“Mémoires des maisons closes” de Faubert Bolivar

Portes du ciel

Un poète, et puisqu’il lui est interdit de discourir par la loi suprême autant qu’implicite qui le régit et que parfois, comme par provocation ou par impérieuse nécessité aussi bien, il enfreint, lâchant bride à son terrible et exigeant coursier, se doit de faire paraître, sinon par l’aplomb du marqué des mots au sol, par le timbre de son galop impétueux, du moins par l’aire que son souffle circonscrit, les contours du royaume lequel dans son sillage il nous fait signe de défricher, le ciel sous lequel il nous convie à habiter,

lors donc que ce n’est pas la langue qui imprime par sa remarquable frappe une telle cadence, un tel marqué-pas aux choses, les disposant et configurant en singulière manière de sorte que par retour, par façon d’un toucher sensible nous voici là – même à même, vlopé flap, emballé en un univers,

c’est l’air lors que le poète va chanter qui va crier l’atmosphère propice à la disposition d’un univers.

 

Or, s’il nous convie à déambuler en ses Maisons Closes, le présent poème, d’évidence, n’a pas propos de nous y faire mener une existence contrainte de reclus solitaire. Car, à tourner en rond, de maison close en maison close, nous voici, sans y avoir pris garde, mis au rythme de la terre et à même dès lors de l’entendre nous parler. Cependant, une fois mis au rythme de la terre, c’est étrangement nous à présent qui, par la voix du poème, lui parlons. Et nous lui parlons tout simplement parce que nous lui répondons. L’un et l’autre, la terre et les hommes, au même rythme, dansent ensemble, ce qui est proprement « parler ». Parler, c’est danser avec le monde :

« Si la terre tourne en rond
c’est pour te parler

À tourner sur elle-même
elle cherche tes mots »

sont d’ailleurs les premiers vers du recueil. Et ils disent, sans ambages, que «  pour te parler  », la terre a besoin de « tes mots ». La terre, elle, tournant en rond, donne le rythme. C’est sa façon à elle de parler. Mais le rythme n’est pas rien  : sans rythme nous ne pouvons tout bonnement pas parler, tout juste pouvons-nous langager.

Parler c’est chanter, et c’est chanter au rythme de la terre pour l’enlacer et danser. Car elle ne tourne en rond que pour chercher nos mots et, à force – à force, si ça ne tournait pas rond pourrait-elle bien se lasser un jour et s’arrêter de tourner.

Les deux premières et principales parties du présent recueil sont titrées Marelle et Alphabet. La marelle, comme on sait, est un jeu qui se joue en sautant à cloche-pied tout en poussant de case en case du pied qui repose un petit caillou sur un échiquier tracé sur le sol. Le joueur avance soutenu par le rythme du chant des assistants. Il s’agit pour lui remontant d’un bout de l’échiquier à l’autre, d’aller de la terre jusqu’au ciel.

Au jeu de la marelle peut s’apparenter l’alphabet, les lettres constituant les cases que l’écriture, en se déroulant, assemble une à une pour former mots puis phrases, ces

« Folles phrases
qui disent tes pas
dans ma main » …

« des phrases
qui vont en mer
comme les îles que je tutoie ».

Atteindre le ciel au jeu de la marelle requiert d’associer de bout en bout sans désemparer un bon équilibre à de justes impulsions du corps, de combiner avec bonheur l’un et les autres, bref, que de leur accord se profile, gracile, volatile, un rythme certes, dès lors qu’à cet accord, en ce jeu, à parvenir au ciel, adamique

« Un prénom te suffit,
Marelle renie noms,
pronoms vêtements, sous-vêtements »,

quand l’écriture, d’«  une main de sable  »,  jouant l’alphabête à Vanity faire, une à une, égrener les lettres, les articuler en mots homophones pour, arc-boutée à leur balancement, «  flotter au vent  », «  voler des déserts du monde  » jusqu’au «  poème dévoré par le sable ».

Le poème est ciel. Étant ciel, il répand l’influence du ciel. Il instaure la mesure et il est attente infinie. Il est la mesure des « voix (qui) palpitent comme des clous dans la panse des chimères ». Il aspire aux temps où l’homme « inhalait les vents », tout en redoutant que, quelque jour, il n’y ait

« plus de chant
qu’un champ de rien »

pour autant que la terre, cessant s’harmoniser avec la mesure du ciel, se hasarde

«  un soir de coup de dés
……………………………………….
en rut de n’ (…) être
qu’un pronom relatif »

 se hasarde de n’y plus répondre, contrariant en sorte l’ordre musical de l’univers.

Le poème est ciel. De terre, de l’enclume sacrée, de la trame, prenant son élan et son chant, il monte faire briller ses yeux étoilés, veiller sur le flux tournant sacré, et montant, il se « disjoint de la mémoire de l’alphabet », il se résout en souffle maître des chemins,

dès lors s’épanche et essaime colorer le pelage de la mer, se distiller en îles* . Les Maisons Closes, ici, ouvrent sur les portes du ciel.

 

* Odysseus Elytis.

Par , publié le 20/01/2020 | Comments (0)
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Leçon d’écriture (6) : « Lémistè 2 » de Monchoachi

Son baille lavoix, puis      malement
voix baille languaige

Lémistè 2Monchoachi publie, toujours chez Obsidiane, la suite de ses « Mystères ». Après Lémistè 1, Liber America[i], une plongée dans l’univers antillais, creuset d’influences multiples, il effectue dans Lémistè 2, Partition noire et bleue, son retour aux sources spécifiquement africaines. Les deux ouvrages ont en partage un même lyrisme qui mêle à la quête de ce qu’il y a d’essentiel dans l’humanité, un humour toujours sous-jacent et une sorte de préciosité.

Monchoachi est un poète ouvertement réactionnaire qui ne se cache pas sa détestation pour le monde moderne. Dans le précédent recueil, il n’avait pas de mots assez durs pour décrire les ravages de la société de consommation, la régression qu’elle induit en détruisant les identités particulières, le matérialisme qui abolit l’indispensable dimension du sacré. Dans ce recueil-ci, il affirme plus précisément sa position dans l’introduction en prose d’une partie du texte. Il y dénonce en des termes on ne peut plus explicites « la rationalité rapetissante, standardisante, nivelante, le fatalisme morne généré par un culte obtus rendu à l’évolutionnisme, et une vision historisante calamiteuse du temps, l’engloutissement dans une vie privée de ‘monde’, l’horizon borné de mièvres jouissances, l’assujettissement à des réjouissances mesquines, à des plaisirs pitoyables, le pullulement de langages abjects, les rets sans cesse resserrés d’un mode artificieux, fabriqué, bref la dégradation et l’impuissance absolues fantasmagoriquement converties en progrès exaltant et en liberté souveraine » (p. 84).

L’Afrique est-elle encore capable de résister à ces désordres ?  Elle a pu, écrit-il dans l’introduction d’une autre partie, préserver longtemps contre les illusions de la modernité, sa « perception du fabuleux hymen, la vision sublime de cette danse nuptiale, de cet étirement et de ce déploiement fondal », le « perpétuel va-et-vient », la « perpétuelle permutation » du « proche d’avec le lointain », de l’ « ici avec là-bas et ailleurs », du « présent, passé et venir ». En va-t-il encore ainsi aujourd’hui ? Son « incomparable hymne à la vie » (p. 136) résonne-t-il encore ? La dernière page du recueil n’incline pas à l’optimisme, car « qui sait encore écouter [les] histoires [des] vieilles femmes au bord de l’eau ? »

La poésie de Monchoachi se nourrit de ce double mouvement de révolte contre le monde moderne et de nostalgie d’un passé dont il voudrait sans doute croire qu’il n’est pas disparu pour toujours. Mais si Monchoachi est un homme aux convictions bien ancrées, elles restent à l’arrière-plan de sa poésie qui se révèle, dans Lémistè 2, comme un fabuleux hommage à l’Afrique éternelle, primordiale, tellurique, une Afrique où hommes et femmes ne font qu’un avec la nature qui nourrit leurs rites mystérieux et qu’ils égratignent à peine.

Le poète revient à plusieurs reprises sur la communion, la confusion entre la terre-mère et ses enfants.

La fillette qui s’engrossit au fur à furon et à fil elle rondit
et monde aussi augmente

Comme la terre nourricière, les femmes, les filles sont fécondes et à ce titre, les intermédiaires privilégiées de la relation entre les humains et la nature.

Noir le monde, meule dormante
terre fertile,
rouge lavie moun’, odorante,
blanc, parole eau,
silencieuse, graines de semailles
comme procession de filles torse nu
arc de lumière

Ou encore, cet aphorisme :

On pèche la silure dans une petite mare
et le silence dans la vulve de la mère

Les femmes, les mères, sont les plus enracinées dans la terre-mère ; elles sont porteuses du souvenir du temps des origines.

Cuisses écartées, les mères en sueur
Tremblantes battent des mains et
des pieds la terre qui a tout engendré, […]
la Poule du Coummencement
ensemble avec ses œufs,
l’igname et la bière, les haricots et les petits pois-terre
Et qui sait ce qu’elle sait

Femmes / Hommes : on est bien loin des femmes PDG et des « métrosexuels ». Chacune et chacun à sa place.

Fimelle le coquillage nacré, le poulpe
rai de lumière
dans les cavernes de la mer
Mâle « la fureur sacrée », l’esprit vengeur qui le premier
posa son pied sur la boue
et assécha la terre

Même séparation des rôles dans cette curieuse composition géographique :

Nord, direction néfaste, demeure vieilles femmes,
Sud, bons vents, porteurs de pluie
jeunes épousées aux hanches souples
Guerriers derechef dansant en cercle
passant de croissant au cercle,
bercent enfant qui grandit […]

L’éternel féminin se conjugue allègrement avec l’Afrique éternelle.

zyéux fémin
battement tit-bois yõnn’
battement quèquette coloquinte
déchirée rondie

La coquetterie n’empêche pas de jouer son rôle d’intercesseur avec les puissances de l’au-delà (à moins que ce ne soit justement ce qui les incitera à se montrer bienveillantes)

Douze jeunes filles parmi les griottes
trous beauté bord fesses,
douze servantes,
longues écharpes brodées

Pas de rite sans la part des hommes, sans le masque, tantôt figé dans un silence mortel, dans l’impénétrable l’arcane de ses yeux vides, tantôt plein de vie.

Nouveau masque aux yeux ardents,
masque aux yeux d’antilope
enchatonné de triangles noirs et rouges
peint oseille et sang sacrificiel

Monchoachi est un poète précieux. Ceci doit s’entendre au meilleur sens du terme. La poésie dite en vers libres est souvent décevante, lorsque la liberté n’est qu’une excuse pour la facilité. Rien de tel chez Monchoachi qui invente une langue faite de fulgurances, grâce à une syntaxe simplifiée alignant les propositions sans verbe, autant d’images riches de connotations qui se conjuguent de manière inattendue pour le lecteur.

Et que dire du vocabulaire ? L’irruption des mots et expressions tirés du créole antillais ou qui en sont directement inspirés sera peut-être perçue comme un maniérisme superflu, uniquement propre à perdre le lecteur auquel cet idiome est étranger. Il n’en est rien : il suffit pour s’en convaincre d’essayer de remplacer les mots créoles par leur traduction française (que l’on ne devrait pas avoir trop de mal à imaginer). La phrase n’est plus la même, la musique en est immédiatement moins colorée, moins vivante.

« Corps allégé du lãnmisè bésoin bisoin » : traduite en bon français (« le corps allégé de la misère et du besoin »), l’image reste sans doute poétique mais elle a perdu de son originalité et sa force n’est plus la même.

Au-delà du recours au créole, il y a chez Monchoachi un vrai bonheur de jouer avec les mots, en toute liberté … maîtrisée, comme dans ce tableau des lions arrêtés près d’un point d’eau.

Y font des choses (toutes sortes)
se lèvent et se couchent,
se couchent et se soient,
se couchent et s’assisent,
vont et viennent,
disposent eau (et) air,
Font toutes sortes […]

Ou dans le passage suivant, méditation baroque sur le mystère de l’univers et de la vie :

Toutes les ninivers qui or bitent
et toute la chose qui s’offre
les limbes qui tripotent les nuages
les vents qui broutent arbres
les graines qui clapotent colportent
monde invisible

Il faudrait encore parler de la typographie, particulièrement travaillée, et que l’on n’a pu reproduire ici. Les décalages successifs qui scandent la page éclairent le discours tout en ajoutant au propos une dimension proprement picturale. Parfois, une « fantaisie » typographique – qui n’en est pas vraiment une – signale l’importance d’un mot sur lequel le lecteur risquerait de passer top rapidement.

Pieds maïs-bois
fourrés
d o u c e m e n t
deux par deux dans la terre

 

°                            °

°

Lavérité mècibondié pas ni lendreitt ni lenvès
Ni viz-à-vis
Ni douvant-dèyè

 

Monchoachi, Partition noire et bleue (Lémistè 2), Paris, Obsidiane, coll. « Les Solitudes », 2015, 155 p., 17 €.

 

[i] http://mondesfr.wpengine.com/espaces/pratiques-poetiques/lemiste-liber-america-de-monchoachi/

Lémistè – Liber America, de Monchoachi.

Monchoachi

Monchoachi, poète martiniquais né en 1946, auteur de plusieurs recueils en créole ou en français mais également de quelques essais et de traductions du français au créole, vient de publier chez Obsidiane un nouveau recueil intitulé Lémistè (Les Mystères). Un sous-titre, Liber America, apparaît en p. 7 et sur la 4ème de couverture (1). Le volume que nous avons entre les mains n’est donc que le premier volet d’un « long parcours à travers les mythes, les rites, les magies, les rituels cérémoniels qui ont fait la présence des différentes parties ou lieux du monde, présence recouverte totalement de nos jours par la Civilisation » (2).

Obsidiane fabrique de magnifiques objets autant par le choix du papier, la couverture, la mise en page, la typographie. Ce ne serait cependant pas un titre suffisant pour signaler cette parution si le ramage n’était pas à la hauteur du plumage.

Les écrivains antillais ont inventé une autre langue française, nourrie, enrichie, colorée par le créole. Ici, où il s’agit de poésie, la licence est plus grande que chez les romanciers. Monchoachi glisse des mots, voire des vers entiers en créole, au risque, parfois, de perdre le lecteur simplement francophone. yon sèl blogodo-blo, un exemple parmi d’autres (p. 135) de formule dont on ne peut pas deviner le sens, même s’il est donné – pour les initiés ! – dans le vers suivant : comme un vacarme de vagues qui surgissent et se brisent. D’autres expressions, tirées de la langue bâtarde qui remplace de plus en plus le créole authentique aux Antilles, devraient être plus compréhensibles. ravêtes-léglise (p. 28) ? Pour qui sait, au moins, qu’aux îles on nomme les cafards « ravets », il ne sera pas trop difficile de passer des « cafards d’église » aux métropolitaines grenouilles de bénitiers.

Le recueil est divisé en six parties dont l’auteur propose d’interpréter les titres ainsi : « la mort » (Ha Lézange), « le temps » (Rara Solé), « la terre » (Pieds poudrés), « la vérité » (Trois fois ça meîme dit cé vré), « la liberté » (Quimbé là), « la parole » (Les Voluptés). Au-delà de ces divisions, Monchoachi peuple ces poèmes d’étranges images qui nous forcent de voir le monde autrement, ou de voir un autre monde. Bestiaire fantastique, sorcellerie : il élève des cheins au poèl rouge / (prévoit si-au-cas l’ travèsé lenfè) (p. 72). Un enfer peuplé de chimères, mi hommes-mi bêtes, qui s’accouplent sauvagement :

Fanm à califourchon dans les profondeurs de la terre
     S’font nouliaquer (sauter) par des chiens 
          li schouitt ! Mmmm ! Mammaraai !
Ont vagin comme bague de chienne
     Odeurs, couleurs, humeur de bêtes
     mâles cheins k’ap fait ouanga dèyiè fimelles cheins
          tête d’homme, corps de chien
                Virer tête !
(p. 11).

Après l’enfer le paradis. Mais ne sent-il pas quelque peu le soufre lui aussi ?

Se pressent alors les sanctifiées
Les filles des dieux comme des boucliers
Toutes bien dodues les filles des dieux,
     pouesses, la figure bien ronde
Les filles des dieux le corps chamarré de blancs cauris
     Courues-venues les dompteuses / mettre en œuvre les signes (p. 23)

Les dieux sont partout présents mais qu’attende d’un dieu maché-boété sinon des incongruités ?

Et pour entendre ils ont entendu
Et ils ont vu ce qu’ils ont vu
Et les cornes de bélier leur ont poussé au front
Et les rinaflements du taureau trois-cornes
Ont raclé aux narines des innocents (p. 47).

Même la femme rêvée par le poète n’est pas tout à fait humaine, qui vit une symbiose idyllique avec la nature :

Venait une mystérieuse beauté bleue
Vêtue d’une aube de peau
Aux oreilles des ailes de papillon
     Les cheveux enjôlés de libellules bleues
Posée sur son sein soyeux une énigmatique araignée
Sur chaque épaule tenait l’oiseau crié cohé
     Qui fait un cri même comme son nom
(p. 51).

Simple apparence d’idole humaine qui finira métamorphosée :

Quand elle a fait pour partir
     Elle a fait le rond
A vancé jique le cirouellier.
Et quand elle s’est retournée
Etait un bel oiseau éperdu d’émoi (p. 53).

Faire l’amour au demeurant n’est pas vraiment recommandé :

Et là-même, sommeil le prend après ça
Il dort raide,
     tête matée derrière
Et elle, voyant, se lève
Défait l’étoffe, envoie la main
Le couteau saisi, tranche la tête
Penche son corps et boit
À grandes gorgées, boit (p. 60).

Quant à l’enfance, a-t-elle jamais été innocente ?

Il pleure accroupi les fesses
     contre terre et les deux mains sur les yeux
Il perd ses yeux dans les femmes
     gros cuisses-grande lageu’-gros bonda
          « et les fillettes au seins mûrs » (p. 73).

Les quelques extraits qui précèdent ne donnent qu’une faible idée de la richesse des thèmes qui apparaissent dans Lémistè, lequel s’apaise au demeurant à mesure qu’on avance. Dès l’avant-dernière partie, où un poème comme « Dit-l’Admirable » semble un écho du tableau des « Derniers Hommes » dans Ainsi Parlait Zarathoustra :

Ils sont maintenant doux et paisibles,
Sont à présent comme brebis et moutons,
Ne respirant que la crainte,
Ne respirant à présent que de vivre
En toute bénignité et humanité,
Tous égaux sans courage
Tous égaux sans louange et sans honte (p. 115).

Chaque poème est une sorte de conte, avec un début et un récit qui court jusqu’à sa fin. L’un des plus émouvants est peut-être celui qui ouvre la dernière partie, l’histoire d’un vagabond qui sera reçu comme un prophète parmi les hommes : ll dit, il raconte, il dépose en leur cœur (p. 132). N’est-ce pas justement ce que fait le poète lorsqu’il parvient à nous toucher ?

Quant à la forme, le lecteur doit en avoir maintenant une certaine idée. Monchoachi utilise toute la palette de son art. Le vers libre, l’injection du créole, l’invention verbale et les changements de rythme qui nous valent parfois la surprise d’un vers qu’on croirait surgi de la plume d’un poète romantique, comme celui-ci : Éternité d’un homme, et son règne est secret (p. 63) ; ou celui-là, plus moderne : Étoile du matin, la barque de la lune (p. 134). Liber America ne devrait pas être entendu, selon Monchoachi, au sens du « livre de l’Amérique » mais « liber plus étymologiquement comme le tesson vivant sous l’écorce visible et morte » : les extraits précédents auront sans doute permis de comprendre ce qu’il entend par là. Cet autre avertissement de l’auteur mérite encore plus d’être écouté, car nous aurions pu, en effet, nous laisser tromper par les apparences : « Il ne s’agit aucunement, en tout cas dans mon esprit, quand bien même le mouvement rythmique est porté par cette matière du mythe, de la magie et du rite, il ne s’agit pas à mes yeux de choses passées, mais bien d’évocations du présent (ou de la présence à l’ombre de présent) et de l’avenir (ou d’un avènement possible porté par retour en un découvrement ».

(1) Monchoachi, Lémistè, Paris, Obsidiane, 2012, 178 p., 17 €. Déjà chez le même éditeur : L’Espère-geste, 2002. (2)

(2) Lettre d’intention de Monchoachi à François Bodaert, directeur des Editions Obsidiane, in Antilla, n° 1552 du 21 mars 2013, p. 32 (d’où sont extraits également les autres commentaires de Monchoachi sur son œuvre repris ici).

Par Michel Lercoulois, , publié le 02/04/2013 | Comments (0)
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