Soumission

L'Angélus de Millet

L’Angélus de Millet

Ce serait un grand tableau de deux mètres de haut et quatre de large, une peinture en négatif, c’est-à-dire un camaïeu de blancs et de gris sur fond noir, construite suivant la première diagonale et comportant deux scènes bien distinctes, l’une en haut à gauche, l’autre en bas à droite. La seconde diagonale, renforcée d’un trait d’une blancheur immaculée, marquerait le partage du tableau en deux triangles égaux consacrés chacun à l’une des scènes. La première montrerait deux paysans, un homme et une femme, à l’évidence un couple, elle les mains jointes et lui les mains serrées en haut du manche d’un outil, une pelle tenue en position verticale dont l’autre extrémité reposerait sur un tas de terre meuble. N’importe quel amateur des beaux arts reconnaîtrait immédiatement dans cette scène l’inspiration de Millet et de son célèbre Angélus. Un connaisseur plus averti y verrait un hommage – à moins que ce ne soit un plagiat – non à l’Angélus tel que nous pouvons l’admirer, si ce genre de peinture nous touche encore, au musée d’Orsay ou sur des reproductions, mais au tableau initial de Millet qui avait peint aux pieds des deux personnages, au lieu de la vulgaire corbeille emplie de pommes de terre de la version finalement retenue, la tombe d’un enfant. Le peintre, pas celui de l’Angélus dans ses versions successives, celui du tableau que nous sommes en train de décrire, en admettant qu’il se fût réellement inspiré de Millet, mais tout porterait à le croire, aurait donc voulu, en évoquant directement la version initiale de l’Angélus adresser un clin d’œil aux spectateurs de son œuvre suffisamment férus d’histoire de l’art, une hypothèse qui se justifierait encore mieux si nous pouvions en savoir davantage sur la biographie du peintre, laquelle nous demeure si opaque, malheureusement, que nous ne saurions même pas dire précisément s’il s’agit de Balthazar Bertoldi ou de Gaspar Bartoli, les deux noms les plus probables qui se rapportent à deux personnages à propos desquels on ignore tout, au demeurant, de telle sorte que l’on pourrait seulement essayer de deviner quelques renseignements élémentaires d’après les détails du tableau. Le peintre, quel qu’il soit, aurait par exemple juché au sommet de la colline boisée à l’arrière-plan des deux paysans une automobile 403 Peugeot, hors échelle et assez maladroitement dessinée mais néanmoins suffisamment reconnaissable. On en déduirait alors nécessairement que le peintre était actif à une époque où les 403 Peugeot existaient déjà. Les vêtements des paysans, par contre, ne seraient pas une indication fiable, comme trop visiblement inspirés de l’Angélus. Pour en apprendre davantage on passerait alors à la deuxième scène, celle du coin en bas à droite de l’œuvre. Elle représenterait deux hommes vus en légère plongée, allongés l’un sur l’autre sur le sol, les yeux dirigés droit sur les spectateurs, produisant sur ces derniers l’impression troublante d’être dévisagés par les personnages mêmes qu’ils regardent (procédé classique qui ne nous enseignerait rien), celui des deux se trouvant au-dessous, au faciès d’adolescent, nettement plus jeune que l’autre dont les traits plus grossiers et même quelque peu grimaçants seraient destinés, selon toute probabilité, à traduire la grossièreté de son âme. Leur tenue, ou plutôt la vareuse du deuxième homme, celui de dessus, serait vaguement militaire, ce qui pourrait laisser penser à une scène de guerre, d’autant qu’un fusil, ou une carabine, serait posé(e) sur le sol, à leur gauche, la gueule du canon également tournée vers les spectateurs, comme s’ils se trouvaient directement visés. Malgré la mine plutôt patibulaire du deuxième homme, on croirait aisément qu’il se serait couché sur le premier, le plus jeune, pour le protéger contre une éventuelle mitraille. Le peintre aurait traité en effet de façon volontairement imprécise le bas du corps du deuxième homme, avec des traits estompés, de telle sorte qu’il faudrait un examen plus attentif pour découvrir que son pantalon serait baissé. L’interprétation de cette scène deviendrait alors d’un coup évidente de même que la signification du titre du tableau, la soumission du couple à l’oukase du destin qui lui aurait enlevé un enfant ayant pour pendant la soumission du jeune homme à la force brutale exercée par l’homme plus âgé. En dehors de cette découverte sur le sens général qu’il conviendrait de donner au tableau, l’examen de la deuxième scène ne nous aurait fourni aucune information utile sur son auteur, pas plus la vareuse d’uniforme – s’il s’agissait bien d’un uniforme – qui pourrait être de n’importe quelle époque depuis Millet jusqu’à nos jours, que la carabine – ou le fusil – qui semblerait contemporaine de la 403 Peugeot remarquée dans la première scène. Restant sur la deuxième scène, un spectateur curieux serait sans doute amené à douter qu’elle dépeignît réellement la guerre, puisque la vareuse comme la carabine ou le fusil auraient pu tout aussi bien s’inscrire dans une simple partie de chasse. Suivant cette nouvelle piste, l’homme plus âgé serait tombé par hasard sur le plus jeune et lui aurait sauté dessus pour assouvir ses bas instincts. L’examen du visage du plus jeune amènerait ensuite à se poser d’autres questions, le peintre lui ayant donné une expression indéchiffrable, n’exprimant, en tout état de cause, aucune souffrance. De là une série d’hypothèses nouvelles : les deux hommes se connaissaient-ils, l’un était-il par exemple l’oncle de l’autre, avaient-ils l’habitude de partir ensemble à la chasse dans le but inavoué non de rapporter du gibier mais de laisser libre cours à leurs coupables instincts, ou bien leur rencontre fut-elle réellement de hasard et l’expression si peu expressive du jeune homme ne signifierait-elle pas alors simplement sa surprise, passées la douleur et l’humiliation d’être forcé, d’éprouver du plaisir, lui qui se serait toujours considéré jusque là comme exclusivement porté vers les femmes ? Placé devant tant d’alternatives successives, le spectateur n’en voudrait-il pas au peintre de n’avoir pas donné suffisamment d’indications sur l’âge de celui que nous avons appelé le premier homme, si bien que l’on ne saurait décider s’il faudrait voir en lui la victime juvénile de ce qu’il conviendrait d’appeler un viol, ou bien au contraire un garçon en âge de choisir lui-même ses plaisirs ? Poursuivant sur cette voie, le spectateur en viendrait sans doute à s’interroger sur la signification véritable du titre du tableau, Soumission. Le peintre y aurait-il mis une intention ironique ? S’il s’avérait en effet que le premier homme était consentant, comment faudrait-il entendre ce mot de  soumission ? Faudrait-il le prendre au sens de la formule rituelle du mariage catholique, « je me donne à toi et je te reçois », laquelle, prononcée par les deux époux, revient à s’annuler : si je me donne à toi, je suis ta chose et tu peux faire de moi ce qui te plaît, mais si simultanément je te reçois parce que tu te donnes pareillement à moi, je peux moi aussi user de toi jusqu’à en abuser et nos deux pouvoirs identiques finissent par se neutraliser. En me donnant à toi, je proclame que je me soumets mais comment pourrais-je me soumettre à quelqu’un qui déclare pareillement vouloir se soumettre à moi ? Si la relation homosexuelle évoquée dans la  deuxième scène du tableau était consentie, ainsi que cela paraîtrait possible d’après l’expression du jeune homme, elle serait susceptible de la même interprétation. En possédant le jeune homme, le deuxième homme, le plus âgé, exercerait sa domination sur le premier qui donc se soumettrait. Mais puisque le jeune homme serait, suivant cette hypothèse, consentant, on ne saurait le dire véritablement soumis. A fortiori, si l’on supposait maintenant que l’acte contre nature fût sollicité par le plus jeune, ne serait-on pas en droit de placer la soumission du côté du plus âgé au visage déformé par l’effort ? Arrivé à ce point de ses réflexions, le spectateur passionné qui n’aurait pas déjà cessé de s’interroger sur la signification véritable du tableau, ne manquerait pas de revenir à la première scène, ayant soudain pris conscience du fait qu’on ne saurait y voir la moindre « ironie » (403 Peugeot mise à part – mais cette dernière pourrait-elle être autre chose qu’un indice temporel, vrai ou faux ?). Ce retour en arrière conduirait fatalement notre spectateur à mettre en cause toute la construction intellectuelle précédente et il se retrouverait Gros-Jean comme devant, l’interprétation satisfaisante du tableau lui échappant toujours. En désespoir de cause, s’il persistait néanmoins à vouloir percer les intentions du peintre, il lui resterait à s’interroger sur la facture de la pièce. Il reconnaîtrait alors chez Gaspar ou Balthazar, quel que soit son nom, une maîtrise remarquable des gris, des nuances de gris, son dessin laissant toutefois quelque peu à désirer. Hélas, notre ami des beaux-arts qui n’aurait pas encore abandonné sa quête du sens ne tirerait aucune conclusion utile de ce double constat. Tout au plus serait-il en droit de subodorer que le peintre n’était peut-être pas très ancien, qu’il était peut-être passé par ces écoles d’art d’aujourd’hui où l’on ne juge plus nécessaire d’apprendre à dessiner. Seule indication remarquable, bien qu’à proprement parler « obscure », obtenue à l’issue de ce dernier examen, le parti « négatif » adopté par le peintre, qu’il eût choisi de partir d’une toile noire au lieu d’une toile blanche : s’agirait-il d’un autre clin d’œil destiné à marquer le refus, de la part du peintre, de se « soumettre » aux règles ordinaires de son art ? À ce point, notre amateur serait obligé de déclarer forfait, non sans se féliciter toutefois de s’être confronté à une œuvre aussi chargée de sens, fût-il finalement insaisissable.

Mars 2016

 

Peugeot 403

Peugeot 403

La Belle et la Bête

ELLE

 

Ce qui la surprenait auparavant chez lui (ce qu’elle regardait avec un étonnement amusé), tout ce qui le différenciait de « l’Autre », lui paraît aujourd’hui autant de tares insupportables. Cet homme qu’elle a tant aimé n’est plus à ses yeux qu’une espèce de pantin irresponsable, un balourd inélégant, un vieux dépourvu du moindre charme. S’il se tait, il est ennuyeux. S’il parle, il fatigue plus encore. Elle ne l’écoute plus, ne cherche plus à comprendre ce qu’il pense, ce à quoi il croît. Elle a fait le tour, depuis longtemps, de sa personnalité, et a conclu qu’il n’y avait rien pour elle dans ce Monsieur. Elle est arrivée au point où tout en lui est devenu déplaisant. Sa manière de dormir, de manger, de se tenir à table ou en compagnie, de rire, de gémir. Il n’est plus à ses yeux qu’un enfant attardé, maladroit, sans la grâce et le charme de l’enfance. Un grossier tellement indigne d’elle, elle si charmante, si élégante, si raffinée. Elle ne cesse de s’interroger : Comment a-t-elle pu se faire avoir par un pauvre type qui n’aurait jamais dû oser lever les yeux sur elle ? Elle se sent flouée, trompée, elle a honte d’elle-même. Elle n’a qu’une hâte, lui échapper, rentrer à la maison, avec  « l’Autre » qui, lui, au moins, quels que soient ses défauts (et Dieu sait s’il en a à ses yeux !) ne la fait pas déroger. En attendant, elle est confrontée à ce vieux, cet étranger répugnant qui ne veut pas comprendre, qui va continuer à la toucher, la caresser, à jouer la comédie de l’amour avec elle, ce jeu qui lui plaisait tant et qui – maintenant – lui donne envie de gerber. Sûrement il va encore essayer cette nuit, se serrer contre elle, la tripoter avec ses mains moites, souffler sur elle son haleine puante. Elle va sentir contre sa peau si douce, sa peau à lui avec les stigmates de l’âge, le ventre informe, les muscles flasques. Au moins il fera nuit, ce qui lui épargnera le spectacle de la bouche édentée du vieillard libidineux. De toute façon il ne parviendra pas à ses fins. Il y a longtemps qu’elle l’a dressé. Elle ne l’a jamais laissé décider où, quand et comment faire l’amour. Elle a toujours exercé ce pouvoir sur les hommes et avec celui-là, qui s’est toujours montré à genoux devant elle, cela a été particulièrement facile. Mais comment a-t-elle pu envisager de tout quitter pour lui ? Comment, surtout, a-t-elle été assez bête pour espérer le changer, le hisser, peu à peu, à sa hauteur, faire de lui un homme, un vrai, un comme elle les mérite. Quand elle pense à tous les efforts qu’elle a consentis pour l’éduquer, pour lui faire apprendre les choses élémentaires de la vie, les fringues, la bonne bouffe, le luxe, la vie quoi ! Tout cela pour rien. Sa phrase favorite désormais : « De la confiture aux cochons… ». Toute sa beauté, son élégance, sa jeunesse galvaudée pour un homme pareil, âgé, sans élégance, sans beauté, qui ne comprend rien à rien. Sourd, avec ça – ce qui ne doit pas l’aider à comprendre – et miro : toujours à chercher ses lunettes de vieillard – horribles comme tout ce qu’il a choisi lui-même – à les mettre sur le nez, à les enlever, à les perdre, à les retrouver. Ah, ses paniques quand il égare quelque chose – ce qui lui arrive tout le temps : ses clefs, son porte-monnaie, sa carte de crédit… Il se tourne vers elle à ces moments-là comme on s’accroche à une bouée de sauvetage. Et elle a marché, l’idiote ! Le voyant aussi paniqué, combien de fois ne s’est-elle pas mise à chercher avec lui, par solidarité, pour le calmer. Tout cela a bien changé, heureusement. Qu’il perde ce qu’il veut, et qu’il crève par-dessus le marché. C’est tout ce qu’elle désire.

 

La-belle-et-la-bete-photo

 

LUI

 

Et lui, l’amant (c’est le rôle qu’il continue à jouer en société, mais dans l’intimité de leur couple il y a longtemps qu’il ne se considère plus ainsi), il est en train de franchir un degré supplémentaire du désespoir. Il sait depuis toujours – ou presque – que cette femme qu’il adore, la seule qui puisse le combler, n’est pas pour lui, ne sera jamais entièrement à lui. Il a appris à vivre avec cette frustration permanente, avec ce malheur. Il admet qu’elle n’abandonnera jamais « l’Autre », qui la tient par les enfants, par le confort qu’il lui apporte ; et puis elle a l’habitude d’être dominée par cet homme imposant et sûr de lui, auquel elle n’a jamais su faire accepter qu’une seule concession : qu’il lui laisse de temps en temps ouvrir la fenêtre et s’envoler au dehors. Elle a un tel besoin de liberté ; « l’Autre » a compris que s’il ne lui cédait pas sur ce point, elle mourrait et qu’il la perdrait. L’amant sait tout cela. Ne possédant pas la légitimité d’un mari et d’un père il est encore moins capable que « l’Autre » de la posséder. Au demeurant, même si elle quittait l’Autre, elle ne deviendrait pas pour autant sa femme ; elle resterait un électron libre, volant d’un engouement à l’autre, d’un ami à l’autre, d’une boutique à l’autre, au gré de sa fantaisie. Elle est tellement charmante, tellement désirable, tellement sollicitée. Elle ne peut tout simplement pas répondre perpétuellement non lorsqu’on lui propose une sortie, un spectacle, un rendez-vous amical. Sa vie est compliquée, elle a des exigences qu’elle n’est pas en mesure de satisfaire par elle-même. Alors elle se sert de son carnet d’adresses avec d’autant plus de facilité que celui auquel elle fait appel considèrera cela comme une faveur … Pour remercier, elle acceptera quelque invitation de plus de la part de celui qui lui aura rendu service. Elle n’y verra pas une corvée car elle se persuade facilement que les gens qui ont la capacité de l’aider ont des mérites exceptionnels, suffisants en tout cas pour se montrer en sa compagnie. L’amant sait comment elle fonctionne et cela ne le dérange pas. Il n’est pas au fond possessif, il est aussi peu jaloux qu’on peut l’être quand on est convaincu que la femme dont on est amoureux ne pourra jamais être remplacée, comme l’Autre il admet le besoin de liberté de cette femme (n’est-ce pas l’un des traits de caractère qu’il admire chez elle) et ne considère pas comme scandaleux qu’elle utilise son pouvoir de séduction dans le sens de ses intérêts. Il est persuadé que jusqu’à présent elle a toujours su opposer une barrière infranchissable si l’un de ses nombreux amis se montrait trop pressant. Enfin, tout cela c’était avant. Maintenant, c’est le cauchemar. Ce que il craignait souvent mais qu’au fond de lui il n’aurait jamais cru possible : la femme de sa vie, celle qui vous a aimé comme une folle, qu’on aime toujours comme un fou et qui, soudain, (semble-t-il, car en réalité cette révolution a dû être progressive) n’a plus pour vous que du dégoût. Il mesure les conséquences, ayant déjà eu suffisamment le temps de les envisager. La perdre c’est tout perdre, c’est renoncer à ce qui fait le sel de la vie, à l’espérance du bonheur. Si vraiment elle disparaît, si son attitude de rejet n’est pas qu’un épisode de plus dans leurs amours tumultueuses, il continuera à vivre, sans doute, par habitude, mais cette vie ne vaudra plus rien. Oh, il saura feindre, pour garder la face, en société, peut-être qu’il honorera, à l’occasion, quelque dame, mais au fond de lui, il n’y aura que le vide, la mort. Tout le laissera insensible, même la beauté qui le touchait tant auparavant, même les injustices contre lesquelles il se révoltait. Une seule chose pourra le réveiller, le torturer. Une silhouette aperçue au loin semblable à celle de la femme aimée. L’espoir fou qui renaît alors que ce soit vraiment elle, que peut-être tout va recommencer et puis le coup de poignard de la déception quand il approche et se rend compte que, bien sûr, cette femme n’a rien de celle qu’il aime encore en secret, qu’elle est moche et qu’il lui en veut pour le mal qu’elle vient de lui faire.

 

 

 

 

Par Dimitri Dimitrievich, , publié le 28/12/2015 | Comments (2)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format:

Embouteillages – (III) Charles

Charles, jeudi 21 mai,  8 heures

Hubert, le directeur commercial du garage qui me prévient il y a quinze jours qu’il rentrera en Métropole dès la période de préavis finie, parce qu’on lui aurait fait une proposition qu’il ne pouvait pas refuser, dans une chaîne de réparation rapide. Et Alexandra qui me fait savoir lundi qu’elle aussi, elle va quitter la Martinique, soi-disant parce qu’elle ne peut plus laisser son fils chez sa grand-mère, qu’il suivra de meilleures études en Métropole et, qu’elle n’aura pas de mal à trouver un emploi par le réseau de son université. Le responsable des ventes et celle de l’administration s’en vont en même temps, la concession Delahaye est décapitée et je n’aurais rien à dire ?

Ah, laisse-moi passer, toi, pousse ta voiture pourrie ! Oui, je klaxonne et si ça ne te plaît pas, c’est pareil. Allez, range-toi !

On ne me prendra pas pour un imbécile. Si ces deux là croient pouvoir me mener en bateau, ils ne me connaissent pas bien. Tout se sait dans une petite île. S’ils s’imaginent que je n’ai pas découvert leur manège, ils se mettent le doigt dans l’œil, profond. J’avoue que je ne me doutais de rien mais quand Alexandra est venue m’annoncer sa décision, en faisant sa chatte en chaleur, comme  si elle croyait m’amadouer ainsi, j’ai eu vite fait mon enquête : la beauté d’ébène et le fringant commercial sont en train de me faire pousser des cornes. Je suis déçu. Je sais bien qu’on ne peut pas faire confiance à une femme. Mais Hubert ! Voilà un garçon que j’accueille chez moi et qui saute ma femme : au moins une fois ; elle-même me l’a raconté. Bon d’accord, je n’étais pas vraiment contre et c’est d’ailleurs un peu pour ça, pour qu’elle ait de la compagnie quand j’étais absent de la maison, que je l’ai invité à rester chez moi. À croire Suzy, ils ne sont pas parvenus à l’extase : dommage pour eux. De toute façon, elle ne souffre pas de la solitude : je sais tout sur elle, même ce qu’elle ne me raconte pas… Pour en revenir à Hubert, après Suzy, il ne trouve pas mieux que de draguer Irène ! Bon, là encore, je n’étais pas contre, c’est vrai : il m’a semblé, puisque ma fille devait se faire dépuceler un jour ou l’autre, qu’Hubert, un homme jeune mais déjà mûr et responsable, et pas trop mal fichu, avait les qualités qui convenaient, sachant qu’elle ne resterait pas longtemps avec lui puisqu’elle devait repartir en Floride après ses vacances. En plus, il l’a bien fait travailler pendant son stage. Je n’avais rien à lui reprocher jusqu’ici et je m’apprêtais même à augmenter sa part d’intéressement. S’attaquer à ma maîtresse, c’est une autre paire de manches : je n’ai pas l’habitude de partager la femme que j’aime avec quiconque, et encore moins avec le petit personnel.

Oh, qu’est-ce que tu essayes, toi ? Tu veux passer devant moi ? Eh bien tu passeras derrière.

Embouteillages 1

Quant à Alexandra, cette petite pute, elle a encore plus tort de me défier, celle-là. C’est moi qui quitte les femmes, pas l’inverse. Tout ce que je lui ai donné ne lui suffit pas ? L’appartement de luxe, les vêtements couture, les bijoux, la voiture. Et ses cris de femelle en rut quand elle se fait baiser, ce n’est pourtant pas du cinéma ! Je sais que je la fais jouir. De toute façon, je l’ai dans la peau. Je n’aurais jamais imaginé, avant elle, le plaisir qu’on peut prendre avec une femme de couleur. Sa peau satinée, son parfum musqué, sa démarche sensuelle, ou gracieuse, sensuelle et gracieuse, et puis son visage de petite fille, et son sourire moqueur, enfin tout, quoi !… Mais assez rêvé : on ne retient pas quelqu’un qui veut s’en aller. Je ne suis pas comme mes ancêtres qui avaient droit de vie et de mort sur leurs esclaves. Quoique… Je n’ai rien dit jusqu’à présent. La vengeance est un plat qui se mange froid, alors je fais comme si de rien n’était. Pour le moment. Dissimuler les informations qu’on possède, n’est-ce pas ainsi qu’on réussit en affaires ? Ces deux là ne perdent rien pour attendre. Tous ceux qui ont voulu me trahir l’ont payé cher. Très cher même. Et ceux-là paieront encore plus cher. Je le leur promets.

 

Extrait du journal France-Antilles, lundi 1er juin

Encore un drame de la route. Un horrible accident a eu lieu dans la nuit de samedi à dimanche sur la nationale 1 à hauteur de la Lézarde. Pour une raison encore inexpliquée, la conductrice d’un cabriolet Delahaye a perdu le contrôle de son véhicule qui a franchi la barrière de sécurité. Après avoir fait deux tonneaux, il s’est écrasé contre un pick-up Dodge qui arrivait en sens inverse. La conductrice et son passager ont perdu la vie. À part quelques contusions, le chauffeur du pick-up est indemne.

 

(Fin)

Par Dimitri Dimitrievich, , publié le 29/05/2015 | Comments (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format: ,

Embouteillages – (I) Hubert

Dimitri Dimitrievich est revenu de vacances en Martinique avec le récit suivant à trois voix, ou voies, comme on voudra (N.d.R.)

Hubert, lundi 9 février, 6 heures 45

Ça bouchonne, pour changer. Mille bagnoles immatriculées tous les mois. Pour une île de quatre cent mille habitants, c’est pas mal, même beaucoup. Je calcule : un Martiniquais sur quatre cent achète une voiture neuve chaque mois ; si je multiplie par douze, ça fait, si je ne m’abuse, trois pour cent de Martiniquais qui laissent leur argent dans une concession automobile chaque année. Pas mal, non ? vu que je les ai tous comptés, les bébés, les vieillards, ceux qui n’ont pas le permis de conduire. Je n’ai donc pas si mal choisi ma profession ! Non que j’ai l’intention d’y moisir toute ma vie. Ni dans ce job, ni sur cette île d’ailleurs. En attendant, il y a des moyens plus compliqués de gagner sa vie. Faut dire que je suis vendeur de voitures chez Delahaye, directeur commercial en fait. Dans la boite de Chastel de la Mangrove, enfin l’une de ses boites, vu qu’il possède une bonne partie de l’économie de l’île. Charles Chastel (c’est quoi ? une allitération ?) de la Mangrove : du château de la mangrove en quelque sorte. Vieille famille créole, des « békés » comme on dit ici. Il n’habite pas dans un château mais il y a bien eu une « habitation » dans la famille, la belle maison de maître entourée d’une véranda sur les quatre côtés, les communs, les « cases-nègres », les champs de canne. Tout cela a disparu dans la spéculation immobilière : trop près de la ville. A déménagé depuis au Cap-Est, comme les autres békés, dans une villa cossue, celle-là même où j’habite. Je suis le neveu d’un ami de Pierre Chastel de la Mangrove ; c’est comme ça qu’il m’a recruté après l’école de commerce. Pas si grande que ça, mon école, mais je me débrouille pas mal, la marque gagne des parts de marché et le patron est content. Il m’a offert de loger chez lui, en arrivant, et comme ça se passait plutôt bien au magasin il ne m’a pas demandé de partir. Faut dire que je lui rends service en restant chez lui. Le patron n’est pas trop souvent à la maison : il a mieux à faire ailleurs. Son alibi, c’est les embouteillages. Monsieur ne supporte plus de rester coincé trop longtemps dans les bouchons quand il se rend à son bureau. Sauf que je les supporte, moi ! Mais passons. Toujours est-il qu’il n’est là qu’un soir ou deux en semaine, plus le week-end. Et encore : il décampe souvent dès le dimanche matin. Ce n’est pourtant pas à son bureau qu’il se rend à cette heure-là ! Toujours est-il que moi je suis chez lui tous les soirs (sauf exception), le seul mâle à bord pour distraire les dames, enfin la dame et, pendant quelque temps, la fille. La dame, d’abord : Suzy née Macron (Macron tout court), la maîtresse de maison. Une belle plante de trente-cinq ans. Charles a eu pour elle une passion quand elle avait dix ans de moins. Il a divorcé illico pour l’épouser. Elle est blanche (bien sûr !) et (encore) superbe. Mais les feux les plus brûlants finissent par s’éteindre. Il paraît même que plus ils sont brûlants et plus ils s’éteignent vite.

Tiens, encore une queue devant la station service. Une nouvelle grève ? Pourvu que ce ne soit qu’une fausse rumeur, parce que si la pénurie d’essence s’installe, on ne vendra plus de voitures pendant un bon moment. Et ça, c’est mauvais !

Embouteillages 3

Où j’en étais ? Je connais toute l’histoire : Charles a rencontré Suzy à l’occasion de la promotion de l’un de ses produits, dans l’une de ces soirées où l’on fait venir des jolies femmes pour le plaisir (des yeux) des invités et pour être sûr d’avoir des photos dans les magazines (promotionnels) sur papier glacé. Elle était là par hasard, étant en vacances sur l’île, beauté blonde aux formes généreuses sans être surabondantes. Avec un sourire dévastateur. L’air d’une ravissante idiote qu’elle n’était pas. Elle n’avait pas le pedigree de la première épouse mais, avec sa maîtrise de maths, elle a eu vite fait de calculer qu’épouser Charles, bel homme qui n’avait pas encore quarante ans et dont la fortune se rangeait parmi les cent premières de France, ne pourrait que lui faire du bien, qu’elle pouvait renoncer à enseigner à des ignares, au collège. Après une cour vite expédiée et un rapide examen de passage au lit, elle a donné son consentement pour des épousailles. Charles, alors, rentra à la maison tous les soirs et cela dura donc presque dix ans. Jusqu’à Alexandra… Alexandra que je ne peux pas me sortir de la tête. Mais un peu de patience : la chronique familiale ne serait pas complète sans Irène (que je connais, je peux dire, intimement) et donc sans Évangéline, sa maman, (que je connais seulement par ouï-dire). Évangéline née Du Pré de la Rivière appartenait, comme je l’ai appris  – même si elle s’en est émancipée depuis – à cette sous-caste des békés qui vit en quasi autarcie (du moins les femmes, les hommes étant obligés de se frotter au reste du monde, ne serait-ce que pour leurs affaires). Les femmes, elles, en dehors de leurs amies de la même condition, ne connaissent que leurs époux, leurs enfants (tous d’une blancheur immaculée), et leurs domestiques (tous noirs) auxquels elles ne s’adressent qu’en créole, avec une fausse familiarité qui ne supporte en réalité aucune contestation. Croyez-moi : je l’ai observé. On a beau être au XXIe siècle, la pureté de la race supérieure, dans des petits coins du monde comme ici, il y a des gens qui y croient toujours. Passons. Évangéline est donc tout naturellement tombée dans les bras de Charles, parce qu’il appartenait à sa caste et parce qu’il était le meilleur parti possible. Et Charles est tombé dans les bras d’Évangéline pour les mêmes raisons. Les deux un peu poussés par leurs pères. Un peu moins fortunée que Charles, Évangéline apportait quand même dans la corbeille de mariage la concession automobile, celle où je travaille. Les Chastel,  jusqu’alors cantonnés à l’export-import et à la grande distribution alimentaire trouvaient ainsi le moyen de se diversifier à bon compte en entrant dans le secteur le plus dynamique de l’île. Au moment du divorce, Charles a dû payer un bon prix pour racheter la concession à sa femme (les contrats de mariage sont bien ficelés dans ce milieu). La liberté n’a pas de prix et les affaires sont les affaires : j’ignore lequel de ces dictons a été déterminant en la circonstance. Quoi qu’il en soit, Évangéline a réinvesti une partie de cette somme dans une riche maison à Coral Gables, le quartier le plus huppé de Miami, et elle passe désormais la plus grande partie de l’année en Floride, jouant au golf quand elle n’est pas sur le yacht d’un amant américain. Cela c’est Irène qui me l’a raconté, Irène sa fille, donc, dix-sept ans aujourd’hui, qui a suivi sa mère en Floride. Elle revient régulièrement passer les vacances d’été chez son père, et cette année, en a profité pour faire un stage à la concession. C’est ainsi que je l’ai connue, parce qu’elle habitait dans la même maison que moi et comme apprenti vendeuse sous mes ordres. Bon sang ne peut mentir : pour une néophyte du commerce elle s’en est très bien tirée. Il faut dire que le charme féminin ne compte pas pour rien quand il s’agit de vendre une voiture à un homme. Et du charme, Irène n’en est pas dépourvue.

Non, mais quel con ! Il ne va quand même pas forcer le passage, ce con ! C’est pas parce qu’il a la priorité : une voiture sur deux, ducon !

Où j’en étais. Ah, Irène (le con d’Irène, bien sûr !) Sans vouloir me vanter, ce fut entre elle et moi, une histoire brève mais intense, enfin, au moins pour le sexe. Elle venait me retrouver toutes les nuits dans ma chambre qui est devenue le lieu de nos élans passionnés. Et ce n’est pas sans regret que je l’ai vue partir à l’issue de ses vacances. Même si mon cœur était déjà ailleurs. Je ne parle pas de la maîtresse de maison qui avait pourtant bien voulu m’essayer lorsque je me suis installé chez elle… Il faut croire que le test ne fut pas concluant car elle n’a jamais manifesté l’envie de recommencer. Et je dois avouer que je ne m’étais pas senti très à l’aise lorsque j’ai tenu dans mes bras cette femme un peu trop parfaite. J’ai constaté depuis que je n’étais pas son type, qu’elle préfère les hommes aux tempes grisonnantes, portant beau et muni d’un portefeuille bien garni. Non qu’elle ait besoin de leur argent ; c’est plutôt une question de standing, il me semble. Toujours est-il que Suzy ne risquait pas de se montrer jalouse de ma liaison avec Irène, sa belle-fille dont elle se soucie comme d’une guigne. Je n’en dirais pas autant du papa – qui nous faisait un peu plus souvent l’honneur de sa présence pendant le séjour d’Irène – et c’est pourquoi nous sommes restés discrets. Charles, on l’aura compris n’est pas n’importe qui… et il ne se prend pas non plus pour n’importe qui. Je préfère ne pas le contrarier. Et c’est bien ce qui me contrarie car mon cœur de battre s’est arrêté pour Alexandra (c’est quoi cette façon de parler ? le titre d’un film ?) Alexandra, la plus belle femme de la terre, et la plus vive, et la plus drôle, bref la plus séduisante de toutes celles que j’ai rencontrées, qui se trouve être, pour mon malheur, la maîtresse en titre de mon patron. Elle travaille au garage, pas pour moi – elle s’occupe de toute la partie administrative, la comptabilité, la paye du personnel, etc. – mais près de moi. Je la vois tous les jours et chaque jour qui passe accroît mon martyre. C’est un grand mot ? Il est véridique… Comment peut-on être amoureux sans espoir d’être aimé en retour ? Et pourtant c’est ce qui m’arrive… Tout ce que j’ose faire avec elle, c’est me montrer attentif et gentil. Comme un gamin, quoi ! Je ne vais pas plus loin car Charles est visiblement très épris. Bien que très occupé, et alors qu’il passe presque toutes les nuits avec elle, il débarque quelquefois au garage sans raison, enfin sans autre raison qu’elle. Ils s’enferment tous les deux dans son bureau, et j’imagine très bien ce qu’il lui fait, exactement ce que je voudrais lui faire… J’ai découvert en arrivant les femmes des tropiques, si belles, et Alexandra est… est fantastique…, extraordinaire…, surnaturelle ! La peau noire comme le geai qui va si bien avec les vêtements fluo très ajustés qui lui font un habit de lumière (Olé !) ; les yeux  noirs, charbonneux, qui vous transpercent ; le visage adorable, visage si pur, un ange espiègle comme dans les églises baroques ; la poitrine bien ronde qui déborde du corsage ; la taille très fine, au-dessus d’un cul à damner un saint, ou un ange, à aimanter un homme, en tout cas ; les jambes interminables ; les mains aux doigts effilés. Et par dessus tout ça – je l’ai dit ? – la mine rieuse et l’esprit le plus vif du monde. Un vrai trophée de chef. Quand elle me lance un de ses adorables sourires, car elle sourit à tout le monde pour un oui pour un non, je me trouble, je fonds, mon cœur accélère, je rougis peut-être, hélas !

Oh, attention ! Ça va comme ça, les chauffards. Il est complètement givré, celui-là… Heureusement que je ne suis plus très loin.

Plus très loin d’Alexandra…, mais je ferais mieux de penser à autre chose.

(À suivre)

 

Par Dimitri Dimitrievich, , publié le 30/04/2015 | Comments (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format: ,

Joyce Mansour : cruelle et crue

Joyce Mansour

Joyce Mansour

Mondesfrancophones est aussi un réseau d’amitié. C’est ainsi René Hénane, déchiffreur de Césaire, infatigable détective capable d’éclaircir les rébus les plus mystérieux du poète martiniquais, qui a attiré notre attention sur Joyce Mansour. Celle-ci n’est probablement pour beaucoup de lecteurs, comme elle l’était pour nous jusqu’ici, qu’un nom auquel on serait bien incapable d’associer une œuvre. Pourtant Joyce Mansour (1928-1986) ne fut pas qu’une égérie du mouvement surréaliste ; elle en fut un acteur de premier plan et reconnue comme telle par les plus grands. Deux beaux livres des éditions Jean-Michel Place la mettent justement en lumière : une anthologie de trente-quatre femmes surréalistes offre un bon aperçu de la diversité de son talent, lequel se décline aussi bien dans des pièces poétiques, des contes fantastiques que du théâtre quasi psychanalytique (1) ; un livre de Marie-Laure Missir, héritière contemporaine des surréalistes, constitue la meilleure introduction possible à la vie et à l’œuvre de Joyce Mansour (2).   

Sans la crise de Suez qui a chassé d’Egypte la plupart des familles anglaises ou françaises appartenant à la bourgeoisie cairote, Joyce Mansour n’aurait pas quitté son pays, ne se serait pas installée en France et serait peut-être restée l’auteur de ces seuls Cris, issus comme malgré elle de la désolation provoquée par d’injustes deuils : elle n’a que quinze ans quand sa mère est emportée par un cancer, dix-neuf ans quand elle perd son premier mari, lui aussi victime d’un cancer foudroyant, à peine cinq mois après leur mariage.

Les machinations aveugles de tes mains
Sur mes seins frissonnants
Les mouvements lents de ta langue paralysée
Dans mes oreilles pathétiques
Toute ma beauté noyée dans tes yeux sans prunelles
La mort dans ton ventre qui mange ma cervelle
Tout ceci fait de moi une étrange demoiselle (Cris)

Objet méchant

Objet méchant

L’érotisme macabre est partout présent dans ce premier recueil mais ce n’est pas lui seulement qui a séduit les surréalistes, Breton en tête. On est tous de suite frappé par les images complètement inattendues et une maîtrise de la langue d’autant plus surprenante quand on sait que l’auteure de ce recueil paru à la fin 1953 a été élevée en anglais et qu’elle n’a vraiment appris le français qu’après son remariage avec un Franco-Égyptien, Samir Mansour, en 1949.

Laisse-moi t’aimer
J’aime le goût de ton sang épais
Je le garde longtemps dans ma bouche sans dents
Son ardeur me brûle la gorge
J’aime ta sueur
J’aime caresser tes aisselles
Ruisselantes de joie
Laisse-moi t’aimer
Laisse-moi sécher tes yeux fermés
Laisse-moi les percer avec ma langue pointue
Et remplir leur creux de ma salive triomphante

Cette poésie en vers libres, où surgit parfois un alexandrin (« La mort dans ton ventre qui mange ma cervelle » ; « Je le garde longtemps dans ma bouche sans dents ») saisit d’abord par la puissance de ses images. On sait que Joyce Mansour pratiquait une sorte d’écriture automatique proche de la transe et qu’elle corrigeait fort peu. « Pour moi la poésie est un soulagement, un moyen d’exorcisme personnel » a-t-elle confié un jour. Quant au fond, mortifère, il est à la limite du sadisme, quand ce n’est pas du sadomasochisme.

Le drap noir rampe sous nos jambes nues
Et tandis que tu mâches mon oreille détachée
Je chante ton nom et mes rêves écartés

On aura noté la récurrence, dans ce recueil, du thème de la manducation. Aimer c’est d’abord manger l’autre,… mort ou vif. Quant aux sentiments, ils ne sont guère apparents. Oui, vraiment, nous avons affaire à une « étrange demoiselle ».

En racontant en détail les étapes de la biographie de Joyce Mansour, le livre de Marie-Laure Missir est en fait une contribution importante à l’histoire du surréalisme. Car son héroïne eut partie intimement liée avec les surréalistes depuis la publication de Cri, avant même son installation à Paris en 1956, et ce jusqu’à la dissolution du mouvement après la mort de Breton. Breton dont elle a dit qu’il « était le grand oiseau cramoisi des vrais beaux jours », et tant d’autres dont les noms appartiennent à l’histoire littéraire et artistique du XXe siècle : des écrivains comme Michaux ou Julien Gracq, Césaire, Leiris, Louis-René des Forêts, … des artistes comme Bellmer, Matta, Alechinsky, Lam, Camacho qui ont illustré ses livres… Elle a joué la comédie avec Ionesco, Robbe-Grillet et Nathalie Sarraute (Freshwater de Virginia Woolf). Elle était présente au congrès des intellectuels de La Havane en 1967. Elle a reçu chez elle le tout Paris, y a même organisé certains événements surréalistes, comme « L’Exécution du testament du marquis de Sade » avec Jean Benoît dans un inénarrable déguisement comportant quatre têtes superposées.

On ne saurait rendre compte ici de toute la production poétique de Joyce Mansour. Les titres de ses principaux recueils – Cris (1953), Déchirures (1955), Rapaces (1960), Carré blanc (1965), Phallus et momies (1969), Faire signe au machiniste (1977), Trous noirs (1986) – confirment qu’elle est restée fidèle à la veine de la sensualité tragique. (Si un titre comme Phallus et momies est parfaitement explicite, les jeunes lecteurs ignorent peut-être que Carré blanc n’a lui non plus rien d’innocent, car c’est ainsi, par un carré (ou ensuite un rectangle) blanc que l’on signalait, à la télévision française, les émissions susceptibles de choquer les spectateurs jeunes et/ou sensibles.) 

Il arrivait que la poète cédât à la simple fantaisie :

Il y a vos mains dans le moteur
Mes cuisses sur le Caisson
Le frein entre mes genoux
Votre chair contre ma peau
Il y a un oiseau sur le ventilateur
Un homme sous les roues
Vos mains dans le moteur (Gibier de macadam in Rapaces)

Cependant la tonalité générale n’est jamais bien loin de celle de Cris, comme ici dans le long poème Pandemonium qui fut publié en portfolio avec six lithographies de Wifredo Lam :

Debout
Que tes aisselles flamboient
Que ton sexe batte la campagne
Grise violacée démente de liberté
Ignore les piaillements le cliquetis
De l’oison qu’on excise
Soulève la calotte polaire
Offre le prépuce au couteau
Puis écrasé comme une figue sous le talon urbain
Fais pondre l’épinoche sans sperme déverser…

Les bons connaisseurs de Césaire, nombreux parmi les lecteurs de Mondesfrancophones, ne manqueront pas de comparer avec les poèmes écrits par Césaire lui-même en contrepoint des eaux-fortes de Lam rassemblées dans la suite Annonciation (3).

En 1984, Joyce Mansour apprend qu’elle est, à son tour, atteinte d’un cancer. Le recueil Trous noirs, publié l’année de sa mort, se termine par une évocation nostalgique.

On ne vit pas avec les morts
Ils glissent sur le tapis roulant de l’oubli
Vers quels noirs pâturages ils flottent et tremblent dans le vent du soir
Leurs yeux se vident comme une baignoire
Leurs sexes atrophiés pendent
Entre leurs jambes enlisées
Dans la boue du souvenir
On ne vit pas avec les morts

Le temps de vivre est bien court, les ivresses érotiques ne sont plus de saison. Le poème adopte maintenant une forme apaisée, presque classique. Joyce Manscour ne tardera plus à tirer sa révérence.

 

L’Œuvre complète de Joyce Mansour a été publiée chez Acte Sud en 1991.

(1)    Georgiana Colville : Scandaleusement d’Elles – Trente-quatre femmes surréalistes, Paris, Jean-Michel Place, 1999, 320 p. (dont dix consacrées à Joyce Mansour). Parmi les trente-quatre, Suzanne Césaire dont est repris en particulier « Le grand camouflage », un texte de la revue Tropiques, à lire ou à relire autant pour son écriture, fort belle, que pour l’exercice de « lucidité totale » à l’égard des Antilles.

Collage de Marie-Laure Missir

Collage de Marie-Laure Missir

(2)    Marie-Laure Missir : Joyce Mansour – Une étrange demoiselle, Paris, Jean-Michel Place, 2005, 279 p. Marie-Laure Missir est également poète et plasticienne. Elle a publié en 2005 un recueil de poèmes intitulé Objets méchants (comme les sculptures de Joyce Mansour). On trouvera un aperçu de ses collages, accompagné d’une introduction par l’auteur, dans un article du blog Latelierdelagare : http://latelierdelagare.over-blog.com/pages/Laure_Missir-2457407.html.

(3)    Poèmes repris in Moi laminaire (cf. http://mondesfr.wpengine.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/).

 

 

 

 

 

 

Demain l’amour la mort (suite et fin)

La rage qui avait envahi Kurt disparut tout d’un coup. Aussitôt après avoir pénétré cette femme, qu’il ne connaissait pas depuis dix minutes, il accéda à un état complètement nouveau. Il croyait que le sexe n’avait plus de secret pour lui. Il avait connu tant de femmes – et d’hommes. Il avait expérimenté depuis longtemps toutes les positions possibles, et, croyait-il, toutes les sensations, tous les plaisirs qu’une pratique décomplexée du sexe peut apporter. On lui avait appris tout cela au début de l’adolescence. Il l’avait pratiqué avec ses camarades de classe puis avec des partenaires de hasard comme encore la nuit précédente. Il n’en attendait plus rien que la répétition des plaisirs connus par cœur. Mais là, remuant très doucement, presque imperceptiblement, à l’intérieur de cette femme, il se prit en train d’éprouver quelque chose d’inédit : l’impression de plonger dans un monde inconnu, un trouble qui vous saisit sans qu’on sache pourquoi. Trouble, émotion, sentiment ? Et ce sentiment quel pouvait-il être ? Kurt se remémora des vieux vidéogrammes qui montraient des comportements bizarres, des personnages à l’air encombré (?) qu’on disait « amoureux ». Et Kurt eut l’intuition qu’il était tombé amoureux de l’inconnue aux grands yeux si clairs. Il se sentait lui-même « encombré », habité par un sentiment trop fort, délicieux et effrayant à la fois. Était-ce cela le bonheur. Et Icanise ? Elle était troublée, elle aussi. Bien plus qu’elle ne l’aurait anticipé. Elle ne comprenait pas le changement d’attitude soudain de Kurt, de la brutalité à la douceur. Les deux lui plaisaient, là n’était pas la question, simplement elle ne reconnaissait pas l’aventurier de tout à l’heure, ni l’homme dangereux qu’on lui avait annoncé. Elle ne savait comment répondre à ce qui lui paraissait de la faiblesse, enfantillage incongru chez un homme comme Kurt. Elle cessa pourtant de s’interroger, se laissa porter. Elle aussi ressentait des sensations inédites. Elle n’avait rien à apprendre en matière de jouissance, que ce soit avec ou sans partenaire(s). Toutefois, là, il s’agissait d’autre chose. Elle n’était pas prête à s’analyser davantage à ce sujet, mais quand même d’accord pour continuer à se laisser porter, flottant entre deux eaux, dans ce monde inconnu où régnait la tendresse. Douceur, volupté, sommeil.

space city

Quand Icanise se réveille, elle constate que son nouvel amant a revêtu sa combinaison de nuit et qu’il est endormi sur son siège couchette, à côté d’elle, gros bébé un tant soit peu joufflu, totalement désarmé, ce qui prouve qu’il ne nourrit aucune crainte à son propos, ou que, s’il en va autrement, il estime ne rien risquer à l’intérieur de la navette. Quant à elle, l’impression qu’elle avait d’avoir vécu un moment extraordinaire n’a pas disparu. Elle éprouve encore ce sentiment indéfinissable (plénitude ?) jamais connu avant de se mélanger avec Kurt. Elle médite là-dessus un bon moment avant de passer dans la cabine de douche pour quelques ablutions indispensables et se changer. Les heures passent. Avant l’alunissage Kurt a remis son beau costume et ne ressemble plus du tout à un bébé. Il a repris son allure d’aventurier à ceci près qu’il montre envers Icanise une attention, une affection, dont il ne semble pas vouloir se départir. Mais, une fois entrés dans la station principale de Luna 4, au décor austère comme il sied à un avant-poste de la civilisation, vont-ils se séparer ? Kurt s’attend à être accueilli par celui qui lui donnera les consignes pour sa nouvelle mission. Personne, cependant, n’a l’air de s’intéresser à lui. Aucune annonce le concernant. Il ne lui reste donc plus qu’à rentrer en contact avec son superviseur, et, pour commencer, à prendre congé d’Icanise, en espérant qu’elle acceptera de le revoir plus tard, sur terre, car il se découvre déjà attaché à cette femme, si différente, à ses yeux du moins, de toutes celles qu’il a rencontrées jusque là, la seule, en tout cas, qui ait provoqué en lui un sentiment et un comportement si extraordinaires. C’est ce qu’il s’apprête à faire – prendre congé d’Icanise – mais elle prend les devants :

– THX 1138.

C’est le code grâce auquel il devait reconnaître son officier traitant sur Luna 4 ! Il avait donc été le jouet d’Icanise depuis le début de leur voyage dans l’espace. Et ce n’est pas par hasard qu’elle s’était rapprochée de lui dans la navette : elle voulait apprendre à mieux le connaître avant que la (leur ?) mission ne commence. Il se dit quand même qu’elle s’y est prise d’une drôle de façon, … quoiqu’il n’ait rien à y redire, au contraire. Il préfère garder ses commentaires pour lui.

– Et maintenant, officier, quels sont les ordres ?

– Un cubicle est réservé pour nous dans la station. Nous allons nous y rendre. 

– Pour nous ?

– Oui, pourquoi ?

– Procédure inhabituelle.

– Rien ne sera habituel dans cette mission.

– Si vous le dites…

L’aménagement du cubicle se révèle encore plus sommaire que celui du hall d’arrivée. Mais les amoureux n’ont pas besoin de grand-chose pour être heureux et Kurt, décidément, se sent amoureux. Depuis qu’Icanise lui a fait savoir qu’elle est son supérieur hiérarchique, l’admiration qu’il éprouve à son égard n’a fait que grandir. Elle n’est plus seulement une femme aussi séduisante qu’intrigante : sa position dans la hiérarchie du service indique qu’elle peut lui en remontrer dans les arts martiaux et les autres compétences propres aux agents secrets. En tout cas, elle ne manque pas d’audace et elle lui en donne une nouvelle preuve dès qu’ils ont pris possession de leur cubicle. Elle fait ce qu’une femme ne fait jamais, en principe, devant un homme, à plus forte raison un homme qu’elle entend éblouir par sa beauté. Elle se prive de l’avantage que constitue pour elle sa combinaison, cette seconde peau plus caressante que la peau humaine et dont les dessins sans cesse changeant peuvent produire sur le sexe masculin – suivant le programme choisi – un effet quasi hypnotique : elle se montre à Kurt entièrement nue ! Pour une surprise, c’est une surprise ! Depuis les jeux de son adolescence, il n’a jamais eu l’occasion de voir une femme en aussi simple appareil. Évidemment, elle a joué à coup sûr. Car Icanise n’a pas besoin de se parer d’artifices pour s’attacher un homme. Son corps parfait est comme sublimé par son enveloppe de chair, une peau dorée de métisse, satinée, sans le moindre défaut, qui luit, qui brille, un joyau qui ne laisse pas longtemps notre homme sans réagir. Il n’a pas besoin, cette fois, qu’elle le déshabille. Il est tout de suite contre elle, derrière elle, sur elle, il la serre contre lui, il ne sait quelle portion toucher, caresser, embrasser du corps adorable de cette partenaire inédite, délicieuse surprise, miracle vivant qui lui est échu sans qu’il sache pourquoi. Mais il n’est pas temps de se questionner, de s’inquiéter peut-être. Il n’est temps que de jouir, de jouir librement, de jouir sans cette entrave absurde – il s’en rend compte à présent – qu’est la combinaison derrière laquelle se cache ordinairement la femme, femme qui devrait être – mais c’est bien sûr – semblable à l’homme dans les mélanges, offerte telle qu’au premier jour sans apprêt ridicule, sans peinture aléatoire, dans la splendeur de sa nudité, puisqu’il n’est rien de plus beau de plus somptueux de plus jouissif que la nature. La langue de Kurt parcourt la croupe d’Icanise, trois doigts de sa main gauche sont dans la bouche d’Icanise, sur la langue d’Icanise, trois doigts de sa main droite sont dans le con délicat d’Icanise, un connelet de jeune fille, dirait-on. Au fait quel âge a-t-elle ? Il n’importe. N’est-elle pas là, qui consent, qui répond à ses moindres désirs, les devance même. C’est sa langue à elle qui maintenant s’active sur le lingam de l’homme, objet divin dressé vers le ciel, instrument sacré donné à l’humanité par un créateur bienveillant et jouisseur, en témoignage de complicité avec les bienheureux qui pourront jouir du et avec le cadeau. Icanise ne sait pas davantage que Kurt ce qu’elle veut, sinon du plaisir toujours plus de plaisir. Elle ne sait par où le prendre, où le mettre, on dirait que tout son corps n’est qu’un réceptacle pour le superbe, le merveilleux, le prodigieux phallus. Elle présente sa croupe et Kurt, les mains en cerceau autour de la taille miraculeusement fine de l’officier, sa maîtresse, la transperce comme l’étalon qu’il est devenu, car il n’est plus que le serviteur du javelot né de son bas-ventre, il la transperce et elle crie, pleure de plaisir et de douleur mêlés, il lui faut les deux, elle n’aurait pas l’un sans l’autre. Mais elle veut bientôt autre chose, la queue tout entière dans sa gorge jusqu’à s’étouffer, elle veut goûter encore le miel exquis qui sort de la branche si délicieusement vivante du garçon, de l’homme dont elle a absolu besoin. Il n’y a plus d’officier et d’agent, il n’y a plus que deux animaux en rut affolés de plaisir. Ils sont ailleurs, dans cet univers sombre et moite réservé aux bêtes de sexe, où la moindre pression sur un bout de peau peut déclencher un océan de sensations, une folie d’orgasmes dont on n’aura de cesse, une fois l’ivresse retombée, que de la retrouver. Mais ils ne sont pas déjà au bout. Icanise se dégage, la béance de son cul se referme d’un coup, ne reste qu’un cercle minuscule d’où s’écoulent quelques gouttes, humeur d’amour que Kurt nettoie d’un coup de langue tandis qu’Icanise en fait autant avec la pine ferme et toujours fière de l’agent, de l’amant. Puis elle le fait coucher sur le dos et s’enfourche sur lui. C’est ainsi qu’elle veut le faire se vider en elle, ainsi que sa jouissance sera la plus forte. Elle veut qu’il crient, hurlent ensemble de plaisir, de bonheur, car si le bonheur n’était pas dans le paroxysme d’une jouissance partagée, où serait-il ? Elle le chevauche au grand galop. Elle lui fait un peu mal mais il n’en a cure car il sent monter, monter ce qui ne saurait se décrire avec des mots, cet accomplissement inouï programmé dans le cerveau des primates, la pulsion archaïque que ces deux là sont en train de satisfaire comme jamais auparavant, comme jamais, par eux, imaginée. Ils recommencent et recommencent, infatigablement, inlassablement, leur fantaisie n’a pas de borne, non plus que leur vigueur. Les heures passent dans ces exercices sans cesse renouvelés, sans cesse changés. Ils inventent de nouvelles lettres à l’alphabet des plaisirs. Si le sommeil les prend, ils se réveillent bientôt avec de nouvelles envies, de nouveaux désirs à satisfaire. Icanise a oublié ce pourquoi elle se trouve là. Kurt ne se demande plus pourquoi il s’y trouve, à quoi rime cette mission sur Luna 4.

L’humain, néanmoins, n’est pas fait pour rester éternellement au climax. Vient le dernier réveil qui les trouve changés, rassasiés de sexe et de jouissance. La faim qu’ils avaient l’un de l’autre a disparu. Ils se contemplent et se reconnaissent à peine, la flèche de Kurt tordue, médiocre, ratatinée ; la nudité d’Icanise soudain incongrue. Kurt est le premier à reprendre ses esprits.

– Alors, officier, cette mission ?

Icanise est encore dans un demi sommeil ; elle met un peu de temps à répondre. 

– THX : Très Haut seX. Il s’agit de séduire une cible puis d’évaluer sa loyauté envers l’empire.

– Je vois. Et tout ce qui vient de se passer, c’était pour m’évaluer moi, ou plutôt mes capacités en matière de sexe, mon pouvoir aphrodisiaque en quelque sorte ?

– Pour cela oui, mais pas seulement.

– Ah ?

– J’en avais envie. Tu me plais, tu sais.

– Ah ? Toi aussi. Tu as de beaux yeux, tu sais et… une très belle peau.

– Tais-toi. Ce n’était pas prévu au programme… de te la montrer, je veux dire.

– Eh bien, merci alors.

– Pas de quoi, ça m’a fait plaisir.

– J’en dirais autant. Donc cette mission : la cible ? Il n’y a pas beaucoup de femmes sur Luna 4…

– 1138 n’est pas une femme, mais le général à la tête de la colonie.

– Et je… ?

– Oui, mais je serai là aussi. Il aime le faire et qu’on le lui fasse, il n’a pas ce qu’il veut ici.

– Notre couverture ?

– Cadres commerciaux de la Générale Alimentaire en mission de prospection. Notre visite a été annoncée. Les produits frais, c’est toi ; les produits secs : moi. Toutes les informations dont nous aurons besoin pour négocier les contrats nous seront transférées grâce au casque que j’ai avec moi. Le général est très à cheval sur l’étiquette. Il nous fait attendre exprès. Une première audience est fixée à 18 heures TU. Si nous savons nous y prendre, il nous retiendra pour dîner, et plus si affinités. D’après nos renseignements, il est accro à felicity et elle le rend bavard : à nous de lui faire sortir ses sentiments réels envers l’Empire. 

L’heure du rendez-vous est arrivée. On les fait entrer dans une salle de réception dont le luxe les surprend après ce qu’ils ont aperçu jusqu’ici sur Luna 4. Les murs, le sol sont couverts de tentures, de tapis anciens et très certainement précieux. Le général, Karl, est vêtu d’une sorte de gandoura rehaussée de fils d’argent et d’or. Il arbore le scalp bleu pétrole de celui qui cherche le sexe, un ornement plutôt déplacé en la circonstance, qui montre qu’il ne se soucie pas des convenances. Il est à cet âge incertain où le visage commence à afficher les signes d’une vieillesse et donc d’une fin prochaines (l’Empire n’ayant que faire des vieux et des incapables). Assis dans un fauteuil aux dimensions imposantes, une sorte de trône, son attitude évoque celle d’un des ces potentats d’antan, enfoncés dans les plaisirs, qui ne se maintenaient au pouvoir que par ruse et par cruauté. Kurt et Icanise s’inclinent devant lui en signe de respect, de soumission, la meilleure attitude pour plaire à un homme pétri d’orgueil tel que Karl. C’est en effet celle qui convenait. Le général, après avoir quitté son trône avec une vivacité que son aspect n’aurait pas laissé deviner, se dirige vers eux pour les saluer. Une brève étreinte, d’abord Kurt, puis Icanise, ce qui montre à nouveau qu’il entend vivre selon ses propres règles. L’Empire n’a sans doute pas tort de s’interroger sur sa loyauté. Cela étant, les cadres dirigeants ne sont pas des saints, une certaine latitude leur est laissée pour satisfaire leur égo : le comportement de Kurt n’implique pas nécessairement infidélité envers le gouvernement de l’Empire. Le général peut d’ailleurs se montrer parfaitement affable. Les questions commerciales ne l’intéressent pas, raconte-t-il – ils rencontreront le lendemain l’intendant de la colonie – par contre leurs personnes l’intéressent. Il veut tout savoir sur eux : on reçoit, n’est-ce pas, si peu de visites sur Luna 4, cet avant-poste projeté aux confins de l’Empire. Leur venue est précieuse, d’autant qu’ils sont tous les deux bien agréables à contempler et, sans doute, à fréquenter ; il veut les retenir pour dîner. Le repas sera modeste, on est si loin, n’est-ce pas, de la capitale et de ses richesses. Et tout est si cher, quand il faut le transporter ici. Enfin, peut-être leur visite permettra-t-elle d’améliorer quelque peu l’ordinaire dans le futur, qui sait ? Mais il ne faudra pas qu’ils se montrent trop durs avec l’intendant, n’est-ce pas ? Le budget alloué par l’Empire est si modeste, trop modeste sans doute… Il parle d’abondance, il ne livre rien de lui-même, alors qu’il les force à se raconter. Il veut apprendre d’où ils viennent, quelles études, pourquoi avoir choisi le métier de commerçant. On sent l’homme habitué à jauger les autres et les deux agents n’ont pas trop des techniques apprises dans leur métier pour rendre suffisamment réalistes et convaincants les détails de leur couverture. À moins que… ? L’interrogatoire, car il s’agit d’un véritable interrogatoire, se poursuit pendant le dîner, moins frugal qu’annoncé, qui se tient dans le salon adjacent. Des banquettes couvertes de coussins moelleux courent le long des murs, aucun système de projection 3D, un seul écran de modeste dimension : le général, visiblement, n’est pas un technophile, il semble préférer vivre dans un décor qui rappelle le passé. C’est curieux pour quelqu’un qui a choisi de vivre sur un satellite artificiel où les technologies les plus modernes sont partout présentes, mais a-t-il vraiment choisi ce poste ou bien est-il une forme d’exil ? Les deux agents n’ont aucun moyen de le savoir s’il ne le leur dit pas lui-même. Car le gouvernement de l’Empire est opaque ; nul ne sait comment se recrutent les hauts responsables et Icanise ignore le curriculum du général de Luna 4. Sa tâche consiste, avec l’aide de Kurt, à apporter au Service des informations sur la cible, non à en obtenir du Service. Peut-être, d’ailleurs, n’y a-t-il rien à découvrir ? Peut-être les a-t-on envoyés là simplement pour recouper une nouvelle fois les informations déjà disponibles, ou pour les tester eux-mêmes ? On ne sait jamais les intentions véritables du Service et rarement s’il est satisfait du résultat d’une mission. En l’occurrence, 1138 ne semble pas prêt à lâcher ses secrets éventuels. Enfin  le dîner s’achève. Le général invite Kurt et Icanise – toujours dans cet ordre – à prendre place sur des coussins. Il se dirige vers un coffre, encore un objet ancien, en vrai bois pour autant qu’on puisse en juger, en extrait trois sachets, en tend un à chaque agent : c’est felicity, l’accepter signifie qu’on est prêt à se mélanger avec celui qui l’offre, ce que font les deux agents, bien sûr. C’est ce qu’ils attendaient : ils s’y sont préparés en absorbant un antidote fourni par le Service, qui permet de rester lucide sans perte de l’excitation érotique. Quand la drogue commence à faire son effet, le général – appelez-moi Karl – demande à Kurt de se déshabiller. La question ne se pose pas pour Icanise. Il est hors de question qu’on lui demande d’ôter sa combinaison : cela ne se fait pas et cela ne viendrait même pas à l’esprit du général. Elle seule pourrait prendre une telle initiative, comme elle fit avec Kurt, et ce serait obligatoirement ressenti comme une transgression. Kurt est nu maintenant mais pas encore le général qui contemple avec approbation le sexe de Kurt en train de se dresser et de grossir. Sans effort ; c’est un effet normal de la drogue. Icanise est elle-même dans l’état d’excitation induit par la drogue. Elle regarde Kurt et admire sa lance, tout en étant prête pour qui voudra. Une bosse gonfle la gandoura du général. Il s’en débarrasse d’un geste, il est nu, lui aussi, bel homme incontestablement, son corps, contrairement à son visage, ne porte aucun des stigmates de l’âge. La drogue, apparemment, n’a pas fait suffisamment d’effet pour lui pour qu’il ait perdu tout contrôle. Après avoir ordonné à Icanise de lui présenter sa croupe, il s’arrime en elle. C’est à Kurt, ensuite, de faire de même avec Karl mais en utilisant un autre orifice. Le trio prend son balan tandis que les deux agents expérimentent pour la première fois la dissociation de l’esprit et du corps provoquée par la combinaison de la drogue et de l’antidote. Le corps ne raisonne pas, ou plutôt il a son unique raison, la jouissance. Et le corps, ou plutôt le con, le connelet, d’Icanise est parfaitement satisfait d’être pénétré par la queue majestueuse de Karl, comme celle de Kurt est comblée de s’enfoncer dans le cul béant de Karl. Les deux agents, cependant, gardent la tête froide. Ils sont prêts à enregistrer la moindre confidence du général, avec cet effet inattendu qu’ils sont également capables, sinon de commander à leurs désirs, du moins de s’observer eux-mêmes dans le mélange. La disposition initiale commandée par Karl ne tient pas longtemps. Icanise et Kurt ont aussi leurs envies. Soudain, c’est Icanise, le corps d’Icanise, qui demande autre chose. Elle – ou il – éprouve le besoin de jouer avec la queue de Karl, aperçue trop brièvement jusqu’ici. Elle se débarrasse des deux hommes derrière son dos et se saisit de l’objet convoité : elle le cajole, elle le caresse, elle lui dit qu’elle est belle, digne d’un général, qu’elle l’aime, elle la lèche à petits coups de langue, la suçote mignonnement avant de l’avaler carrément. Puis elle passe à celle de Kurt, laquelle a droit à peu près au même traitement, tandis que Karl en profite pour s’abreuver aux lèvres d’Icanise, les autres, celles qui ne sont pas occupées à s’affairer du côté de Kurt. Kurt et Icanise ne sont plus les amants passionnés du cubicle : ils sont devenus des êtres assoiffés de sexe, du sexe pour le sexe. On vient de voir Icanise passer d’un homme à l’autre, de la queue de l’un à celle de l’autre sans marquer de préférence. C’est que l’excitation induite par felicity n’est fonction que du nombre des participants au mélange, elle ne tient pas à la présence d’un partenaire privilégié. De même pour Kurt qui n’a pas pensé à Icanise lorsqu’il a enfilé Karl jusqu’à la garde. Ils demeurent suffisamment conscients pour s’étonner de l’effet produit sur eux par la drogue, mais pas au point de renoncer au surcroît de jouissance apporté par le changement de partenaire.

Cependant leur esprit reste d’abord concentré sur Karl ou plutôt sur les paroles de Karl, puisque finalement tout ce qu’ils ont fait jusqu’ici ne visait qu’à cela : écouter Karl. Or ce dernier ne se comporte pas comme prévu : peu de mots, aucun bavardage irréfléchi qui puisse révéler quelque chose d’important, seulement quelques grognements et les expressions ordurières qui accompagnent couramment les mélanges. Les deux agents ne peuvent pas savoir que le général a triché : à la place de felicity, le sachet qu’il s’est réservé ne contient qu’une poudre inoffensive. Karl est frustré de sexe sur son satellite, on l’a dit, il n’a certainement besoin d’aucun excitant artificiel quand il est en présence d’aussi beaux spécimen d’humanité que ces deux-là. Surtout, il est méfiant, il se méfie toujours et c’est en grande partie grâce à ça qu’il s’est maintenu au plus près du pouvoir suprême. Or la couverture des deux agents n’était pas aussi bonne que le Service le croyait. Le général s’est renseigné avant leur alunissage : si Icanise et Kurt apparaissaient bien parmi les effectifs de la Générale Alimentaire, en fouillant davantage – Karl avait les espions pour cela – des contradictions émergeaient de leurs dossiers. C’est pourquoi le général a mis tant d’acharnement à les interroger : un chat jouant avec des souris. Quant à felicity, bien sûr, le général, traître ou non, n’avait aucune raison de perdre sa lucidité face à deux agents du Service et de risquer de leur livrer quelque secret, ne serait-ce, par exemple, qu’il les avait démasqués. A vrai dire, il aurait pu, dans ce cas précis, courir ce risque, puisqu’il a décidé que nos deux amoureux ne reverront jamais la Terre. Mais l’on n’est jamais trop prudent, c’est l’une des devises du général. La mort de Kurt et Icanise sera interprétée par le Service comme un message de la part général: qu’on lui fiche la paix à l’avenir. Naturellement, leur assassinat aura été maquillé en accident : une petite visite du satellite à l’extérieur des compartiments pressurisés – organisée à la demande des deux « représentants de commerce », cela va de soi – qui aura mal tournée. Quand on manque de l’expérience de l’espace, n’est-ce pas…

 Ainsi fut fait. Quand Icanise et Kurt, les deux amants du futur, se sont endormis épuisés par les effets de la drogue et l’excès de sexe, on les a exposés quelques secondes au vide sidéral, assez pour provoquer une mort instantanée à côté d’horribles dégâts dans leur organisme. Ils reçurent chacun la médaille du Service à titre posthume. Quant au général, on l’a laissé effectivement tranquille pendant quelque temps (le message était bien passé), mais lui aussi finira assassiné, par le Service,  après s’être mêlé à une tentative de putsch qui tournera mal.

Janvier 2014

Par Dimitri Dimitrievich, , publié le 19/01/2014 | Comments (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format:

Demain l’amour la mort

Bist du nur ein trüber Gast
Auf der dunklen Erde
(*)

La musique de la symphonie Pastorale se déclenche dans le cubicle de Kurt. Il a lui-même programmé la musique de Beethoven dans l’espoir de rendre son réveil moins douloureux, mais c’est raté. Il a un peu trop poussé hier soir sur felicity, la dernière drogue en vogue. Très efficace sur le moment mais après… C’est le genre de produit qu’on paye deux fois : quand on montre son credit pour l’acheter et puis après quand il faut s’en remettre. Et c’est justement le stade auquel se trouve Kurt en ce moment. Alors la Pastorale, loin de lui communiquer la vigueur qu’il espérait, n’a d’autre effet que de lui vriller les tempes. Il n’aurait jamais dû pousser la porte du Carrefour de la Mort, la boite au sous-sol de sa tour. Il avait besoin de compagnie mais ce n’était pas une raison pour entrer dans cette succursale de l’enfer. Il ne se souvient que très vaguement des quatre autres pros avec lesquels il s’est mélangé, ce soir-là. Il faut être un pro, avec un bon salaire, pour entrer dans cette boite. Il se rappelle trois filles et un gars. Tout le monde portait le scalp qui signale la chasse au sexe, rouge sang pour les filles, et bleu pétrole pour Kurt et l’autre gars. Beau gars : les séances de musculation et les hormones lui avaient réussi. Il avait aussi un sexe impressionnant mais là il n’y avait pas que du travail et de la chimie : Kurt était à peu près certain que la chirurgie y était pour quelque chose. Sur les trois filles, deux, à coup sûr, étaient également passées sur la table d’opération, sinon elles n’auraient pas eu ce corps de serpent exigé par le mode : seins minuscules, hanches étroites mais la taille assez étranglée pour que les mains d’un homme puissent se fermer autour d’elle, jambes et bras fins. L’autre fille montrait des rondeurs indécentes ; elle ne s’était pas souciée de se conformer aux canons de la beauté, ou, plus probablement, elle n’en avait pas eu les moyens. Malgré ça, Kurt s’était surpris à éprouver un certain plaisir à caresser les deux globes trop ronds de cette fille. Peut-être, s’était-il dit, les hommes du début du XXI siècle n’étaient pas si idiots que ça avec leur amour des gros seins. Il ne s’est pas attardé davantage sur cette idée que sur la poitrine proéminante de la fille : les séances de mélange ne sont propices ni à la réflexion ni à la lenteur. On n’y va pas pour ça. Kurt serait bien incapable de dire qui étaient ces quatre compagnons d’un soir, comment ils s’appelaient, qu’est-ce qu’ils faisaient dans la vie. Dans ces soirées, il s’agit simplement de repérer des partenaires en nombre suffisant, de monter très vite et très haut grâce à felicity, puis de passer en vitesse à l’action. Kurt n’aurait pas choisi spontanément de rentrer dans un groupe incluant la fille ronde ; elle accompagnait la fille qui est venue le chercher, qui, elle, lui plaisait beaucoup : un corps parfait plus quelque chose dans le visage qui vous donnait tout de suite envie. Les yeux sans doute, oui c’est ça, des yeux qui criaient le désir. Elle était vêtue comme toutes les filles d’une combinaison aux dessins chatoyants, kaléidoscopiques. Ces vêtements adhérent si bien au corps, y compris aux visages, avec les trous qu’il faut pour parler, respirer, etc.,  qu’il est juste de les voir comme une seconde peau, une peau faite – outre ses fonctions hygiéniques et nutritives – pour être plus agréable à toucher, plus douce que la peau humaine. On ne l’enlève pas pour se mélanger, deux fentes invisibles étant ménagées aux bons endroits. De toute façon, il est mal considéré pour une fille de se montrer sans sa combinaison, même lors des mélanges. On y verrait de la perversité, une grossière quelque peu primitive. Alors que c’est l’inverse pour les hommes. S’ils ont eux aussi leurs combinaisons – elles leur sont également indispensables pour rester en bonne santé – elles sont dépourvues de toute décoration et ils ne les portent que chez eux, pour dormir. Car l’homme doit faire étalage de sa force : il doit avoir des formes, les muscles saillants, les pectoraux bien dessinés. Plus les seins des femmes s’amenuisent et plus grossissent ceux des hommes ! Ils se dénudent – au sport, lors des mélanges – pour que chacun puisse constater qu’ils ne trichent pas,… bien que, évidemment, nombre d’entre eux fassent appel à la chirurgie. Kurt pour sa part, n’y a jamais / pas encore eu recours. Par contre il fréquente assidument la salle de sport. Pour le métier qu’il fait, il vaut mieux être en forme. C’est pourquoi il regrette la soirée au Carrefour de la Mort. Bien qu’il ne sache pas exactement ce qui l’attend, il sait que cette journée a toutes les chances d’être rude. Il aurait mieux fait, hier soir, de courir ou de soulever des poids, avant un bon sommeil réparateur, plutôt que d’échouer dans cette boite à la recherche de plaisirs dont il n’a aucun souvenir précis. Il ne sait même pas s’il a réussi à échapper à la grosse queue de l’autre gars. Il n’aime pas, en règle générale qu’un garçon le lui fasse, a fortiori s’il est aussi bien équipé que celui d’hier. Il se dit simplement que s’il le lui avait fait, vu la dimension de l’instrument, il lui resterait certaines sensations désagréables, ce qui n’est pas le cas. Pour le reste, il ne sait pas s’il l’a fait, lui, à l’autre gars. Tout ce dont il est sûr, c’est de l’avoir fait avec la fille aux yeux brûlants, parce qu’il a commencé quand il était encore relativement lucide par celle qui l’excitait depuis le premier regard. Elle avait la taille vraiment fine, le cercle formé entre les pouces et les majeurs était trop grand, à peine s’il la serrait entre les pouces et les auriculaires. C’est d’ailleurs tout ce qui l’a marqué. Voilà le problème avec felicity : on monte très haut, on peut se mélanger très longtemps et on éprouve pendant tout ce temps des sensations extraordinaires, mais il n’en reste rien après.

Pour l’heure, Kurt vient de sortir de la douche et de ses rayons bienfaisants,  quoique insuffisamment au regard de son état. Il n’a pas eu à se défaire de sa combinaison qu’il n’aurait jamais pu enfiler au retour du Carrefour de la Mort. Méditatif, il fait face au miroir de son bloc sanitaire. Chose sûre, il n’a pas besoin de se raser. Il y a longtemps que les hommes (comme les femmes) sont débarrassés de cette corvée : après un traitement approprié, au début de l’adolescence, les poils ne poussent plus (pas plus que les cheveux, d’où les scalps). Il doit choisir un vêtement. Or il ne sait pas quelle mission lui sera affectée. Doit-il opter pour le costume de l’homme d’affaires, pour la salopette du travailleur manuel ou pour la tenue chatoyante de l’artiste ? La camisole ouverte jusqu’au cache-sexe qu’il portait hier soir dans la boite est évidemment exclue. Et le scalp ? Comment choisir entre le blanc de celui qui a décidé de ne pas se faire remarquer (ou aussi peu que possible), le jaune de qui veut afficher ses sentiments patriotiques, le bleu de qui cherche l’aventure, le vert de qui a quelque chose à vendre, le noir de qui entend n’être dérangé par personne ? Dans l’incertitude, il choisit la tenue dans laquelle il a envie de se voir : le scalp blanc assorti à un costume anthracite en tissu infroissable, très bien coupé (entre autres avantages de son métier, il y a non seulement son cubicle double dans une tour de pros mais encore toute une collection de vêtements qui ne lui coûte rien). En combinant un vêtement élégant mais discret avec le scalp le plus neutre possible, il espère ne pas trop attirer l’attention. Et puis le costume est ce qu’il y a de plus commode pour dissimuler une arme. Enfin il est prêt à sortir. Un geste de la main efface la porte du cubicle qui se referme derrière lui dans un chuintement presque imperceptible. Une capsule de descente le conduit en quelques secondes au niveau de la rue. Le taxi qu’il a commandé est déjà là. Un nouveau geste de la main pour ouvrir la porte et il s’installe à l’intérieur.

– Où dois-je vous conduire ?

Kurt déteste la voix métallique de ces engins, par ailleurs le plus souvent vétustes et inconfortables. La compagnie ne les renouvelle qu’au compte-goutte. Quand les clients se plaignent, la réponse est toujours la même : voulez-vous beaucoup de taxis bon marché ou un petit nombre de taxis de luxe très cher ? Les clients ont vite fait leur choix. Lorsque la compagnie a essayé de proposer les services de véhicules de catégorie supérieure, à côté des taxis traditionnels, moyennant un tarif plus élevé, cela n’a pas marché. Les gens qui prennent des taxis ont un autre usage de leur credit et ceux qui pourraient se payer la catégorie luxe ont leur véhicule privé. Tandis que le taxi négocie automatiquement sa route au milieu du trafic très dense du début de la matinée, Kurt constate que les trottoirs sont toujours encombrés de montagnes de détritus : le service de la voirie n’a toujours pas repris. Selon les réseaux de com il s’agirait d’une panne du système de contrôle au niveau de la ville. La rumeur, cependant, dit autre chose : les robots éboueurs se seraient mis en grève. Kurt se demande comment des artefacts aussi rudimentaires que ces robots pourraient entreprendre une action telle que la grève mais il n’est pas un spécialiste de la question, alors pourquoi pas ? Quoi qu’il en soit, il paraît urgent d’intervenir, avant qu’une épidémie se déclenche. Va-t-on réquisitionner les chômeurs, comme il en a déjà été question à plusieurs reprises ? Kurt, qui n’aurait rien contre, n’ignore pas que les chômeurs sont une masse dangereuse, qu’on évite de les contrarier… Cela étant, si l’on s’abstient de regarder au niveau du sol, la ville, ou plutôt le secteur central qu’il est en train de traverser, a belle allure avec ses tours bariolées d’images qui se perdent dans le ciel. Kurt est fier d’appartenir à la civilisation la plus avancée de la planète. Bien que conscient de ses mauvais côtés, il se range lui-même parmi les bien lotis, tout ce qui lui importe. Il n’aurait pas voulu naître plus tôt, ne serait-ce que quelques dizaines d’années en arrière, à l’époque des filles aux gros nichons, qui portaient des enfants (!), quand les pros comme lui devaient conduire eux-mêmes leur voiture (ils avaient certes une voiture à eux mais à quoi servait-elle vraiment, sinon à augmenter le degré de pollution ?), pousser des chariots de supermarché, cuisiner des aliments dont l’innocuité n’était nullement garantie, attraper toutes sortes de maladies et mourir dans la souffrance. Une époque où l’on vivait en couple ! Car ces gens vivaient souvent en couple ! Et avec des enfants ! Comment pouvaient-ils supporter une telle promiscuité, jour après jour ? D’ailleurs, ils ne la supportaient pas : après avoir inventé le mariage, il avait bien fallu inventer le divorce !

space shuttle

 

Arrivé à destination, il rencontre son superviseur. Il a une place réservée dans la prochaine navette pour Luna 4 ; d’autres instructions l’attendront à l’arrivée. Il prend donc un autre taxi pour le lunoport. Il n’y a que cinq destinations possibles : la Lune proprement dite et les quatre satellites artificiels Luna qui constituent à ce jour tout le domaine spatial de la Terre. Luna 4 est, davantage que ses sœurs plus anciennes, un territoire de pionniers. Les mœurs y sont plus rudes qu’ailleurs, la violence plus fréquente. Kurt se doute que sa mission ne sera pas facile. En attendant, il est confortablement installé dans le fauteuil qui s’est adapté automatiquement à ses mensurations. Rien à voir avec l’inconfort des taxis terrestres. Il voyage en classe supérieure, dans la cabine avant de la navette. Décor high tech : rien de plus et rien de moins que ce qu’il faut. Le costume anthracite est exactement ce qui convenait pour ce voyage. Kurt a vingt heures devant lui avant l’alunissage. Il jette un regard sur les programmes de l’écran-relief qui fait face à son siège : rien de tentant, du déjà vu. S’il était né plus tôt il aurait pu avoir envie de lire. Mais plus personne ne lit. Ou plutôt la lecture se résume aux messages qui s’inscrivent sur des écrans, parfois aux légendes de schémas techniques. En dehors de quelques érudits poussiéreux, personne n’aurait la patience de lire un livre. D’ailleurs Kurt n’a jamais tenu un livre entre ses mains. Il connaît seulement leur existence parce qu’il en a vu dans d’anciens vidéogrammes et qu’on lui a expliqué de quoi il s’agissait. Non, ce que Kurt a de mieux à faire, c’est de suivre l’exemple du passager du dernier rang qui s’est déshabillé pour enfiler sa combinaison de nuit et qui profitera du voyage pour récupérer. Kurt s’apprêtait donc à faire de même lorsque le troisième et dernier occupant de la cabine avant, qui est en fait une passagère, s’est levée de son siège pour venir s’asseoir à côté de lui.

– Bonjour. Je suis Icanise. Je m’ennuyais. Accepterez-vous de me distraire ?

Kurt estime qu’il a eu suffisamment affaire à la gent féminine la nuit précédente mais il ne peut s’abstenir de répondre, ne serait-ce que pour demander qu’on le laisse tranquille. C’est ce qu’il devrait faire mais quelque chose l’en empêche. Les proportions parfaites de la fille ne sont certainement pas en cause car, en ce temps-là, rares sont les femmes qui n’en sont pas pourvues (à condition, bien sûr, qu’elles disposent du credit suffisant). Fille ou femme ? Il ne saurait dire, la combinaison qui couvre tout le corps rendant a priori impossible de deviner son âge. On sait simplement que la petite taille va normalement avec un âge encore tendre et qu’une silhouette un peu penchée est signe de vieillesse. La passagère, quant à elle, a atteint la taille adulte et n’est nullement courbée ; elle s’est même déplacée avec une grâce toute féline. Kurt prend son temps avant de répondre. Quand on a vingt heures devant soi, rien ne sert de se précipiter. Il a été touché par la voix, chaude et grave, de cette Icanise, une voix comme il n’en a jamais entendu, qui le pénètre jusqu’au plus profond. Il examine de plus près sa tenue : elle est vêtue d’une combinaison aussi sobre qu’élégante, un camaïeu de beige dont le dessin se modifie très lentement, détails qui n’apprennent rien à Kurt, sinon que cette tenue est exactement celle que l’on s’attend à voir sur une femme voyageant en première classe d’une navette lunaire. Son scalp délivre un message plus ambigu : rose très pâle, il laisse deviner, qu’en dépit des circonstances, un mélange ne serait peut-être pas totalement exclu. Mais c’est au regard surtout qu’il juge les femmes. Il la dévisage sans chercher à s’en cacher ; c’est elle qui est venue vers lui, il n’a aucune raison de se gêner. Elle lui rend son regard. Elle a de grands yeux très clairs, une sorte de gris, ou de bleu. Et il y a tant de choses dans ces yeux : de l’ironie d’abord (comme si elle l’avait déjà jugé et qu’elle n’était nullement impressionnée par lui), mais aussi des traces de colère (d’une volonté inflexible ?), puis tout le contraire, de la sagesse (de la bonté ?) et pour finir beaucoup de mélancolie (de tristesse ?).

– Vous avez gagné, finit par dire Kurt. Restez-là. C’est moi qui vous prie de rester.
– D’accord. Eh bien, distrayez-moi.
– Vous m’aiderez ?
– Peut-être. Voilà une question : Êtes-vous celui que vous semblez être ?

Cette question était justement de celles auxquelles Kurt n’avait pas envie de répondre, une question en outre à laquelle il ne pouvait tout bonnement pas répondre tant qu’il ignorait quelle couverture lui serait attribuée pour sa mission. Par ailleurs cette question sonnait comme une provocation. Il fallait qu’il en sache davantage sur cette femme.

– Je vous répondrai en vous racontant une histoire d’avant, celle d’une petite fille, hum ?, d’une jeune fille plutôt. Cela se passait dans un temps très ancien, à la campagne. Il y avait encore des familles et des mamans qui préparaient elles-mêmes les aliments pour toute la famille. Par exemple, elles faisaient cuire elles-mêmes le pain et parfois des galettes dans le four de la maisonnée. Ce jour-là, justement, la maman avait cuit des galettes croustillantes à souhait et la jeune fille, dont la tête était toujours coiffée d’un petit chaperon rouge, voulut en apporter une à sa mère-grand qui demeurait à quelque distance de là, de l’autre côté de la forêt débutant à la sortie du village. Au milieu de la forêt, au croisement de deux chemins, la jeune fille que tout le monde appelait le petit chaperon rouge à cause de son chapeau, a rencontré le loup. Oh, pas n’importe que loup, un loup grand et fort qui fit un peu peur au petit chaperon rouge. Il se montra, néanmoins, fort courtois. Il l’interrogea poliment : Où vas-tu ainsi, jeune fille ? Je vais porter cette galette à ma mère-grand. J’y allais aussi ; veux-tu que nous fassions une course ? quel chemin emprunteras-tu ? prendras-tu celui de droite qui rejoint les champs ou celui de gauche qui suit la rivière ? Celui qui passe à travers champs. Je prendrai l’autre ; nous verrons qui arrivera d’abord. Ainsi fut fait. Le grand méchant loup qui avait de grandes jambes fut le premier et dévora la grand-mère. Mais ce n’est pas ce qui l’intéressait. Il se mit dans le lit à la place de la grand-mère et attendit le petit chaperon rouge. Quand la jeune fille arriva enfin, le loup lui indiqua comment ouvrir la porte (« tire la bobinette et le chevillette cherra » – il s’agissait d’une de ces serrures des temps très anciens). Le petit chaperon rouge fut bien étonné. Car même si le loup avait revêtu la chemise de nuit de la grand-mère, il ne lui ressemblait guère. Il était trop grand, trop fort, trop poilu. Mais le loup la pressait : Rejoins-moi dans mon lit, viens faire un câlin à ta mère-grand. Le petit chaperon rouge s’est approchée du lit comme poussé par une force irrésistible. Arrive alors la fin de l’histoire. Mais là nous avons le choix. Aux enfants innocents on racontait que le loup avait dévoré le petit chaperon rouge comme il l’avait fait pour la grand-mère, et avec plus de plaisir parce que, naturellement, il préférait la chair fraîche (les contes étaient faits pour faire peur aux enfants). Les adultes avaient droit à une autre version. Car si le petit chaperon rouge avait peur du loup, ça ne l’a pas empêché de le rejoindre dans le lit, pas vrai ? C’est qu’en réalité il n’y avait pas de loup : cet être poilu était tout simplement un homme (à cette époque les hommes étaient encore couverts de poils) et si la jeune fille au chaperon rouge était attirée par lui ce n’était pas pour partager une galette mais, bien sûr, pour faire ce que vous devinez.

– C’est tout ce que vous avez à me dire sur vous ! Un conte à dormir debout.
– Dormir debout, ce n’est pas vraiment dormir, petit chaperon rouge…
– Ah, je vois… Et vous êtes le grand méchant loup, je suppose ?
– N’est-ce pas pourquoi vous êtes venue près de moi ?

Icanise comprit que Kurt n’en dirait pas davantage, en tout cas pas tout de suite. Alors pourquoi en effet ne pas suive sa suggestion et se donner un peu de bon temps ? Même si elle ne l’avait pas abordé pour cette raison, ce garçon, avec sa gueule d’aventurier, n’était pas pour lui déplaire. Il portait son costume de business man avec beaucoup d’élégance. Et il était malin : mais ça, elle le savait avant de l’avoir rencontré. Après avoir franchi plusieurs fois le mur du son, la navette filait maintenant dans l’espace à sa vitesse de croisière, glissant dans le vide comme sur une mer parfaitement étale. Le troisième passager, qui s’était mis en mode régénération dans sa combinaison, était endormi pour longtemps. Au lieu de répondre à Kurt, elle appuya sur le bouton indiquant à l’équipage que les occupants de la cabine première ne voulaient pas être dérangés. La lumière se tamisa. Puis, se tournant vers Kurt, elle commença, gourmande, lentement, à le déshabiller. Elle ne fit aucun commentaire quand elle sentit l’arme dissimulée à l’intérieur de la veste. Le corps de l’homme était tout ce qu’elle aimait : grand, massif, avec des muscles fermes et saillants mais sans excès. Une poitrine accueillante, des bras entre lesquels on pouvait se réfugier, si besoin. Et à voir sa hampe qui pointait vers le ciel, elle lui plaisait aussi, elle lui plaisait même beaucoup ! C’est justement ce qu’il était en train de lui dire, et qu’il n’y aurait pas de fioriture, qu’elle aurait ce qu’elle était venue chercher, et tout de suite, la chienne en chaleur sous ses allures de grande dame, et qu’il aimait les putains dans son genre et qu’elle allait passer un mauvais quart d’heure, ou pas si mauvais, un quart d’heure dont elle se souviendrait toute sa vie, et qu’elle crierait comme une folle, qu’elle serait tout de suite folle de lui, qu’elle viendrait le supplier de recommencer à genoux, sa langue sur sa lance, sa lance dans sa gueule de chienne, de putana, pour qu’il ait à nouveau envie d’elle, encore, toujours. Douce musique aux oreilles d’Icanise qui avait pris cette lance, la hampe de Kurt dans sa main droite tout en lui caressant les fesses avec l’autre main. Comme beaucoup de ses consœurs, elle adorait toucher les fesses des garçons, surtout des solides et des rebondies comme celles-là. Kurt, cependant, était en train de joindre le geste à la parole. Écartant la main qui semblait prête à coulisser indéfiniment sur sa pieu, il appuya sur la commande qui mettait le siège d’Icanise en position horizontale, se coucha aussitôt sur elle et, sans autre préliminaire, la pénétra. Par surprise, pourrait-on dire, car elle n’avait pas cru qu’il ferait ce qu’il disait. Il dut forcer un peu mais rentra néanmoins sans trop de mal. Car Icanise, en réalité, était prête et l’alchimie nécessaire pour qu’elle pût l’accueillir dans le plaisir et non dans la douleur se mit en place instantanément. Il se produisit alors quelque chose de très étrange…

À suivre.

(*) Tu seras un obscur passager
Sur cette terre enténébrée (Goethe).

Par Dimitri Dimitrievich, , publié le 04/01/2014 | Comments (0)
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Tu l’as vu. Qui ? Ce vieux

À la manière de Michel Lercoulois (« C’était un homme »)

 

Tu l’as vu Qui Ce vieux
le vieil homme et sa chtouille  
qui se prenait pour dieu
et sa verge qui mouille
pour l’ombre sur l’écran
pauvre lance qui rouille
De plus en plus à cran
sur la couche qu’il souille
le temps cruel qui passe
Pour sûr qu’il a la trouille
c’est fini il trépasse

La marquise du Portail

La marquise Geneviève du Portail paraît bien rêveuse quand elle échange un dernier regard avec Maximilien d’Arcis déjà installé sur sa moto pétaradante. Après un petit signe de la main, ce dernier met les gaz et disparaît rapidement. Rêveuse ou triste, la marquise ? Geneviève de la Peyrière était toute jeune lorsqu’elle se laissa séduire par le marquis. A quinze ans, fleur en train d’éclore, avec un teint ravissant, des formes parfaites, elle était irrésistible. Depuis, les dix ans qui ont passé l’ont transformée en une de ces beautés qui peut faire mal. Quant à son esprit, déjà bien aiguisé au contact de ses amies du couvent des Oiseaux, il s’est encore affûté. Sans autre morale que celle du bon sens, elle avait cédé sans remords aux avances de Gaston du Portail. Ce dernier, à trente ans, possédait en effet tout ce qu’il fallait pour être aimé de la jeune fille encore adolescente : aristocrate au port altier, parfait cavalier, brillant tennisman, gagnant par ailleurs fort bien sa vie dans les affaires, suffisamment pour entretenir le château familial dont il avait hérité et ranger dans les remises ses voitures de sport, joujoux de luxe pour lesquels il éprouvait une passion innocente. Les Peyrière et les Portail se fréquentaient, leurs châteaux de Sologne étant voisins. Gaston avait donc assisté à la transformation de la petite Geneviève qu’il regardait au début sans la voir en une très séduisante jeune personne attirant tous les regards. Quant à Geneviève, elle avait toujours éprouvé de l’admiration à l’égard de ce garçon puis bientôt de cet homme auquel il lui semblait impossible de découvrir le moindre défaut. Il n’eut donc aucune difficulté à se faire aimer d’elle. Le prétexte de quelques parties de tennis avec d’autres jeunes de leur milieu dans la propriété de l’un ou de l’autre leur permit de se rencontrer autant qu’ils le désiraient. Gaston venait la chercher au volant d’une veille Jaguar ou d’une Maserati rutilante. La partie de tennis se prolongeait ordinairement par une partie de jambes en l’air.

Cependant l’éducation de Geneviève n’était pas achevée. Après son baccalauréat obtenu avec la mention la plus élevée, puis trois années d’études supérieures pendant lesquelles, en dehors des nombreuses occasions où elle retrouvait Gaston, elle s’ennuya beaucoup, elle s’en fut poursuivre ses études à New York. L’atmosphère de l’université Columbia lui convint bien davantage que celle, poussiéreuse et misérable, de la Sorbonne. Amante très jeune de Gaston, Geneviève n’avait connu que lui jusqu’alors. Jeune fille moderne, elle ne pouvait s’en satisfaire : elle se devait d’élargir sa connaissance du sexe opposé. Cependant tromper Gaston à Paris lui aurait semblé vulgaire, d’autant qu’elle n’en éprouvait aucune envie. Par contre, il lui aurait paru stupide de refuser les occasions qui lui étaient offertes à New York, ayant dénoué le pacte de fiançailles qui la liait jusque-là à son amant français. Résolue à profiter d’une liberté à laquelle elle n’avait jamais goûté, elle multiplia les aventures. Les étudiants s’empressaient auprès de cette jeune fille qui avait le triple mérite d’être belle, exotique et peu farouche. Quant aux hommes plus mûrs, ses professeurs en particulier, ils lui trouvaient un avantage supplémentaire : ils sentaient qu’avec elle ils ne risquaient pas de se voir entraîner dans une de ces sombres affaires de harcèlement  dont les habitants de l’Amérique sont si friands. Elle ne voulut goûter d’aucun des Français qui se trouvaient là, ayant décidé d’emblée, à tort ou à raison, qu’aucun de ceux de son nouvel entourage ne pourrait égaler Gaston. Elle ne croyait pas non plus, à dire vrai, que les autres hommes qui la sollicitaient la combleraient autant que celui qui demeurait dans son cœur comme son seul amant, mais au moins ces derniers avaient-ils l’avantage, pour satisfaire son goût de la découverte, étant étrangers, de ne pas apparaître immédiatement comme de pâles copies  de Gaston. Une autre considération entrait dans son calcul. N’avait-elle pas franchi l’Atlantique pour acquérir la parfaite maîtrise de la langue des Anglais ? Et y avait-il un meilleur moyen pour ce faire que de pratiquer un commerce intime avec les natifs de la capitale du monde anglo-saxon ?

Elle remarqua bien vite que les New-Yorkais étaient d’origines fort diverses et que leurs façons de parler l’anglais différaient passablement. Afin de bien les entendre, il lui fallut donc de toute nécessité élargir le cercle de ses conquêtes au-delà des individus de sa race. Peau blanche, rouge, jaune ou noire, elle ne voulut rien ignorer. Elle manqua défaillir lorsque, invitée à rejoindre dans un hôtel suffisamment éloigné de l’université son professeur de rhétorique – un noir des plus lettrés arborant des binocles aux branches dorées et une petite barbiche en pointe – elle assista à l’érection du cinquième membre du professeur. Bien que peu farouche, à la vue d’une telle épée elle craignit un moment pour sa vie. Il fallut la rassurer. Enfin, confrontée aux instances académiques de plus en plus pressantes, elle agréa l’objet surdimensionné et fut alors surprise de constater  – car elle eut soin de bien regarder – qu’elle pouvait l’engloutir complètement et même que cela ne manquait pas d’agrément. Elle ne voulut pas, néanmoins, renouveler l’expérience plus qu’une ou deux fois, étant requise par d’autres spécimens qu’elle devait étudier. Elle prit quelque temps avant de se tourner vers ceux de la race jaune, ayant ouï dire qu’ils se trouvaient fort dépourvus en matière de sexe et rebutée en outre par leur prononciation de l’anglais, laquelle lui paraissait disgracieuse. Mais elle n’était pas femme à reculer devant de tels inconvénients : elle s’était fixé un programme et se devait de le suivre. Craignant toujours, néanmoins, qu’un seul de ces jaunes fût incapable de la mettre en état de jouir – et comme elle n’imaginait pas que, dans une telle matière, l’étude fut disjointe du plaisir – elle eut l’idée d’en prendre deux à la fois. Ainsi fut fait et elle s’en trouva bien aise. Si les instruments de ces jaunes étaient en effet bien peu de choses à l’état de repos, ils prenaient dans l’action une dimension plus respectable. Elle fut surtout bien étonnée de découvrir les raffinements d’invention dont ces gens-là étaient capables dans le doux commerce, comme ils savaient faire advenir le plaisir par des procédés qu’elle eût été incapable d’imaginer. Elle se dit alors qu’elle n’aurait pas eu besoin de deux, qu’un seul l’aurait satisfaite, mais réfléchit aussitôt qu’il y avait de toute façon quelque avantage dans la paire, surtout dans un cas comme celui-ci où chacun pouvait déployer tant de moyens différents de combler les sens. Des peaux-rouges, hélas, elle n’en trouva guère. Il en reste fort peu aux Amériques, pour avoir été quasi exterminés par les envahisseurs venus d’Europe, et Geneviève n’en dénicha qu’un seul à Columbia, dont l’apparence la rebuta. Elle dut solliciter. Enfin on lui présenta un individu de cette espèce acceptable pour le commerce. Elle n’éprouva guère de plaisir, non de sa faute à lui, car il ne démérita point, plutôt de sa faute à elle dont l’esprit était alors si encombrée par les malheurs des peaux-rouges, des idées d’injustice et d’extermination, qu’elle croyait plutôt faire l’amour avec un cadavre qu’avec un être fait de chair et d’os.

Geneviève retourna en France au bout de deux ans, entendant désormais parfaitement l’anglais dans ses divers idiomes, et riche d’une connaissance des corps et des usages masculins bien plus étendue que n’en ont d’ordinaire les femmes, même modernes. Elle n’en retrouva pas moins Gaston avec emportement, et – faut-il dire ? – avec d’autant plus d’emportement qu’elle le savait, d’expérience désormais, le meilleur. Quant à Gaston, s’il remarqua que Geneviève avait acquis une expérience du lit qui dépassait par certains côtés la sienne propre, il s’en félicita en se gardant de rien dire. Les épousailles eurent bientôt lieu, dans un faste conséquent aux familles des deux partis. Ce fut pour Geneviève le plus beau jour de sa vie. Plus étincelante que n’importe quelle des jeunes filles ou femmes présentes – parmi lesquelles on remarquait pourtant quelques beautés, dont certaines rendues célèbres par les magazines ou les écrans –, vêtue d’une longue robe blanche moulante qui découvrait les épaules et la naissance des seins, elle était l’incarnation même de la féminité dans sa triomphante ambiguïté, pureté du lys et appas de la putain inextricablement mêlés.

Après ce jour de gloire, les deux époux emménagèrent à Paris dans l’hôtel particulier des Portail, quartier de la Muette. Les fins de semaine, s’ils n’avaient pas mieux à faire, ils s’échappaient vers leur terre de Sologne, faisaient de longues courses à cheval dont ils revenaient fourbus mais pas suffisamment pour ne pas avoir envie de se livrer à d’autres chevauchées. Il la prenait alors n’importe où ; il fallait simplement que ce fut rapide et brutal. Sur un canapé, une table de la cuisine, une botte de foin, ou debout contre une stalle de l’écurie, il la saillait comme aurait fait l’un de ses étalons et elle le recevait avec des cris qui ressemblaient à des hennissements. Bref, ils étaient parfaitement heureux. À Paris, la jeune marquise s’était inscrite dans une école de traducteur-interprètes. Malgré la fortune de Gaston et l’héritage sur lequel elle comptait, elle n’entendait pas en effet demeurer oisive. Dès son diplôme obtenu, elle se lança dans une carrière d’interprète, traduisant de l’anglais au français ou inversement. Elle dut alors beaucoup voyager, passant d’un aéronef dans l’autre, d’une capitale à l’autre, suivant les besoins de son métier. Son union n’en souffrit point, au contraire. Car s’il est avéré que la constante promiscuité, avec la satiété qu’elle entraîne, est un tue-l’amour, l’absence et le manque le rendent au contraire plus fort. Elle eut certes quelques tentations au cours de ses voyages : comment y aurait-elle échappé ? Mais elle succomba rarement et ces quelques incartades furent toujours sans lendemain. Gaston n’en sut jamais rien. Elle-même ne chercha pas à savoir s’il lui arrivait, en son absence, de prendre du plaisir auprès de quelque autre damoiselle ou dame.

À vingt-cinq ans, Geneviève, qui n’y avait point songé jusqu’alors, éprouva l’envie d’un enfant. Gaston, maintenant âgé de quarante ans estimait pour sa part qu’il était temps de prolonger sa lignée. Le marquis et la marquise du Portail s’employaient donc à pousser leur union dans le sens fixé par la nature lorsqu’un élément imprévu s’introduisit dans leur existence en la personne de Maximilien d’Arcis. Ce dernier était un lointain cousin de Gaston du Portail, rejeton de la branche d’Arcis qui avait émigré en Allemagne lors de la sinistre révolution au cours de laquelle on vit un peuple sacrilège immoler son roi. Ses parents l’avaient envoyé à Paris pour perfectionner son français, la langue que chacun dans la famille se devait de cultiver, par fidélité aux ancêtres. Et quoi de plus normal alors que de l’adresser à Portail, le cousin parisien ? Maximilien avait le charme d’un jeune homme de vingt ans, avec cette élégance et cette politesse un peu surannée dans les manières que l’on ne rencontre plus guère, de nos jours, que dans quelques vieilles branches de la noblesse d’outre-Rhin. Très bien fait de sa personne, il ne cédait rien à Gaston pour ce qui est de la taille et de la carrure, tout en paraissant encore suffisamment juvénile pour qu’on pût le dire mignon. Bref, il avait en abondance ce qu’il fallait pour devenir le bourreau des cœurs féminins. La tête aussi bien pleine que bien faite, il s’était inscrit en arrivant à l’École des sciences politiques et sa conversation ne manquait pas d’agréments, avec cet attrait supplémentaire qu’apporte un accent étranger joint à quelques maladresses d’expression. Les d’Arcis avaient prospéré, ils étaient devenus en Allemagne de puissants industriels et Maximilien disposait d’un train de vie de jeune homme riche. Il avait trouvé une ravissante garçonnière rue de la Faisanderie, pas très loin de l’hôtel des Portail, sa Porsche et sa moto remisées dans les sous-sols de son immeuble ainsi qu’il est d’usage à Paris.

Pour séduisant qu’il fût, Maximilien n’était pourtant pas ce que l’on pourrait appeler un homme à femmes. Il semblait inconscient de son pouvoir et se montrait, avec l’autre sexe, plutôt timide. S’il n’était point encore puceau, ce n’était pas dû à ses propres entreprises mais pour avoir cédé aux avances de quelques représentantes du beau sexe. Il n’avait pas encore connu une de ces passions irrésistibles qui transforment l’agneau en lion. Aussi n’était-il préparé à rien lorsqu’il fit sa première visite aux Portail. Qualifier de coup de foudre ce qu’il ressentit alors serait comme dire d’un boulet qui vous traverse le corps que vous avez reçu un coup de poing. S’il n’eût appartenu au sexe fort, il se serait évanoui sur le champ. Parcouru d’un frémissement irrésistible, il demeura muet pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité. Enfin il se reprit et put s’adresser à ses hôtes avec les mots que la politesse exigeait. De sa vie il n’avait vu un objet aussi digne de désir que sa cousine par alliance. Pour la première fois, il rencontrait la Parisienne telle qu’il l’avait imaginée à travers certains romans cinématographiques français dont les héroïnes lui paraissaient posséder ce je ne sais quoi de transcendant qui transforme la femme en déesse païenne suscitant la concupiscence et l’adoration. Il est vrai que Geneviève s’était mise en frais pour recevoir le cousin d’Allemagne. Ses yeux avaient plus d’éclat, son chemisier était légèrement plus échancré, sa jupe plus courte et ses talons plus hauts qu’à l’ordinaire.  Gaston l’avait complimentée en le voyant ainsi parée et il avait eu envie de la prendre, là, tout de suite. À peine rajustée et les joues en feu, comment Maximilien aurait-il pu ne pas la trouver infiniment désirable lorsqu’il pénétra dans le salon des Portail ?

Ces derniers ne manquèrent pas de remarquer combien il était troublé. Ils s’en amusèrent : ce n’était pas la première fois que Geneviève transperçait le cœur d’un homme sans qu’il pût dissimuler son émoi ! Flattée malgré tout par l’hommage muet d’un aussi beau garçon, Geneviève se fit aguicheuse. Quand elle le regardait, si ses yeux n’étaient pas langoureux, ils étaient déjà complices. Quand elle se penchait vers lui, elle faisait en sorte qu’il pût profiter de la vision des deux globes qui flottaient librement sous la chemise de soie grège. Gaston, habitué aux jeux innocents de son épouse, interrogeait Maximilien sur ses parents, ses études. Cette première visite ne se prolongea guère. Maximilien en proie à des sentiments trop forts s’éclipsa aussitôt que cela lui parut possible sans offenser la bienséance. On prit néanmoins date pour un dîner dans une quinzaine.

Pendant ce dîner qui réunissait une douzaine de personnes de la haute société parisienne, Maximilien se trouva accaparé par la jeune personne de bonne famille que l’on avait assise près de lui et ne put adresser un mot à la marquise. Son trouble n’était pas moins grand pour cela : il répondait d’une oreille distraite à sa voisine, heureusement fort bavarde, et n’avait d’yeux que pour Geneviève. Celle-ci lui adressait de temps en temps des sourires dont il ne sut s’il pouvait les trouver encourageants. La soirée s’acheva sans qu’il ait pu lui échanger avec elle un seul mot en privé. La demoiselle qu’on lui avait affectée comme cavalière restait accrochée à ses basques. Quand il prit congé, elle le suivit, lui prit familièrement le bras et se serra contre lui de telle sorte qu’il n’eût aucun doute sur ses intentions. Il se sentait malheureux et la fille était plutôt jolie, très vive, incontestablement sympathique. Il lui proposa de venir prendre un dernier verre chez lui, puisque c’était tout près, n’est-ce pas. Aussitôt entrés, elle se précipita à son cou et commença à le déshabiller. Il n’eut pas le cœur de résister. Ils étaient jeunes et pleins de sève : leurs échanges, cette nuit-là, à défaut d’être passionnés, ne furent pas moins vifs pour l’un que pour l’autre.

Au réveil, Maximilien n’était pas moins amoureux de Geneviève. Celle-ci, pour sa part, sans être insensible aux hommages d’un aussi charmant garçon, mais toute à ses idées de maternité future, n’envisageait pas la moindre aventure avec quelque soupirant que ce soit. Elle ne fuyait pas Maximilien pour autant, n’ayant aucune raison d’agir ainsi, et, le printemps venu, il fut convié à passer au château du Portail une de ces fins de semaine à rallonge que les Français, disciples d’Épicure, ont su se ménager. Gaston ayant été rappelé à Paris prématurément pour ses affaires, laissa son cousin seul avec Geneviève. Ils décidèrent une promenade à cheval. Constatant que Maximilien tenait sa monture avec toute l’aisance qu’on pouvait attendre d’un jeune homme bien né, Geneviève, qui n’était pas moins aguerrie, partit au grand galop. Grisée par la vitesse, ou poussée par une envie inconsciente de montrer à Maximilien qu’il ne serait jamais le maître, elle tenta de sauter une barrière si haute que son cheval la refusa et elle partit en un vol plané qui la laissa évanouie. Maximilen, qui la suivait de très près, arrêta sa monture, escalada la barrière et se précipita vers Geneviève. La prenant dans ses bras, il approcha du sien son visage dans le but de vérifier qu’elle respirait encore. Mais à ce moment, l’envie qu’il avait d’elle, qu’il avait réussi à contrôler depuis le début de son séjour à Portail, revint avec une force irrésistible. Il se mit à embrasser les lèvres de la jeune femme ; il l’interrogeait sur son état avec des mots d’amour. À demi consciente, sans aucune force pour se dégager, celle-ci ne pouvait que balbutier : « Je vous en prie, laissez-moi ». Mais Maximilien ne pouvait pas l’entendre. Rassuré par le son de la voix aimée comme par l’absence de tout cri de douleur, il l’embrassait avec passion.  Il eut l’idée qu’elle manquait d’air, entreprit de dégrafer la veste de la cavalière puis son chemisier. Il ne se contrôlait plus. Arrachant le soutien gorge, il se mit à sucer goulûment les seins magnifiquement proportionnés. Défaire la ceinture, baisser la culotte de Geneviève ne lui prit qu’un instant et il fut tout de suite en elle. Celle-ci, qui n’avait toujours pas entièrement repris ses esprits, essaya néanmoins de résister, plus par réflexe que sous l’effet d’une décision. Cependant, plus elle devenait consciente de ce qui était en train de lui arriver et plus sa volonté faiblissait. La marquise, on l’a dit, ne détestait pas faire l’amour à la hussarde. Or Maximilien était vigoureux et il l’était plus que jamais ce jour-là où il pouvait enfin libérer le trop-plein d’énergie accumulé depuis qu’il était tombé en amour. Il l’embrassait, il lui disait des mots tendres, tout en la besognant avec la brutalité d’un jeune mâle en rut, et Geneviève, qui sentait venir le plaisir, se trouvait incapable de la moindre protestation. Au contraire, comme ses forces revenaient, nouant ses bras derrière le dos de Maximilien couché sur elle, elle se mit à bouger le bassin dans un mouvement  instinctif pour atteindre plus vite la jouissance. Quand celle-ci arriva enfin, Geneviève jugea à la force de ses propres cris qu’elle avait  rarement été aussi complètement comblée. Enfin on se rajusta, Maximilien pas vraiment fier de ce qu’il avait accompli et Geneviève fort dépitée de s’être ainsi laissé prendre. On remonta et l’on prit au petit trop le chemin du retour.

Arrivés au château, Geneviève a ordonné à Maximilien de rentrer immédiatement à Paris. Elle paraît bien rêveuse lorsqu’elle échange un dernier regard avec le jeune homme qui a enfourché sa moto déjà pétaradante. Rêveuse ou triste la marquise ? En réalité, elle est inquiète. Neuf mois plus tard, alors que Maximilien est retourné depuis longtemps en Allemagne, un petit garçon naîtra dont elle ne saura jamais si Gaston en est vraiment le père. Ce dernier, fort heureusement, ne se doutera jamais de rien.

D. D. Au mois d’août de l’an de grâces deux mille et treize.

 

Par Dimitri Dimitrievich, , publié le 30/08/2013 | Comments (1)
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