Avignon 2021-8 : Kata Wéber, Laurent Gaudé, Phia Ménard (IN)

Czastki Kobiety (Une femme en pièces)

Est-ce le fait d’une histoire pas si ancienne toujours pas digérée, les créateurs des pays de l’ex-Europe de l’Est (au cinéma, au théâtre) font généralement des œuvres dures et sombres. Cela se vérifie avec Czastki Kobiety de l’auteure hongroise Kata Wéber mise en scène par Kornel Mondruczo, également hongrois, avec des comédiens du théâtre TR Warszawa (Varsovie). La première partie est filmée à l’intérieur d’un appartement reconstitué sur le plateau, pour nous une boite fermée, avec l’insertion de séquences filmées antérieurement. L’héroïne, Maja, avec le ventre proéminent d’une femme enceinte, est en effet sur le point puis en train d’accoucher à domicile, comme elle l’a décidé. Dans la pièce, le bébé décède quelques minutes après sa naissance. La deuxième partie se situe plusieurs mois après, dans la même boite, maintenant ouverte, qui est devenue l’appartement de la mère de Maja. Elle emménage et l’appartement se meuble devant nos yeux avant que débute la deuxième partie, une réunion de famille à laquelle participent, outre la mère, Maja et son mari Lars, la deuxième fille, Monika, et son mari Wojtek, enfin une cousine, Suzanna.

Maja ne parvient pas à faire le deuil de son bébé ; la mère voudrait qu’elle intente un procès à la sage-femme qui l’a accouchée ; la cousine qui est juriste argumente également en faveur d’un procès. Maja refuse : elle ne veut pas laisser croire que son chagrin disparaîtra si on lui donne de l’argent. Tel est l’argument d’une pièce qui est loin de se résumer à cela, car chaque personnage a une personnalité affirmée qui détermine son comportement. La mère est en train de perdre la tête. Monika est très engagée dans sa paroisse et a des ambitions politiques ; elle est jalouse de Maya. Suzanna est célibataire et flirteuse. Quant aux hommes – est-ce parce que la pièce est écrite par une femme ? – ils sont au-dessous de tout : le père, mort, était infidèle. Du moins avait-il un vrai métier car Lars est un junkie, Wotjek un musicien au chômage, et tous deux boivent comme de vrais Polonais.

Au-delà du drame vécu par Maja, la pièce (en polonais surtitré) vaut pour ce portrait d’une famille portée par l’énergie de trois femmes qui n’ont pas moins, chacune, leurs faiblesses. La mise en scène se contente d’être au service du texte et que demander de plus ? Czastki Kobiety est l’un des temps forts de ce festival IN qui n’en a pas tant eu jusqu’ici.

 

La dernière nuit du monde

Laurent Gaudé est un romancier rare, non qu’il écrive peu, parce qu’il le fait dans une langue raffinée et envoutante. Il a en outre l’art d’inventer des histoires prenantes. C’est le cas de ce texte co-écrit avec Fabrice Murgia, au point de départ futuriste – l’invention d’une pilule qui permet de ne dormir que 45 minutes par 24 heures bouleverse la vie des humains – mais qui est avant tout l’histoire d’un amour fou. Le personnage principal, Gabor, est le collaborateur d’une femme politique ; il est chargé de « vendre » aux différents gouvernements la pilule dont il est lui-même un farouche partisan (« le jour déborde », sous-entendu, il n’y a pas assez d’heures disponibles pour tout ce qui doit être fait, la nuit permet de gagner du temps supplémentaire : « peupler la nuit pour désengorger le jour »). Tandis que Gabor est en mission dans un pays lointain, un coup de téléphone lui apprend que sa femme est à l’hôpital, atteinte d’un mal mystérieux, et qu’elle ne passera pas la nuit. Il est dans l’incapacité de la rejoindre….

Fabrice Murcia, le metteur en scène (actuel directeur du Théâtre national Wallonie-Bruxelles), également comédien émérite, interprète Gabor. Lou est jouée par Nancy Nkusi, magnifique comédienne belge d’origine rwandaise, au sourire irrésistible. Les deux sont parfaitement crédibles dans leur amour, c’est lui qui nous intéresse au premier chef, bien que le personnage de la femme politique s’avère lui aussi fascinant : elle apparaît à plusieurs reprises sur un écran dans une émission de télévision (supposée podcastée), interrogée avec d’autres moins enthousiastes qu’elle (dont Dorcy Rugamba…) quant à l’opportunité de la pilule. On saura, par la suite, les conséquences catastrophiques de cette dernière… Quoi qu’il en soit, il est permis de trouver la fable économico-écologique un peu… fade, comparée à l’exaltation de l’amour du couple « domino ».

La mise en scène est exemplaire dans sa sobriété. Deux rectangles sombres entourés d’un trait de lumière, équipés d’un simple tabouret, délimitent les domaines de Gabor et de Lou. En fond de scène, un écran.

 

La Trilogie des Contes immoraux (pour l’Europe)

De Phia Ménard, nous avions aimé, en 2018, Saison sèche, avec quelques réticences parmi lesquelles la longueur trop étirée de chaque tableau. Avec la Trilogie, ce n’est plus d’une réticence qu’il s’agit, cela devient un défaut insupportable. Et ce n’est que pour découvrir la fin de la pièce que nous avons persisté jusqu’au bout. Phia Ménard peut désormais être caractérisée comme « artiste contemporaine » au sens où elle ne cherche nullement à plaire. Plutôt que jouer pour les spectateurs, elle joue sur les nerfs des spectateurs.

Pendant la quasi-totalité des trois heures que dure le spectacle, nous sommes invités à / tenus / obligés de contempler 1) la construction puis la destruction de « Maison Mère », puis 2) la construction de « Temple Père ». Maison Mère est construite par la seule P. Ménard, déguisée en guerrière punk, à partir des cartons qui couvrent originellement le plateau, une performance en soi. Si le résultat, un temple grec de taille respectable est plutôt réussi, la lenteur – volontaire – de la construction, sans qu’aucun mot soit prononcé est proprement horripilante. Il faudra ensuite patienter jusqu’à ce que le temple inondé par des trombes d’eau veuille bien s’effondrer sous notre regard comme sous celui de P. Ménard figée dans une pose hiératique. Changement de tableau ave Temple Père, un château de cartes (en bois) géant, en forme de Tour de Babel, édifié cette fois par quatre acrobates pataugeant dans l’eau qui a donc envahi le plateau, tandis que P. Ménard juchée sur des échasses hulule en diverses langues des textes tirés de divers auteurs à portée philosophico-poétique (« Nous qui sommes nés sous l’empire de la mort, nous devons seuls nous élever vers le ciel, avec l’étincelle dorée de l’éclat qui ne connaît nulle fin ») ou critique (« la machine est mon seigneur et mon maître »). La construction de la tour est tout aussi laborieuse que celle du temple, même s’il faut admettre que le ballet des acrobates qui montent les éléments du puzzle et redescendent pour en chercher des nouveaux est assez fascinant. Fascinant mais trop long. Enfin (troisième tableau plus bref), Phia Menard peut monter au sommet de la tour et exhiber son corps de femme[i]. A la toute fin, la tour ne sera pas détruite mais dissimulée derrière un rideau d’abord transparent que la performeuse arrosera bientôt au jet d’un liquide noir pour la faire disparaître. Exit donc le père, après la mère.

Pourquoi l’Europe ? Le texte de présentation de la Trilogie nous livre l’explication suivante qui vaut également pour toute la pièce : « Entre récit mythologique, allégorie philosophique et fable poétique, ces trois tableaux nous donnent à voir un continent au bord de la noyade. Si aujourd’hui, j’avais une aspiration à croire, je croirais à l’Europe, car c’est celle qui me garantit la paix, la possibilité d’avoir une altérité, c’est un creuset de rivières, de fleuves, de connexions, de langues qui nous relient. Ce sont des lieux de rêve. Ces contes sont une prière pour l’Europe ». Pourquoi pas, mais fallait-il pour autant nous ennuyer pendant trois longues heures ?

 

[i] Phia Menard est née homme.

Avignon 2019 – 5 « Nous, l’Europe, banquet des peuples » d’après Laurent Gaudé (IN)

Cette pièce sera-t-elle le « sommet » de l’édition 2019 du IN ? C’est trop tôt pour le dire mais il est incontestable que les moyens mis à la disposition de Roland Auzet (M.E.S.) sont employés au mieux. Des moyens impressionnants à considérer le nombre des personnes présentes sur la scène : 11 comédiens, le chœur de l’Opéra du Grand Avignon et sa maîtrise, plus un batteur et un caméraman. Sans compter l’intervention, proche de la fin, d’un « grand témoin » en la personne, le 13 juillet, d’un ancien directeur général de la Commission européenne, Eneko Landaburd, éloquent. Tout cela fait sinon un spectacle « total », du moins une pièce impressionnante mêlant la musique au jeu des acteurs. Des acteurs en majorité étrangers mais connaissant parfaitement le français, ce qui permet des jeux intéressants entre les langues. Le texte dit dans une autre langue étant traduit en français soit simultanément en surtitres, soit consécutivement par un autre comédien. Des acteurs souvent musiciens, dont un contre-ténor (dont nous n’avons pas perçu l’origine) et une « rockeuse » (allemande), ainsi qu’une comédienne-danseuse (grecque).

Le décor est constitué par un grand mur blanc (qui fait presque toute la largeur de la scène imposante de la cour du lycée Saint-Joseph), mobile dans tous les sens si bien qu’on en verra un moment l’envers. A la fin – ou presque – il sera couvert de graffitis, de dessins en rouge et en noir par les comédiens qui se draperont ensuite dans le papier, formant ainsi un tableau saisissant, avant de s’en défaire. Au départ, le mur est au fond et la scène couverte de matelas alignés au cordeau. Ces matelas deviendront des pierres tombales dressées contre le mur puis le mur avançant, ils formeront un tas, un tas sur lequel la comédienne-danseuse juchée en haut du mur se laissera choir. La mise en scène ménage peu d’images comme celles-là mais elles sont saisissantes.

Faut-il ajouter que le texte-poème de Laurent Gaudé ne compte pas pour rien dans la réussite de la pièce.  On peut en juger par un court extrait à destination de nos lecteurs soixante-huitards :

On dira qu’historiquement parlant,
ce n’était pas grand-chose,
un mouvement minoritaire de jeunes gens privilégiés qui s’amusent
à croire qu’ils font la révolution,
Et on se trompe.
L’Europe écoute sa jeunesse, La trouve échevelée, Bruyante,
Un peu prétentieuse parfois, Parce qu’elle aime théoriser,
Mais aussi danser,
Faire l’amour,

Ou du moins en parler.

Le texte n’est pas toujours aussi lénifiant. Il est même plutôt dur, ne cachant rien de la violence sur laquelle nous nous sommes construits. A commencer par la révolution industrielle :

L’humanité plonge à corps perdu dans la production.
Il faut creuser la terre,
Extraire le minerai,
L’Angleterre est reine du charbon
Et la Wallonie aussi.
Gueules noires pour que la lumière envahisse la nuit.
Ça commence là,
avec ces machines à engloutir du charbon de bois,
Ou dans ces explosions de roche brisée en mille morceaux par un bâton de dynamite…

Le texte de Gaudé est entrecoupé de monologues ou de dialogues à l’instar de l’interrogatoire, repris à trois reprises entre un aspirant au statut de réfugié et la personne chargée de monter son dossier.

La musique lyrique ou rockeuse apporte également une respiration essentielle dans une pièce à la tonalité plutôt grave.

 

 

Par Selim Lander, , publié le 14/07/2019 | Comments (0)
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Avignon 2018 (5) Molière et Laurent Gaudé – OFF

L’Ecole des femmes : Molière retrouve les tréteaux

Décidément Molière a tout pour se sentir à l’aise en Avignon. Après Les Fâcheux dont nous rendions compte dans notre précédent billet, nous découvrons cette M.E.S. de L’Ecole des femmes dans le style de la commedia dell’arte. Certes, Molière ne reconnaîtrait pas exactement son texte ou plutôt il serait surpris par quelques ajouts (une conteuse, des intermèdes chantés) et suppressions (comme le personnage du notaire) car les alexandrins fameux sont bien là et donc le drame du vieil Arnolphe désespérément amoureux de la jeune Agnès. Ecoutons-le :

 

Chose étrange ! d’aimer, et que pour ces traîtresses
Les hommes soient sujets à de telles faiblesses

J’étais aigri, fâché, désespéré contre elle,
Et cependant jamais je ne la vis si belle

Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse,
Et cependant je l’aime, après ce lâche tour,
Jusqu’à ne me pouvoir passer de cet amour.

 

On sait que Molière ne fut pas heureux dans ses amours avec Madeleine puis Armande Béjart ; aussi L’Ecole des femmes n’est-elle pas qu’une comédie, une satire des vieux barbons qui jettent leur dévolu sur un tendron et tentent de se justifier derrière une morale déjà inaudible au XVIIe siècle.

 

Votre sexe n’est là que pour la dépendance
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité :
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne :
L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne.

Le génie de Molière est d’avoir su rendre son Arnolphe plus émouvant que ridicule. Il faut rendre grâce à Alain Bertrand qui incarne Arnolphe de rendre si adroitement la complexité du personnage. Comédien vieillissant, directeur de sa compagnie, on ignore s’il est ou non amoureux de son Agnès mais il a déjà suffisamment de points communs avec Molière pour que cela soit souligné. A la différence de ce dernier, il s’est adjoint pour la M.E.S. de cette pièce Carlo Boso, un vieux compagnon de route, ancien du Piccolo Teatro, spécialiste de la commedia dell’arte. Le résultat est à la hauteur de leurs conjoints efforts. Les pantomimes des deux valets sont du grand art (ou plutôt arte !).

Ajoutons pour finir que cette Ecole des femmes est jouée en Avignon, à défaut de vrais tréteaux, sur une estrade en plein-air, dans le lieu dit la Cour du Barouf, ce qui renforce la proximité avec Molière et son « Illustre Théâtre ». Installé dans cette cour, on mesure une fois de plus, mais encore davantage, la distance incommensurable entre les vedettes du IN qui s’efforcent par tous les moyens (adaptations de textes non théâtraux, comédiens escamotés derrière le décor, vidéo, sono ronflante) de s’éloigner le plus possible du théâtre et les entreprises bien plus modestes du OFF qui pourtant semblent pouvoir plus facilement atteindre la réussite.

Compagnie Alain Bertrand, M.E.S. Carlo Boso.

 

Médée Kali avec Emilie Faucheux

Quelle drôle d’idée de faire de Médée, fille selon la légende d’Aiétès, roi de Colchide, un être hybride mêlé à Kali la déesse maléfique du panthéon hindou pourvue de deux paires de bras ! En tout état de cause, fallait-il vraiment raconter une nouvelle fois la légende de cette femme trahie par Jason et qui, animée par un désir de vengeance plus fort que l’instinct maternel, immolera leurs enfants ? Telle est la question que l’on pouvait légitimement se poser en écoutant pour la deuxième fois ce texte passablement répétitif qui n’est pas, selon nous, du meilleur Gaudé.

Emilie Faucheux a adopté le parti opposé de Karine Pedurand, la première interprète[i], laquelle avait revêtu une robe longue immaculée qui pouvait à volonté lui conférer l’allure hiératique de l’héroïne tragique ou, s’épanouissant en corolle lorsqu’elle se mettait à tournoyer, multipliée par un jeu de miroir, la transformer en femme séductrice et sensuelle. L’interprétation minimaliste d’Emilie Faucheux est mise au service du texte, rien que du texte. Assise de bout en bout sur une chaise, en position frontale, jambes écartées, sobrement vêtue d’un bustier à demi transparent et d’une jupe sur des collants noirs, avec des chaussons de danseuse, elle impose sa présence au public, elle le contraint à se pénétrer d’un texte qu’elle vit intensément. Sa diction, parfaite, est souvent ralentie, chaque mot souligné, au risque parfois d’en faire trop. Seule fantaisie : les mains et le haut du visage peints en rouge, le rouge du sang que Médée a versé.

Un parti que l’on peut qualifier d’héroïque tant il se concentre sur l’essentiel, faisant foin de toute fioriture. La présence d’un contrebassiste, à l’arrière-plan, fournit un accompagnement musical si discret qu’on en vient à oublier sa présence. Si la comédienne est visiblement habitée par son texte, faut-il demeurer aussi sobre pour le communiquer à un public ? Elle espère visiblement de ce dernier qu’il se montre aussi héroïque qu’elle mais est-ce un comportement à attendre de la part de festivaliers déjà fatigués par une longue journée (le spectacle commence à 22 heures) ?

Compagnie « Ume Théâtre ».

[i] Vue en Martinique. Cf. www.madinin-art.net/le-festival-des-petites-formes-un-bilan/