« Le Souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Les portes du dire s’entrouvrent sur une évocation discrète, pudique de la vie : Parmi des herbes, des bleuets et des pavots / les caresses de l’été dans la plaine brûlante, hymne panthéiste à la nature : des nénuphars fleurissent dans mes cheveux. Au-delà du silence pulse une présence lointaine, évanescente mais tellement présente, qui se tient au bord des falaises vertigineuses de l’absence : il nous reste la rupture, l’immobilité, la douleur / il nous reste le silence.

Appuyée sur une digue de feu, la Poétesse, Orante d’une liturgie, laisse ses pas s’éloigner : nous sommes les cicatrices. Les mots en fusion, sang du vent, cantiques d’éclairs, tressent des fruits de haute mer, ils s’enroulent, épines et pétales : les paroles  cherchent leur chemin jusqu’à nous.

Mots équinoxes, secrets, mordants, traces, les ombres au goût de sel se mêlent, s’entrecroisent dans les levers d’aube silencieux et les frimas de la nuit alors que le sang flagelle encore le corps : je flâne sans cesse égarée / sur le chemin d’hier.

Les élans silencieux de Sonia Elvireanu, il faut les humer, caresser leurs encolures. Ils tissent l’absence : Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part. La mélancolie va l’amble avec son cortège de houles et de retraits, de regrets et de tempêtes : je suis une ronce dans la plaine. Interstices dans le silence : le lever et le coucher du soleil / se brisent dans mes mains vides.

Les mots–larmes, derrière les paupières, partent sur les rives de la solitude, présence du dire, force du manque, il faut toujours se baisser pour passer les écluses qui se déversent dans les estuaires nocturnes : cette nuit, je cherche un abri.

Malgré la grisaille du silence, de l’absence, ce recueil est un verre de lumière à boire à petites gorgées, ce sont des images sur la peau des plantes, des ébauches de roulis et d’écume qui viennent mourir sur  l’aube, ce sont des vagues intérieures. Torrentueuses, elles ont le parfum de l’aimé si lointain et pourtant si proche : et par-dessus le monde / Ton sourire.

La Poétesse, grande veneuse, lâche ses chiens, la vie est aux abois. Le grand cerf ne meurt qu’une fois dans la forêt des souvenirs  : saignement du vivant.

Oratorio de fugues pour des lèvres en bréviaire qui psalmodient de secrètes oraisons : une croix allumée dans la main.

Les phrases passent entre les ronces pour ne retenir que le pollen déposé par l’abeille qui a butiné. Le désir est toujours là, pudique, il tenaille les mots pour se perdre dans le souffle du ciel, la vie se nourrit d’interrogations, d’attende.

L’auteur, à l’image de Jean Orizet, est pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable.

Avec ardeur les pulpes sont fécondées, les sucs du regret se transmuent. Germent les élans, subtile et discrète prière, nuages vers l’au-delà,  vers la Transcendance. En effet, ce recueil pourrait-être un livre d’heures que l’on tient avec recueillement, c’est une prière intime celle que l’on murmure dans les fentes et les cicatrices du cɶur, dans les pulsations d’aubes noires. Ce sont parfois des psaumes que retiennent les nuages, avant de se mêler à la musique des sphères dont l’auteur conserve les accords au plus profond de son âme : Dieu donne de la sérénité / à ma pensée / pour que sa limpidité / ne tombe / nulle part en chemin.

Sonia Elvireanu nous livre discrètement sa respiration. En la partageant, le lecteur chevauche l’océan, mange les étoiles, les vagues, les fleurs, se brûle aux éclats d’un soleil noir, s’éclaire aux ténèbres, retient le début et la fin du cri de l’oiselle.

Dans le précaire équilibre du crépuscule, entre sève, braises et songes les ombres sanguinaires descendent l’escalier des impatiences, offrandes pour les âmes perdues.

C’est l’heure où la lumière est à deux pas de l’Invisible. Comme Bonnefoy, l’auteur charge ses rêves dans la barque. Pour quel voyage ?

C’est un feu de brousse, une flamme vêtue de bure, une braise dans la cendre, la brûlure du soir sur la sinuosité des souvenirs. Les ombres ne repartent jamais seules et Sonia Elvireanu le sait. Lorsque le manque érode l’écho gémissant, l’auteur le ramène au gîte dans une brûlante et discrète andante qui enserre l’espace balayé par le lin de tous les vents.

Mais que sont les souvenirs devenus ? Ils caressent et mordent : rencontrent-ils leurs corps ? 

Dualité du manque, à travers les branches d’olivier : la seule voie vers toi : l’amour.

Superbe recueil, à lire comme un livre d’heures, prière à réciter pour que nous soyons vivants tels le pain et les poissons / offerts par Jésus aux Siens, alors, demain, peut-être / mon heure fleurira / au bord de la vie assoiffée de toi.

L’auteur, paumes offertes à l’Invisible, recueille un souffle de ciel, un souffle d’amour.

 

Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel, L’Harmattan, Paris, octobre 2019.

Une réécriture poétique du mythe de Lilith par Nicole Hardouin

Écrit comme dans une transe, dans un langage de flammes volcaniques, lui-même un spectacle comme celui de la lave, Lilith, l’amour d’une maudite puise son inspiration au mythe de Lilith, la femme maudite, reprouvée, damnée, à l’origine de tout mal comme on voudrait bien le croire.

Nicole Hardouin refait l’image de la première femme, créée de la glaise, comme Adam, son être complémentaire. Cette Lilith qui traverse les siècles, entre légende et réalité, n’est pas fiction. Son nom est inscrit dans la Bible, dans le Livre d’Isaïe. Elle figure dans les anciens textes hébreux La Torah et le Talmud comme la première femme d’Adam, antérieure à Ève, à son antipode, rebelle, insoumise, l’égale de l ’homme.  Elle trouble l’ordre établi par la divinité, quitte Adam qui se retrouve dans une cruelle solitude et réclame à Dieu sa partenaire. Le refus de Lilith de revenir vers lui entraîne la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam.

Elle sera punie, chassée du Paradis, assimilée depuis à la dépravation,  symbole de la féminité noire, diablesse de l’enfer, attachée à Satan, incarnation du mal. En psychanalyse, elle serait la partie ténébreuse, instinctuelle, de notre psyché,  l’inconscient mystérieux et insondable. En astrologie, elle est associée à la lune noire.

Dans sa représentation du mythe, Nicole Hardouin fait référence à tous les symboles de la femme maudite, séductrice qui fait brûler le mâle de passion, le mène à la déraison.

Dès le début de ce recueil de proso-poèmes, la voix lyrique est celle de Lilith à laquelle s’identifie la poète, se revendiquant ainsi de sa nature  rebelle, insoumise, séduisante, provocatrice, indépendante, libre de jouir, l’égale de  l’homme :

« Désirée, désirante, inconnue, reconnue, femme-salamandre qui attise, défie, obsède, émerveille.

 Imaginée, respirée, envisagée dévisagée, déesse-mère, première-femme, n’étant pas née d’une côte, comme celle qui m’a succédée.

 Je ne dois rien à Adam. »

Voilà le portrait de la ténébreuse Lilith, très dense, repris image par image dans les autres poèmes, dans un rythme syncopé, au souffle brûlant comme le feu des entrailles de la femme. Elle affirme donc sa totale liberté dans sa relation avec Adam, en même temps que son pouvoir, son règne sur l’homme de tous les temps, malgré sa mauvaise réputation. C’est comme une sorte de part manquante du mâle qu’il cherche pour assouvir ses instincts primaires.

Puis s’ensuit dans une architecture lyrique cohérente, habilement orchestrée, tel un spectacle, le récit de Lilith dès sa gestion dans l’avant-temps du chaos originaire, avec le cortège des maux que l’on lui attribue, même si ce n’est pas de sa faute.

La perspective sur le mythe tourne au réquisitoire. Et c’est ainsi que le récit de la perversion de Lilith se fait accusation, devient combat de la femme qui se défend contre l’homme, responsable de tous les maux, l’un plus atroce que l’autre : guerres, exterminations, agressions, viols, perversités, exclusions, tortures etc. Elle n’a rien fait de tout cela, son seul mal était son désir de jouir des délices de l’amour sans brides, comme l’homme.

On s’imagine à quel point les féministes du XX-e siècle se sont réjouies de découvrir un tel archétype de femme pour revendiquer leur liberté, indépendance, sexualité.

Le récit de Lilith commence par la Genèse : l’avant-temps et les ténèbres matricielles, le magma où était enroulée la première femme à naître de la glaise : « Le magma ondule, s’échappe en langues voraces, délire dans la nasse de remous » ;  la « fragmentation de l’indivisible », le combat entre les ténèbres et la lumière, la séparation du feu de l’eau, le déchaînement des eaux primordiales, « ivres de cette liberté inconnue » ; la gestation et le mystère du surgissement : « Je suis tapie dans le souffle dont tout est issu » ; « Déesse triomphante à la féminité tellurique, j’emplis l’espace. Nue au milieu des roseaux. Libre dans les spasmes de l’eau, je porte la voix rebelle de tous les désirs inassouvis. »

Vient ensuite sa fuite, son exil, sa dépravation, le refus de revenir, son désenchantement, sa punition, le vide, autant de scènes d’un parcours existentiel sous le regard interrogatif de la femme qui revoit sa vie, connaît son secret, confesse de s’être vengé contre Ève, sa rivale, à l’aide du serpent.

Histoire d’amour maléfique, de délire passionnel, de vengeance, voilà le premier aspect du mythe réécrit par Nicole Hardouin dans une « prose néo-baroque » selon Claude Luezior, écrivain et critique suisse réputé.

La femme-sorcière, maudite, est vue au travers des vieux textes hébreux qui conservent ses traces: Kabbale, Livre de la Splendeur, Le Cantique des cantiques,  Job, Isaïe.  Lilith prend la voix de celle qui connaît l’évolution de l’humanité au fil du temps et s’en prend aux Pères de l’Église pour leur « gommage » de la Bible et avoir fait de Lilith l’incarnation du mal.

La voix de la poète, inspirée par les sources reconnues, s’y fait entendre superposée à celle de Lilith, déesse régnant dans son univers, mais refusant la procréation exigée par Adam. Elle s’enfuit, faisant de lui un « homme-dépossédé », car il a goûté de ses voluptés et ne les a pas oubliées.

Cette femme qui a cassé les interdits, a joui des délires de la sensualité, de « l’amour comme les éclairs »,  est consciente de son pouvoir de vie et de mort sur l’homme, c’est sa vengeance: « J’habite l’équinoxe de leurs songes, la nacre de leur épanchements. Feu des chemins de traverse, j’incendie leur marée. // Ils implorent mes houles, gîte de la déraison. »

Cependant, désenchantée, elle reconnaît ce qui lui manque, l’amour qu’elle n’a jamais connu. C’est sa véritable punition, découverte après l’exclusion du Paradis.

Par l’intermédiaire de la Lilith mythique la poète s’interroge sans cesse sur la condition de la femme, sur le mal dont on l’accuse et son devenir, mais aussi sur la dégradation du premier homme par ses successeurs au fil du temps. Elle met en balance son mal érotique, son désir de satisfaire ses délires, et tous les maux horribles de l’homme, descendant d’Adam, dans la lignée de Caïn : guerres, égorgements, tortures, perversités, exclusions, lapidations etc. Même si l’homme se redécouvre, il ne peut pas oublier Lilith, elle règne encore sur lui, provoquant ses instincts primaires, mais sa folie meurtrière n’est pas de sa faute.

La reprise du vieux mythe est pour Nicole Hardouin un moyen de s’interroger sur l’Histoire même de l’humanité avec ses tragédies et les relations homme-femme. L’affranchissement de la femme des tabous a duré des siècles, son image d’égale d’Adam étant éradiquée des écritures.

Lilith, l’amour d’une maudite est un livre superbe à lire à bout de souffle, à sentir le feu et l’orage du langage poétique, la beauté sauvage des images, sa tension, ses phrases éclatantes telles les flammes. Mais aussi à réfléchir à l’actualité du mythe.

Belle oeuvre poétique, ce livre de Nicole Hardouin, une orchestration habile d’images et de couleurs où rôdent les interrogations existentielles. Un « livre flamboyant » sous une « plume de feu », comme le remarque si bien Alain Duault dans sa belle préface.

Sur la fine couverture du recueil, le tableau Magnétisme de Colette Klein, poète et peintre prestigieux, va à merveille avec la virtuosité poétique de Nicole Hardouin dans la représentation contemporaine du mythe de Lilith. Auteure, préfacier et peintre, voilà un tryptique artistique remarquable.

 

 

Nicole Hardouin, Lilith, l’amour d’une maudite, Librairie Racine, Paris, 2020, 75 p., 15 euros.