Jéloux avait-il quelque chose contre la démocratie ? Il est certain qu’il ne portait pas en très haute estime ses frères humains
L’espèce n’a pas changé qui bifurque en Dieu et en Diable
Mourante de détresse, affûtant son malheur.

Le bonheur, néanmoins, reste toujours possible, qui surgit quand le poète se laisse surprendre par une image pourtant familière
J’ai dévalé midi et joué avec l’église qui est un coquillage sacré,
sous son fardeau de dogmes mais bien libre avec ses pierres
un peu bleues et sa flèche du mercredi qu’on dirait si près des nuages.

On peut encore s’amuser à se moquer – gentiment – des bobos ou des bistrots parisiens dans deux poèmes où pointe un humour discrètement grinçant.

La Bretagne de Le Jéloux est terrienne, elle laisse entrevoir à peine la mer au bout du paysage
Des bouts de forêt bivouaquent
près de la mer à gueule pentue
en cul de chèvre, à enclumes de gisant.

Une particularité du recueil tient à la place accordée aux animaux. On en trouvera la liste ci-dessous. Tous les genres sont représentés depuis les éléphants rouges jusqu’à la petite puce, souvent dans des associations incongrues (l’affable guêpe du théâtre réel, un candélabre passe en chenille sous un tableau noir). Comme beaucoup d’écrivains, Le Jéloux fut un homme à chats, c’est du moins ce qui ressort du poème dédié à sa chatte Cosette,
maîtresse assassine
revenante des gouttières, muscle de lianes,
fricoteuse des pointes de l’automne…

La poésie de Le Jéloux est riche de ces trouvailles qui apparaissent dépourvues de sens au premier degré, d’autant plus fascinantes, comme l’osselet des désirs lents, une embarcation giboyant de comètes, une lucarne boit le vin de la grande nuit

Une vie d’homme, c’est comme une œuvre, ça se conclut par deux simples vers
J’ai bien compris que rien ne s’accomplit que dans la solitude
Et que la gaieté et les pleurs sont de même verdure.

 

Le Jardin sous l’ombre, Obsidiane, « Les Solitudes », Paris, 2017, 95 p., 15 €.

 

PS : Le bestiaire de Le Jéloux dans Le Jardin
oiseau (10 fois), corbeau, mésange (2), caille, coq, poussin, orfraie, rapace, vautour, épervier, aigle, phénix, chouette (2), pinson (2), alouette, corbeau, faisan, gibier, cigale, criquet, guêpe, abeille, bestiole, araignée, chenille (2), papillon (3), mouche, moucheron, cancrelat, ver, puce (2), souris (2), chauve-souris, musaraigne, taupe, fouine, castor, poisson (2), saumon, hippocampe, écrevisse, salamandre, coquillage, chat ou chatte (6), chien (4), lévrier, (2), cheval ou chevaux (5), âne, porc, vache, génisse, brebis, agneau, cabri , cerf, biche (4), faon (2), loup (2), antilope, léopard, hyène, tigre, éléphant, chameau, ours, ourson, guenon, serpent, vipéreau, dragon (2)