Avignon 2019 – 5 « Nous, l’Europe, banquet des peuples » d’après Laurent Gaudé (IN)

Cette pièce sera-t-elle le « sommet » de l’édition 2019 du IN ? C’est trop tôt pour le dire mais il est incontestable que les moyens mis à la disposition de Roland Auzet (M.E.S.) sont employés au mieux. Des moyens impressionnants à considérer le nombre des personnes présentes sur la scène : 11 comédiens, le chœur de l’Opéra du Grand Avignon et sa maîtrise, plus un batteur et un caméraman. Sans compter l’intervention, proche de la fin, d’un « grand témoin » en la personne, le 13 juillet, d’un ancien directeur général de la Commission européenne, Eneko Landaburd, éloquent. Tout cela fait sinon un spectacle « total », du moins une pièce impressionnante mêlant la musique au jeu des acteurs. Des acteurs en majorité étrangers mais connaissant parfaitement le français, ce qui permet des jeux intéressants entre les langues. Le texte dit dans une autre langue étant traduit en français soit simultanément en surtitres, soit consécutivement par un autre comédien. Des acteurs souvent musiciens, dont un contre-ténor (dont nous n’avons pas perçu l’origine) et une « rockeuse » (allemande), ainsi qu’une comédienne-danseuse (grecque).

Le décor est constitué par un grand mur blanc (qui fait presque toute la largeur de la scène imposante de la cour du lycée Saint-Joseph), mobile dans tous les sens si bien qu’on en verra un moment l’envers. A la fin – ou presque – il sera couvert de graffitis, de dessins en rouge et en noir par les comédiens qui se draperont ensuite dans le papier, formant ainsi un tableau saisissant, avant de s’en défaire. Au départ, le mur est au fond et la scène couverte de matelas alignés au cordeau. Ces matelas deviendront des pierres tombales dressées contre le mur puis le mur avançant, ils formeront un tas, un tas sur lequel la comédienne-danseuse juchée en haut du mur se laissera choir. La mise en scène ménage peu d’images comme celles-là mais elles sont saisissantes.

Faut-il ajouter que le texte-poème de Laurent Gaudé ne compte pas pour rien dans la réussite de la pièce.  On peut en juger par un court extrait à destination de nos lecteurs soixante-huitards :

On dira qu’historiquement parlant,
ce n’était pas grand-chose,
un mouvement minoritaire de jeunes gens privilégiés qui s’amusent
à croire qu’ils font la révolution,
Et on se trompe.
L’Europe écoute sa jeunesse, La trouve échevelée, Bruyante,
Un peu prétentieuse parfois, Parce qu’elle aime théoriser,
Mais aussi danser,
Faire l’amour,

Ou du moins en parler.

Le texte n’est pas toujours aussi lénifiant. Il est même plutôt dur, ne cachant rien de la violence sur laquelle nous nous sommes construits. A commencer par la révolution industrielle :

L’humanité plonge à corps perdu dans la production.
Il faut creuser la terre,
Extraire le minerai,
L’Angleterre est reine du charbon
Et la Wallonie aussi.
Gueules noires pour que la lumière envahisse la nuit.
Ça commence là,
avec ces machines à engloutir du charbon de bois,
Ou dans ces explosions de roche brisée en mille morceaux par un bâton de dynamite…

Le texte de Gaudé est entrecoupé de monologues ou de dialogues à l’instar de l’interrogatoire, repris à trois reprises entre un aspirant au statut de réfugié et la personne chargée de monter son dossier.

La musique lyrique ou rockeuse apporte également une respiration essentielle dans une pièce à la tonalité plutôt grave.

 

 

Par Selim Lander, , publié le 14/07/2019 | Comments (0)
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Avignon 2018 (5) Molière et Laurent Gaudé – OFF

L’Ecole des femmes : Molière retrouve les tréteaux

Décidément Molière a tout pour se sentir à l’aise en Avignon. Après Les Fâcheux dont nous rendions compte dans notre précédent billet, nous découvrons cette M.E.S. de L’Ecole des femmes dans le style de la commedia dell’arte. Certes, Molière ne reconnaîtrait pas exactement son texte ou plutôt il serait surpris par quelques ajouts (une conteuse, des intermèdes chantés) et suppressions (comme le personnage du notaire) car les alexandrins fameux sont bien là et donc le drame du vieil Arnolphe désespérément amoureux de la jeune Agnès. Ecoutons-le :

 

Chose étrange ! d’aimer, et que pour ces traîtresses
Les hommes soient sujets à de telles faiblesses

J’étais aigri, fâché, désespéré contre elle,
Et cependant jamais je ne la vis si belle

Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse,
Et cependant je l’aime, après ce lâche tour,
Jusqu’à ne me pouvoir passer de cet amour.

 

On sait que Molière ne fut pas heureux dans ses amours avec Madeleine puis Armande Béjart ; aussi L’Ecole des femmes n’est-elle pas qu’une comédie, une satire des vieux barbons qui jettent leur dévolu sur un tendron et tentent de se justifier derrière une morale déjà inaudible au XVIIe siècle.

 

Votre sexe n’est là que pour la dépendance
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité :
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne :
L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne.

Le génie de Molière est d’avoir su rendre son Arnolphe plus émouvant que ridicule. Il faut rendre grâce à Alain Bertrand qui incarne Arnolphe de rendre si adroitement la complexité du personnage. Comédien vieillissant, directeur de sa compagnie, on ignore s’il est ou non amoureux de son Agnès mais il a déjà suffisamment de points communs avec Molière pour que cela soit souligné. A la différence de ce dernier, il s’est adjoint pour la M.E.S. de cette pièce Carlo Boso, un vieux compagnon de route, ancien du Piccolo Teatro, spécialiste de la commedia dell’arte. Le résultat est à la hauteur de leurs conjoints efforts. Les pantomimes des deux valets sont du grand art (ou plutôt arte !).

Ajoutons pour finir que cette Ecole des femmes est jouée en Avignon, à défaut de vrais tréteaux, sur une estrade en plein-air, dans le lieu dit la Cour du Barouf, ce qui renforce la proximité avec Molière et son « Illustre Théâtre ». Installé dans cette cour, on mesure une fois de plus, mais encore davantage, la distance incommensurable entre les vedettes du IN qui s’efforcent par tous les moyens (adaptations de textes non théâtraux, comédiens escamotés derrière le décor, vidéo, sono ronflante) de s’éloigner le plus possible du théâtre et les entreprises bien plus modestes du OFF qui pourtant semblent pouvoir plus facilement atteindre la réussite.

Compagnie Alain Bertrand, M.E.S. Carlo Boso.

 

Médée Kali avec Emilie Faucheux

Quelle drôle d’idée de faire de Médée, fille selon la légende d’Aiétès, roi de Colchide, un être hybride mêlé à Kali la déesse maléfique du panthéon hindou pourvue de deux paires de bras ! En tout état de cause, fallait-il vraiment raconter une nouvelle fois la légende de cette femme trahie par Jason et qui, animée par un désir de vengeance plus fort que l’instinct maternel, immolera leurs enfants ? Telle est la question que l’on pouvait légitimement se poser en écoutant pour la deuxième fois ce texte passablement répétitif qui n’est pas, selon nous, du meilleur Gaudé.

Emilie Faucheux a adopté le parti opposé de Karine Pedurand, la première interprète[i], laquelle avait revêtu une robe longue immaculée qui pouvait à volonté lui conférer l’allure hiératique de l’héroïne tragique ou, s’épanouissant en corolle lorsqu’elle se mettait à tournoyer, multipliée par un jeu de miroir, la transformer en femme séductrice et sensuelle. L’interprétation minimaliste d’Emilie Faucheux est mise au service du texte, rien que du texte. Assise de bout en bout sur une chaise, en position frontale, jambes écartées, sobrement vêtue d’un bustier à demi transparent et d’une jupe sur des collants noirs, avec des chaussons de danseuse, elle impose sa présence au public, elle le contraint à se pénétrer d’un texte qu’elle vit intensément. Sa diction, parfaite, est souvent ralentie, chaque mot souligné, au risque parfois d’en faire trop. Seule fantaisie : les mains et le haut du visage peints en rouge, le rouge du sang que Médée a versé.

Un parti que l’on peut qualifier d’héroïque tant il se concentre sur l’essentiel, faisant foin de toute fioriture. La présence d’un contrebassiste, à l’arrière-plan, fournit un accompagnement musical si discret qu’on en vient à oublier sa présence. Si la comédienne est visiblement habitée par son texte, faut-il demeurer aussi sobre pour le communiquer à un public ? Elle espère visiblement de ce dernier qu’il se montre aussi héroïque qu’elle mais est-ce un comportement à attendre de la part de festivaliers déjà fatigués par une longue journée (le spectacle commence à 22 heures) ?

Compagnie « Ume Théâtre ».

[i] Vue en Martinique. Cf. www.madinin-art.net/le-festival-des-petites-formes-un-bilan/