“À la recherche de l’enfance perdue, joies et blessures, l’Algérie” : nouvelle parution d’Alain Pebrocq-Favier aux Éditions Edilivre

Livre

“Publié le 11 mai 2016 : Ce récit situé pendant les derniers mois de la guerre d’Algérie est la trace d’une période de la vie de l’auteur lorsqu’il était enfant. Ce sont des souvenirs emplis de joie et de tristesse.
Ces souvenirs sont marqués au fil de l’ouvrage par une belle amitié entre l’auteur et un jeune Algérien. Cette amitié est un message d’apaisement et de fraternité à tous les Algériens, à tous les Français « pieds-noirs ».

Né en avril 1954 à Saïda, en Algérie, Alain Pebrocq-Favier a été enseignant puis a terminé sa carrière comme chargé de mission pour la formation professionnelle et l’apprentissage auprès du rectorat de l’académie de Toulouse. Dans ce cadre, Il a eu aussi en charge la lutte contre le décrochage scolaire.

Toujours engagé dans cette lutte, il continue d’apporter bénévolement, au sein d’une association, son concours aux jeunes en difficulté.”

Alain Pebrocq-Favier
alain.pebrocqfavier@icloud.com
https://www.facebook.com/Alain-Pebrocq-Favier-%C3%A0-la-recherche-de-lenfance-1271280256221040/?ref=ts&fref=ts
http://livre.fnac.com/a9712813/Alain-Pebrocq-Favier-A-la-recherche-de-l-enfance.

Par MF , , publié le 12/07/2016 | Comments (0)
Dans: Annonces, En librairie, Livres | Format: , , ,

“Si peu sûrs”

si peu sûrs

(car à mesure qu’il se crée s’efface)

 

 

à force

d’anticiper

ses possibles réalisations

je lui avais donné

une vive

indétermination

 

 

 

faire taire

en mon esprit

votre voix

 

pendant

quelques temps

une insistante clarté

bénéficiera

de la nuit

 

 

 

le combat que tu

mènes

me fait reconnaître

pétrification censure déjà-vu

ta force

mais aussi que tu t’es trompé(e)

(de combat)

 

 

La frêle navigation de tes inconsistances fanfreluche le renouveau d’une certitude

 

 

un petit palmier pousse au sommet

d’un grand

renouveau après la maladie

 

 

des jardins ivres

d’abondance

les virevoltements de petits oiseaux

cependant

elles assises par terre entre la station-service et la pharmacie

chacune portant un enfant au creux des jambes

faisant l’aumône

immobilisées

têtes pleines de désespoir

 

temps accordéon pour

chaque endroit marqué

une flèche invisible

retrouve ses perceptions

 

que tu

ne sois plus

contre moi

retourne le couteau

de ma parole

et dit :

n’assourdis pas

les voix ténues

Par Antoine Constantin Caille, , publié le 08/07/2016 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format: ,

La pensée en danger

Les polices de la pensée

De drôles de mœurs se sont installées depuis quelque temps dans le milieu intellectuel (et politique) français. Ainsi, a-t-on vu, l’an dernier, un premier ministre condamner un écrivain, Michel Houellebecq, et son roman Soumission, pour crime d’islamophobie et de racisme, tout en avouant dans le même élan, non sans culot, ne pas l’avoir lu. Ainsi a-t-on vu, il y a deux ans, un « écrivain » , Édouard Louis, et un « sociologue », de gauche, lancer une pétition à l’occasion des Rendez-vous de l’Histoire de Blois pour exiger qu’un des participants, Marcel Gauchet, y soit interdit de parole. Ainsi, vient-on d’assister, tout récemment, à une escouade de « chercheurs » s’en prendre à l’écrivain et journaliste Kamel Daoud, accusé par eux d’avoir, dans un article sur les événements de Cologne survenus lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, « recyclé les clichés orientalistes les plus éculés » et fait preuve d’un condamnable  « paternalisme colonial » (curieux reproche adressé à un intellectuel algérien qui, plus est, se trouve menacé de mort dans son pays). C’est ainsi qu’on a vu, dans une tribune du Monde, ces « spécialistes en sciences humaines », du haut de leur savoir scientifique (comme si la sociologie était un terrain vierge où ne poussaient pas les mauvaises herbes de l’idéologie et de la politique), n’avoir aucune gêne à morigéner ces ignorantins en matière de culture islamique que seraient Kamel Daoud, Rachid Boudjedra et Boualem Sansal. Ces Diafoirus,  bien au chaud dans leur nid universitaire, visaient plus largement les intellectuels d’origine maghrébine, hommes et femmes, qui à partir d’une lecture critique du Coran et d’une connaissance des mœurs dans les pays arabo-musulmans où ils sont nés, ont vécu, et pour certains vivent encore,  dénoncent la condition faite aux femmes (et aux homosexuels) dans ces pays, et mettent en lumière le fondement religieux et étatique sur lequel ils reposent, à savoir l’antisémitisme et, subsidiairement, l’antichristianisme.

La romancière franco-tunisienne Fawzia Zouari, dans Libération daté du 29 février, à propos de ce « collectif » qui a initié la campagne médiatique contre Kamel Daoud, a appelé nos « élites de gauche » bien-pensantes à plus de décence, en leur enjoignant de cesser de dicter aux intellectuels arabes « ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire sur leurs sociétés », et de piailler, comme une basse-cour courroucée et effrayée : « Islamophobie ! islamophobie ! », dès que sont mises en cause certaines « graves  maladies » de l’islam » (pour reprendre une expression du regretté Abdelwahab Meddeb). Et que ces va-t-en-guerre contre Daoud, un individu seul, qui parle en son nom propre, et à ses risques et périls, se soient mis courageusement à dix-neuf  pour le faire taire, n’est-ce pas désolant ?

 

« Islamophobie !». Voilà le mot qui est devenu le cri de ralliement à la fois des organisations musulmanes officielles en France, des loups salafistes déguisés en inoffensifs moutons prêcheurs, à l’image d’un Tarik Ramadan, très courtisé par la nébuleuse de nos « idiots utiles » au sein de laquelle on repère, pêle-mêle, laïcards dévoyés, humanistes geignards, prélats chrétiens masochistes, sociologues et psychologues armés de leurs sciences infaillibles, intellectuels en proie à de recuites culpabilités postcoloniales, gauches extrêmes déboussolées prenant les jeunes terroristes du djihad pour les successeurs des « damnés de la terre » héroïsés par le beau chant de l’Internationale… Doté d’une connotation raciste, ce vocable d’« islamophobe », ainsi lesté d’une charge infamante, a tout simplement pour but d’interdire, et aux musulmans en premier, tout examen critique d’une religion et d’une histoire (comme il fut fait, pendant des siècles, pour le judaïsme et le christianisme). S’agirait-il, pour autant, de renouer  avec un hypothétique « islam des Lumières » ? Que recouvre une telle expression ? Y aurait-il eu, aussi, un « christianisme des Lumières » et que faudrait-il entendre par là ? Si l’on fait référence à de lointaines et très brèves périodes de  l’histoire de l’islam au cours desquelles se sont manifestés des courants mystiques, poétiques, philosophiques, force est de constater : 1) qu’ils ont été aussitôt marginalisés, durement réprimés, leurs auteurs criminalisés comme hérétiques ; 2) qu’ils n’émanaient pas du texte coranique  — comme le rappelle le poète syrien Adonis, dans son livre d’entretiens avec la psychanalyste Houria Abdelouaed, Violence et islam —  mais de courants de pensée inspirés de textes pré-islamiques, zoroastriens, juifs, chrétiens, grecs, où se manifestaient, notamment, « la présence du féminin et l’amour de la femme ». Qu’on relise Omar Kayyam, Rûmî, Ibn ‘Arabî ; qu’on se rappelle le destin d’Averroès, exilé et ses livres détruits, celui du grand al-Hallâj, crucifié à Bagdad en 922.  « La mystique et la philosophie, insiste Adonis, ne fait pas partie de la pensée islamique qui n’est que fiqh (jurisprudence) et shar‘ (Loi) ». Quelle signification alors donner à  cet « islam Lumières », invoqué comme un rassurant gris-gris ?

Le psychanalyste Daniel Sibony, ayant eu l’expérience de la vie d’un juif dans un pays arabo-musulman, le Maroc, lisant et parlant couramment l’arabe, et donc grand connaisseur du Coran, confirme, à sa façon, le diagnostic d’Adonis.  Il titre ainsi un des derniers chapitres de son livre, le Grand malentendu(2),  récemment paru : Ne pas quitter les Lumières par le bas, allant jusqu’à émettre le doute que nos catégories héritées des Lumières ne semblent guère plus adaptées à la compréhension des tragiques événements que connaissent aujourd’hui l’Occident, l’Europe, et la France en particulier. La violence initiale du texte fondateur de l’islam (un de ses bons tiers, dans les sourates dites médinoises), il la voit inspirée et nourrie par la haine des juifs et des chrétiens. Quant à la partie pacifique, noyau du message biblique (charité, amour du prochain, partie élaborée pendant le séjour de Mahomet à la Mecque), il nous met en garde contre une de ses lectures qui consisterait à l’opposer purement et simplement aux versets violents en laissant entendre, comme le font les musulmans dits modérés, qu’on doit les oublier, qu’ils ne feraient pas partie du corpus coranique. Or, souligne Sibony, les deux types de versets se complètent tout à fait, et l’ennui c’est que les islamistes, sont parfaitement fondés, pour justifier la pratique de la charia, le recours au djihad, à faire référence aux appels à combattre à mort les juifs, les chrétiens et les mécréants, appels font partie intégrante du Coran. L’islamisme n’aurait rien à voir avec l’islam ? C’est un peu, suggérait un humoriste,  comme si on affirmait que l’alcoolisme n’a rien à voir avec l’alcool.

 

C’est à ces questions que tente de répondre, de son côté, la psychanalyste franco-marocaine Houria Abdelouaed, dans son nouvel essai qui paraît au Seuil ces jours-ci, ;;;;(À lire dans les pages qui suivent son entretien avec Jacqueline Caux).

À la découverte du vrai Shakespeare

I am not what I am

 

Shakespeare

Comédies II et III

Denis Podalydès

Album Shakespeare

Pléiade. Gallimard

 

Daniel Bougnoux

Shakespeare. Le choix du spectre.

Les impressions nouvelles.

 

Paraissent ces jours-ci  les volumes II et III des Comédies de Shakespeare dans l’édition Pléiade, sous la direction de Jean-Michel Desprats et Gisèle Venet. Ainsi s’achève l’édition bilingue des Œuvres du Barde de Stratford-sur-Avon. Dans sa substantielle préface du volume II, Gisèle Venet annonce ce qui fait le principe d’unité des comédies rassemblées : «  le sentiment amoureux  (…) qui mobilise  les intrigues de ses comédies, des plus cocasses aux plus romantiques, dans toutes les tonalités du comique, même le plus sinistre… ».  Sans doute, sont-ce ces tonalités diverses qui rendent poreuses les frontières entre comédies et tragédies. Troïlus et Cressida, la Tempête, plus comédies que tragédies ? Oui, si l’on prend ce critère que Gisèle Venet a repéré dans une citation de Thomas Heywood qui écrivait en 1612 : « Commencées dans l’agitation, les comédies se terminent dans le calme, contrairement aux tragédies qui, commencées dans le calme, finissent dans la tempête ».

Un grand comédien

À ces deux volumes, s’ajoute, à l’occasion de la Quinzaine de la Pléiade 2016,  un Album  Shakespeare. Album bien singulier : comment envisager  sur plus de deux cents pages le récit de la vie d’un homme, vie sur laquelle on a si peu de renseignements ? L’éditeur à eu l’opportune idée de demander à un des grands comédiens de notre temps, Denis Podalydès, d’être l’auteur dudit album. Et  c’est, paradoxalement, un portrait de Shakespeare, le plus incarné, le plus vivant qu’on pouvait espérer, qui nous est ainsi présenté. Vu et restitué par et à travers ses traducteurs, ses metteurs-en scène, ses acteurs, de son temps jusqu’à nos jours, de ses cinéastes, aussi, et des écrivains qui ont écrit sur son théâtre. Et  Denis Podalydès fut justement un de ses grands interprètes. Qui, mieux que lui, de l’intérieur du drame vécu par les grandes figures shakespeariennes qu’il a incarnées sur scène, pouvait répondre à la question qu’il posait d’emblée : « De qui Shakespeare est-il le nom ? »

Un rebondissement dans l’enquête

Question qu’on pourrait détourner en la posant comme si l’on était dans un roman policier : Qui se cache derrière le nom de Shakespeare ? On ne cessa de se la poser au cours des siècles, et voici qu’elle surgit à nouveau.

Autant l’avouer, je suis accro à Faites entrer l’accusé, émission du dimanche soir sur Antenne 2. J’ai plaisir à suivre le minutieux travail d’enquête destiné à découvrir le coupable d’un crime. Ce peut un banal assassin de vieilles dames ou un violeur récidiviste, mais cette fois, «L’affaire Shakespeare » est d’une autre nature. Pas de tueries, certes, mais une histoire sacrément embrouillée d’usurpation d’identités et de substitution de cadavres. Un vieux serpent de mer, cette affaire, direz-vous. Oui, elle me semble néanmoins avoir pris un coup de jeune à l’occasion de son nouveau rebondissement.

L’affaire a commencé dès l’époque où un acteur du nom de Shakespeare, jeune palefrenier, marchand de grain, spéculateur et usurier à ses heures, jouait dans les premières représentations d’une pièce intitulée Hamlet. Ce comédien de seconde zone pouvait-il être l’auteur des pièces signées de son nom ? Doute,  immédiat. N’était-ce pas plutôt Christopher Marlowe ? Ou Francis Bacon ? Ou quelques autres encore ? Les limiers qui se succédèrent dans cette enquête n’étaient pas, loin de là, des zozos : Mark Twain, Emerson, Dickens, Henry James, Freud, Borgès, Chaplin… Il y eut parmi eux, c’est vrai, des allumés. D’où la recension de quelque cinquante prétendants au trône de l’Illustre stratfordien. Disons-le tout net, ce n’est pas le cas des deux détectives qui viennent de prendre la relève. Je n’aurais probablement pas prêté attention à leur enquête,  si je n’avais connu l’un d’eux, d’abord pour l’avoir lu, puis rencontré. Je veux parler de Daniel Bougnoux, universitaire et philosophe respecté, responsable notamment des Œuvres romanesque Complètes d’Aragon dans l’édition de la Pléiade et collaborateur des Cahiers de médiologie. Son essai, Shakespeare. Le choix du spectre, lui a été inspiré par une hypothèse récente formulée par un universitaire italien, Lamberto Tassinari, auteur d’un livre intitulé John Florio, The Man Who Was Shakespeare. Hypothèse de Tassinari, nourrie, approfondie par Bougnoux qui a mobilisé sa vaste culture littéraire, sa connaissance très pointue des pièces de Shakespeare relues dans leur langue originelle, pour en montrer la pertinence : Shakespeare, nom d’un acteur connu de la troupe, serait un prête-nom cachant un patronyme, italien, John Florio, désigné comme le probable auteur des pièces.

Et John Florio vint.

Qui est ce John Florio ? Un homme de cour, grand lexicographe, né à Londres en 1553, d’un père juif italien, dont la vie mouvementée (famille juive menacée par l’antisémitisme et, en tant qu’italienne, en butte aux Puritains anglais, conversion au catholicisme, puis au protestantisme, fuites et exils…), relatée par Tassinari et reprise par Bougnoux, mérite à elle seule la lecture de leurs livres. Ce Florio, connaisseur de plusieurs langues  — toscan, allemand, français, anglais, espagnol, latin, grec, hébreux … —  fut un grand lecteur de l’Écriture sainte, de Giordano Bruno, de Montaigne, et l’on sait ce que les pièces de Shakespeare doivent à ces auteurs. Je n’ai pas ici la place pour reprendre dans le détail les arguments et les démonstrations serrées qui conduisent les deux enquêteurs à étayer solidement leur hypothèse. Le très peu que l’on connaît de la biographie du Shakespeare officiel (pas de voyages à l’étranger, aucune trace écrite de ses pièces, et à sa mort, dans le testament qu’on lui prête, étrangement, aucun livre, aucun manuscrit de valeur à transmettre), et le beaucoup que l’on connaît de l’érudit italien, leur font supposer que celui-ci pourrait être le « vrai » Shakespeare. Il va sans dire que c’est à partir d’une relecture critique des grandes tragédies et comédies de Shakespeare (tant de coïncidences textuelles dans les écrits de William S. et dans ceux de John F. ! car celui-ci a également beaucoup écrit),  que Daniel Bougnoux conforte ses convictions, précautionneusement présentées comme telles, et avec cette réserve qu’aucune preuve décisive ne peut être apportée à l’appui de la thèse de Tassinari. Dommage, car pour ce qui me concerne et pour en revenir à mes émissions de télévision, je préfère suivre Faites entrer l’accusé que sa concurrente, Affaire non élucidée. Cependant, ne désespérons pas, un jour, peut-être… En attendant relisons Shakespeare, notamment les chefs-d’œuvre que l’on trouve dans les volumes II et III de ses Comédies, Troïlus et Cressida, Mesure pour mesure, la Nuit des Rois, la Tempête

Philippe Forest et Philippe Muray sont-ils des iconoclastes ?

Insoumissions

 

Philippe Forest

Une fatalité de bonheur

Grasset

 

Philippe Muray

Ultimat Necat II. Journal intime 1986-1988

Les Belles Lettres.

 

Tous les livres importants arrivent à leur heure. C’est ainsi qu’ils se croisent, échangent leurs vues, s’accordent, se confortent, parfois divergent, se contredisent, mais vite se rejoignent, se retrouvent sur l’essentiel. Le paradoxe est que, fussent-ils, ces livres, écrits à des époques différentes, parfois à des siècles de distance, ils ont pour point commun que le lecteur y trouve des réponses à sa vie vécue, aux maux de son époque, et fussent-ils pour la plupart des témoignages à charge sur celle-ci.

Deux batailleurs

Philippe Muray et Philippe Forest, bien que n’appartenant pas à la même génération (près de vingt ans les séparent), sont des contemporains ; ils ont, à distance l’un de l’autre, eu connaissance du climat et des enjeux politiques, intellectuels, littéraires, de l’après-guerre et en ont, chacun à leur façon, tiré les leçons  qui ont nourri leurs écrits, déterminé leurs engagements. Philippe Muray est mort en 2006, mais n’a pas pour autant abandonné le combat, laissant derrière lui bombe à retardement : les milliers de pages de son journal intime, Ultima necat, dont vient de paraître le deuxième volume daté des années 1986-1988. Philippe Forest, parvenu, au mitan de sa vie, mais dans la pleine force de son âge, poursuit ce qu’il considère comme l’engagement de sa vie : la quête du « réel », menée avec obstination et pugnacité par les voies de l’essai et du roman. Ce sont précisément un essai et un roman signés de lui qui sont annoncés, l’un à paraître dans les jours qui viennent, Une fatalité de bonheur, l’autre, le roman, prévu pour la rentrée littéraire de septembre. Nous reviendrons sur ces deux ouvrages, mais je ne saurais trop recommander, dès maintenant, la lecture d’Une fatalité de bonheur, essai qui se présente sous la forme d’un abécédaire (voulu par la collection dans laquelle il est publié) et dont Rimbaud qui commande les entrées.

Modéré ?

Muray et Forest, s’ils ont des cibles communes  — toutes les formes d’idéalisme, de romantisme, de sacralisation de la figure de l’Écrivain, ses prétentions à se situer au-delà du bien et du mal, ses postures héroïques d’auteur maudit, ses transes se voulant prophéties et quêtes de grands Mystères ; aussi les puritanismes, la haine du sexe, les vieux discours recuits sur la Révolution, en un mot, le déni du réel…— ; s’ils ont des alliés communs, sollicités de façon insistante dans leurs écrits, notamment Freud et Bataille, ils diffèrent néanmoins dans le choix des armes, dans leur stratégie, et plus profondément dans leur conception du roman comme dans leur mode d’être. Chez Muray, admirateur de Bloy et Céline, le polémiste, l’imprécateur l’emportent, ses romans sont des continuations de la guerre par d’autres moyens. Je ne suis pas sûr, par ailleurs, que l’auteur du XIXème siècle à travers les âges ait manifesté une grande appétence pour la démocratie. Forest, lui, n’hésite pas, dans Une fatalité de bonheur, à se définir démocrate, opposant à la violence, à la radicalité des discours politiques et aux proclamations des rebelles autoproclamés (sur papier), un esprit  de « modération », un « goût de la mesure ». Mais attention ! Qu’on ne se fie pas à l’allure débonnaire de ce Philippe-là qui tranche sur l’image qu’on a de l’autre Philippe, Philippe Muray, lequel donne l’image à qui l’a connu (image amplement confirmée par la lecture d’Ultima Necat) d’un homme tourmenté, blessé souvent, vindicatif, injuste parfois avec ses proches (sa femme, ses amis, ses éditeurs), doutant de lui puis assuré de son génie, mais drôle, brillant, d’un humour déglingueur, grand lecteur, d’une culture époustouflante, et ayant néanmoins préservé en lui un touchant esprit d’enfance… S’agissant du « modéré » Philippe Forest, oui, j’insiste : prudence… Quand pour lui l’essentiel est en jeu  — le réel de son existence devant lequel le roman ne doit rien abdiquer et n’avoir pour objectif que d’en approcher au plus près la vérité—  alors il passe à l’offensive et peut causer de gros dégâts chez ceux qui lui cherchent noise. À ces imprudents, assurés de voir en Forest un grand garçon à l’allure bonhomme, je me permets de donner cette information (peu connue, parce que ce n’est pas son genre à lui de se vanter) : il a manqué de peu une sélection à des Jeux Olympiques. Sa discipline ? Le sabre. Les voilà prévenus !

Admirations et exécrations

J’ai suggéré, dans mon compte rendu du premier volume d’Ultima  Necat, que ce Journal intime de Philippe Muray pourrait bien être son chef-d’œuvre. La lecture du second, couvrant les deux années au cours desquelles Muray travaillait à son roman Postérité, me conforte dans mon jugement. Si la presse a fait largement écho à la parution du premier tome, il me semble que ses thuriféraires de la dernière heure, bien absents pendant les années où Muray commençait à écrire (d’où ses plaintes d’être «oublié », « méconnu », et la bien compréhensive amertume dont son journal fait état), ont été à nouveau peu audibles. Il est vrai que le Muray intime, le Muray sans interdits, sans tabous, le Muray totalement libre, ne peut être un compagnon de tout repos. Pas plus que ne furent toujours fréquentables les écrivains et artistes qu’il admirait. Qui est prêt, aujourd’hui, à se compromettre avec un forcené qui crache sur « la vieille nurse grise d’un monde foutu : la mère Duras », qui fulmine contre « l’infantocratie » (mot repris à de Kundera), et la « procréocratie », contre les « pères-mères » et autres papas-poules,  qui fait l’éloge du pape parce que lui, au moins, n’a pas de descendance et parce que, sans instinct maternel, il est seul infaillible, qui trouve grand le Christ pour son « opération athée » de « désacralisation des intérêts fondamentaux de l’espèce », qui défend la cause des fumeurs, des chasseurs, des amateurs de corridas, se fout de l’avenir de la « planète », tient l’art contemporain pour une « vaste poubelle », cite l’horrible islamophobe Tocqueville, s’en prend aux homosexuels tout en faisant l’apologie de la sodomie, trouve catastrophique la capote en pleine expansion du sida … Quoi ? Vous ne suivez plus? Vous pensiez que les écrits qui comptent sont ceux qui doivent nous laisser l’âme en paix ? Ce n’était pas le point de vue du nommé Jésus, que cite souvent Muray. Ni celui d’un Isidore Ducasse. Ni celui des auteurs cités plus haut. Ni, le mien, on l’aura compris.

L’amoureuse de Lacan ou Lacan l’amoureux

Un caillou riant au soleil

 

Catherine Millot

La vie avec Lacan

Gallimard

 

Des livres sur Lacan, sur ses écrits, sur ses théories, sur sa pensée, il est probable qu’on puisse en remplir des bibliothèques. Devraient s’ajouter, sur les rayonnages, les vies de Lacan, dont l’incontournable biographie d’Elisabeth Roudinesco, en plus des abondants témoignages de ceux et celles qui ont approché le Maître : écrivains, artistes, anciens patients, analysants devenus à leur tour psychanalystes… Mais une vie avec Lacan… ! Voilà qui est plus rare, et d’autant plus précieux qu’écrite par une femme, par une femme qui, jeune alors, fut son analysante puis vécut de longues années à ses côtés. Avec son livre, La vie avec Lacan, nous avons donc aujourd’hui le témoignage d’une femme, Catherine Millot, qui a entretenu un lien amoureux — à la fois profond et léger, comme elle le laisse entendre d’entrée,—  avec un homme devenu célèbre pour avoir consacré sa vie à mettre au jour ce qu’il en est de l’amour.

Saisie de l’intérieur

Que cette femme, Catherine Millot, soit l’auteur de remarquables études sur Tolstoï, Gide, Mishima, Genet, Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hilsum, et de ce bel essai autobiographique Ô solitude (1), me dispense de mettre en garde nos lecteurs contre la mauvaise surprise que serait pour eux la lecture d’un livre où on trouveraient déballées de croustillantes anecdotes sur la vie sexuelle d’un certain  Jacques L.. Ne cachons pas que son récit, d’une grande pudeur, tient  d’un exercice de haute voltige. Il lui a fallu mettre au jour comment, analysante de Lacan, elle a dû, comme je le suppose, pour que marche son analyse, pour que se déclenche le fameux processus du transfert, se trouver face à un sujet supposé savoir dont elle ne devait pas voir apparaître les faiblesses, les manques, les failles, les petitesses. Est-ce pour cette raison que l’éthique du psychanalyste lui impose de ne pas draguer ses patientes (ou patients, si la psy est femme) ? En tout cas, comment, en l’occurrence, ce type très particulier de lien amoureux qu’est le transfert, a-t-il évolué, plutôt faudrait-il dire a-t-il  été soudain remplacé par un sentiment d’une nature radicalement autre : l’amour.  C’est précisément ce que, explicitement et parfois entre les lignes, donne à comprendre, et c’est sa singularité et sa force, le récit de Catherine Millot.

Au début, ça lui paraissait simple. Elle écrit, ce sont les premières lignes du livre : « Il fut un temps où j’avais le sentiment d’avoir saisi l’être de Lacan de l’intérieur (…). C’était comme si je m’étais glissée en lui ». Ce qui allait de pair, ajoute-t-elle, avec la conviction qu’elle se sentait « transparente » pour lui, qu’il avait sur elle, « un savoir absolu ». « J’ai vécu à ses côtés pendant des années dans cette légèreté ». Et puis, « le poids de réel » du granthomme s’est imposé ; est-ce alors que l’amour est né ? Poids de réel qui l’aurait rendu moins grand à ses yeux ? Paradoxalement, pas du tout. « Sa particularité, sa singularité, ce qui en lui était irréductible », voilà de quoi il est question dans ces pages qu’on pourrait ajouter, pour les compléter, parfois les contredire, et ainsi les enrichir, à celles de De l’amour, de Stendhal.

Pas un « nous »

Ecce homo. Pas un Dieu, un homme, mais quel ! Avec ses grands et petits côtés, mais dont les petits ne font, tous comptes faits, qu’ajouter à la grandeur des grands. « Aujourd’hui — écrit Catherine Millot, et ce sont les dernières lignes de son livre —  j’ai l’âge que Lacan avait quand je l’ai connu. Est-ce ce qui m’a décidé à livrer ses souvenirs ? Comme un rendez-vous à honorer , une manière de le retrouver (…) La mémoire est précaire, mais l’écriture ressuscite la  jeunesse des souvenirs. Le temps d’écrire, j’ai retrouvé quelques jours anciens et, par éclairs, m’était rendue l’entièreté de son être ».

L’entièreté de son être, pour la retrouver, Catherine Millot a l’attitude du peintre faisant un portrait. Il faut à celui-ci un espace entre le modèle et lui, lui et sa toile. Quand parlant de Lacan et elle, il arrive à Catherine Millot de dire « nous », elle se reprend aussitôt : « J’ai l’impression d’une fausse note. Il y avait lui, Lacan, et moi qui le suivais, ça ne faisait pas un “nous “». Pas un « nous », et pourtant leur liaison ressemble à ce qu’on pourrait appeler, sans fuir le cliché une « belle histoire d’amour », avec les inévitables voyages à Rome, à Venise, les vacances communes, la vie dans la maison de campagne de Lacan à Guitrancourt, les non moins immanquables brûlures de la jalousie… Mais, quelques formules lacaniennes, désormais inscrites dans le marbre, aideraient peut-être à éclairer cette bizarrerie. Quoi qu’il en soit, c’est la distance maintenue, parfois douloureusement, qui nous vaut à coup sûr le très inattendu et très émouvant portrait de cet homme fonceur, né sous le signe du Bélier, comme il aimait le rappeler, dont Catherine Millot nous fait découvrir la drôlerie, l’humour, les fragilités, les fidélités, la générosité.

 Le réel

Fonceur : Catherine Millot nous apprend qu’au volant de sa voiture, où les pointes à 200 kms à l’heure font trembler la passagère, les feux eux-mêmes rouges ne l’arrêtent pas. Sa pratique du ski nautique, ou à la montagne, ses descentes à ski dans la neige sont des modèles de téméraire dinguerie. Faut que ça passe (ou que ça casse, une jambe fracturée,par exemple), comme ça devait passer, ou casser, dans les conflits qui agitèrent le milieu psychanalytique. Foin des limites et des interdits ! Un dur, Lacan, oui, qui se ballade avec un coup-de-poing américain dans les poches depuis qu’il s’est fait agresser chez lui par des malfrats, mais c’est aussi un enfant de cinq ans que Catherine Millot a parfois devant elle, un homme ne pouvant voyager non-accompagné, n’aimant pas la solitude. Un non-croyant, Lacan, oui, mais lecteur de saint Thomas, aimant la Rome catholique et se plaisant en la compagnie de prélats, côtoyant évêques et cardinaux dans son restaurant romain préféré. Lecteur de Freud, bien sûr, mais aussi de la Famille Fenouillard et du Sapeur Camembert. Admirateur de la Thérèse du Bernin, mais qui a pour idéal de beauté féminine Brigitte Bardot…

Tout méprisant des obstacles qu’il fût, il est arrivé maintes fois qu’au le réel, ce fameux Réel qu’il a théorisé, contre lequel on ne peut rien, il se heurta durement : lors de la mort accidentelle de sa fille Caroline en 1974, et de sa propre mort annoncée. « Il s’agissait pour lui, dans la vie comme dans une cure, d’aller jusque-là, jusqu’à cet infracassable de la réalité ».

Et c’est pourtant le même homme qui, de la mort, avait écrit : « Cette mort, principe du vrai, ce n’est jamais que du chiqué». Mais de l’amour, parmi toutes les définitions qu’il a pu en donner, il a eu celle-ci, inhabituelle : un « caillou riant au soleil ». Il est vrai qu’elle était adressée à une femme aimée, très réelle.

 

 

Le Proust d’Alexandre Leupin

blancheUne gageure ? Le projet de réduire à quelques aphorismes l’œuvre de Proust, ce fleuve majestueux, immense et sinueux qui prend dans son courant puissant le lecteur le moins préparé à s’intéresser au Monde du Faubourg Saint-Germain de la Belle Époque comme au monde interlope des « invertis » et des maisons de plaisir, par la grâce d’un style infiniment prolixe, enchaînant les thèmes les plus divers dans d’interminables phrases musicales dont les propositions se suivent suivant une partition volontairement savante et complexe. Projet audacieux, donc, et qui pourtant, à la lecture du dernier livre d’Alexandre Leupin, apparaîtra parfaitement justifié aux yeux des proustiens de toutes obédiences, tant il est précieux de voir rassemblées en une petite centaine de pages, rangées dans l’ordre alphabétique, les principales maximes, disséminées çà et là, qui constituent la morale et la philosophie, ou tout au moins la « sagesse » de l’auteur de la Recherche – même si, ou plutôt justement parce qu’on n’est pas toujours d’accord avec elles : « chacun appelle idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres », écrivait Proust (JF, p. 78), c’est pourquoi, il ne faut pas s’attendre à ce que le lecteur d’aujourd’hui, lequel a peu de chances d’appartenir à la classe de loisirs qui fut celle du Proust mondain jusqu’à ce que la maladie et surtout un besoin viscéral d’écrire ne le confinât dans sa chambre, que ce moderne lecteur, donc, se sente toujours en adéquation avec une pensée qui demeure dominée par l’inconscient d’un riche oisif, même si ce dernier parvient souvent, et comme malgré lui, à toucher à l’universel, pensée en outre marquée par un pessimisme profond, que l’on retrouvera, avec l’orientation politique nettement droitière – est-ce un hasard ? – chez l’autre monument des lettres françaises au XXème siècle qu’est Louis-Ferdinand Céline, même si l’expression en diffère radicalement, car, bien sûr, Proust n’écrirait jamais que « L’amour, c’est la dignité à la portée des caniches » comme fera Céline dans Voyage au bout de la nuit, l’amour de Swann, celles du narrateur de la Recherche étant leur préoccupation constante et qui souvent obscurcit toutes les autres, des amours qui font l’objet de développement infinis traduisant un sentiment obsessionnel qui n’a rien pour eux de trivial, ce qui n’empêche Proust de partager avec Céline un point de vue profondément défaitiste sur l’amour, et d’abord, sans doute, parce que, selon Proust, on n’aime jamais qu’une chimère, « une poupée intérieure de notre cerveau, la seule d’ailleurs que nous ayons toujours à notre disposition, la seule que nous possèderons » (CG, p. 46), et que au fond, de toute façon, « autrui nous est indifférent » (P, p. 81). Partant de telles prémisses, on ne saurait s’attendre à trouver de la morale chez nos semblables, « l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder » (TR, p. 81), l’hypocrisie règne en maître et, n’en déplaise à Kant, « le mensonge est essentiel à l’humanité », il faut bien mentir, en effet, « pour protéger son plaisir ou son honneur » (AD, p. 94), encore faut-il ajouter que la vérité est d’autant plus difficile à cerner que le moi n’existe pas, ou plutôt qu’il n’est que « la superposition de nos états successifs » (AD, p. 95), une incertitude qui se manifeste encore – quoique différemment – chez le critique qui s’attelle à une œuvre, quelle qu’elle soit, puisque « dès que l’intelligence raisonneuse veut se mettre à juger des œuvres d’art, il n’y a plus rien de fixe, de certain, on peut démontrer ce qu’on veut » (TR, p. 82), aussi la critique n’est-elle guère estimée par Proust – même s’il s’y est lui-même livré avec bonheur – « les vers d’un critique, c’est le poids à la balance de l’éternité de toute son œuvre » (PM, p. 58), un jugement que rejoint à nouveau, et à sa façon, Céline : « la critique est la femme de chambre des Muses et il n’y a que les petits esprits qui courtisent la suivante, ne pouvant plaire à la maîtresse » (Cor.)

Ce dernier jugement n’est-il pas trop sévère ? Sans nul doute et c’est ce que démontre la passionnante introduction d’Alexandre Leupin, qu’on ne tentera de résumer ici parce que ce serait desservir un texte dont chaque articulation, chaque mot ont été pesés et s’avèrent indispensables à la démonstration de la thèse qu’on peut néanmoins, elle, tenter de présenter ainsi : il s’agit de comprendre comment s’est traduite dans la littérature la disparition du « je », laquelle serait la conséquence de la « mort » de Dieu, hypothèse paradoxale – car on pourrait soutenir au contraire que cet effacement symbolique traduit l’affranchissement définitif de l’individu, et donc, en ce sens, son triomphe – mais féconde car elle permet de repérer chez Rimbaud, Mallarmé et finalement chez Proust trois étapes cruciales de « l’épuisement du sujet individuel européen dans l’art » (p. 18), soit plus précisément le silence de Rimbaud, le retrait mallarméen dans « l’inanité sonore » puis « l’égophanie proustienne » par laquelle le moi se contemple lui-même dans toute son ambiguïté, puisque aussi bien, comme on l’a déjà noté, se recomposant sans cesse, il n’existe jamais, selon Proust, que sous une forme passagère et transitoire.

Si A. Leupin a consacré à la littérature du Moyen Âge ses premières investigations, il l’a fait sous l’angle inattendu de la psychanalyse et plus précisément celle de la Cause freudienne dont il fut l’un des introducteurs aux États-Unis, une grille de lecture dont l’application à Proust paraît naturelle, pas tant parce que ce dernier a constamment pratiqué une sorte d’auto-analyse, ni parce que sa psyché à l’évidence compliquée en aurait fait un sujet particulièrement intéressant pour un analyste, mais parce que le cas Proust – tel qu’il l’a lui-même exposé à travers les personnages de la Recherche – vérifie sur bien des points l’enseignement de Lacan, à commencer par l’affirmation célèbre suivant laquelle il n’y a (ou n’y aurait) pas de rapport sexuel, et il ne saurait y en avoir, en effet, chez Proust, puisque l’autre, y compris l’objet amoureux, nous est selon lui – bien plus encore que nous pouvons l’être nous-mêmes à nos propres yeux – inconnaissable, une simple fantasmagorie, ou encore, pour le dire en d’autres termes que plus haut, « la création d’une personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans le monde, et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes » (JF, p. 46).

Proust en bref – Maximes recueillies et présentées par Alexandre Leupin, Genève, Furor, 136 pages, 17 € ou 20 CHF.

Pour l’acheter (Europe) Pour l’acheter (États-Unis)

AD : Albertine disparueCG : Le Côté de Guermantes Cor. : Correspondance (de Céline) – JF : À l’ombre des jeunes filles en fleurs P : La Prisonnière – PM : Pastiches et MélangesTR : Le Temps retrouvé.

La pagination des citations est celle de Proust en bref.

 

Impressions d’automne : Apollinaire, Molière, Saccomano

Tiresias Catherine GermainL’automne est la saison des rentrées scolaire et littéraire. C’est aussi, pour les amateurs, le début d’une nouvelle saison théâtrale. Contrairement à Paris où les nombreux théâtres jouent tous les soirs (sauf le lundi), en province les salles ne fonctionnent pas en continu, on va voir des spectacles pour lesquels on s’est généralement abonné. À Paris, on peut attendre d’avoir lu les critiques pour faire son choix. Rien de tel en province, on y aime le théâtre à l’aveugle en quelque sorte, comme les spectateurs du IN d’Avignon qui louent leur place à l’avance sans savoir si la soupe qu’on leur servira au mois de juillet sera digeste ou pas.

Les Mamelles de Tirésias

Tirésias : devin aveugle de Thèbes. Pour Apollinaire, c’est le nom de son personnage Térésa, lorsque, barbe poussée et « mamelles » perdues, elle se sera transformée en homme.

« Il y a toujours quelque avantage à pratiquer la vertu
Le vice est après tout une chose dangereuse
C’est pourquoi il vaut mieux sacrifier une beauté
Qui peut être une occasion de péché
Débarrassons-nous de nos mamelles »

Drame surréaliste, cette pièce qui fut jouée pour la première fois en 1917, un an avant la mort du poète, est une fantaisie burlesque, ce qui ne l’empêche pas de porter un double message féministe et antimilitariste. Sur le second point, le prologue de la pièce est on ne peut plus clair :

« Écoutez ô Français la leçon de la guerre
Et faites des enfants vous qui n’en faisiez guère
On tente ici d’infuser un esprit nouveau au théâtre
Une joie une volupté une vertu
Pour remplacer ce pessimisme vieux de plus d’un siècle
Ce qui est bien ancien pour une chose si ennuyeuse »

« Faites l’amour, pas la guerre » : on voit d’où cela vient. Et des enfants, il y en aura beaucoup dans cette pièce. Le mari de Tirésias, lui-même plus ou moins transformé en femme, s’en trouve largement pourvu du jour au lendemain.

« Ah ! c’est fou les joies de la paternité
40049 enfants en un seul jour
Mon bonheur est complet »

Et il ne s’en tiendra pas là : foin des économistes malthusiens !

« Nous disons que la morue produit assez d’œufs en un jour
Pour qu’éclos ils suffisent à nourrir de brandade et d’aïoli
Le monde entier pendant une année entière
N’est-ce pas que c’est épatant d’avoir une nombreuse famille
Quels sont donc ces économistes imbéciles
Qui nous ont fait croire que l’enfant
C’était la pauvreté
Tandis que c’est tout le contraire
Est-ce qu’on a jamais entendu parler de morue morte dans la misère
Aussi vais-je continuer à faire des enfants »

Douanier Rousseau (1909) - La muse inspirant le poète (Marie Laurencin et Guillaume Apollinaire)

Douanier Rousseau (1909) – La muse inspirant le poète (Marie Laurencin et Guillaume Apollinaire)

La version présentée par Ellen Hammer et Jean-Baptiste Sastre prend des libertés plus ou moins heureuses. A la place du prologue, la comédienne palestinienne Hiam Abbas déclame en araméen un texte biblique interminable au point de soulever des manifestations d’impatience dans le public. Les choses s’arrangent ensuite avec l’apparition de la clown Arletti (Catherine Germain – voir la photo en tête de l’article) qui donne, en français, une version très personnelle de la Genèse. En fait, recherche faite, il apparaît que le texte d’Hiam Abbas est lui-même emprunté à la Genèse, mais il est strictement impossible d’en être sûr lorsqu’on assiste au spectacle, et le petit document écrit distribué à l’entrée reste muet sur ce sujet. Quoi qu’il en soit, l’intervention de Catherine Germain fait remonter l’ambiance : revêtue du costume qui l’a fait connaître, ses gestes empruntés et sa diction maladroite en font un personnage à la fois drôle et émouvant, attendrissant même. Malheureusement, ce moment de grâce – sans rapport évident avec la pièce, au demeurant – n’aura pas d’équivalent par la suite. Catherine Germain restera en effet presque constamment sur la touche tandis que les quatre autres comédiens se chargeront du texte d’Apollinaire (dont Hiam Abbas, Tirésias et Jean-Baptiste Sastre, le mari).

On peut imaginer, d’après les extraits donnés plus haut, qu’il faudrait jouer cette pièce dans une espèce de folie permanente. Il n’y a pas d’intrigue véritable dans les Mamelles et le contenu ne peut plus – comme en 1917, en pleine guerre – faire scandale aujourd’hui. Demeure un texte drolatique qui appelle tous les excès en matière de jeu. L’idée de faire intervenir un clown était bien dans l’esprit burlesque des Mamelles, une idée qu’il aurait fallu pousser davantage.

Les Mamelles de Tirésias, Bois de l’Aune, Aix-en-Provence, les 15-16 octobre 2015. Production du théâtre Garonne, scène européenne de Toulouse.

Le Malade imaginaire

Le Malade imaginaire a été présenté aux Marseillais pendant quatre soirées dans la mise en scène de Michel Didym avec André Marcon dans le rôle titre. Même si l’on ne se lasse pas de voir et revoir les pièces de Molière, celle-ci en particulier – ne serait-ce que parce qu’elle est la dernière qu’il ait écrite et qu’il était en train de la jouer lorsqu’il fut pris du malaise qui l’emporta quelques heures plus tard – cette nouvelle production du Malade, nous a laissé sur notre faim.

Diafoirus père et fils et Argan (c. Serge Martinez)

Diafoirus père et fils et Argan (c. Serge Martinez)

La pièce, il est vrai, est ambigüe. Son sujet est on ne peut plus sérieux, même s’il apparaît daté. On ne se poserait plus en effet désormais la question de savoir à quoi sert la médecine : elle a suffisamment progressé depuis le temps de Molière. Au XVIIe siècle la question se posait. Et elle n’était pas que simple rhétorique pour un auteur lui-même malade au moment où il écrivit sa pièce. En même temps, cette pièce est bien de Molière, auteur comique, on peut même la ranger parmi ses farces. On comprend, dès lors, qu’un metteur en scène hésite sur le parti à adopter. On peut cependant remarquer que, puisque nous ne sommes plus au XVIIe siècle et que la médecine est reconnue autant comme une science qu’un art, sa critique ne saurait plus constituer aujourd’hui l’armature principale de la pièce.

De ce point de vue, Michel Dydim a voulu se montrer trop fidèle à Molière, jusqu’au fauteuil dans lequel Argan passe la plus grande partie de la pièce. La scène de l’acte III entre Argan et son frère, qui est jouée intégralement, paraît bien longue puisque les critiques de Béralde ne sont plus d’actualité. Seul le personnage de Thomas Diafoirus  (le jeune médecin promis à Angélique, la fille d’Argan), joué par Bruno Ricci, va jusqu’au bout de la farce, avec naturellement la scène finale, l’intronisation d’Argan (« Clysterium donare, Postea seignare, Ensuitta purgare »). Le décor est particulièrement sobre, les costumes également : réinterprétation moderne du siècle dernier. Le jeu des comédiens paraît souvent ampoulé, comme s’ils ne savaient pas bien quel registre adopter. Même la servante, Toinette (Norah Krief), malgré des efforts méritoires, ne parvient que rarement à être vraiment drôle.

On a vu d’autres interprétations du Malade – par exemple celle de Guy Simon (Théâtre du Kronope) qui taillait sans complexe dans le texte, avec masques et échasses, dans un décor spectaculaire (où le fauteuil était remplacé par un lit géant, surélevé, inclinable) – certes moins fidèles à Molière que celle de M. Didym mais plus en adéquation avec ce que le Malade peut nous dire aujourd’hui.

Le Malade imaginaire, théâtre du Gymnase, Marseille, du 13 au 16 octobre 2015. Production du CDN Nancy-Lorrraine, 2015.

Notre jeunesse

Bonne idée pour un atelier théâtre que de monter cette pièce d’Olivier Saccomano (publiée aux Solitaires intempestifs) dont l’écriture résulte de la pratique de l’auteur avec de jeunes amateurs. La langue adopte des maladresses voulues, parfois à la limite du fantastique.

« On peut commencer ? C’est quoi l’histoire ?
– Je te dirai quand le soleil sera tombé. »

Notre Jeunesse 1 Il y en a plusieurs des histoires qui se croisent entre huit personnages joués par sept comédiens, quatre filles et trois garçons. L’interprétation laisse souvent à désirer, l’attention tombe parfois, pourtant il y a suffisamment de moments forts dans le texte, et des moments suffisamment bien servis pour qu’on sorte de ce spectacle avec une impression positive. Le moment le plus fort est incontestablement la crise qui survient entre un fils mutique et sa mère excédée (et on la comprend et on les plaint tous les deux). Le personnage le plus attachant est un arabe, le seul immigré de cette bande de la cité des Cailloux blancs, mais cela est peut-être dû à la comédienne qui endosse son rôle. Néanmoins, le comédien qui se détache le plus du lot joue le commissaire de police (nous avons appris qu’il était, de fait, plus expérimenté que ses camarades).

Le texte a le mérite d’éviter tout manichéisme. Même si la référence initiale à Péguy (à qui est emprunté le titre) laisse dubitatif, on admire l’enchaînement des situations toutes simples  et des personnages qui – s’ils ne vont pas tout-à-fait bien dans leur tête – ne restent pas moins normaux. Ils expriment simplement leur souffrance… mais c’est justement ce à quoi sert le théâtre, n’est-ce pas ?

Notre jeunesse, théâtre Antoine Vitez, Université d’Aix-Marseille à Aix-en-Provence, 14 et 15 octobre 2015. Mise en scène de Camille Meneï. La photo a été prise lors de la création de la pièce au théâtre de la Friche de la Belle-de-Mai, à Marseille (théâtre Massalia), en janvier 2013, dans une mise en scène de Nathalie Garraud ; la situation – deux garçons qui discutent sur la terrasse d’un immeuble – est celle du passage du texte cité plus haut.

 

Retour sur « L’Esclave »[i] ou qu’est-ce que la littérature ?

couv 1 - CompresséeNote d’intention rétrospective

L’écriture romanesque est un acte spontané. L’auteur se découvre capable d’une imagination dont il ne se croyait pas capable ; il donne naissance à des personnages bientôt dotés d’une autonomie propre, si bien qu’il ne sait plus si c’est lui qui les conduit ou s’il est conduit par eux[ii]. Autant dire que l’auteur n’est pas le mieux placé pour expliquer ce qu’il a voulu dire ; c’est pourquoi la lecture des critiques s’avère souvent si déroutante pour lui. Comme l’explique fort bien Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?[iii], le roman n’existe que par la rencontre de la subjectivité du l’auteur avec celle d’un lecteur. Celles-ci étant différentes, parfois très éloignées, voire incompatibles, il n’est pas surprenant que le premier, parfois, ne retrouve rien de ce qu’il croyait avoir voulu exprimer dans les commentaires des critiques littéraires et plus généralement de ses lecteurs.

On connaît peut-être la formule surprenante de Jean-Paul Sartre, toujours dans Qu’est-ce que la littérature ? : « Ecrire c’est à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur ». Formule a priori surprenante que le philosophe complète ainsi : « L’écrivain en appelle à la liberté du lecteur pour qu’elle collabore à la production de son ouvrage ». Représentons-nous le livre comme un rocher – surtout s’il est un peu difficile – qu’il s’agit de gravir. Cependant la lecture, demeure un acte libre : le lecteur est en droit de décréter que le livre n’en vaut pas la peine (trop mauvais ou trop exigeant)… à la condition toutefois d’avoir au moins essayé (c’est là sa générosité), puisqu’un livre négligé est un objet mort, voué au pilon ou à « la critique rongeuse des souris »[iv] (Marx).

Lire, libre, la proximité confirmée par l’étymologie (latin liber) n’est pas fortuite. On ne peut que s’inquiéter, à cet égard, de la désaffection de plus en plus marquée de la jeunesse à l’égard de la lecture. Mais passons.

 « Chacun sait, écrivait Jean Paulhan, qu’il y a aujourd’hui deux littératures : la mauvaise, qui est proprement ‘illisible’ (on la lit beaucoup), et la bonne qui ne se lit pas ». Le verdict manque évidemment de nuances. Il n’y a pas que de mauvais écrivains parmi les écrivains populaires, mais enfin il est vrai que les auteurs recensés ou encensés dans les suppléments littéraires des grands quotidiens, ceux dont on s’entretient dans le public « averti », ne sont pas ceux qui enregistrent les plus gros chiffres de ventes. Des « stylistes » comme Christine Montalbetti ou Jean-Noël Pancrazzi[v] ne font pas le poids – c’est le cas de le dire – à côté de « poids lourds » de l’édition comme Katherine Pancol ou Marc Lévy. Ces derniers n’auront jamais le prix Nobel mais l’on imagine qu’ils se consolent facilement avec leurs droits d’auteurs confortables. Des exceptions existent pourtant : on connaît des auteurs exigeants qui ont eu un gros succès de librairie comme, par exemple, Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. Sa réussite reste néanmoins ambigüe puisque beaucoup d’acheteurs du livre avouent ne pas être allés jusqu’au bout de leur lecture.

Je mentionne à dessein le best-seller de Littell car s’il s’agit bien d’un roman, avec une intrigue, des rebondissements, il n’est pas de ceux qui se lisent comme un simple divertissement. À travers une œuvre d’imagination, l’auteur contribue, à l’évidence, à « dévoiler le monde ». Mais de quel monde s’agit-il ? Un point commun entre Les Bienveillantes et L’Esclave (par ailleurs très différents ne serait-ce que parce que l’un se situe dans le passé et l’autre – principalement – dans l’avenir), c’est de prendre très au sérieux le problème du mal. Qu’on nous permette de citer à nouveau Sartre à ce propos :

 « Tout nous démontrait [il parle des écrivains de sa génération] que le Mal n’est pas une apparence, que la connaissance par les causes ne le dissipe pas, qu’il ne s’oppose pas au Bien comme une idée confuse à une idée distincte, qu’il n’est pas l’effet de passion qu’on pourrait guérir, d’une peur qu’on pourrait surmonter, d’un égarement passager qu’on pourrait excuser, d’une ignorance qu’on pourrait éclairer, qu’il ne peut d’aucune façon être tourné, repris, réduit, assimilé à l’humanisme idéaliste…  Nous avons appris à connaître cette horrible, cette irréductible pureté : elle éclatait dans le rapport étroit et presque sexuel du bourreau avec sa victime… Nous avons compris que le Mal, fruit d’une volonté libre et souveraine, est absolu comme le Bien. »

Notre époque est moins troublée, au moins dans le monde occidental, que celle à laquelle l’auteur de L’Être et le Néant fait référence, pourtant il n’est pas difficile de voir partout la présence du mal. L’enrichissement sans limite de quelques-uns, la croissance vertigineuse des inégalités, la fermeture des élites sur elles-mêmes, leur arrogance, le népotisme, le favoritisme, la corruption des gouvernants et plus généralement le triomphe d’un individualisme qui paraît irrésistible, tout cela chacun est en mesure de l’observer. Et puis il y a le mal étranger, ces guerriers sanguinaires qui massacrent des innocents au nom d’une conception totalement dévoyée de leur religion. Ce mal étranger, on le sait, n’est pas seulement extérieur, il surgit sporadiquement au sein même de nos sociétés civilisées. Je rappelle seulement pour mémoire les assassinats du mois de janvier 2015 à Paris.

C’est donc du mal qu’il est surtout question dans L’Esclave. Cela ne revient pas à nier la générosité ni  l’altruisme[vi] mais il est vrai que l’on aura du mal à trouver un personnage qui soit totalement « délivré du mal » selon la formule du Pater. Ne serait-ce que parce qu’on peut faire le mal sans le vouloir. Tel est, par exemple, le cas de Mariam, la jeune esclave qui justifie le titre : pour avoir excité, en toute innocence, la jalousie d’une personne du village, Ercol, où elle a trouvé refuge après s’être échappée des griffes de son maître cruel, elle déclenche une série de catastrophes.

L’Esclave est un roman existentialiste, au sens où il montre des personnages piégés dans une situation qu’ils n’ont pas choisie. Ces personnages ou « héros » du roman sont plus précisément « des libertés prises aux pièges » (Sartre toujours et c’est le mot « libertés » qui importe ici), obligées de réagir d’une manière ou d’une autre (d’où la première citation en exergue du roman). Cela étant, L’Esclave reste avant tout un roman pessimiste, comme on l’a déjà laissé entendre, dans la mesure où les motifs de ceux qui se rangent du côté du bien ne sont entièrement purs qu’exceptionnellement. À vrai dire, un seul personnage, l’esclave Kouam, se sacrifie d’une manière totalement désintéressée.

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L’Esclave combine, entremêle trois romans en un, trois romans attribués à des auteurs différents (celui dont le nom apparaît sur la couverture et deux de ses personnages) qui relatent des événements se déroulant à des moments différents sur une période d’un peu plus d’un siècle, entre 2009 et 2115. Un exercice intellectuel qui exige autant des lecteurs que de l’auteur mais qui, en l’occurrence, permet, d’une part, de mesurer les changements qui interviennent dans la psychologie de certains personnages entre leur jeunesse et leur vieillesse (ici en particulier Colette que l’on voit vivre d’abord comme une jeune étudiante puis à l’âge de quatre-vingt-dix ans) et, d’autre part, en situant une partie de l’histoire dans un futur aussi imaginaire que lointain, d’envisager des conjectures « limites », donc a priori peu vraisemblables, pourtant matière vraiment romanesque justement en raison de leur exceptionnalité (la « Reconquête » du sud de l’Europe par les « Sarrazins » à la fin du XXIe siècle et l’instauration consécutive d’une charia sanguinaire rendant crédible le déchaînement de la violence relaté dans L’Esclave).

Le roman « classique » raconté par le narrateur omniscient, les lettres de Colette, la dystopie inventée à l’intention de cette dernière par Michel, son professeur de philosophie à la faculté des lettres et sciences humaines d’Aix-en-Provence, constituent donc la trame de L’Esclave. Une trame dans laquelle s’insèrent des épisodes contrastés appelant des styles d’écriture différents : récit d’aventure, discussion pédagogique, philosophique ou théologique, tableau élégiaque, scène sentimentale, érotique, voire « gore », …

Plus inattendue, peut-être, la présence de la poésie dans le roman, pas au sens de simples envolées lyriques (d’ailleurs également présentes) mais bien de poésie versifiée, deux sonnets de Colette et, surtout, des citations dans ses lettres, empruntées pour une part au Victor Hugo des Contemplations, et pour l’autre à Jean-Noël Chrisment, poète d’aujourd’hui.  « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » (Musset) : n’est-il pas concevable que la vieille Colette, hantée par la séparation et la mort, éprouve le besoin de se tourner vers la poésie[vii].

[i] Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou, 2014.

[ii] Voir ce qu’en disait, par exemple, Philip K. Dick : « Au fur et à mesure que l’écrivain construit son roman, ce dernier l’emprisonne, lui ôte sa liberté ; les personnages qu’il a créés prennent le dessus, se mettent à n’en faire qu’à leur tête au lieu d’agir selon son désir à lui. Ce qui fait d’une part la force du roman, et de l’autre sa faiblesse » (in Laurence Sutin, Invasions divines – Philip. K. Dick, une vie (trad. 1995).

[iii] Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1948).

[iv] Karl Marx, préface à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859).

[v] Pour ne citer que deux auteurs dont mondesfrancophones a fait l’éloge sous la plume de Michel Lercoulois.

[vi] Comme le critique Roland Sabra a l’air de le reprocher dans l’un des articles qu’il a consacrés au livre (https://herlandlesclave.wordpress.com/2014/11/14/une-analyse-de-la-personnalite-de-michel-par-roland-sabra/).

[vii] Notons que Michel Houellebecq cite lui aussi des bouts de poèmes (de Charles Péguy, en l’occurrence) dans le roman Soumission, dans lequel il décrit par ailleurs une situation assez semblable à celle de L’Esclave (qui lui est antérieur). La proximité entre les deux romans est analysée, également par Michel Lercoulois, in « ‘Soumission’ : Houellebecq a-t-il plagié ‘L’Esclave’ ? » (https://herlandlesclave.wordpress.com/2015/01/17/soumission-et-lesclave-deux-romans-semblables-de-m-h/).

Deux dictionnaires des écrivains francophones classiques

Christiane Chaulet-Achour (dir.), Dictionnaire des écrivains francophones classiques – Afrique Subsaharienne, Caraïbe, Maghreb, Océan Indien, Paris, Honoré Champion, 2010, 472 p., 19 €.
Corinne Blanchaud (dir.), Dictionnaire des écrivains francophones classiques – Belgique, Canada, Québec, Luxembourg, Suisse romande, Paris, Honoré Champion, 2013, 574 p., 22 €.

Dico Ecriv francophonesVoici grâce à la maison Champion deux ouvrages qui s’avèreront très précieux autant pour les spécialistes que pour les amateurs de la littérature francophone. L’adjectif est à prendre ici au sens courant (mais contesté) de « français hors la France ». À considérer les choses de plus près, la définition est cependant moins large que celle retenue pour l’Organisation internationale de la Francophonie (1), puisque les auteurs recensés dans les dictionnaires appartiennent aux pays ayant le français pour langue officielle et non pas simplement « le français en partage ».  Mais comme toute règle souffre quelques exceptions, on en trouve ici et dans les deux sens, avec d’une part des écrivains français d’outre-mer (2) et d’autre part des Libanais et des Égyptiens. Tout dictionnaire a ses limites ; il suffit de les connaître.

Telle que se présente l’entreprise – la première du genre – elle est suffisamment impressionnante avec 47 collaborateurs et 105 écrivains retenus dans le premier volume, 107 collaborateurs pour 150 écrivains dans le second. Il s’agit des écrivains « classiques » mais qu’est-ce donc qu’un « classique » quand on a affaire à une personne vivant encore (ce qui est le cas d’une proportion non négligeable des auteurs recensés) ? Ch. Chaulet-Achour et C. Blanchaud mettent en avant un faisceau de critères : le fait d’être enseigné dans les écoles et lycées, de faire l’objet de recherches universitaires, d’être édité dans une « grande maison », d’avoir reçu des prix, d’être traduit dans d’autres langues que le français. Bien sûr, il s’agit là d’une définition très large car il n’est pas nécessaire qu’un écrivain satisfasse tous ces critères pour être retenu dans l’un ou l’autre des dictionnaires.

On ne devrait pas s’intéresser au palmarès par pays, qui dépend de trop de facteurs extra-littéraires (l’ancienneté de l’usage de la langue française, l’importance de la population, le taux d’alphabétisation, les aléas de la sélection des « classiques » en particulier), il en ressort néanmoins une supériorité écrasante de la Belgique et du Canada, au Nord, avec respectivement 53 et 51 auteurs (dont 44 québécois). Au Sud, où les chiffres sont nécessairement plus bas, l’Algérie (13 auteurs) devance Haïti d’un point. La fécondité littéraire tout à fait exceptionnelle de la Martinique, petite île de 400.000 habitants, se vérifie avec pas moins de 8 écrivains retenus dans le premier volume, soit par ordre alphabétique (mais l’ordre alphabétique fait ici bien les choses à considérer les trois premiers) : Césaire, Chamoiseau, Confiant, Desportes (3), Fanon, Glissant, Placoly, Zobel. Et l’on ne doit pas voir là-dedans une influence excessive des chercheurs du département des Lettres de l’Université des Antilles et de la Guyane puisqu’aucun d’entre eux ne figure parmi les collaborateurs de ces deux dictionnaires…

La sélection des auteurs jugés dignes de figurer dans le Dictionnaire des écrivains francophones classiques  est fatalement contestable, on l’a dit. Les deux directrices reconnaissent que la part des femmes (de l’ordre d’un cinquième) est sans doute trop faible et elles posent la question de la diffusion de leurs œuvres. Mais pourquoi, par exemple, la Québécoise Carole Fréchette (née en 1949, donc bien avant Jean-Philippe Toussaint, né lui en 1957, l’un des benjamins de la sélection) n’est-elle pas présente, à côté de son homonyme Louis Fréchette (1839-1908), le premier « poète national » des Canadiens français. Avec une quinzaine de pièces de théâtre, dont certaines traduites et jouées dans de nombreux pays, et deux romans, elle soutient aisément la comparaison avec bien des écrivains retenus. En l’intégrant, on aurait fait d’une pierre deux coups : reconnaître une écrivaine supplémentaire tout en renforçant la place, également fort réduite, des auteurs de théâtre. Surprend également l’absence de Joyce Mansour (1928-1986), égérie des surréalistes mais surtout poétesse aux images puissantes et souvent mortifères (4). Bien qu’anglaise par l’état-civil, elle était d’Égypte pour y être née, y avoir passé toute sa jeunesse, s’y être mariée et avait donc sa place dans le premier dictionnaire. Autre oubli de taille, celui de Dany Laferrière (né en 1953), entré à l’Académie française en 2013, qui aurait pu figurer aussi bien dans le premier dictionnaire (en tant qu’Haïtien) que dans le second (comme Québécois).

A l’inverse, la présence de certains auteurs surprend. Que vient faire par exemple l’essayiste Denis de Rougemont (1906-1985) dans un dictionnaire d’« écrivains » ? (5) Cela étant, l’auteur de la notice a raison de citer quelques lignes du Journal d’un intellectuel au chômage (1937), un ouvrage de Rougemont plus actuel que jamais. A ce propos, il est dommage que les articles ne citent pas systématiquement au moins quelques lignes particulièrement représentatives du style de chaque auteur. Comment une simple évocation de la vie aventureuse de la poétesse haïtienne Ida Fauvert (1882-1969), pour intéressante qu’elle soit, pourrait-elle donner envie de lire son œuvre si l’auteur de la notice qui lui est consacrée (Jean-Durosier Desrivières) ne nous donnait à lire ses vers à plusieurs reprises ?

Un dictionnaire encyclopédique présente l’immense avantage d’apprendre au lecteur une foule de choses sur des sujets que, pour la plupart, il ignore. En position de récepteur passif, il est en général peu à même de porter un regard critique. Il n’empêche qu’on ne peut pas lire sans sursauter dans l’article consacré à Édouard Glissant que ce dernier aurait été en contact avec des artistes et intellectuels qui auraient trouvé refuge à la Martinique pendant la dernière guerre mondiale. Et de citer Breton, Depestre, Lam, Levy-Strauss. S’il est vrai que grâce à l’entregent et la détermination de Varian Fry, un Américain, des artistes et intellectuels menacés par, ou hostiles au nazisme, qui ont quitté Marseille en bateau à destination des États-Unis se sont bien arrêtés en Martinique, il ne s’agissait que d’une escale qui a duré moins de deux mois (24 avril – 16 mai 1941), et s’il est vrai que Césaire a fait alors la connaissance d’André Breton et des peintres André Masson et Wifredo Lam, il est plus que douteux que le jeune Glissant, qui n’était pas l’élève de Césaire, ait eu l’occasion, à douze ans, de « rencontres déterminantes » avec ces éminents personnages, d’ailleurs persona non grata et consignées au début de leur séjour au camp du Lazaret par les autorités vichystes qui dirigeaient l’île à ce moment-là.

Quoi qu’il en soit de ce point particulier, ces deux dictionnaires sont une mine de renseignement. On y découvre des auteurs qui ne sont pas tous restés dans le secret de leur cabinet. Au fil des notices, les écrivains semblent moins que d’autres les jouets de leur époque. Beaucoup s’engagent à l’instar de Cendrars, citoyen d’un pays neutre qui se fait soldat pendant la première guerre mondiale (où il perdra un bras), ou tel autre qui ralliera les brigades internationales en Espagne, ou tel autre encore qui entrera dans la Résistance. D’autres, il est vrai, se sont distingués de manière moins glorieuse, emprisonnés pour dette ou pour s’être battu en duel.  Au Sud, il y a encore tous ceux qui ont lutté pour l’indépendance de leur pays, ou contre les dictateurs qui confisquèrent le pouvoir une fois celle-ci acquise, ceux qui ont connu la prison, l’exil. Ces dictionnaires leur rendent hommage et ils sont aussi utiles pour cela.

De copieux index permettent une lecture transversale des notices. Découvre-t-on, par exemple, au fil de la lecture du Dictionnaire consacré aux pays du Nord, qu’un certain abbé Casgrain a joué un rôle essentiel dans le « mouvement littéraire de 1860 », le premier du genre dans la Vieille Province, et l’index nominum nous conduit immédiatement vers tous les auteurs qui subirent l’influence de l’abbé. On peut aussi bien utiliser en sens inverse cet index. Veut-on, autre exemple, essayer de mesurer l’influence d’un intellectuel martiniquais comme René Ménil, fondateur avec Césaire de la revue Tropiques, on la découvre finalement plutôt limitée – s’il faut en croire le premier Dictionnaire, celui consacré au Sud – puisque son nom n’apparaît que dans les notices de Desportes, Césaire et Placoly.

Ces deux dictionnaires, on l’aura compris, sont des instruments de travail à ranger sur tous les rayons « Francophonie » des bibliothèques des particuliers comme des institutions.

 

 

 

  1. Celle-ci, néanmoins, n’est pas loin puisque le premier volume est préfacé par le recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie, Bernard Cerquiglini, un ami de Mondesfrancophones.
  2. Mais pas du Pacifique. On aurait pourtant aimé au moins une rubrique consacrée au Néo-Calédonien Jean Mariotti (1901-1975).
  3. La notice consacrée à Georges Deportes (1921- ) est due à Huguette Emmanuel-Bellemare qui signe par ailleurs la présentation d’Une tempête de Césaire dans la petite collection « Littérature Sud – Entre les lignes », chez Champion.
  4. Cf. Dimitri Dimitrievich, « Joyce Mansour cruelle et crue », http://mondesfr.wpengine.com/espaces/pratiques-poetiques/joyce-mansour-cruelle-et-crue/
  5. La même remarque vaudrait pour Frantz Fanon.