Mauvaises figures

Ma sœur, ma fille,

Tu n’es ni ma sœur ni ma fille mais ce sont les mots qui me venaient dans l’amour alors pourquoi pas dans cette lettre, la première que je t’écris et la dernière. Ne me réponds pas, s’il-te-plaît. Après l’avoir lue, tu devras m’oublier très vite, trouver d’autres bras pour te serrer, d’autres mains pour te caresser. Oublie-moi, sois heureuse, vis. Tu te souviens d’Aragon chanté par Ferré : « Marie-toi, sois heureuse et pense à moi souvent ». Pas à moi, non, je ne dois plus exister pour toi. Certains souvenirs encombrent, gomme-les. Quant à moi c’est différent, je ne t’oublierai pas mais, rassure-toi, mes rêves ne te dérangeront pas. Tu ne les sentiras pas, ce sera juste quelque chose entre moi et moi pour remplir les heures au fond de ma cellule. Comme au cinéma où le regard des spectateurs n’importune pas les acteurs. Le cinéma qui nous a tant fait rêver. Que de films où nous nous voyions tous les deux à la place des héros, toi la jeune première et moi l’homme un peu plus mûr qui devait, fatalement, te séduire ! Tout est tellement prévisible sur un écran… Et c’est vrai que nous aurions fait un couple parfait, toi la belle métisse à la peau claire et aux yeux verts (chabine dorée, c’est bien ainsi qu’on dit dans ta Guadeloupe ?), moi le costaud noir comme du cirage avec sa gueule de mauvais garçon. La réalité colle rarement avec la fiction : qui m’aurait imaginé en meurtrier ? Tu n’as pas dû comprendre et ce n’est pas les médias qui ont pu t’apprendre quoi que ce soit puisqu’ils n’ont pratiquement rien dit de mon « affaire ». Un drame qui met en scène deux inconnus ? Qui cela intéresserait-il ? Ah, si les policiers blancs m’avaient descendu, là je serais devenu quelqu’un ! Les manifs monstres, les panneaux JUSTICE POUR OMAR, FLICS RACISTES – FLICS ASSASSINS. C’est toi, peut-être, qui aurait pris la tête de la croisade pour la justice ? Dans ce cas, oui tu aurais pu ne pas m’oublier. Tu serais devenue quelqu’un, toi aussi. Beau cadeau post-mortem, non ? Pas toi seulement, plein de gens se seraient sentis exister à cause de moi… jusqu’à ce que la fièvre retombe. Mais je n’ai même pas fait mine de m’enfuir, comment les flics auraient-ils pu me tirer dessus ? J’admets avoir raté ma sortie. Non que j’aie tellement envie de mourir, c’est simplement que l’idée de devoir croupir en prison pendant des années, au moins dix selon mon avocat, ne fait rire personne. Dix ans ! une éternité, alors tourne la page, darling, please ! Je ne plaisante pas. Dix ans ou davantage si le procureur et la partie civile réussissent à me faire passer pour un monstre. L’avocat n’y croit pas. Il fera de moi une victime du racisme. Les avocats savent transformer les assassins (les meurtriers : le terme exact dans mon cas) en victimes ; ils sont payés pour cela. Et c’est vrai qu’on peut être à la fois l’un et l’autre. Mon baveux sait comment faire, à ce qu’on dit. Baveux ? Je sais, le mot est démodé mais là j’y peux rien, tout membre éminent du barreau qu’il soit, il bave, enfin il postillonne beaucoup. Imagine un type qui déborde de partout, qui ne doit rien se refuser question bouffe et picole ; alors quand il ouvre sa grande gueule ça déborde. Au parloir il a le verbe haut et fort comme s’il faisait déjà face au prétoire et postillonne à tout-va. Etonnant ! Est-ce ainsi qu’il impressionne les jurés ? Car il est l’avocat des causes perdues et les gagne souvent, paraît-il : pile ce qu’il me faut, n’est-ce pas ? En tout cas, ce n’est pas l’argent que je n’ai pas qui l’intéresse ; il veut me tirer de l’anonymat, faire de moi une cause célèbre, le pauv’ nèg’ qui a vu toutes les portes se fermer simplement parce qu’il était noir. Il va s’engouffrer dans les discours des « racisés » et autres victimes de « l’intersectionnalité ». A part ça, il compte bien faire sa pub sur mon dos ; c’est de bonne guerre. Ceci dit, son plan de campagne ne brille pas par l’originalité : adieu le monstre assoiffé de sang, bonjour la victime malheureuse des discriminations. Je croise les doigts.

Tu te souviens, bien sûr. C’est toi qui m’a indiqué ce casting. On cherchait des comédiens « colorés » pour jouer les policiers dans une nouvelle série télé, « Commissaire Duroc ». Une nana, le commissaire, des policiers blacks : on est dans l’air du temps ! Je ne suis pas comédien mais j’étais volontaire pour faire le Black de service. Certes, je n’ai pas fait la FEMIS pour ça, mais j’étais preneur de n’importe quoi qui me fasse sortir de mon trou, à commencer par le trou à rats de l’hôtel où j’assure les permanences de nuit : tu connais… Alors je me suis pointé. C’est l’assistant-metteur en scène qui officiait. La sale gueule, prétentieux avec ça et maniéré comme pas deux. Cheveux longs, blouson et pantalon de jeans effilochés, des santiags, le visage blafard des accros à la coke. J’ai appris depuis qu’il était aristo et de la jaquette. Mauvais, évidemment (la jaquette, veux-je dire), maître Durand-Potterie (c’est le nom de l’avocat) m’a prévenu qu’il faudrait éviter à tout prix que le procès se réduise à l’affrontement entre deux minorités brimées. Parce que si l’on y va par-là, pourquoi le jury devrait-il préférer le Noir au pédé ? D’autant que le jury sera constitué majoritairement de Blancs et qu’il n’est pas si facile d’accuser un mort. Dix ans, je te dis. Oublie-moi !

Tu connais cette blague ? Dans la Russie communiste, un client se présente chez un marchand d’automobiles. Il a choisi son modèle, il a l’argent, il paye, on signe les papiers, tout va bien. On lui annonce alors qu’il sera livré dans trois ans. C’est toujours OK mais il a une question : sera-t-il livré le matin ou l’après-midi ? Je suis désolé, répond le vendeur, vous ne m’avez pas bien compris, vous serez livré dans trois ans. Si, j’ai compris, dit l’acheteur mais ce sera le matin ou l’après-midi ? Enfin, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? C’est que l’après-midi j’attends le plombier… Bon, ce que je te demande n’a pas grand-chose à voir avec cette histoire, plutôt le contraire : ne fais pas de projets à long terme où je serais dedans, surtout que dans dix ans (ou plus), on ne te livrerait pas un Omar tout neuf ; il aura eu tout le temps pour rouiller.

Je te refais la première scène Hubert-Omar. Hubert, c’est donc l’assistant puant comme pas deux, les cheveux en bataille, affalé derrière une table, un cigare au bec. Oui, un cigare comme Otto Preminger et les grands d’Hollywood (la corpulence en moins), pour te donner une idée du personnage, alors que c’est/c’était son premier poste d’assistant, comme je n’ai pas tardé à l’apprendre. Mais passons. Il m’interroge sur mon passé, mon expérience en matière de cinéma. Quand je lui sors que je suis diplômé de la FEMIS, il prend l’air encore plus dégoûté (lui n’a jamais réussi à y entrer), vous êtes là pour un rôle, qu’il me dit, qu’est-ce que vous avez joué jusqu’ici ? Je ne crois pas vous avoir vu dans un film, qu’il continue, perfide. Je suis bien forcé de reconnaître que mon expérience d’acteur se limite à de petits rôles dans des films d’école. J’ajoute que j’en sais suffisamment pour jouer un flic. Il veut un flic noir, non ? Eh bien, je suis noir. Je pense au film d’Alice Diop, La Mort de Danton, nous l’avons vu ensemble, l’histoire de ce jeune Black de banlieue qui veut absolument devenir comédien. Il réussit à s’inscrire au cours Simon, son apprentissage est laborieux, il n’a pas l’aisance de ses camarades, mais il s’y fait, il termine l’école. Malheureusement, lui qui rêvait d’interpréter le rôle-titre dans le Danton de Büchner, il est systématiquement cantonné dans des emplois de Black (domestique, truand …). Faute d’autre public, c’est devant deux-trois copains de la cité où il vit qu’il récitera une tirade de son Danton. Moi, plus modeste, je ne rechignais pas, vu les circonstances, à me contenter d’un rôle de Black dans une série B. Après tout, cela ne peut pas me faire de mal d’observer de près comment se fabrique un vrai film, même si ce n’est qu’un mauvais film télé. Mais le gars a déjà décidé qu’il ne voulait pas de moi pour le rôle. Vous n’avez pas la gueule qu’il faut. Ah ? je fais. Oui, nous cherchons un beau mec avec une belle gueule ; vous ne pouvez pas convenir. Il ne s’est pas regardé, je pense, mais je ne réponds rien, j’attends la suite : A la rigueur je pourrais vous caser parmi les figurants. Ça vous va : deux ou trois journées pour commencer, payées 100 € chacune ? Comme s’il me faisait la charité, la tantouse ! J’aurais dû refuser. J’ai accepté.  Je me disais toujours que ça pourrait me servir. Mal m’en a pris. Le premier jour de tournage, je découvre que c’est le même connard qui est chargé des figurants. Tout de suite, il s’acharne sur moi et, comme je suis le seul Black, il est clair qu’il n’est qu’un con de raciste. Je suis empoté selon lui, ne comprends rien à rien. Pourtant ce qu’il me demande n’a rien de difficile : « j’interprète » (c’est un grand mot !) un flic de base qui se tient à la porte du commissariat, descend un escalier, ouvre la grille d’une cellule, toujours sans un mot. N’importe quelle godiche serait capable de jouer quelque chose d’aussi simple mais ça n’est jamais comme il veut. A croire qu’il veut me pousser à bout. Néanmoins le premier jour se passe sans que j’ai fait un clash.

La nuit d’après j’étais de service à l’hôtel. En général, je dors entre deux clients. Là, impossible, je rongeais mon frein, tout ce que j’avais raté dans ma vie, « mon » film que je n’arrivais pas à produire, je me comparais à l’autre connard auquel tout semblait réussir. C’est moi qui aurais dû être à sa place. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé : combien de fois, à combien de réalisateurs j’ai proposé mes services ? Toujours pour rien. On n’avait pas besoin de mettre les points sur les i : un Black ne doit pas se hausser plus haut que son cul, la mise en scène c’est domaine réservé. Ou bien : faites un film sans budget avec vos potes du ghetto. Entre un Black diplômé et un nul à particule comme cet Hubert, ils choisiront toujours le babtou.

Le lendemain matin, lorsque je me pointe au studio à Aubervilliers, après une nuit blanche, je suis sur les nerfs. Normal. Quand Hubert-la tapette a commencé à m’asticoter, je me suis forcé, j’ai encaissé. Une fois, deux fois, j’ai pas bronché. La troisième fois, quand il m’a m’appelé « blanchette », j’ai vu rouge (!) : la rage m’a pris. Je me suis mis à le cogner. J’aurais été incapable de m’arrêter. Quand on a réussi à me maîtriser, c’était trop tard. Tu me connais : quand je m’énerve… Et l’autre tapette avec ses manières d’emmerder le monde n’était qu’une mauviette, il ne s’est même pas défendu. Sa tête à claques n’avait jamais été belle à voir mais là elle était à vomir. Pour le reste, il ne bougeait ni pied ni patte. Son cœur a lâché et moi j’ai droit à la cour d’assises. Maître Durand-Potterie fera jouer l’excuse du faciès et, pour une fois, ma tête de nègre devrait me servir à quelque chose. Mais dix ans quand même ! Et c’est le minimum. Sois heureuse, oublie-moi.

 

 

Omar a été condamné le 21 juin 2020 par la cour d’assises de Bobigny à vingt ans de réclusion criminelle pour homicide volontaire, la préméditation n’ayant pas été retenue. Une seule personne de couleur, une Asiatique, faisait partie du jury. Si le jugement n’est pas infirmé en appel, si Omar se tient à carreau, s’il bénéficie à plein de son CRP (crédit de remise de peine) et de la RSP (remise supplémentaire de peine), il restera en détention pendant une bonne quinzaine d’années. Bonne chance à lui.

 

 

Mama Shelter

Alors que nous – et ses nombreux lecteurs – espérions enfin un signe de Merlin Urvoy, c’est Dimitri Dimitrievich qui s’est manifesté après un long silence. Le texte qu’il nous envoie lui a été commandé, nous a-t-il rapporté, par l’un de ses amis qui souhaitait introduire dans un roman en cours d’écriture un chapitre sacrifiant au culte d’Eros. L’ami étant lui-même peu versé dans le genre. Cet ami qui ne sait plus s’il est vraiment prêt à introduire dans son roman quelque chose d’aussi cru, l’ayant autorisé à ce que son texte soit rendu public, D. Dimitrievich nous en a donné la primeur et nous l’en remercions.

La situation, précise D. Dimitrievich, est celle-ci : Corine, harcelée par son chef Edouard, a demandé à Marianne qui n’a peur de rien et surtout pas des hommes de la venger. Marianne a dragué Edouard et lui a donné rendez-vous dans un hôtel à Paris. MF.

 

Calé dans un fauteuil du bar du Mama Shelter, Edouard commence à s’inquiéter. Malgré sa longue pratique des femmes, l’habitude qu’il a de les attendre, au point de se demander ce qui ne va pas si l’une d’elle se montre à l’heure à un cinq-à-sept (pour le travail, c’est autre chose, elles sont en général plus ponctuelles que les hommes), là il trouve que Marianne exagère. Et comme c’est son premier rendez-vous avec elle, il se demande si elle aura le culot de le laisser poireauter pour rien, sans même un SMS pour s’excuser. C’est elle qui a choisi cet hôtel censément branché et il s’attendait à mieux. Il ne voit rien d’extraordinaire dans le décor plus qu’austère dû à un designer en vue, ce qui constitue d’ailleurs le seul argument marketing de l’établissement, car ce n’est pas son emplacement excentré, au coin de deux rues sans charme, qui risque de le rendre attractif. Est-ce que Marianne lui a vraiment posé un lapin ? Il ne peut pas l’appeler, il n’a pas son numéro. Après le déjeuner à trois, avec Corine, il n’avait guère pensé à la troisième convive qui lui avait fait du pied. Peut-être un peu trop bavarde mais plutôt amusante, et baisable sans nul doute, mais probablement une simple allumeuse comme il y en a tant. Aussi fut-il un peu surpris lorsque, après un peu plus d’une semaine, Corine lui a demandé si elle pouvait donner son téléphone à Marianne. Et celle-ci l’a bien appelé quelques jours plus tard en lui donnant rendez-vous au Mama Shelter. Un hôtel : le message était assez clair pour Edouard qui a aussitôt retenu une chambre.

Après une trop longue attente, enfin Marianne vint, engoncée dans un manteau de cuir noir sur des bottes de la même couleur, les lèvres peintes d’un rouge sang, les cheveux auburn coiffés en chignon. Edouard qui s’est levé pour l’accueillir esquisse la bise de rigueur mais Marianne le met à distance en lui prenant les deux mains. Quand il lui propose de prendre un verre, lui montrant son verre vide sur la petite table de bar, elle lui répond simplement qu’elle préfère du champagne. Il n’aura qu’à faire monter une bouteille dans la chambre. Dans l’ascenseur Marianne a commencé à dégrafer son manteau, laissant apparaître plus que la naissance des seins, comme si elle ne portait rien dessous. À nouveau, tandis qu’Edouard qui ne s’en était pas fait dire davantage tendait une main vers ces appas, elle l’a immédiatement bloqué : patience, tu auras ce que tu veux, mon coco. Entrée dans la chambre, Marianne qui s’est aussitôt débarrassée de son manteau, se montre telle qu’elle était dessous avec un tout petit soutien-gorge, suffisant pour soutenir les seins en laissant les aréoles à nu, un string sous un porte-jarretelles, des bas en résille, le tout aussi noir que les bottes. C’est dans cette tenue on ne peut plus suggestive qu’elle accueille le garçon qui apporte la bouteille. Tandis que ce dernier qui a déjà vu bien des choses dans cet hôtel ne montre aucune réaction visible, il n’en va pas de même pour Edouard toujours habillé mais dont le pantalon arbore déjà une bosse significative. Dès que le valet de chambre a disparu, il commence à se déshabiller, fébrilement. Faisant d’abord voler ses chaussures, puis sa cravate. Il est bientôt complètement nu, la pine fièrement dressée vers Marianne qui lui sourit maintenant d’un air engageant. Cependant elle l’empêche derechef de la toucher quand il se rapproche. Attends, nous avons tout le temps et elle lui saisit la queue qu’elle caresse gentiment. Cela suffit pour calmer l’impatience d’Edouard, désormais prêt à en passer par toutes les fantaisies de sa nouvelle amie. Ouvre donc la bouteille, il s’exécute et verse le champagne dans deux coupes, ils trinquent à la vie qui vaut incontestablement d’être vécue. Marianne baptise la queue de plus en plus grosse de quelques gouttes du breuvage rémois avant de l’enfourner dans sa bouche. Voilà comme j’aime le champagne, dit-elle. Edouard ne peut que convenir qu’il l’aime bien ainsi, lui aussi. Décidément, se dit-il, ça valait le coup de poireauter, cette Marianne va faire une maîtresse exceptionnelle. Il ne croit pas si bien dire car elle se dirige vers son sac. Laisse-moi te passer cela, dit-elle en lui passant autour de la taille une ceinture de cuir à laquelle est accrochée une laisse. Maintenant tu es complètement à moi, tu n’obéis qu’à moi, tu es mon esclave et en échange tu jouiras comme jamais de ta vie. Edouard n’est pas un adepte des mœurs BDSM, il se considère comme un mâle dominateur et fier de l’être avec ça, pourtant il ne résiste pas à Marianne. En matière de plaisirs, rien n’est interdit, pas vrai ? Alors allons-y ! Sur une injonction de la jeune femme il se met à quatre pattes et se laisse caresser par la cravache. Elle fait ça délicieusement, sur le dos, sur le cul, son engin est si dur et si dressé qu’il touche presque son ventre. Toujours à genoux, il est autorisé à baisser le string de Marianne et invité à la sucer, un ordre qui lui convient tout à fait. Il empoigne les fesses bien rondes de la femme tandis que cette dernière, les deux mains derrière la nuque de l’homme, contrôle son orgasme en dirigeant la langue là où elle veut, tantôt plus près, tantôt plus loin. Elle jouit vite et très fort, s’octroie un moment de repos à califourchon sur Edouard auquel elle a ordonné de faire, à quatre pattes, le tour de la chambre. Puis, couchée sur un drap de bain, elle s’arrose copieusement de champagne. Vas-y lèche, et Edouard à nouveau s’exécute, s’arrêtant d’abord sur le nombril, le ventre puis remontant vers les seins sur lesquels il s’attarde longuement. Marianne a attrapé le membre de plus en plus gonflé, elle lui demande de le placer entre ses seins et le masturbe énergiquement jusqu’à déclencher rapidement un jet de sperme qui lui dégouline sur la poitrine. Allez encore, lèche. Autant Edouard trouve normal que sa tendre épouse et ses maîtresses avalent son sperme sans faire d’histoire, autant il répugne à faire de même, mais l’on ne résiste pas à Marianne. Et d’ailleurs ce n’est pas plus mauvais qu’autre chose, surtout mélangé à du champagne ! Il s’était douté, lors du déjeuner à trois, que Marianne n’avait pas froid aux yeux, pourtant il ne s’attendait pas à ce que les choses se passent ainsi et ils n’ont même pas encore touché le lit. C’est justement le moment où, Marianne, comme si elle lisait dans ses pensées, lui ordonne de s’y allonger. Elle voudrait l’attacher mais les lits du Mama Shelter sont dépourvus du moindre barreau, ça n’irait pas du tout avec le design de l’hôtel. Mets tes mains derrière la tête. Lorsqu’elle se met à nouer un ruban autour de ses poignets, il a un geste de recul. Elle le calme immédiatement : maintenant c’est à moi de te servir, laisse-toi faire, tu ne seras pas déçu. Après les poignets, elle passe aux chevilles. L’homme est à sa merci, pourtant Marianne ne sait trop quoi en faire. En fait, elle n’est pas plus habituée qu’Edouard aux plaisirs SM. Jusque là elle a pris ça comme un jeu, plutôt plaisant, qui l’a conduite à un orgasme tout à fait convenable. A vrai dire, elle s’attendait à plus de résistance de la part d’Edouard, affreux machiste au dire de Corine. Sa docilité ne colle pas avec un tel tableau, Edouard est simplement quelqu’un qui aime s’amuser et disponible pour de nouvelles expériences. De plus, Marianne est excitée et nullement repoussée par cet homme mûr et bien bâti qui, visiblement, s’entretient. Elle n’a aucune envie de le tabasser comme décidé avec les copines. S’il avait résisté, oui, elle aurait sans doute pu mais là… Elle va secouer le bonhomme, sans doute, mais pour qu’il la fasse jouir encore plus fort. D’abord se dénuder complètement, dénouer ses cheveux. Elle confie ses seins quelques instants à la bouche d’Edouard avant de se retourner pour lui présenter sa chatte tandis qu’elle-même s’active sur le phallus un peu ramolli depuis qu’Edouard est attaché. Cunnilingus et fellation simultanés, quadruple plaisir, pour qui donne et reçoit et multiplié par deux. Vraiment bien tombé, pense Marianne, que nous soyons des mammifères, il paraît que certains singes font encore mieux mais nous ne nous débrouillons pas si mal. Une observation avec laquelle Edouard, si elle lui demandait son avis, ne serait pas en désaccord. Bien que n’appréciant pas vraiment d’être attaché, il aime autant ce que lui fait Marianne que ce qu’il lui fait. Elle jouit avant lui, l’inondant de son jus. Plus rien n’existe que son propre plaisir. Une fois calmée mais toujours pas rassasiée, elle enfourche son partenaire et entreprend, lentement, de les conduire tous les deux au plaisir. Edouard n’a pas le droit de la décevoir. Ce dernier, cependant, n’a nul besoin d’un rappel à l’ordre, tout aussi désireux qu’elle d’un orgasme synchrone, signe incontestable de la réussite d’une partie de jambes en l’air (façon de parler, bien sûr, puisqu’on ne voit pas qu’aucun des deux ait levé bien haut la jambe lors de ce colloque).

4G

« La forme c’est le fond amené à la surface », V. Hugo.

C’était un jour presque comme les autres, enfin pas tout à fait. J’étais assis dans un fauteuil, mon ordinateur sur les genoux, essayant de faire avancer l’intrigue de mon prochain roman. Non que le succès des précédents justifiât mes efforts. Un premier roman dans mes tiroirs, le second autoédité, apprécié de ceux qui l’ont lu mais qui ne furent ni assez nombreux ni assez motivés sans doute pour que le bouche à l’oreille se mette à fonctionner. Le troisième publié par un ami : il avait l’air d’y croire mais sa petite maison d’édition étant dépourvue de la sémillante attachée de presse qui aurait pu toucher les personnes idoines, à nouveau l’estime des happy few n’a pas suffi à le faire décoller. Le quatrième « en lecture », sachant que l’envoi d’un manuscrit ne garantit nullement qu’il sera examiné par le « lecteur » avec l’intérêt requis pour qu’il se fasse une opinion véritable : je suis abonné aux lettres de refus passe-partout. J’en étais donc là de mes moroses réflexions, hélas trop habituelles, lorsque mon téléphone a sonné. Agréable diversion, me dis-je, et je décrochais immédiatement, plus exactement j’appuyais sur un bouton de l’écran tactile et dis Allo, bientôt suivi, faute de toute réaction audible, de qui est à l’appareil ? C’est bizarre, me dis-je, quelqu’un m’appelle, ce serait donc à moi de répondre et non l’inverse. J’allais raccrocher, c’est-à-dire appuyer sur le bouton rouge (mais vous auriez compris sans cette précision), lorsqu’une voix que je jugeais caverneuse se fit entendre : Merci d’avoir attendu, la liaison est compliquée. Ah, je dis, et puis-je savoir à qui ai-je l’honneur ? Quand je ne connais pas, j’ai tendance à trop en faire. Et je rajoutais : Si c’est pour vendre quelque chose, passez votre chemin, je suis, pour l’heure, assez désargenté. Je sais, me répond la voix. Et moi : Ah ? Et que me vaut alors le plaisir ? C’est ta mère, Dimitri, qu’elle me répond, la voix. Alors moi, bête comme tout : T’es où ? Pas si bête, en fait, parce qu’ayant enterré ma chère mère quinze ans auparavant, je pouvais m’interroger légitimement sur le lieu d’où elle pouvait bien m’appeler. Canular pour canular, faisons semblant de marcher, me dis-je, on n’a pas tant d’occasions de rigoler. D’où veux-tu que je t’appelle ? qu’elle répond. Alors moi, narquois : De l’au-delà, bien sûr. C’est bien aimable à vous de faire signe après tout ce temps. Je suis repassé au vouvoiement d’instinct, comment j’aurais pu croire que j’avais maman au téléphone ? Je n’ai pas pu avant, Dimitri, sinon je l’aurais fait, crois-moi. Ah ! je fais, et maintenant c’est possible ? Cool ! Oui, ce sera encore plus facile avec la 5G, mais la 4G suffit. On est encore en phase d’essai. Tu es l’un des tous premiers à être joints ainsi. Si ça coupe, ne raccroche pas, s’il-te-plaît. Ben voyons, que je dis, sûr que je vais pas interrompre une communication qui m’arrive depuis le séjour des morts. Mais tu m’as pas répondu, maman, t’es où exactement ? Et t’es bien là-bas ? Tu as entendu parler des multivers ? qu’elle me répond. Tu parles que j’en ai entendu parler. C’est pas ce que je dis, un simple Oui. Et elle : Je suis dans un univers parallèle au tien, tout aussi vaste, qui contient les âmes de tous les morts de ton univers depuis son origine. Moi : Les âmes, hein, comme au catéchisme alors ? T’as rencontré la sainte Trinité ? Il est barbu le Père éternel ? Tant qu’à faire, autant entrer à fond dans la combine, le gars à l’autre bout devait se marrer autant que moi. Les religions sont des métaphores, elle me répond, la voix, j’en sais pas plus qu’avant sur le Créateur mais la vie après la mort, ça oui, je peux en témoigner. Et alors, c’est comment, que je fais, le paradis. Je ne suis pas au paradis mais le paradis existe. T’es pas au paradis, après tout ce que tu as fait pour ça, tous les dimanches à la messe, l’ACI, comment il s’appelait déjà votre aumônier ? Là je voulais tester le gars à l’autre bout, plus ça allait et plus j’étais persuadé que la voix était masculine. Et j’ai été bluffé parce que la voix me répond du tac au tac : L’abbé Blandinière. Oui, c’est ça, je fais, ça me revenait, comment tu le sais ? C’est vrai quoi, je voyais pas qui pouvait bien avoir un renseignement pareil, aujourd’hui, en dehors de maman et de ses copines bourgeoises de l’Action Catholique (des « milieux Indépendants », sic), enterrées comme elle, et pas le genre à monter un bobard comme celui-ci. Je n’ai rien oublié de ce que j’ai vécu sur la terre, elle répond. Ah ? Tu permets que je te pose une autre question, juste pour vérifier : comment elle s’appelait déjà la femme de ménage quand j’étais enfant ? Madame Lamarlère, bien sûr, Henriette, tu étais son « prince charmant », tu t’en souviens ? Si je m’en souviens ? C’est plutôt à toi qu’il faudrait poser la question ! J’avais quand même le droit de m’étonner, non ? Je me souviens de tout, je te l’ai dit, et je vois tout ce qui se passe sur la terre. Tout ? Oui, tout, si je veux. Tu entends tout aussi ? Non, rien, heureusement. Heureusement ? Oui, je ne voudrais pas entendre ce que vous racontez ici-bas. Je vois bien que la vulgarité, la promiscuité se sont installées partout. Je n’ai pas envie d’en savoir davantage. Je n’allais pas protester : la vulgarité, la promiscuité, c’était plutôt bien vu, ma foi. Comment ça se fait que tu ne sois pas au paradis, tu ne m’as pas répondu ? C’est vrai, je crois pas trop au paradis mais s’il existe il me semble que ma mère aurait dû y aller tout droit. C’est très difficile, elle me répond, ça ne sert à rien de communier tous les dimanches ou de faire sa prière cinq fois par jour comme les musulmans, seules les œuvres comptent. Tu n’en as pas fait assez ? Des bonnes, non. Tu es où alors, en enfer ? Parti comme j’étais parti, j’allais pas faire la fine bouche, autant entrer à fond dans le jeu de la personne mystérieuse. Pas quand même, je faisais les questions et les réponses, au purgatoire alors, c’est là où ils t’ont mise, maman ? Lorsque l’Eglise catholique a imaginé le purgatoire, elle n’était pas loin de la vérité, mon univers est divisé en trois, avec un domaine réservé aux méchants, un autre qui correspond à ce que nous imaginons être le paradis, et celui où je me trouve pour ceux qui n’ont pas fait suffisamment le bien et pas trop le mal, plus les âmes innocentes de tout ce qui a vécu dans ton univers, animaux, plantes de toutes les planètes habitées. Ah ! Ma foi pourquoi pas ? Et le paradis, c’est comment ? Je pose la question, histoire de voir si ça vaut le coup de se démener pour y entrer. Je l’ignore, elle me répond (la voix, ma mère ?), on ne sait rien des autres domaines, seulement qu’ils existent. OK ! Et papa, il va bien, il est au paradis, lui ? Vu qu’il était encore plus catho et plus charitable que maman, peut-être qu’il avait eu sa chance. Je l’ignore, là où je suis, on ne rencontre jamais les âmes de ceux qu’on a connus. Ou si on les rencontre, on ne les reconnaît pas. Nous sommes comme des ectoplasmes, incapables d’échanger sur notre vie d’avant, chacun occupé à observer la terre, je parle des humains, bien sûr, au moins tant qu’il y reste des personnes que nous avons aimées, comme toi, mon fils. C’est gentil, maman… Qu’est-ce que j’aurais pu dire d’autre ? N’empêche que je pouvais pas y croire : C’est bon, j’ai dit, on a bien rigolé, maintenant on arrête. Je voudrais juste savoir comment vous avez su pour l’abbé, pour Henriette. C’est vrai, ça me turlupinait, je voyais vraiment pas qui pouvait être au courant en dehors de moi de trucs aussi anciens, parmi les personnes encore vivantes, je veux dire. Je suis ta maman Dimitri, tu dois me croire. Il y a toujours eu des communications entre les vivants et les morts, maintenant avec la 4G et bientôt la 5G ça deviendra banal, tout le monde sera forcé d’y croire. Ah oui, et comment ça marche ? Je ne peux pas te l’expliquer en détail. Disons que nous sommes quelques-uns, là où je suis, à avoir senti que l’internet pourrait nous aider, nous avons formé une petite équipe, on a essayé de se brancher de toutes les manières possibles et quand la 4G est apparue, on a compris qu’on allait y arriver. Toi maman, je lui dis, tu t’es lancée dans des expériences scientifiques hyperpointues ? C’était vraiment trop gros ! Tu oublies que je suis une des premières françaises titulaires d’une licence. C’était pourtant vrai, même qu’elle appartenait à l’Association des Françaises Diplômées de l’Université, les « déplumées » qu’on disait avec mes sœurs pour nous moquer. Et c’est vrai qu’elles n’étaient pas nombreuses à l’époque, les étudiantes, et encore plus rares celles qui poussaient jusqu’à la licence : la plupart se mariaient avant. Au fait, mes sœurs, elles connaissaient aussi bien que moi l’abbé, la femme de ménage mais elles sont hélas disparues, et puis même, je les vois pas trop non plus monter un canular pareil. Une licence d’anglais, je finis par rétorquer, pas de quoi comprendre la propagation des ondes dans l’hyperespace ! Et toc. Tu oublies, mon fils, que les jeunes filles de ma génération étaient presque systématiquement exclues des études scientifiques, qu’elles en soient capables ou pas. Tu ignores peut-être que j’étais toujours la première en maths au lycée de jeunes filles. Bon là, je reconnais que la voix a marqué un point de plus : je me souviens très bien que ma mère avait décroché le prix d’excellence tout au long de sa scolarité. Décidément, la voix a réponse à tout ; ce n’est pas pour ça que je vais croire à ce canular, mais quand même, ce serait bête de pas demander pourquoi elle a appelé. Ce que je fais illico. Cela fait des années que je te regarde vivre, elle répond, depuis que je suis partie, en fait. Les vivants n’imaginent pas combien ils sont surveillés, scrutés par leurs chers disparus. Je ne t’ai jamais aussi bien connu avant mon grand voyage, j’avais ma vie, tu avais la tienne, elles se croisaient peu, finalement. Maintenant je n’ai rien d’autre à faire que de t’observer. Si je peux avoir l’impression d’être encore un tout petit peu vivante c’est à travers toi. Et ce que je vois ne me plaît pas. Ça, venant de ma mère, ça ne me surprend pas. Non qu’elle soit la seule à pouvoir s’exprimer ainsi… Elle ne s’en tient pas là, et cela aussi ça ne me surprend pas. Qu’as-tu fait de ta vie ? elle reprend. Ben quoi, j’hésite un peu, c’est vrai que je suis pas trop fier de moi. Des livres ?  Pas si fameux comme réponse mais quoi dire d’autre ? Mes livres ? Je m’attendais un peu à ce qui a suivi. Tes livres, parlons-en ! Tu ne sais pas combien j’ai été fière de toi quand j’ai su que tu voulais devenir écrivain. Moi qui aimais tellement la lecture ! Malheureusement il ne suffit pas de vouloir. Qui te connaît comme auteur, qui te lit ? Je n’ai jamais vu aucun de tes livres sur les tables des libraires. Et ce n’est pas faute d’avoir cherché. Mais tu m’as lu, au moins ? Hélas, non, je ne peux pas, de là où je suis le pouvoir de résolution n’est pas suffisant pour discerner quelque chose d’aussi petit que des caractères imprimés sur les pages d’un livre. Et au fond, je préfère, je ne voudrais pas découvrir que tu écris les cochonneries qui étaient à la mode quand je m’en suis allée. Enfin, pour moi tu n’existes pas comme écrivain. Alors, qu’as-tu fait d’autre qui mérite de t’être compté ? Mes enfants ? Je suis poussé dans mes derniers retranchements. Tes enfants ? Mais un homme ne fait pas ses enfants, on n’est même jamais sûr qu’il en soit le père. Là ça fait tilt. Tu veux dire… je ne serais pas le fils de papa ? Je n’ai pas dit cela, petit idiot. Bon… Je suis très inquiet pour toi, elle reprend, pourquoi crois-tu que je sois en train de te parler ? A vrai dire, j’en savais trop rien. Jusqu’ici notre conversation n’avait pas été si sympathique. L’enfer ! Il est plus que temps de t’amender si tu veux y échapper. Une mère ne cesse jamais d’aimer ses enfants, c’est pour cela que je m’adresse à toi et c’est pour cette même raison que j’ai participé à la mise au point de la communication interactive entre nos deux univers. Regarde les choses en face ! Tu n’as rien fait qu’on puisse inscrire à l’actif dans le grand livre. Moi : Le grand livre ? C’est une image. Le fait est, je le sais désormais, que l’enfer existe et qu’il est plus peuplé que nous l’imaginions lors de nos récollections. Le mal est toujours présent, chez chacun d’entre nous, une mesquinerie par-ci, un petit mensonge par-là. Pour accéder au purgatoire – gardons ce vocabulaire que tout le monde comprend, sauf que je ne saurais dire s’il est vraiment l’antichambre du paradis – il faut de quoi contrebalancer ce passif inévitable. Quel est ton actif, où sont tes œuvres, en dehors de tes livres que personne ne lit et deux enfants dont tu n’es même pas sûr d’être le père ? Tu as des informations précises à ce sujet ? Non, ils étaient déjà nés avant ma transsubstantiation, je n’ai pas pu me pencher sur votre lit conjugal. Et puis n’essaye pas de détourner la conversation, il s’agit de toi, de ta destinée post-mortem. Avec ton bilan, je ne vois pas comment tu pourrais être retenu pour le purgatoire. A ce moment j’ai une illumination : J’ai été enfant de chœur, que je lui dis. Oui, c’est vrai, et les sœurs du Cénacle te comparaient à un archange. Elle se souvenait aussi du Cénacle, un couvent depuis longtemps disparu ! A part ça, la comparaison me plaisait pas trop, elle me rappelait mes oreilles décollées, des ailes dont je me serais bien passé. Ceci dit, je croyais tenir enfin un bon point, mais non. Ta foi était touchante, j’ai cru que tu deviendrais prêtre, rien ne m’aurait davantage fait plaisir, mais tu as grandi, je ne te reconnaissais plus, tu ne croyais plus à rien, tu es devenu un autre, un mécréant. N’empêche que j’ai eu mon moment de grâce, ça doit compter, non ? J’essaye de plaider ma cause : peine perdue. Un enfant n’est pas libre, ta foi était d’emprunt, c’était celle de tes parents. Je trouve qu’elle exagère, on dirait qu’elle veut s’attribuer tout le mérite qui devrait me revenir. Mais je vois bien qu’il ne sert à rien de discuter, je la laisse dire. Du paradis il n’a jamais été question, évidemment, pour quelqu’un dans ton genre, c’est l’enfer qui t’attend si tu ne te ressaisis pas. Être condamné pour l’éternité à demeurer dans un monde d’ectoplasmes n’est déjà pas enviable, alors je te laisse imaginer la condition de ceux qui n’en sont même pas jugés dignes. Là, la voix commence à m’agacer sérieusement : qui aimerait qu’on lui fasse ainsi la leçon ? J’ai passé l’âge des sermons, je dis. En même temps je dois reconnaître que je ne suis pas tout à fait tranquille. En désespoir de cause, je tente un nouveau test : Vous qui prétendez être ma mère, voyons si vous savez répondre à celle-là : comment s’appelaient nos deux chevaux de labour quand j’étais enfant, avant qu’on passe au tracteur ? Elémentaire : Bayard et Gamin, deux braves percherons, tu les aimais bien, tu demandais qu’on te juche dessus, mais tu avais peur, il fallait te faire redescendre aussitôt. Tombée juste, encore une fois. Si je ne me souviens pas d’avoir eu la trouille, comme elle le raconte, je suis désormais enclin à lui faire confiance. Je me rends, je lui dis, il y a du surnaturel dans cette blague. Ce n’est pas une blague et cela n’a rien de surnaturel : notre échange prouve simplement l’existence de plusieurs univers et d’une forme de vie après la mort. Eh bien, vous me croirez ou pas : je suis persuadé avoir parlé avec une voix d’outre-tombe, très vraisemblablement celle de ma mère, laquelle m’a menacé des flammes de l’enfer. Des retrouvailles comme celle-là, on s’en passerait. Merci la 4G !

Lercoul, Case-Pilote, juillet-août 2019.

La Fuite en Égypte

« Il faudrait l’imaginer autrement. » La petite phrase lui trotte dans la tête tandis qu’il parcourt lentement les galeries du musée. Il doit faire un effort pour se rappeler ce qu’il entend par là, que c’est bien lui qu’il voudrait pouvoir imaginer, cet autre lui, autre que ce qu’il est devenu, un vieillard aux cheveux blancs, un peu penché, traînant avec lui une canne pas toujours nécessaire car ses jambes le portent plus ou moins bien selon les jours, et comme aujourd’hui fait plutôt partie des bons, il pourrait à la rigueur s’en passer, mais il s’est habitué, elle lui va bien, elle lui rappelle les vacances au village de son enfance, les propriétaires terriens oisifs qui n’avaient rien de mieux à faire que « promener la canne », comme disait sa maman. L’idée qu’il ait pu avoir une maman le frappe comme incongrue, qu’il ait pu être ce gamin aux genoux écorchés qui faisait vrombir le « moteur » de sa bicyclette, un bout de carton tenu par une pince à linge à la fourche de la roue arrière, la bicyclette qui servait autant à se promener qu’à se rendre vers les landes riches en « poreaux » sauvages qu’on vendrait contre quelques sous, la chance aidant, à une ménagère attendrie. Les « sous »… dire qu’il a connu des gens pour qui la grosse pièce blanche de cinq francs valait « cent sous » ! Tous cela qui a disparu, les anciens francs et les gens qui comptaient encore en sous, puis les nouveaux francs et les gens qui étaient restés bloqués aux anciens ; aujourd’hui plus personne à sa connaissance ne compte en francs, chacun semble s’être habitué aux euros… Le vieil homme s’est arrêté devant La Fuite en Égypte, une madone du XVIe ; les peintres aiment bien cet épisode relaté pourtant dans le seul évangile de Matthieu. Cependant l’esprit du vieil homme est troublé et le titre du tableau lui remet d’abord en mémoire l’histoire des Juifs qui s’installèrent en Égypte au temps de pharaons, des migrants économiques qui furent bien accueillis, ceux-là, au moins au début, car on connaît la suite, le départ en catastrophe, la traversée miraculeuse de la Mer Rouge, autre sujet chéri des peintres, sans guère de raison puisqu’aucun n’est parvenu à représenter de manière crédible les flots qui s’entrouvrent pour laisser passer les Hébreux. Le tableau contemplé par le vieil homme, qui est attribué à « l’entourage de Gérard David (vers 1460-1523) » sans autre précision, représente pour sa part une vallée encaissée : au centre, Marie, assise, allaite son bébé ; à gauche, un âne ou un mulet broute l’herbe du vallon ; à droite, un homme, Joseph de toute évidence, cueille des plantes qui ont poussé sur une plate-forme. Tandis que les peintres cherchent d’habitude à rendre le caractère tragique de la fuite de la Sainte Famille, tout ici paraît d’abord idyllique. Nulle hâte, nulle inquiétude chez les

quatre personnages (si l’on compte l’âne comme l’un d’eux). Rien qui trouble à première vue cette scène bucolique, ni les nuages douillettement cotonneux ni les rochers sans le moindre tranchant. Il en va pourtant autrement dès qu’on focalise l’attention sur la Vierge et l’Enfant et c’est là où le vieil homme voudrait pouvoir s’imaginer différent, non certes comme il fut gamin sur son vélo au moteur de carton, mais, quelques années plus tard, quand la vue d’un tableau comme celui-ci, hypocritement érotique, le faisait immédiatement tressaillir. Si l’identité du peintre demeure obscure, ses intentions semblent claires en effet. Sa Sainte Vierge n’a rien d’une sainte… nitouche, elle n’a froid ni aux yeux ni ailleurs et le commanditaire – que le vieil homme imagine, por qué no, évêque et libertin – a dû être satisfait. Les lèvres pincées de la dame/demoiselle qui servit de modèle ne laissent aucune place au doute : rien d’ineffable dans le sourire, ou plutôt le rire à grand peine réprimé, que l’on imagine provoqué par une pique du peintre ou le souvenir d’un galant (à moins que l’un et l’autre, le peintre et le galant, ne fissent qu’un). L’expression du bambino n’est pas moins coquine : ce gamin qui nous toise, il prendra sur lui tous les péchés du monde, non pour nous en absoudre, mais parce qu’il sait déjà que si le plaisir est le plus grand des biens, il est ennemi de la vertu. Il faut ensuite considérer la peinture d’un peu plus près pour remarquer ce que la Vierge tient entre le pouce et l’index de sa main droite, un fruit à l’évidence mais sans qu’il soit possible de préciser davantage sa nature. Le tableau dont le sujet devrait être édifiant et qui s’est déjà révélé plutôt propre à encourager la luxure prend alors encore une autre tournure car, même si le fruit si bizarrement tenu par Marie n’est pas précisément la pomme croquée par Ève, l’examen plus attentif du tableau révèle la présence d’un crapaud dans le coin bas à gauche ainsi que d’un escargot un peu plus haut. S’impose alors une troisième lecture, l’association de la Sainte Vierge et des symboles sataniques ne pouvant être que blasphématoire. Force est de conclure que le peintre a volontairement produit une œuvre polysémique, religieuse pour les crédules, érotique pour les libertins, sacrilège pour les plus endurcis dans le péché (parmi lesquels il faut le compter, ce qui explique suffisamment, soit dit en passant, qu’il ait préféré rester dans l’anonymat). Le vieil homme, cependant, ne s’attarde guère à ces considérations, pas plus qu’il ne s’appesantit sur les qualités proprement picturales de l’œuvre, la finesse des détails, la construction selon trois verticales à dominantes brune, bleu et rouge ; il garde l’œil fixé sur le sein de Marie qu’elle presse de l’index de sa main gauche dans un geste plus sensuel qu’utilitaire, puisque Jésus, à ce moment, ne tète pas mais lance son regard moqueur vers le regardeur. Le vieil homme contemple le sein gonflé de Marie et s’étonne de ne rien ressentir. Il a beau s’efforcer de se mettre dans la peau de celui qu’il a été, adolescent tourmenté par le désir, jeune homme insatiable, homme mur enchaînant les aventures, il ne sent rien d’autre dans son bas-ventre qu’une vessie tourmentée par la prostate. Morte la peau ferme et lisse qui fut jadis la sienne, celle qui l’emprisonne aujourd’hui est comme dépourvue de sensibilité. Le vieil homme tente de se souvenir du chemin parcouru au fil des années sans qu’il en ait eu vraiment conscience, parce qu’il était normal de grandir, d’étudier, de se battre pour se faire une place au soleil, de réussir, d’être craint des hommes et aimé des femmes, tout ce qui a passé comme un songe. Cependant, tandis que son regard s’attarde encore sur les sourires ambigus du Marie et de Jésus, il discerne soudain dans le tableau un message qui lui est adressé. Memento mori, certes ! mais n’oublie pas

non plus de vivre. Telle est la morale que lui révèle cette peinture qui n’a plus rien de chrétien à ses yeux : la Vierge n’est pas sainte, l’enfant Jésus n’est pas divin, le paradis est fermé à tout jamais mais cela ne rend pas la condition humaine absurde, il suffit de la considérer comme un jeu un peu pervers – ce que les expressions de Marie et de l’enfant laissent si bien entendre – mais captivant, aussi longtemps, en tout cas, qu’on peut y tenir son rang. Si le vieil homme n’est plus celui qu’il fut jadis, s’il ne peut plus ressentir l’excitation qui était la sienne à chaque partie gagnée, du moins sait-il encore qu’il eut son temps de triomphes et de bonheurs. Alors, même si la vision d’un sein nu le laisse aujourd’hui de marbre et si la grande faucheuse le menace, il se sent en parfaite connivence avec la madone et l’enfant du tableau : il les comprend et il les approuve.

 

Le Repos pendant la Fuite en Égypte, Entourage de Gérard David (vers 1460-1523), Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne.

 

Le péché et la grâce

Lettre de la marquise de S*** à sa fille

Ma bonne,

francois_boucher_-_jeune_fille_au_bouquet_de_rosesPuisque vos noces sont annoncées, il est temps de m’entretenir avec vous de certains sujets dont l’honnêteté me commande de vous avertir. Je sais votre inclination pour la vie religieuse et la comprends d’autant mieux que je ne croyais point moi-même qu’il y eût meilleure vie que celle-là tant que je fus, comme vous, chez les dames du Saint-Esprit. Leur exemple édifiant, leur sérénité, la présence presque palpable de notre Seigneur en ce couvent, tout pousse une âme jeune et sensible à s’y confiner à l’écart des vanités et des péchés du monde. Cependant nous sommes femmes et donc soumises aux volontés d’un père ; le vôtre a résolu de vous sortir de la clôture et de vous trouver un époux. Pour s’être quelque peu compromis avec Monsieur le Prince, il a jugé de bonne politique de vous donner à M. d’Arpajon, lequel fut toujours résolument du Roi. Moins flatté par l’éclat de notre maison – qui n’en est pourtant pas dépourvue – mais la sienne nous vaut bien – que par celui de votre esprit et de votre beauté, Arpajon n’a pas cru devoir vous refuser.

Veuf de fraîche date, encore vert mais connu pour la sagesse de ses mœurs, je ne me hasarderai pas trop en avançant qu’il aura cherché en prenant une deuxième épouse à se prémunir contre le péché de chair auquel son ardeur aurait pu le conduire. À parler cru, vous aurez à satisfaire les envies de bas-ventre du comte d’Arpajon ! Les bonnes dames ont dû vous informer suffisamment sur les devoirs d’une épouse. Craignez donc le pire dans l’espoir que la réalité sera moins cruelle que ce à quoi vous vous attendrez. Écartez-vous comme on vous a montré et le comte ne tardera pas à finir son affaire. Dévot comme il est, vous ne sauriez craindre qu’il s’affranchisse beaucoup des prescriptions de notre Église. Les enfants viendront vite qui seront la meilleure des consolations. Et puis vous aurez un rang à tenir ; vous irez dans le monde. La cour est immodeste, le bruit des intrigues est partout ; cela vous effrayera au commencement, vous vous habituerez, cela finira par vous amuser. Vous aurez à cœur de briller, sinon pour vous, du moins pour l’honneur d’Arpajon. Vous prendrez goût aux beaux atours, vous affecterez de ne remarquer ni la jalousie des uns ni les hommages des autres. Vous saurez faire la coquette ; vos beaux yeux, votre bouche délicate, votre gorge sous la dentelle seront les armes pour mettre à vos genoux les plus fats avant que vous ne les terrassiez d’une épigramme. Vous jugerez qu’il est des divertissements moins vains ; au moins ceux-ci restent-ils innocents.

Vous savez déjà tout cela sans encore le connaître. Ce qu’il faut maintenant vous écrire vous surprendra davantage et vous aurez la bonne grâce de détruire ce billet après que l’avoir lu. Vous comprendrez pourquoi j’ai longtemps tergiversé avant de faire cet aveu ; vous m’en voudrez sans doute et peut-être, un jour, me pardonnerez ; mais vous avez l’âge où l’on peut apprendre une vérité à défaut de l’entendre.

Sachez d’abord que ce que l’on vous a enseigné de la manière dont se reproduit notre espèce n’est pas tout le vrai. Les devoirs qu’il convient de rendre à celui auquel vous serez jointe par les liens de notre sainte Église sont bien ceux qu’on vous a enseignés. Nonobstant ce, il se peut faire qu’une fois accoutumée vous y trouviez certaines satisfactions des sens. N’en soyez ni effrayée, ni mortifiée, la nature nous réserve parfois des plaisirs inattendus. Il y a plus ; ou pire selon que vous en jugerez. Le fardeau de la vertu est parfois bien lourd. Il y a en nous un appétit pour les jouissances que nous ignorons et dont nous ne sommes pas toujours le maître. Ce qu’un mari respectueux des convenances nous refuse, un autre nous l’offrira. Les tentations sont partout dans le monde ; même une honnête femme peut succomber aux charmes d’un bel esprit dans un corps bien tourné.

Tel est mon péché et mon tourment. Mon directeur de conscience qui est seul jusques ici à en connaître ne m’absoudra point tant que je ne saurai me résoudre à une sincère contrition. Or je voudrais me repentir mais ne puis condamner en moi-même une affection passée par quoi j’appris que le bonheur n’était pas seulement du ciel, qu’il pouvait également se trouver ici-bas. Ecartelée entre la représentation de ma faute et le sentiment de n’avoir rien fait d’autre que d’obéir à une loi de la nature, je m’en remets à la miséricorde de Celui qui nous a voulus simultanément âme et chair, tout en priant que les bonnes œuvres m’aideront à gagner une place Là-haut.

Le plus difficile, ma bonne, reste à confesser. J’aurais celé tout ceci si vous n’étiez pas directement concernée, mais vous êtes fine, peut-être avez-vous déjà deviné que le marquis n’est point votre père, même s’il n’en a personnellement jamais douté et ne vous a jamais marchandé son affection ? Sachez seulement que votre père suivant la nature, gentilhomme de haut lignage, mourut sur un champ de bataille, chargé d’honneur et de gloire. Contre les convenances de la société, contre les prescriptions de notre Église, contre la foi jurée au marquis, je cédai à un élan irrésistible et que je ne saurais sincèrement regretter puisque, s’il faut me redire, il m’apporta une félicité dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence.

Je devine votre sévérité et c’est par crainte de l’affronter que j’ai préféré écrire. J’avancerai seulement ceci pour ma défense : Si je suis trop incertaine de mon salut et trop soucieuse du vôtre pour souhaiter vous voir emprunter un chemin aussi plein de péril que le mien, qui n’a connu les transports d’une passion partagée n’est pas la plus compétente pour en juger. Et laissez-moi ajouter cela : La femme n’est pas aussi différente de l’homme qu’on a pu vous le dire. Pourquoi celle qui a eu la révélation du plaisir, n’aurait-elle  pas le droit de le chercher tout comme un homme ?  Et encore ceci qui vous heurtera peut-être le plus : Vous êtes en de très bonnes mains chez les dames du Saint-Esprit ; nul ne saurait mettre leur probité en doute ; leur morale n’est pas que de mots, elles la vivent tous les jours. Nonobstant ce, les dames ne sont pas dans le siècle, leurs principes sont faits pour la clôture. Vous jugerez, le moment venu, quels accommodements il vous conviendra de ménager.

Enfin, je n’aurais point consenti à pareil aveu si je n’avais la meilleure raison d’espérer que mon péché ne soit aussi contraire aux commandements de notre Seigneur qu’on pourrait le craindre. Comment expliquer, sinon, que vous en soyez, ma bonne, le fruit, vous qui faites ma fierté comme celle du marquis, vous dont chacun vante les vertus et la beauté, vous qui apparaissez à tous les yeux comme la preuve vivante de Sa grâce ?

Je vous embrasse avec toute la tendresse d’une mère très aimante,

À F***, C*** marquise de S***, le 31 mai 1653.

P.C.C. D.D.

 

Le Ravissement de la rectrice – (IV) l’hallali

Où l’on apprend quelque chose de plus sur le commissaire

GIGNLes journalistes n’eurent pas grand-chose à glaner lors de la conférence de presse du lendemain. On ne pouvait même pas affirmer catégoriquement que la rectrice était bien détenue sur l’île, même si c’était de loin l’hypothèse la plus probable et si c’était là où se concentraient les investigations sur le terrain. Quant à l’identité des ravisseurs, elle était toujours inconnue. Pour tenter d’en apprendre davantage, les journalistes eurent la même réaction que Latrouille : ils firent le siège du rectorat, attendant que quelqu’un entre ou sorte pour l’assaillir de questions. Sans obtenir davantage de précisions, car quelles réponses aurait-on pu leur donner ? Alors, que ce soit dans leurs articles ou sur leurs antennes, ils brodèrent sur le « mystère de X », quand ce n’était pas sur la « mystérieuse disparue de X ».

Pourtant l’enquête était en train de décoller. À force d’affiner les mots-clés et de croiser les fichiers, les informaticiens de la police sont tombés sur quelques twitts ou courriels susceptibles d’être en rapport avec l’affaire, dont un émanant d’un habitant de l’île, un certain Dupontel. Il avait écrit quelques heures avant l’enlèvement : « la guerre est déclenchée », et peu de temps après : « première bataille gagnée ». C’était vraiment peu de chose mais si différent de ce qu’il twittait habituellement que cela semblait bien désigner un événement exceptionnel. En tout état de cause, aucun indice ne devait être négligé. À partir de ce moment, l’auteur, un professeur métro, célibataire, installé sur X depuis trois ans, allait donc faire l’objet d’une surveillance constante dans l’espoir qu’il conduirait les policiers au repère où se trouvait la rectrice… s’il était vraiment mêlé à l’enlèvement. Toute l’équipe de Latrouille est mobilisée pour la circonstance. Le téléphone de Dupontel est déjà sur écoute. Enfin, Marjolaine est chargée d’établir un contact avec lui sous un prétexte anodin, sans dévoiler son appartenance à la police, évidemment. Elle sera couverte à distance par Frédéric : ils sont entraînés pour cela. Aucune enquête de voisinage n’est prévue car il est impératif de ne pas éveiller l’attention du suspect, au moins tant qu’on n’est pas certain qu’il n’a rien à voir dans cette affaire.

Pour une fois, si Latrouille rentre très tard chez lui, cette nuit-là, vers trois heures du matin, c’est vraiment pour un motif professionnel. L’organisation de la filature s’est révélée plus complexe que prévue. Dupontel habitant dans un lotissement, il est impossible de laisser des policiers en planque près de sa villa sans se faire immédiatement remarquer. Il fallut donc reporter la surveillance visuelle sur la route, à l’extérieur du lotissement, au risque de le perdre s’il se déplace sans sa propre voiture, si quelqu’un vient le chercher, par exemple. Une coordination étroite avec l’équipe chargée de la surveillance téléphonique, en Métropole, est donc impérative pour suivre ses déplacements. Encore faut-il qu’il prenne son téléphone avec lui quand il se déplace…

Quoi qu’il en soit, lorsque Latrouille retourna chez lui, cette nuit-là, Gladys n’est pas là, ce qui le surprit car si elle sort souvent le soir sans lui – originaire de l’île, elle a une nombreuse famille et des amis non moins nombreux qui n’ont pas spécialement envie de la voir et/ou qui n’intéressent pas le commissaire outre mesure – elle n’a pas l’habitude de rentrer après minuit (on se lève tôt sous les tropiques). Néanmoins, comme il avait toujours été entendu (tacitement) entre eux qu’ils s’accordaient une mutuelle liberté, et qu’il se sentait pas mal fatigué, il se mit au lit sans réfléchir davantage. Les hommes sont naïfs : il fut entièrement rassuré lorsque Gladys, vers les cinq heures, le réveilla pour lui faire l’amour. Il ne savait pas en effet, lui qui croyait si bien connaître les femmes, que rien ne les excite davantage que de passer immédiatement des bras d’un amant dans ceux d’un autre. Il avait été le premier avec Marjolaine, maintenant le second avec Gladys et les deux fois dans la même parfaite inconscience ! Heureusement, il n’est pas jaloux, comme il n’aurait d’ailleurs pas voulu s’encombrer d’une femme jalouse. Eût-il su que « sa » Gladys venait de s’envoyer en l’air avec un ex petit copain du lycée en rupture conjugale provisoire, que ses transports n’en eussent sans doute été ni moins agréables ni moins passionnés.

Le lendemain, tandis que certains journalistes n’ayant rien à se mettre sous la dent s’apprêtent déjà à reprendre le premier avion pour Paris, la surveillance de Dupontel n’apporte rien non plus pendant la plus grande partie de la journée : collège le matin, déjeuner avec des collègues, re-collège l’après-midi, puis supermarché. Ce n’est qu’en sortant, chargé des courses qu’il vient de faire, qu’il donne un coup de fil suspect – « J’arrive » – qui est transmis aux policiers sur le terrain. De fait, ces derniers qui l’ont immédiatement pris en chasse le suivent jusqu’au moment où il oblique dans un chemin de campagne. Pour éviter de se faire remarquer, les policiers doivent alors interrompre leur filature. Arrêtés à proximité de l’intersection, ils n’ont pas beaucoup à attendre pour voir arriver une autre voiture qui débouche du chemin. Démarrant derrière elle, ils sont conduits jusqu’à une autre villa qui doit être logiquement le domicile du second conducteur, selon toute vraisemblance un complice de Dupontel, si celui-ci est bien toutefois l’un des ravisseurs. Il résulte de ces nouveaux développements de l’enquête qu’il n’est plus nécessaire que Marjolaine tente de l’approcher ; elle peut regagner Paris avec Frédéric… Paris où chacun retrouvera son partenaire habituel…

Le second conducteur est rapidement identifié grâce à la plaque d’immatriculation de sa voiture. Il s’agit d’un autre professeur, Valsin, originaire de l’île, marié, enseignant dans le même établissement que Dupontel. Et c’est bien lui qui a reçu le coup de fil de son collègue à la sortie du supermarché. Entretemps, le drone de la gendarmerie, prêt à intervenir à tout instant sur cette affaire qui bénéficie d’une priorité absolue, a survolé le chemin. La voiture de Dupontel a été repérée près d’une masure perdue au milieu de quelques champs cultivés. Le cadastre indique qu’elle est la propriété de Valsin, lequel semble donc profiter des loisirs que lui laisse son métier pour se livrer à quelques travaux agricoles. Quoi qu’il en soit, sa cabane semble l’endroit parfait pour maintenir quelqu’un en captivité.

Dupontel ne quittera la cabane que le lendemain dans l’après-midi, relayé par Valsin. Sa présence, la nuit, dans un tel lieu accrédite de plus en plus l’hypothèse suivant laquelle c’est là où la rectrice est gardée prisonnière. Informé de ce tournant de l’enquête, le ministère de l’Intérieur donne des consignes très précises : ne pas intervenir, ne pas se montrer, s’assurer simplement qu’il n’y a pas d’autres complices, ce que semble indiquer l’étude des téléphones de Dupontel et de Valsin, en attendant l’arrivée d’une équipe du GIGN. Laquelle débarque dès le lendemain d’un avion de la flotte interministérielle : une dizaine de gars, plus précisément neuf gars et une fille, tous baraqués et capables, quand ils se baladent en groupe, même non armés et en civil, de faire peur à n’importe qui. Une éventualité impossible en l’occurrence puisqu’on les a immédiatement conduits dans la caserne de l’armée de terre avec interdiction de sortie jusqu’à l’opération, afin de ne pas éveiller l’attention des ravisseurs (présumés).

Toute règle a des exceptions (sinon les humains ne seraient pas des humains mais des machines), si bien que, ce soir-là, l’officier à la tête de l’équipe d’intervention est convié à dîner chez le commandant de gendarmerie de X. Ce dernier a une règle (qui celle-là ne souffre pas d’exception) quand il invite chez lui : il veut autant de femmes que d’hommes. Lorsqu’il a convié le commissaire Latrouille, il lui a demandé de venir accompagné. De même pour l’officier du GIGN. Ils sont donc six à table : le commandant et son épouse, Latrouille et Gladys, l’officier du GIGN accompagné de Thérèse, la seule femme de son équipe, … qui ne risque pas de passer inaperçue. Grande et forte et pourtant intensément féminine avec sa taille étranglée, toutes les rondeurs qu’il faut là où il faut et surtout un visage de poupée qui dérange néanmoins sans qu’on comprenne pourquoi jusqu’à ce qu’on ait remarqué les deux yeux vairons. En outre la gendarme n’a pas la langue dans sa poche ni ne se croit tenue de marquer à ses supérieurs plus de déférence qu’il leur est dû (elle se comporte à leur égard un peu comme une fille un peu taquine mais néanmoins respectueuse) si bien que, sans l’avoir cherché, elle devient le centre de l’attention générale. Elle, cependant, n’a d’yeux que pour Gladys. Qu’est-ce qui la fascine tant chez la jeune créole ? La teinte et le velouté de la peau dorée, les yeux incroyablement verts, les cheveux ultra-courts en casque d’aviateur, le décolleté à la limite de l’indécence, les jambes interminables sortant d’un short mi-long, lointaine évocation de la période coloniale, les pieds délicats sertis dans des sandales à lanière ? Tout cela à la fois sans doute, le mélange de douceur tropicale et d’élégance raffinée. Quant à Gladys, elle est comme tout le monde sous le charme atypique de Thérèse.

Après le repas, les deux jeunes femmes se sont assises dans un coin à l’écart. De quoi parlent-elles ? De tout et de rien. Sans doute se livrent-elles à quelques confidences sur elles-mêmes, comme deux étrangères que la vie séparera bientôt et qui se sentent, de ce fait, plus libres de se livrer. Elles semblent en tout cas très absorbées et il serait malséant d’interrompre leur tête-à-tête.

Quand vient le moment de se séparer, Thérèse demande à son supérieur l’autorisation de ne pas retourner immédiatement à la base et de passer d’abord chez Gladys ; on la reconduira plus tard à la base. La permission est accordée car on ne refuse pas grand-chose à Thérèse. Arrivé chez lui, Latrouille est prié d’aller se coucher, les deux jeunes femmes ayant décrété qu’elles ont beaucoup de choses à se raconter, n’ayant nul besoin de lui pour ce faire. Elles s’installent dans un sofa sur la terrasse. Cependant la piscine est là, si tentante. Elles ont tôt fait de se déshabiller et de se jeter à l’eau. Elles jouent, d’abord comme deux gamines qui s’éclaboussent en riant, mais leurs corps sont depuis trop longtemps aimantés l’un vers l’autre pour ne pas bientôt se rapprocher, se coller comme se collent leurs bouches dans un baiser passionné. Thérèse n’en est pas à sa première expérience de ce genre, Gladys si, ce qui ne l’empêche pas de se sentir immédiatement au diapason. Bientôt sorties de l’eau, elles rejoignent le sofa qui leur offre un abri plus confortable pour se livrer à des plaisirs que les hommes ignorent.

Le commissaire, quant à lui, ne parvient pas  à trouver le sommeil. Comme tout mâle normalement constitué, il est excité par la présence de deux femelles en rut dans son voisinage. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, il décide d’aller se rafraîchir dans sa piscine. N’est-il pas chez lui ? Il plonge, non sans avoir aperçu les deux jeunes femmes enlacées sur le sofa, et fait quelques longueurs autant pour justifier sa présence que pour tenter se calmer. Échec complet, bien sûr. Non seulement les deux belles amantes ont tout de suite compris sa manœuvre mais il se met à bander comme un bouc dès qu’il sort de l’eau. C’est ainsi, arborant son érection comme un trophée, qu’il s’approche du sofa, plein d’une humeur conquérante. Les deux jeunes femmes, cependant, affectent de ne pas le remarquer et se récrient quand il les caresse de ses mains mouillées. Inutile de dire que le commissaire ne se le tient pas pour dit : son état ne le lui permet pas. « Latrouille n’a pas la trouille, il a des couilles » (comme disent ceux qui le connaissent bien). Comme il sait toucher Gladys là où il faut et comme il faut pour la conduire à récipissence, il ne s’en prive pas, de telle sorte qu’il est bientôt en train de la prendre par derrière tandis que Thérèse continue à s’occuper d’elle par devant. Mais il veut davantage, il veut le contact avec la gendarme à la croupe irrésistible. Enlaçant simultanément les deux femmes, il commence à pétrir l’éminence fessue de Thérèse. Ses mains rencontrent parfois celles de Gladys pareillement occupées. Hélas, contrairement à ce qu’il espérait, la gendarme ne manifeste aucunement l’intention de s’occuper de lui ; il en est réduit à conduire Gladys au plaisir, celui qu’il peut lui donner, avant de jouir à son tour. À en juger par son râle anormalement rauque et profond, sa maîtresse n’est pas perdante à ce jeu pour elle tout neuf.

Soulagé sinon entièrement satisfait Latrouille réintègre sa chambre, laissant les deux jeunes femmes dans leur gynécée.

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Le jour suivant est celui où s’achève cette histoire. Gladys a reconduit son amante à sa base avant l’aube. Toute l’équipe du groupe d’intervention est déjà sur pied. Suivant les consignes fixées en (très) haut lieu, elle se positionnera autour de la cabane où la rectrice est présumée prisonnière, avec l’interdiction d’intervenir tant que les deux terroristes ne seront pas réunis. Sous aucun prétexte la libération de la rectrice (si elle se trouve bien là) ne devra avoir lieu avant.

Ainsi fut fait. Vers 8 heures les gendarmes virent sortir Valsin et quitter la cabane sans attendre Dupontel. Renseignement pris, ils faisaient cours tous les deux ce matin-là. Valsin est remonté en début d’après-midi et Dupontel est enfin arrivé, toujours chargé de victuailles, vers 19 heures. Les hommes (et la femme) du GIGN, qui ont attendu dans leur harnachement de combat pendant toute la journée sous un soleil de plomb, sont chauffés à blanc. Au signal, ils se précipitent vers la cabane, enfoncent la porte, leur chef vérifie rapidement que la rectrice est bien enfermée là, puis deux rafales de mitraillettes mettent fin à l’opération « Délivrance ». La raison d’État ne voulait pas d’un procès au cours duquel les prévenus auraient pu se faire entendre. Or, depuis la multiplication des attentats djihadistes et l’entrée de la France en « état de guerre », la population s’est habituée à l’élimination brutale des terroristes. Il suffira de prétendre que les deux professeurs étaient armés jusqu’aux dents et qu’ils se sont défendus…

FIN

Le Ravissement de la rectrice – (III) La déclaration du porte-parole du gouvernement

Le commissaire ravive de vieux souvenirs

logo-marianneRien ne transparaît des frasques de la nuit dans le comportement des trois policiers le lendemain matin. La journée commence par une réunion à la préfecture. Vérification faite, les ministères avaient bien reçu la missive reproduite dans le communiqué des ravisseurs. Tout au moins quatre d’entre eux, le ministère de l’Education n’étant sûr de rien : il y arrive, paraît-il, tellement de courriers farfelus qu’on ne prend pas la peine d’en garder la trace. Toujours est-il que l’existence de ces courriers confirme la détermination des ravisseurs. Puisqu’il n’est pas question de céder à leurs revendications, il est impératif de retrouver la rectrice. Si, comme l’affirme le commissaire Latrouille, elle est encore sur l’île, cela devrait faciliter les choses. La réunion est présidée par le préfet qui semble surtout soucieux de gérer les relations avec la presse. Comme le communiqué est arrivé à une station de radio, tous les média sont déjà au courant et des journalistes de métropole ne tarderont pas à arriver, probablement dès cet après-midi. Une conférence de presse sera donc organisée le lendemain matin, à la préfecture. Le commissaire y participera, naturellement, ainsi que l’officier de police Loiseau. D’ici-là, une déclaration du gouvernement est attendue.

Ceci réglé, on passe à quelques considérations plus oiseuses sur l’identité des auteurs de l’enlèvement (ou de leurs commanditaires). Rien ne prouve jusqu’ici qu’ils soient bien de simples fonctionnaires animés par une vision plus ou moins biscornue du bien commun. Il faut se demander à qui peut profiter une affaire dans laquelle l’État se trouve confronté à des revendications démagogiques qu’il ne pourra en aucun cas satisfaire. Quel est le parti qui pourrait soutenir les revendications des fonctionnaires énervés et même s’abriter derrière cette identité fictive pour mettre le gouvernement socialiste dans l’embarras et compromettre encore plus les chances du président Hollande (ou d’un autre candidat de son parti) de se trouver au deuxième tour des prochaines présidentielles, sinon le Front National ? Certes, monologue le préfet, il est peu vraisemblable que la direction de ce parti ait choisi de s’engager dans une entreprise qui – si elle était découverte – serait une véritable bombe à retardement, néanmoins rien n’interdit de penser que des éléments incontrôlés aient pu trouver amusant de monter un tel scénario. Vous voyez, conclut-il à l’adresse des policiers, l’affaire est double. Découvrir l’identité des ravisseurs nous importe tout autant que de retrouver la rectrice, les deux étant d’ailleurs liés.

Front National ou pas, c’est en effet la tâche de la police. De retour au commissariat on se répartit le travail. Il n’est pas absolument certain que les ravisseurs résident habituellement dans l’île ; c’est cependant probable. Les enquêteurs du commissariat sonderont les responsables des divers établissements publics de l’île – directeurs d’école, etc. – au cas où ils auraient eu vent d’un projet comme celui de l’enlèvement de la rectrice. Latrouille, pour sa part, préparera un courrier à l’intention des polices municipales et des gendarmeries afin de leur demander d’être particulièrement attentives à tout renseignement concernant des déplacements inhabituels, l’apparition de nouvelles têtes dans le voisinage, etc. Parallèlement, la préfecture adressera un courrier aux média locaux afin qu’ils incitent la population à rapporter tout évènement anormal, tout incident ayant un rapport possible avec l’enlèvement.

Quant aux deux spécialistes parisiens, ils ont déjà branché leurs ordinateurs équipés de logiciels destinés à traquer les terroristes partout où ils sont susceptibles de laisser des traces, réseaux sociaux ou autres. S’il s’agit bien de simples « fonctionnaires énervés », et non d’individus habitués à la clandestinité, il est fort possible qu’ils se soient répandus sur le net avec des propos semblables à ceux de leur missive avant qu’ils se décident à l’envoyer aux ministères.

Les stations locales diffusent la déclaration du gouvernement dans leur journal de la mi-journée. Compte tenu du décalage horaire, cela signifie que quelques membres des cabinets ministériels, à Paris, n’ont pas fermé l’œil de la nuit.

La déclaration du porte-parole du gouvernement

Il apparaît désormais que la recteure de l’académie de X n’a pas simplement disparu mais qu’elle a été enlevée sous de fallacieux prétextes par une bande de terroristes non encore identifiés. Le gouvernement condamne évidemment cette pratique barbare avec la plus grande fermeté. Les forces de l’ordre sont mobilisées pour libérer la recteure et la rétablir dans ses fonctions au service de l’État, arrêter ses ravisseurs et les déférer devant la justice.

Le gouvernement ne négocie pas avec les terroristes. Aucune revendication ne sera examinée tant que la recteure n’aura pas té relâchée. Par ailleurs, il est hors de question de passer outre aux règles démocratiques de notre République. La France s’enorgueillit de son dialogue social ; elle ne se gouverne pas par oukases. Aucune décision concernant le statut des fonctionnaires aussi bien que les règles du travail salarié n’est prise sans concertation préalable avec les organisations syndicales représentatives. Il en est de même pour la politique familiale qui se discute avec les associations représentatives. Le Conseil économique, social et environnemental a également son mot à dire, de même que le Parlement pour toutes les matières relevant de la loi.

La prétention des ravisseurs de dicter eux-mêmes la politique de la France est irrecevable. Elle explique qu’aucune réponse ne leur ait été apportée lorsqu’ils se sont manifestés une première fois et pourquoi leurs exigences ne seront pas davantage prises en considération aujourd’hui.

Les  terroristes veulent attaquer nos valeurs, nous atteindre dans notre démocratie. La France est forte ; ils n’y parviendront pas.

Vive la République, vive la France, vive la liberté.


La réponse du gouvernement n’étonne personne, à part peut-être quelques naïfs qui approuvaient les revendications et espéraient les voir satisfaites sans autre forme de procès. Les « fonctionnaires énervés » font-ils partie de ces naïfs ou avaient-ils déjà anticipé la réaction du gouvernement ? Ont-ils un plan B (autre que de mettre leur menace à exécution) ? Le sort de la rectrice en dépend. Nul n’a les réponses, ce qui n’empêche pas les « experts en terrorisme » de s’exprimer abondamment à l’invitation des média nationaux. Habitués à disserter sur les djihadistes, ils sont pourtant encore moins capables en la circonstance de répondre intelligemment aux questions que se posent les Français. C’est sans doute pourquoi une question de vocabulaire se trouve bientôt au centre du débat. Chacun a remarqué que le porte-parole du gouvernement a utilisé le mot « recteure », certes licite mais d’un usage bien moins courant que « rectrice ». C’est une occasion toute trouvée pour se pencher sur la querelle des genres à propos de noms de métiers en français. Faut-il dire, s’agissant d’une femme, professeure, écrivaine, docteure, etc. ou professeur, écrivain, docteur ? Les explications des doctes s’avèrent confuses, tout au plus en ressort-il que chacun a le droit de faire comme il veut. Le cas de la recteure/rectrice apparaît néanmoins particulier puisque si le mot « recteure » est de formation récente (comme professeure, etc.), le féminin « rectrice » est ancien et usuel. Mais si ancien justement qu’il ne désignait pas à l’origine une femme recteur(e), chose impensable à l’époque, mais l’épouse d’un recteur. C’est pour cela, pour éviter toute confusion, que beaucoup de recteur(e) se font appeler Madame la recteure, quand ce n’est pas Madame le recteur (!), plutôt que Madame la rectrice. Les rédacteurs de la déclaration du porte-parole du gouvernement ont opté pour recteure, un choix qui ne devrait pas soulever une glose infinie, mais quand on n’a rien d’autre à dire…

Latrouille, pour sa part, a d’autres soucis. Pas tellement le fait que l’enquête piétine (la patience, en matière professionnelle est ce qui lui manque le moins), plutôt le coup de fil qui l’a réveillé ce matin, un appel de Monique, son ex-femme, journaliste, lui annonçant qu’elle était sur le point d’embarquer dans un avion en partance pour l’île. Que des journalistes s’intéressent à l’affaire était prévu, inévitable. Que cette journaliste-là soit sur le coup, il ne l’avait pas prévu et aurait préféré l’éviter. Il l’a avertie qu’il ne pourrait pas aller la récupérer à l’aéroport, l’enquête ne lui laissant aucun répit, mais qu’il essaierait de trouver un moment plus tard pour la rejoindre. Une réponse qui ne l’engageait à rien et, de fait, il ignore s’il veut ou ne veut pas la revoir, quinze ans après leur séparation.

Pour le moment, donc, l’enquête n’a rien apporté de tangible, sinon que le passé comme le présent de la rectrice paraissent sans tache, ce qui accrédite encore davantage l’hypothèse d’une prise d’otage à finalité politique dont l’honorable professeure d’université à la tête de l’académie de X ne serait qu’une victime de hasard. Professeure, professeur ? Recteure, rectrice ? Suite à la polémique qui s’est développée sur les média, Latrouille a fait interroger le rectorat. La rectrice se faisait appeler « Madame la recteure » : les rédacteurs de la déclaration gouvernementale étaient bien informés. À part ça, l’enquête de terrain n’a rien donné jusqu’ici : les gendarmes et des policiers à la recherche d’un lieu où pourrait être cachée la prisonnière ont fait chou blanc. Les espoirs les plus tangibles reposent sur le travail de Frédéric et Marjolaine (qui ont l’air de s’entendre de mieux en mieux). Ils sont désormais en réseau avec d’autres policiers spécialisés, en Métropole, qui tentent, comme eux, de repérer sur le net des messages en liaison avec l’enlèvement. S’il y a quelque chose, ils le trouveront.

À l’heure où le commissaire pouvait décemment rentrer chez lui, après avoir prévenu Gladys qu’il  serait absent pour dîner (ce à quoi elle répondit que, sachant combien il était occupé en ce moment, elle avait elle-même d’autres projets pour sa soirée), il appela Monique. Celle-ci qui se reposait dans sa chambre et attendait visiblement son coup de fil, accepta sans hésiter son invitation au restaurant. Latrouille, comme on l’a dit, était partagé concernant son ex-épouse. Ils ne s’étaient pas séparés en si mauvais termes, mais enfin leur incompatibilité était démontrée et, sans enfant, il ne leur fut pas difficile de prendre de la distance. À quoi bon, dans ces conditions, chercher à se revoir, sinon pour satisfaire une curiosité un peu vaine ? Quoi qu’il en soit, ils sont maintenant attablés dans un restaurant « pieds dans le sable » à défaut d’être véritablement pieds dans l’eau. C’est elle qui parle surtout et d’abondance, comme pour évacuer une gêne, qui raconte des anecdotes sur son métier. Il la regarde en l’écoutant à demi, surpris de la retrouver aussi belle après tant d’années, si séduisante dans sa petite robe d’été. Décidément le divorce lui a fait du bien. Elle le regarde aussi, cherchant à capter son regard comme si elle voulait vérifier l’effet produit. De fait, ses grands yeux clairs, son visage encore juvénile encadré de boucles brunes lui font de l’effet. Elle s’est mise en frais pour ces retrouvailles, à croire qu’elle a une revanche à prendre sur le passé, qu’elle n’a pas complètement tourné la page. Quant à lui, si c’est ce qu’elle souhaite, il se découvre d’accord aussi, non pas certes pour reprendre une vie commune que de toutes façons leurs professions respectives ne permettraient pas, mais pour prolonger la soirée, oui.

À la sortie du restaurant, elle lui prend familièrement le bras ; il ne résiste pas à l’impulsion de la serrer par la taille. Elle rit, un rire qui laisse croire aussi bien qu’elle est gênée ou heureuse de ce contact retrouvé. Heureuse plutôt, conclut-il. Il l’embrasse dès qu’ils sont à l’abri dans la voiture, ses lèvres sont chaudes, sa bouche ouverte, leurs langues se cherchent, se mêlent. Il démarre et prend la route de la montagne : il veut lui montrer le panorama de l’île sous la Lune. Elle n’a pas bouclé sa ceinture afin de mieux se coller contre lui. Aucun des deux n’a envie de parler davantage. Retrouvant un geste de leur passé commun, elle dégrafe le pantalon du conducteur, ouvre la braguette et prend le phallus dans une main juste pour le plaisir de le sentir grossir. De l’autre main, elle ôte son string et commence à se caresser. Ils sont bientôt arrivés au point de vue d’où l’on domine toute une moitié de l’île. Elle a tiré de son sac un préservatif et l’a enfilé prestement sur le sexe maintenant majestueux. Ils sortent de la voiture ; elle se couche sur le capot pour qu’il la prenne par derrière, autre vieille habitude. Elle jouit très vite et très fort, lui crie d’y aller aussi et jouit à nouveau quand il libère un flux de sperme qui ne demandait qu’à déborder. Quand ils redescendent vers la ville ils n’échangent pas davantage de paroles qu’à la montée. Ils ont déjà dit au restaurant le peu qu’ils avaient à se dire. Leurs corps voulaient se rencontrer, retrouver les sensations d’autrefois, raviver de vieux souvenirs ; leurs esprits n’étaient pas concernés. Ils ne s’aiment plus depuis longtemps et se quitteront sans regret. Ce qu’ils ont fait dépasse ce qu’ils sont devenus ; c’est une force venue du plus profond d’eux-mêmes qu’ils n’auraient su maîtriser, l’auraient-ils voulu.

Le Ravissement de la rectrice – (II) Le communiqué des Fonctionnaires énervés

Le commissaire fraie avec l’anti-terrorisme

ecusson-SDATDe retour au commissariat, il retrouve une réalité moins rose. Un point avec les inspecteurs n’apporte rien de nouveau, pas plus du côté des indics que du personnel du rectorat ou de la domestique de la résidence. La rectrice, pour autant que l’on sache, se concentrait sur son travail. Il faudra attendre les retours des services de Métropole pour en savoir un peu plus sur sa vie privée. Ni le service des urgences, ni les commissariats ou les gendarmeries n’ont entendu parler d’elle. Sa voiture a disparu également. Le directeur de cabinet du préfet a beau s’impatienter au téléphone, il n’y a rien de concret à lui apprendre. Sinon que son lit n’était pas défait et qu’elle n’avait pas prévenu qu’elle dînerait dehors, ce qui laisse penser 1) qu’elle a bien été enlevée et ce 2) sur le chemin du rectorat à son domicile. La disparition de la voiture ne cadre pas exactement avec le scénario d’un enlèvement. Sans doute les ravisseurs ont-ils voulu brouiller les pistes. Mais il ne doit pas être trop compliqué de retrouver la Citroën C5.

De fait, dès le lendemain matin la voiture a été repérée sur le parking de l’aéroport,… ce qui ne signifie rien quant au sort de la rectrice. Sa présence n’a été signalée sur aucun vol, pas plus que sur les bateaux qui font la navette avec les îles voisines et tout laisse donc à penser qu’elle n’a pas quitté le territoire. La voiture sera passée au peigne fin par la police scientifique, ce qui apportera peut-être quelque information utile.

En fin de matinée arrive enfin la revendication qui confirme l’hypothèse de l’enlèvement. Le commissaire s’apprêtait à monter dans sa voiture pour se rendre à l’aéroport et accueillir ses collègues venus de métropole lorsqu’il est informé qu’une radio privée a reçu un courrier revendiquant l’enlèvement de la rectrice.

Le communiqué des Fonctionnaires énervés

Le message ci-dessous a été adressé il y a trois mois aux ministres de l’Intérieur, de l’Éducation, de la Fonction publique, du Travail et des Affaires sociales.


Madame et Messieurs les ministres,

Nous, fonctionnaires de l’État français, animés par l’esprit de service public et le désir de servir au mieux dans l’exercice de nos fonctions respectives, face à l’inertie des pouvoirs publics, nous sentons dans l’obligation d’exiger de vous que soit réalisé sans délai un premier ensemble de réformes indispensables.

1.       Citoyenneté

Face à l’incapacité dans laquelle nous nous trouvons d’intégrer correctement de trop nombreux enfants immigrés ou issus de l’immigration (échec scolaire, délinquance, chômage), nous exigeons a) de supprimer immédiatement le droit du sol ; b) de mettre fin au regroupement familial et de limiter l’immigration en provenance des pays extérieurs à l’Union européenne aux seuls candidats respectant les règles de « l’immigration choisie », donc de se donner les moyens de mettre fin effectivement à l’immigration illégale.

2.       Famille

Face à l’incapacité dans laquelle nous nous trouvons de faire réussir comme ils le méritent trop d’enfants des classes populaires, face à l’irresponsabilité de trop nombreux parents, face enfin aux faibles perspectives de l’emploi à terme, nous exigeons a) de supprimer les allocations familiales au-delà de deux enfants ; b) de supprimer temporairement les allocations versés aux parents négligents, soit qu’ils ne respectent pas l’obligation scolaire, soit qu’ils détournent les allocations à leur propre usage.

3.       École

L’assiduité à l’école n’est pas le seul facteur de réussite. A l’école primaire comme au collège, les regroupements des élèves dans des groupes transversaux sont indispensables pour leur permettre de pallier les difficultés qu’ils rencontrent dans telle ou telle matière, sans pénaliser leurs camarades plus avancés. Nous exigeons a) la généralisation de cette organisation à l’école primaire comme au collège. Par ailleurs le rôle de l’école est trop crucial pour confier les élèves à des professeurs visiblement inaptes, absentéistes ou insuffisamment consciencieux. La fonction publique ne peut continuer à servir d’abri à des incompétents ou des paresseux. Comme de telles tares n’affectent évidemment pas uniquement certains enseignants, nous exigeons pour qu’il soit mis fin à cet abus b) la suppression de la garantie de l’emploi à vie dans la fonction publique ainsi qu’une remotivation des corps de direction et d’inspection. Puisque, enfin, la formation pédagogique des enseignants est un maillon crucial de la réussite des élèves, nous exigeons c) qu’elle soit assurée systématiquement et par des professeurs chevronnés ayant eux-mêmes enseigné dans les classes où les futurs professeurs seront appelés à exercer.

4.       Travail

On ne saurait prétendre lutter contre le chômage et tolérer les diverses formes de travail illégal : travailleurs non déclarés, travailleurs « détachés » sans respecter les règles en vigueur. Nous exigeons a) que les inspecteurs du travail soient constamment présents sur le terrain et dressent procès-verbal pour toute infraction constatée ; b) que les dirigeants des entreprises qui sont les employeurs ultimes des travailleurs illégaux soient personnellement sanctionnés, condamnés à des peines d’emprisonnement et que ces peines soient effectives. Les mesures d’accompagnement nécessaires seront mises en ouvre pour ne pas compromettre la compétitivité des entreprises ouvertes à la concurrence internationale.

Toutes les mesures précédentes qui peuvent être mises en œuvre par des mesures réglementaires ou administratives doivent l’être exactement, sans concertation avec les syndicats représentatifs, dans un délai de trois mois. Celles qui réclament un changement de la législation doivent être présentées au Parlement dans le même délai.

Nous sommes un groupe de fonctionnaires de bonne volonté, laïques, croyants ou non croyants, de droite ou de gauche, œuvrant dans divers secteurs de la fonction publique, énervés en raison de nos conditions de travail qui nous condamnent à l’inefficacité. Nous ne sommes nullement des terroristes assoiffés de sang. Néanmoins, si nos demandes ne sont pas prises au sérieux, nous entreprendrons toutes les actions, y compris violentes, qui seront nécessaires pour obtenir satisfaction.

Le collectif des Fonctionnaires énervés, en France, le 1er mars 2016.


Le délai de trois mois est désormais écoulé. Aucune des réformes demandées n’a reçu le moindre commencement d’exécution, aucune n’a été annoncée ou discutée. Comme il en avait averti, le collectif des Fonctionnaires énervés a donc été contraint de passer à l’action. La rectrice de X a été enlevée. Elle est gardée en un lieu sûr, quelque part en France, hors d’atteinte de la police. Elle est en parfaite santé et sera correctement soignée pendant un nouveau laps de temps de trois mois.

Si les mesures exigées dans notre courrier du 1er mars ne sont pas réalisées ou engagées comme indiqué dans ce délai, nous mettrons fin à la vie de notre prisonnière.

Le collectif des Fonctionnaires énervés, en France, le 1er juin 2016.

PS : Afin d’éviter toute polémique inutile, nous ajoutons la précision suivante : la France souffre d’une telle misère humaine et sociale – qui se traduit trop souvent par des crimes de sang (combien d’adolescents ratés du système scolaire assassinés chaque année dans des querelles entre gangs de la drogue, par exemple ?) – qu’il est légitime de supprimer une seule personne si cela s’avère la condition pour que soient enfin menées à bien des réformes indispensables (qui, entre autres, sauveront des vies humaines).


Le commissaire a lu la missive des « fonctionnaires énervés » pendant le trajet vers l’aéroport. Si son contenu ne lui paraît pas absurde, la méthode employée par les signataires lui paraît, elle, abracadabrante : selon lui, en effet, la France n’est définitivement pas réformable et la brutaliser n’aura aucun résultat. Quoi qu’il en soit, la naïveté du propos suffit à le rendre crédible à ses yeux. Donc la rectrice a été enlevée (ce qui était déjà l’hypothèse la plus vraisemblable) et elle vivante. Comme il est peu probable qu’elle ait quitté l’île, c’est là où il convient de la chercher en priorité.

Latrouille est à peine sorti de ces réflexions qu’il est déjà arrivé à l’aéroport, malgré la circulation particulièrement dense à cette fin de journée. Il est vrai qu’avec un gyrophare on ne soucie guère des encombrements… Laissant son chauffeur sur le parking, il se dirige vers la porte d’arrivée. Il n’a aucun mal à repérer les deux enquêteurs parisiens, un homme et une femme : si le premier a le profil type du flic qui a pas mal roulé sa bosse, la seconde, jeune et blonde à souhait, est encore plus attirante que sur la photo  qu’on lui avait envoyé. Il se demande s’il y a quelque chose entre eux. Il n’a lui-même pas couché avec une blanche depuis longtemps ; si ça ne lui manque pas, un peu de diversion n’a jamais fait de mal à personne et d’ailleurs sa libido, qui s’était mise au repos après l’épisode du rectorat, est remontée en flèche en présence de cette nouvelle ravissante. Celle-ci a répondu à son accueil de la manière la plus neutre possible, ce qui ne signifie rien de la part d’une belle femme dressée à décourager les mâles… L’espoir fait vivre !

Pendant le trajet vers l’hôtel, Latrouille met ses deux collègues au courant de ce qu’il vient d’apprendre. L’hypothèse d’un acte terroriste est quasiment confirmée : les deux enquêteurs ne se seront donc pas déplacés pour rien ! Par contre, comme ils en conviennent tous les trois, le profil probable des ravisseurs va rendre les investigations compliquées : s’il s’agit bien de fonctionnaires trop consciencieux, comme l’indique le courrier de revendication, il y a peu de chance qu’ils soient déjà connus de la police. Cela étant, la première chose à faire est de vérifier que les ministères cités dans la lettre ont bien reçu en son temps le message qui leur était soi-disant destiné. La préfecture doit s’en charger ; compte tenu du décalage horaire les réponses n’arriveront pas avant le lendemain après-midi. Pour l’heure, les deux Parisiens prendront possession de leurs chambres et Latrouille les retrouvera un peu plus tard pour les amener dîner quelque part.

Le dîner dans un restaurant du bord de mer se passe bien entendu à parler boutique : on discute un peu de la manière de relancer l’enquête et beaucoup des avantages et inconvénients des professions respectives des convives. La surrémunération des fonctionnaires en poste outremer constitue un avantage évident dont Latrouille bénéficie, et puis il y a le soleil et la mer, sources d’envie pour les Parisiens ; par contre, loin du ministère, il n’est pas le mieux placé pour faire avancer sa carrière. Tandis que si les conditions de vie des deux Parisiens sont moins confortables, ils sont au cœur de l’action et rattrapent une partie de leur retard en matière financière grâce à leurs frais de mission. De telles considérations qui pourraient paraître secondaires sont en réalité le point de départ de commentaires infinis et le dîner se passe donc du mieux possible. A la fin du repas, Julien (Latrouille) invite ses nouveaux amis Frédéric (Loiseau) et Marjolaine (Fabre) à prendre un dernier verre dans l’unique bar branché de l’île. Le premier décline, prétextant le décalage horaire mais plus vraisemblablement parce qu’il a abusé des planteurs, boisson traître entre toutes ; Marjolaine se montre partante. L’affaire est dans le sac, se dit Latrouille, en quoi il ne se trompe pas.

De fait, après avoir ramené Frédéric à l’hôtel, les voilà repartis dans la voiture du commissaire non pas vers un bar mais vers une plage abritée, déserte à cette heure, Marjolaine ne pouvant attendre davantage de se plonger dans la mer chaude des tropiques. Comme elle n’a pas son maillot avec elle, n’étant pas repassée dans sa chambre, et Latrouille non plus, un bain de minuit est au programme. La lune éclaire suffisamment et Julien peut vérifier que Marjolaine est aussi craquante dans le plus simple appareil que dans le tailleur chic qu’elle vient d’enlever. Et Marjolaine constate quant à elle que la queue de Julien est joliment dressée. Elle la tapote gentiment avant de s’élancer dans l’eau : chaque chose en son temps. Elle nage le crawl vite et bien ; Julien qui pourrait la dépasser aisément préfère rester dans son sillage et admirer la paire de fesses bien rondes qui émerge régulièrement en alternance avec les épaules joliment musclées. Quand elle retourne vers la plage, il attend qu’elle ait repris pied pour se presser contre elle. Sa verge qui s’était rétractée pendant la nage se redresse illico. Tandis qu’il lui caresse les seins, elle approche ses lèvres des siennes. Elle gémit déjà avant qu’il la prenne, avant qu’il la soulève pour la pénétrer, tandis qu’elle croise les jambes derrière lui. À l’unisson de la mer qui les porte, parfaitement calme à cette heure, ils font l’amour doucement, lentement, comme de vieux amants habitués à des voluptés tendres et secrètes. Le gémissement de Marjolaine se fait à peine plus fort au sommet de la jouissance. Elle se détache de lui, ils sortent de l’eau, elle s’agenouille sur la plage et le prend dans sa bouche pour lui donner son plaisir. Quand il la reconduit, elle n’attache pas sa ceinture pour mieux se serrer contre lui ; elle lui susurre des mots tendres.

Comment se douterait-il, de retour chez lui, pendant qu’il fait l’amour à Gladys, s’amusant à différencier les sensations qu’il éprouve avec elle, si noire, de celles qu’il vient d’éprouver avec Marjolaine, si blonde, que cette dernière a réveillé Frédéric, excitée par l’envie de faire tout de suite l’amour avec un autre homme ?

Le Ravissement de la rectrice – (I) L’enlèvement

[Au cœur de ce récit érotico-policier de D. Dimitrievich, une entreprise subversive dont chacun jugera s’il la considère comme réactionnaire ou révolutionnaire.]

Où l’on fait connaissance avec un certain commissaire

rectorat_1Le commissaire Latrouille devrait s’extraire sans barguigner de la couche moelleuse qu’il partage avec sa maîtresse du moment, la ravissante Gladys, vingt-cinq ans, une créole à la peau dorée et aux yeux verts qu’on croirait sortie d’un magazine de mode bien qu’elle ne soit qu’une modeste employée de la mairie du chef lieu. Au lieu de sauter du lit, il s’accorde quelques minutes de détente en admirant les mensurations presque parfaites du corps entièrement dénudé (à quoi bon, sans cela, les tropiques ?) de sa chérie. Au lieu donc d’enfiler son pantalon et de se précipiter là où le devoir l’appelle, il se demande une fois de plus pourquoi elle l’a choisi, lui qui a le double de son âge et un corps qui certes « se tient » mais sans comparaison possible avec tous les apollons bien baraqués qui peuplent l’île, des compagnons tout trouvés pour les altières sirènes qui se baladent en toute liberté dans cette contrée bénie d’Eros. Ceci entraînant cela, il sent monter en lui puis constate une érection de jeune homme et envisage alors sérieusement de réveiller la belle Gladys et de retarder un peu plus le moment de se rendre là où il doit. Un reste de sagesse lui enjoint de repousser la tentation.

Hier après-midi, la réunion à la préfecture a mis sur lui une pression à laquelle il n’est pas accoutumé et il est resté, ensuite, au bureau aussi tard qu’il le fallait pour convaincre ses collaborateurs qu’il était bien sur le pont par un temps de tempête. Il est finalement rentré chez lui pour se jeter dans les bras (et plus) de la belle Gladys sur les coups de minuit, non sans avoir rappelé à l’inspecteur de garde qu’il fallait le réveiller sans hésiter au moindre développement de l’affaire. Comme il n’en fut rien, il en déduit que rien ne s’est passé et que l’enquête est encore au point zéro. Et il n’a toujours pas la moindre idée pour la faire décoller.

Dans son lointain département d’outremer la délinquance est habituelle, constante, normale. Personne ne s’offusque si les chiffres sont systématiquement moins bons qu’en Métropole : davantage de crimes de sang, d’incestes, davantage d’accidents de la route, de drogue, de petits délits qu’ailleurs, tous les indicateurs sont au rouge et personne ne viendrait embêter le commissaire pour si peu. Si les discours officiels promettent régulièrement la fin de la criminalité, il y a suffisamment de motifs pour ne pas s’offusquer lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous. La pauvreté, les problèmes familiaux, l’éducation : l’impuissance des politiques publiques en ces matières apparaît un argument suffisant pour expliquer (et excuser) l’inefficacité de la politique de sécurité. Et, bien sûr, derrière tout cela se dissimule le racisme plus ou moins conscient des ministres et autres personnes chargées de conduire les affaires du pays, une conviction bien ancrée quoique jamais exprimée, même en privé, que « ces gens-là », les habitants d’outre-mer, ne sont pas tout à fait des citoyens comme les autres, qu’ils ont encore un pied (si noir !) dans la jungle d’où on n’aurait jamais dû les tirer. Alors, maintenant que le mal est fait, on s’en accommode en tolérant l’inévitable de la part de demi-sauvages.

Jusqu’à hier, le commissaire Latrouille vivait donc une existence bien tranquille, en dépits de chiffres calamiteux, et tout le commissariat ronronnait gentiment avec lui. Les enquêtes suivaient d’autant plus doucement leur cours et finissaient par s’enliser. On ne s’activait que lorsque la victime était une personnalité capable d’exprimer son mécontentement en haut-lieu. Le commissaire était bien conscient par ailleurs de son manque d’autorité sur des subordonnés quasiment tous originaires de l’île et peu disposés à se laisser commander par un blanc par définition « esclavagiste ».

Ce matin-là, cependant, on est conscient de la gravité de la situation et tout le monde est présent à l’heure, au commissariat : la rectrice a disparu ! Des disparitions, il y en a sans arrêt sur l’île mais il ne s’agit que d’un époux volage ou d’un enfant fugueur qui finiront par reparaître, ou encore d’un truand dont on retrouvera le cadavre pourrissant dans un coin de mangrove : rien qui vaille la peine de s’émouvoir. La rectrice, numéro trois dans l’ordre protocolaire de l’administration déconcentrée, juste après le préfet et le président de la Cour d’appel, mérite qu’on s’active davantage. Le hic, comme le commissaire et ses adjoints se le répètent une nouvelle fois, c’est qu’il n’y a pas le moindre commencement d’une piste, ce qui promet un travail long et fastidieux pour un résultat plus qu’aléatoire. Et puisque nul parmi les personnes présentes n’envisage une telle perspective avec plaisir, c’est sans le moindre enthousiasme qu’on se répartit les tâches. La perspective d’une fugue amoureuse paraît peu crédible, la dame étant sans mari connu et a priori peu susceptible, à soixante ans bien sonné, de multiplier les amants, mais c’est quand même à vérifier. L’essentiel des efforts se portera sur le personnel du rectorat et de la résidence : c’est là où l’on doit pouvoir recueillir les informations, à défaut les rumeurs qui pourraient s’avérer utiles. Il faudra également déterminer si la dame a des amis sur place, mais comme elle n’a été que fraîchement nommée à son poste, on risque fort de faire chou blanc de ce côté-là aussi. Il faudra encore se mettre en contact avec la police de métropole qui aura à se renseigner sur le passé de la rectrice : on sait seulement qu’elle arrive de Toulouse où elle présidait aux destinées de l’université Paul-Sabatier. Avant toute chose, il convient de faire la tournée des indics, ces auxiliaires sans lesquels la police serait aveugle et sourde.

On envisage évidemment un enlèvement crapuleux, voire un acte terroriste. Le premier ne correspond cependant pas aux habitudes de l’endroit. Quant au terrorisme, si l’on effectue bien des contrôles de sûreté au port et à l’aéroport, comme partout ailleurs en France, personne ne croît que l’île puisse être prise pour cible. Et puis on n’a reçu jusqu’ici aucune revendication ni demande de rançon. Malgré tout, le préfet vient de faire savoir qu’il avait fait appel à deux enquêteurs de la brigade antiterroriste de la capitale qui prendront l’avion le lendemain. Grand bien leur fasse…

Après avoir réparti les tâches, le commissaire se retrouve oisif, situation habituelle quoique dans ce cas exceptionnellement inconfortable. Il ne peut décemment pas, comme à l’ordinaire, saisir un faux prétexte pour s’absenter du commissariat et disparaître quelques heures, le plus souvent sur son bateau et plus souvent que rarement avec Gladys, laquelle n’est jamais accablée de travail à la mairie au point de ne pouvoir s’en échapper chaque fois qu’elle en a envie. Ce jour-là, il décide d’accompagner l’inspecteur chargé du rectorat ; il se réservera l’interrogatoire du secrétaire général et des chefs de service.

On ne sait jamais ce qui peut sortir des interrogatoires des témoins éventuels. Rien de tangible le plus souvent. Le métier de flic est fondé sur la patience : lancer cent fois la ligne dans l’espoir de ramener un petit poisson. S’il est vrai qu’un cadre, quel qu’il soit, peut facilement se faire détester par certains de ses subordonnés qui se montrent alors tout disposés à le débiner, un tel déballage de linge sale n’apporte en général rien à l’enquête. En outre, la rectrice occupe son poste depuis si peu de temps qu’il ne faut trop s’attendre à des confidences fondées sur la malveillance.

De fait, les renseignements obtenus au rectorat se réduisent à rien ou presque. La rectrice a plutôt fait bonne impression. Elle ne semblait pas particulièrement soucieuse, simplement préoccupée, comme de juste, par la masse des problèmes qu’elle découvrait dans ses nouvelles fonctions. Personne ne l’a revue depuis l’avant-veille au soir, quand elle est montée dans sa voiture de fonction. Elle la conduisait elle-même, ayant renvoyé son chauffeur comme tous les soirs où elle n’était pas invitée à une réception ici ou là. À cette heure-là la bonne avait déjà quitté la résidence, après avoir préparé le dîner que la rectrice se servait elle-même (sauf quand elle invitait, ce qui s’était déjà produit une fois ou deux). Elle habitait seule : impossible donc, à ce stade, de déterminer si elle était passée chez elle avant de repartir pour une destination inconnue ou si elle avait disparu quelque part sur le trajet entre le rectorat et la résidence.

Du point de vue de l’enquête, la présence du commissaire est parfaitement superflue : on n’avait nul besoin de lui pour obtenir des renseignements aussi élémentaires. Il est pourtant loin d’être mécontent de s’être déplacé ; il est même tout-à-fait émoustillé depuis son entretien en tête-à-tête avec la chef du service des examens. Laquelle ne ressemblait en rien à ses homologues, lesquels ne cherchaient pas à donner une autre image d’eux que celle de responsables accablés de travail. Petite quarantaine, sexy comme ce ne devrait pas être permis, la chef des examens faisait un étalage immodéré de ses charmes. Juchée sur des talons démesurés, serrée dans un pantalon moulant, et, offrant sa poitrine généreuse en un décolleté outrancier à qui voulait bien regarder, elle ne pouvait laisser aucun mâle indifférent. Alors que Latrouille ne savait où poser les yeux au début de l’entretien, sa gêne disparut rapidement lorsqu’il comprit que la dame qui ne tenait pas en place et ne cessait de se pencher vers lui dans le but évident de lui offrir un point de vue plus plongeant encore sur ses appas, avait bien l’intention de le séduire.

Le commissaire n’est pas si étonné que cela. Il sait d’expérience que le pouvoir attire certaines femmes – et ce n’est pas rien, sur cette île, qu’un commissaire – et que, en outre, les femmes de l’île ne sont jamais mécontentes de mettre un blanc à leur tableau de chasse. Aussi en profite-il sans se poser davantage de questions. Il saisit un moment où elle se penche vers lui à nouveau pour attraper ses poignets et l’attirer à lui. Elle se dégage immédiatement… pour donner un tour de clef à la porte : il y a peu de chance d’être dérangée tant que le commissaire est dans le bureau mais l’on ne sait jamais…

Il y a des entretiens professionnels, il y en a de doux, le leur prend plutôt une tournure sauvage. Chacun baisse en hâte son pantalon. Il est assis, le membre déjà dressé ; à peine a-t-elle eu le temps d’y enfiler une capote qu’elle s’installe à califourchon, la chatte grande ouverte ; il la pénètre aussitôt. Il a tôt fait également de dégrafer le corsage et le soutien-gorge. Ils jouent ainsi un moment jusqu’à ce que, désireuse d’autre chose, elle débarrasse prestement son bureau, couche inconfortable mais propice puisqu’ils parviennent rapidement au nirvana. On comprend pourquoi notre ami Latrouille a l’air tout requinqué après avoir quitté sa partenaire improvisée.

Soumission

L'Angélus de Millet

L’Angélus de Millet

Ce serait un grand tableau de deux mètres de haut et quatre de large, une peinture en négatif, c’est-à-dire un camaïeu de blancs et de gris sur fond noir, construite suivant la première diagonale et comportant deux scènes bien distinctes, l’une en haut à gauche, l’autre en bas à droite. La seconde diagonale, renforcée d’un trait d’une blancheur immaculée, marquerait le partage du tableau en deux triangles égaux consacrés chacun à l’une des scènes. La première montrerait deux paysans, un homme et une femme, à l’évidence un couple, elle les mains jointes et lui les mains serrées en haut du manche d’un outil, une pelle tenue en position verticale dont l’autre extrémité reposerait sur un tas de terre meuble. N’importe quel amateur des beaux arts reconnaîtrait immédiatement dans cette scène l’inspiration de Millet et de son célèbre Angélus. Un connaisseur plus averti y verrait un hommage – à moins que ce ne soit un plagiat – non à l’Angélus tel que nous pouvons l’admirer, si ce genre de peinture nous touche encore, au musée d’Orsay ou sur des reproductions, mais au tableau initial de Millet qui avait peint aux pieds des deux personnages, au lieu de la vulgaire corbeille emplie de pommes de terre de la version finalement retenue, la tombe d’un enfant. Le peintre, pas celui de l’Angélus dans ses versions successives, celui du tableau que nous sommes en train de décrire, en admettant qu’il se fût réellement inspiré de Millet, mais tout porterait à le croire, aurait donc voulu, en évoquant directement la version initiale de l’Angélus adresser un clin d’œil aux spectateurs de son œuvre suffisamment férus d’histoire de l’art, une hypothèse qui se justifierait encore mieux si nous pouvions en savoir davantage sur la biographie du peintre, laquelle nous demeure si opaque, malheureusement, que nous ne saurions même pas dire précisément s’il s’agit de Balthazar Bertoldi ou de Gaspar Bartoli, les deux noms les plus probables qui se rapportent à deux personnages à propos desquels on ignore tout, au demeurant, de telle sorte que l’on pourrait seulement essayer de deviner quelques renseignements élémentaires d’après les détails du tableau. Le peintre, quel qu’il soit, aurait par exemple juché au sommet de la colline boisée à l’arrière-plan des deux paysans une automobile 403 Peugeot, hors échelle et assez maladroitement dessinée mais néanmoins suffisamment reconnaissable. On en déduirait alors nécessairement que le peintre était actif à une époque où les 403 Peugeot existaient déjà. Les vêtements des paysans, par contre, ne seraient pas une indication fiable, comme trop visiblement inspirés de l’Angélus. Pour en apprendre davantage on passerait alors à la deuxième scène, celle du coin en bas à droite de l’œuvre. Elle représenterait deux hommes vus en légère plongée, allongés l’un sur l’autre sur le sol, les yeux dirigés droit sur les spectateurs, produisant sur ces derniers l’impression troublante d’être dévisagés par les personnages mêmes qu’ils regardent (procédé classique qui ne nous enseignerait rien), celui des deux se trouvant au-dessous, au faciès d’adolescent, nettement plus jeune que l’autre dont les traits plus grossiers et même quelque peu grimaçants seraient destinés, selon toute probabilité, à traduire la grossièreté de son âme. Leur tenue, ou plutôt la vareuse du deuxième homme, celui de dessus, serait vaguement militaire, ce qui pourrait laisser penser à une scène de guerre, d’autant qu’un fusil, ou une carabine, serait posé(e) sur le sol, à leur gauche, la gueule du canon également tournée vers les spectateurs, comme s’ils se trouvaient directement visés. Malgré la mine plutôt patibulaire du deuxième homme, on croirait aisément qu’il se serait couché sur le premier, le plus jeune, pour le protéger contre une éventuelle mitraille. Le peintre aurait traité en effet de façon volontairement imprécise le bas du corps du deuxième homme, avec des traits estompés, de telle sorte qu’il faudrait un examen plus attentif pour découvrir que son pantalon serait baissé. L’interprétation de cette scène deviendrait alors d’un coup évidente de même que la signification du titre du tableau, la soumission du couple à l’oukase du destin qui lui aurait enlevé un enfant ayant pour pendant la soumission du jeune homme à la force brutale exercée par l’homme plus âgé. En dehors de cette découverte sur le sens général qu’il conviendrait de donner au tableau, l’examen de la deuxième scène ne nous aurait fourni aucune information utile sur son auteur, pas plus la vareuse d’uniforme – s’il s’agissait bien d’un uniforme – qui pourrait être de n’importe quelle époque depuis Millet jusqu’à nos jours, que la carabine – ou le fusil – qui semblerait contemporaine de la 403 Peugeot remarquée dans la première scène. Restant sur la deuxième scène, un spectateur curieux serait sans doute amené à douter qu’elle dépeignît réellement la guerre, puisque la vareuse comme la carabine ou le fusil auraient pu tout aussi bien s’inscrire dans une simple partie de chasse. Suivant cette nouvelle piste, l’homme plus âgé serait tombé par hasard sur le plus jeune et lui aurait sauté dessus pour assouvir ses bas instincts. L’examen du visage du plus jeune amènerait ensuite à se poser d’autres questions, le peintre lui ayant donné une expression indéchiffrable, n’exprimant, en tout état de cause, aucune souffrance. De là une série d’hypothèses nouvelles : les deux hommes se connaissaient-ils, l’un était-il par exemple l’oncle de l’autre, avaient-ils l’habitude de partir ensemble à la chasse dans le but inavoué non de rapporter du gibier mais de laisser libre cours à leurs coupables instincts, ou bien leur rencontre fut-elle réellement de hasard et l’expression si peu expressive du jeune homme ne signifierait-elle pas alors simplement sa surprise, passées la douleur et l’humiliation d’être forcé, d’éprouver du plaisir, lui qui se serait toujours considéré jusque là comme exclusivement porté vers les femmes ? Placé devant tant d’alternatives successives, le spectateur n’en voudrait-il pas au peintre de n’avoir pas donné suffisamment d’indications sur l’âge de celui que nous avons appelé le premier homme, si bien que l’on ne saurait décider s’il faudrait voir en lui la victime juvénile de ce qu’il conviendrait d’appeler un viol, ou bien au contraire un garçon en âge de choisir lui-même ses plaisirs ? Poursuivant sur cette voie, le spectateur en viendrait sans doute à s’interroger sur la signification véritable du titre du tableau, Soumission. Le peintre y aurait-il mis une intention ironique ? S’il s’avérait en effet que le premier homme était consentant, comment faudrait-il entendre ce mot de  soumission ? Faudrait-il le prendre au sens de la formule rituelle du mariage catholique, « je me donne à toi et je te reçois », laquelle, prononcée par les deux époux, revient à s’annuler : si je me donne à toi, je suis ta chose et tu peux faire de moi ce qui te plaît, mais si simultanément je te reçois parce que tu te donnes pareillement à moi, je peux moi aussi user de toi jusqu’à en abuser et nos deux pouvoirs identiques finissent par se neutraliser. En me donnant à toi, je proclame que je me soumets mais comment pourrais-je me soumettre à quelqu’un qui déclare pareillement vouloir se soumettre à moi ? Si la relation homosexuelle évoquée dans la  deuxième scène du tableau était consentie, ainsi que cela paraîtrait possible d’après l’expression du jeune homme, elle serait susceptible de la même interprétation. En possédant le jeune homme, le deuxième homme, le plus âgé, exercerait sa domination sur le premier qui donc se soumettrait. Mais puisque le jeune homme serait, suivant cette hypothèse, consentant, on ne saurait le dire véritablement soumis. A fortiori, si l’on supposait maintenant que l’acte contre nature fût sollicité par le plus jeune, ne serait-on pas en droit de placer la soumission du côté du plus âgé au visage déformé par l’effort ? Arrivé à ce point de ses réflexions, le spectateur passionné qui n’aurait pas déjà cessé de s’interroger sur la signification véritable du tableau, ne manquerait pas de revenir à la première scène, ayant soudain pris conscience du fait qu’on ne saurait y voir la moindre « ironie » (403 Peugeot mise à part – mais cette dernière pourrait-elle être autre chose qu’un indice temporel, vrai ou faux ?). Ce retour en arrière conduirait fatalement notre spectateur à mettre en cause toute la construction intellectuelle précédente et il se retrouverait Gros-Jean comme devant, l’interprétation satisfaisante du tableau lui échappant toujours. En désespoir de cause, s’il persistait néanmoins à vouloir percer les intentions du peintre, il lui resterait à s’interroger sur la facture de la pièce. Il reconnaîtrait alors chez Gaspar ou Balthazar, quel que soit son nom, une maîtrise remarquable des gris, des nuances de gris, son dessin laissant toutefois quelque peu à désirer. Hélas, notre ami des beaux-arts qui n’aurait pas encore abandonné sa quête du sens ne tirerait aucune conclusion utile de ce double constat. Tout au plus serait-il en droit de subodorer que le peintre n’était peut-être pas très ancien, qu’il était peut-être passé par ces écoles d’art d’aujourd’hui où l’on ne juge plus nécessaire d’apprendre à dessiner. Seule indication remarquable, bien qu’à proprement parler « obscure », obtenue à l’issue de ce dernier examen, le parti « négatif » adopté par le peintre, qu’il eût choisi de partir d’une toile noire au lieu d’une toile blanche : s’agirait-il d’un autre clin d’œil destiné à marquer le refus, de la part du peintre, de se « soumettre » aux règles ordinaires de son art ? À ce point, notre amateur serait obligé de déclarer forfait, non sans se féliciter toutefois de s’être confronté à une œuvre aussi chargée de sens, fût-il finalement insaisissable.

Mars 2016

 

Peugeot 403

Peugeot 403