Retour sur la crise grecque

Rappel des faits. La crise de la dette grecque éclate en 2010, comme une suite de la crise des subprimes en 2008. Mais, en l’occurrence, c’est surtout la révélation dans le courant de l’année 2009 des « tricheries » du gouvernement grec à propos de l’ampleur de son déficit qui provoqua la crise de confiance des investisseurs privés, la très forte hausse des taux d’intérêt et l’incapacité pour le gouvernement de se financer sur le marché. Depuis cette année-là, la croissance de la Grèce est devenue négative (avec un léger sursaut en 2014) et depuis 2013 ce pays connaît même la déflation (les prix diminuent en conséquence de la baisse du pouvoir d’achat). C’est dire que la crise n’est pas que financière : elle impacte l’économie réelle plus sévèrement que n’importe quel autre pays de l’Union Européenne. L’UE n’est pourtant pas restée inerte, loin de là[i]. Un premier plan d’urgence de 110 milliards € a été décidé en mai 2010, financé par des prêts bilatéraux des Etats européens. En 2012, la Grèce s’avérant toujours incapable de se financer sur le marché, un nouveau plan de 130 milliards € a été annoncé, cette fois financé pour la plus grande part par le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF créé en 2010), le reste par le FMI. En contrepartie, la « troïka » (Commission, BCE et FMI) s’arrogeait le droit de vérifier que les réformes demandées à la Grèce étaient bien réalisées. Ces réformes visant à rétablir l’équilibre budgétaire se traduisent principalement par la réduction des dépenses et sont douloureusement ressenties par le peuple grec. Du coup, les réformes tardent à se mettre en place et c’est ainsi que l’on a assisté à la fin juin 2015 à une situation de blocage, les chefs d’Etat et de gouvernement refusant que soient versés les derniers milliards du deuxième plan d’aide (dont le total était monté alors à 165 milliards), sans engagement plus crédible de la part de la Grèce.

Banque centrale de Grèce

Banque centrale de Grèce

Entretemps, deux événements très importants avaient eu lieu. D’abord, sur le plan strictement financier, en 2012 les créanciers privés du gouvernement grec durent abandonner la moitié de leur créance tandis que la dette publique portée par FESF était elle aussi « restructurée » (allongement de l’échéance et moratoire des intérêts jusqu’en 2023). Ensuite, sur le plan politique, une force nouvelle s’est affirmée, incarnation du « ras-le-bol » populaire face aux conséquences des politiques de rigueur. Après sa victoire aux élections européennes du printemps 2014, puis aux élections législatives qui suivirent[ii], les Grecs confièrent ainsi, en janvier 2015, leur sort à Syriza, le parti qui promettait de les affranchir des diktats de la troïka. Débuta alors une partie de bras de fer entre le nouveau premier ministre Alexis Tsipras et son ministre de l’économie Yanis Varoufakis, d’une part, les autres chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, d’autre part.

La partie grecque plaidait pour des réformes moins radicales, tout en laissant planer implicitement la menace d’une sortie de la zone euro, le « grexit », accompagné d’un défaut sur la dette. La dette de la Grèce envers des institutions publiques s’élevait alors à un peu plus de 250 milliards €, dont quelques 30 milliards envers le FMI, le reste étant partagé entre le Mécanisme Européen de Stabilité (MSE, nouvel intitulé du FESF, 142 milliards), les prêts directs des autres Etats européens (53 milliards) et la BCE (25 milliards).

La perspective d’un grexit a eu pour premier effet d’inciter les Grecs à sortir leurs euros des banques, lesquelles, bien qu’ayant été déjà recapitalisées, se sont retrouvées à cours de liquidités. Malgré le contingentement des tirages de billets par les particuliers, l’instauration d’un contrôle des changes et les concours supplémentaires de la BCE, les banques ont encore besoin d’un apport de capitaux. Cela n’a pas empêché les Grecs de voter majoritairement (à 61 %) en faveur d’Alexis Tsipras lors du référendum du 5 juillet. En démontrant à ses partenaires européens qu’il bénéficiait toujours du soutien de son peuple, Tsipras entendait renforcer ainsi sa position dans les négociations en cours.

Lesdits partenaires, néanmoins, avaient fait leur compte. Nombreux étaient les gouvernements européens décidés à vider l’abcès, c’est-à-dire en l’occurrence à laisser la Grèce quitter la zone euro. Son maintien signifie en effet nécessairement l’octroi d’aides supplémentaires. Alors que les économistes, au début de la crise, concluaient majoritairement que le départ de la Grèce serait une catastrophe pour l’euro, plus le temps passait et plus nombreux, au contraire, étaient ceux qui minoraient les inconvénients éventuels de ce retrait. Par ailleurs, le poids d’un défaut pour chaque pays européen n’aurait pas été considérable. Par exemple l’Etat français, si l’on cumule les prêts bilatéraux et sa part dans le MSE, n’est engagé que pour une quarantaine de milliards vis-à-vis de la Grèce : une goutte d’eau dans l’océan de sa propre dette ![iii] Cependant le président Hollande – au nom de la nécessaire solidarité entre les pays européens ou parce qu’il redoutait les conséquences pour notre pays d’un grexit qui aurait pu laisser présager la sortie d’autres pays lourdement endettés – s’est employé avec succès à trouver un compromis acceptable aussi bien par M. Tsipras que par Mme Merkel. Faut-il rappeler ici que la France elle-même n’arrive pas à contenir la croissance de sa dette publique, laquelle frôle désormais les 100% du PIB (derrière l’Italie et le Portugal à 130% et naturellement la Grèce à 175%)[iv] ?

Le grexit n’a pas eu lieu. Malgré sa victoire au référendum, Alexis Tsipras est venu à Canossa dès le 13 juillet. Après s’être débarrassé de son ministre Varoufakis, jugé infréquentable par les partenaires européens, il a accepté de mettre en œuvre des réformes plus sévères que celles qui se trouvaient sur la table les 25 et 26 juin. Sur cette base, un troisième plan d’aide à la Grèce de plus de 80 milliards € sur trois ans a pu être négocié : de nouveaux prêts qui sont destinés principalement à rembourser les emprunts antérieurs en échange d’une rigueur accrue.

L’avenir dira ce qu’il adviendra de la Grèce et de l’euro. Tout porte à croire néanmoins qu’il aura été vain de s’entêter dans des plans de rigueur aux conséquences socialement inacceptables, de surcroît incapables de réduire la dette. Que faudrait-il faire dans ces conditions ? La solution optimale consisterait sans nul doute à réformer la zone euro de telle sorte qu’elle devienne durablement viable. Pour expliquer de quoi il s’agit, il suffira de prendre l’exemple d’un pays comme la France, puisqu’il présente tous les caractères d’une zone monétaire durable. Ce n’est pourtant pas qu’elle soit constituée de régions homogènes, de niveaux de développement comparables : la question n’est pas celle-là. Pourquoi une région française dont l’économie est sinistrée ne connaît-elle pas un déséquilibre financier majeur, c’est-à-dire une dette astronomique du conseil régional ou des autres collectivités locales ? Simplement en raison de la présence de mécanismes rééquilibrants qui ont prouvé leur efficacité. Ainsi les recettes fiscales collectées au niveau national sont-elles redistribuées de telle sorte que les régions déprimées reçoivent davantage de « ressource fiscale » qu’elles n’en « produisent ». Cette forme de péréquation n’est pas pourtant la plus importante. Comme il y a peu d’emplois dans une région déprimée, sa population compte une forte proportion de personnes âgées revenues au pays à l’âge de la retraite. Or les retraites ne sont pas financées par une caisse régionale mais par la caisse, organisée au niveau national, à laquelle les habitants actuels de la région ont cotisé quand ils travaillaient ailleurs, dans une région plus prospère. Par ailleurs les vieilles personnes sont souvent malades, ce qui entraîne des dépenses de santé élevées : comme les retraites, elles n’ont pas à être financées au niveau régional. Idem pour le chômage : l’assurance chômage étant nationale, les chômeurs d’une région déprimée ne sont pas particulièrement pénalisés. Evidemment, si l’économie de la France entière se porte mal – comme c’est le cas aujourd’hui – cela aura des conséquences sur les subventions, les retraites, les allocations chômage, le remboursement des frais médicaux, mais ces difficultés ne seront en aucune manière ressenties comme étant spécifiquement celles de la région. Or si la Grèce, en tant que membre de l’UE, bénéficie bien de subventions en provenance de l’UE, elle est privée de tous les autres « stabilisateurs automatiques » que l’on vient d’énumérer, si bien que, en cas de ressources budgétaires insuffisantes, elle n’a d’autre solution que l’endettement. La solution optimale pour elle consisterait donc dans la transformation de la zone euro en une fédération, avec suffisamment de responsabilités confiées au niveau fédéral pour que les stabilisateurs en question soient opérants. Evidemment, cela ne règlerait pas le problème de la pénurie d’emplois et de nombreux Grecs seraient toujours contraints de s’exiler en attendant que les « fonds structurels » européens produisent éventuellement leur effet.

Aujourd’hui, la France est elle-même en mauvaise posture (le chômage ne cesse d’augmenter, le nombre d’emplois industriels de diminuer, la balance commerciale est déficitaire), si bien qu’elle aurait, elle aussi, bien besoin de cette fédération européenne. Celle-ci, malheureusement, n’est pas à l’ordre du jour. Certes, l’idéal européen existe encore chez nombre de citoyens de l’Europe mais il n’est pas assez puissant pour vaincre les égoïsmes nationaux. Car la solidarité des habitants de l’Île de France envers les Aveyronnais ou les Ariégeois n’a rien de naturel : elle est le résultat de siècles d’une histoire souvent douloureuse au fil desquels s’est constituée une identité nationale. Et si les Français, aujourd’hui, se montrent solidaires d’une région à l’autre, ils continuent – beaucoup d’entre eux en tout cas – à considérer les étrangers sur le sol de France ou les Français de fraîche date comme des intrus qui viennent prendre leurs emplois. Comment espérer dans ces conditions que les transferts qui sont acceptés entre les régions d’un même pays le soient entre pays différents ?

Une fédération aurait néanmoins pu sans doute se constituer entre les six pays fondateurs de la CEE, tant que le souvenir de la Deuxième guerre mondiale demeurait bien présent dans les esprits. Pour diverses raisons – en particulier l’attitude de la France – cela ne s’est pas produit et la chance paraît désormais passée. Pour ne prendre qu’un exemple, les travailleurs des pays européens les plus prospères, au Nord, ne sont certainement pas d’accord pour que leurs cotisations chômage servent à indemniser les chômeurs du Sud qu’ils considèrent à tort ou à raison comme des « paresseux ». A cela s’ajoutent aussi bien l’impossibilité de s’entendre à 19 (le nombre actuel de pays de la zone euro), a fortiori à 28, que les réticences des gouvernements aussi bien du Sud que du Nord, jaloux de conserver les attributs de leur « souveraineté », celle-ci fût-elle désormais en grande partie illusoire.

Ce n’est pas que la fédération européenne ne puisse pas être profitable pour l’ensemble des Européens. Tous les pays européens se trouvent confrontés peu ou prou à des défis qui ne peuvent être relevés que dans le cadre d’une Europe puissance : l’expansionnisme russe, la puissance économique d’une Chine qui tend de plus en plus clairement vers l’hégémonie, les flux migratoires, la crise écologique. Dans tous ces domaines il serait indispensable que l’Europe puisse non seulement parler d’une seule voix mais mettre en œuvre sans tergiverser sa politique. La question n’est donc pas de savoir si l’Europe serait nécessaire mais de savoir comment elle serait possible.

Pour en revenir au problème de la Grèce, la preuve est faite qu’un gouvernement seul, même porté dans son pays par un élan populaire incontestable, ne saurait changer les règles de l’Europe. On a certes pu imaginer que d’autres pays, se trouvant dans des situations semblables sans être tout-à-fait les mêmes, se seraient unis à la Grèce afin de peser davantage sur les institutions européennes. D’aucuns ont même rêvé un moment que le président Hollande prendrait la tête d’un tel mouvement contestataire ! Peut-être cela adviendra-t-il un jour ? Force est de constater qu’il n’en a rien été jusqu’ici. Donc si la Grèce – comme c’est probable – ne parvient pas à sortir rapidement de la récession malgré les aides supplémentaires qui lui sont promises (puisque ces dernières demeurent conditionnées à des réformes qui contribuent à appauvrir le pays), le grexit apparaît la seule option possible.

D’aucuns diront qu’elle n’est pas réaliste. On peut d’abord leur répondre que le retrait (temporaire ?) de la zone euro ne signifie pas plus l’abandon de la Grèce par l’Europe que l’abandon de l’Europe par la Grèce : celle-ci continuera à bénéficier des fonds structurels européens. Quant à la « catastrophe » qui résulterait du passage de l’euro à une drachme nécessairement sous-évaluée (faute de quoi l’abandon de l’euro n’aurait aucun impact positif), la réponse est simple : si manipuler le taux de change, dévaluer sa monnaie, favoriser l’inflation sont des pratiques aussi courantes (dont la France a elle-même été longtemps coutumière), ce n’est certainement pas par masochisme mais parce que cela produit des effets positifs sur les pays qui les utilisent. Reste alors la question de la dette. L’abandon de l’euro devrait évidemment s’accompagne d’un défaut quasi-total, puisque la Grèce ne recevrait plus aucun prêt pendant un certain temps et qu’elle se trouverait de ce fait dans l’incapacité de rembourser ce qu’elle doit. Il suffit de noter à ce propos que les défauts sur les dettes souveraines ne sont nullement des exceptions : la Grèce y a eu plusieurs fois recours ; l’Allemagne elle-même l’a pratiqué après la Première guerre mondiale. C’est une solution de désespoir mais la Grèce se trouve justement dans une situation désespérée. L’histoire démontre d’ailleurs que les pays qui font défaut ne doivent pas attendre très longtemps avant de pouvoir s’endetter à nouveau sur le marché international des capitaux.

 

[i] Avant même la crise, selon certains calculs, les transferts nets de l’UE vers la Grèce au titre des divers fonds structurels auraient été de l’ordre de 3 à 4% du PIB grec chaque année.

[ii] Elections anticipées provoquées par Antonis Samaras, le premier ministre conservateur de l’époque, pour sortir de la crise de régime.

[iii] Les partisans du grexit pouvaient faire valoir par ailleurs que la Grèce n’était pas, loin s’en faut, le pays de l’UE qui « méritait » d’être aidé aussi largement. Bien que les calculs du revenu par tête en dollar PPA – c’est-à-dire après correction pour tenir compte des différences entre les coûts de la vie – ne soient pas d’une précision absolue, les ordres de grandeur peuvent être retenus. Pour la Grèce, il s’établit à 25000 $, soit au même niveau que le Portugal, un chiffre supérieur à celui de la Pologne, par exemple (23000 $), et a fortiori de la Bulgarie et la Roumanie (17000 $ – données de 2013).

[iv] Alors que tous les pays membres de la zone euro ont souscrit aux accords de Maastricht qui imposent de ne pas dépasser 60% du PIB.

La dette publique et la croissance – le cas de la France

Au-delà du cas grec, qui est en quelque sorte caricatural, l’exemple français mérite réflexions. En 2013, dernière année pour laquelle on dispose de chiffres quasi-définitifs, les dépenses de l’État se sont élevées à 373 milliard d’euros et les recettes (hors emprunt) à 302 milliards. Plutôt que de présenter le déficit de 70 milliards environ en pourcentage du PIB, chiffre passablement abstrait, il est plus parlant de le rapporter aux dépenses de l’État. Le calcul est vite fait : l’État français s’avère incapable – et ce de manière récurrente – de financer un cinquième de ses dépenses, parfois davantage, autrement qu’en recourant à l’emprunt. Quelle entreprise, quel ménage, pourrait vivre indéfiniment sur un tel pied ? Autre chiffre à retenir : en 2013, toujours, alors que les prélèvements obligatoires atteignaient 46% du PIB, les dépenses publiques s’élevaient, elles, à 57% du PIB.

Paris - Palais de l'Elysée

Paris – Palais de l’Elysée

Même un keynésien doit reconnaître que ce dernier chiffre est excessif. Il est difficile de ne pas voir une relation entre l’apparition des déficits commerciaux, désormais récurrents, la faiblesse des investissements privés et le poids du secteur public. Car tout un chacun, « usager » des services publics, est bien placé pour observer l’inefficacité des administrations. Il y a certes toujours des exceptions mais, en règle générale, la productivité des fonctionnaires – centraux et a fortiori locaux – laisse à désirer. Or la fonction publique pléthorique a un coût qui pèse d’autant plus sur le secteur privé que celui-ci se trouve déjà en difficulté. Force est de le constater, face à une croissance quasi nulle depuis plusieurs années, le mécanisme vertueux keynésien (déficit public →augmentation des dépenses publiques →augmentation de la demande globale → augmentation de la production du secteur privé → augmentation des impôts et remboursement des emprunts publics) s’est enrayé. Plusieurs raisons expliquent le « changement de paradigme », au premier rang desquelles la mondialisation, non seulement parce que nos entreprises sont concurrencées par celles des pays à bas coûts mais encore, en tout état de cause, parce que, dans une économie « ouverte », l’effet d’une relance par la demande dans un pays, au lieu de rester confiné au pays qui l’entreprend, se dilue dans tous les pays qui lui fournissent ses importations. Si l’on attend aujourd’hui, en France, que l’Allemagne, dont les finances sont saines, pratique une politique de relance vigoureuse, c’est parce qu’on espère, dans ce cas, exporter davantage vers elle.

Augmenter la dette et les dépenses publiques étant devenu contreproductif, les pays comme la Grèce et la France sont amenés à opérer un renversement « copernicien » auquel, de toute évidence, ils ne sont pas prêts… Avant l’euro, ces pays ont longtemps disposé d’un moyen commode de réduire leur dette : l’inflation. En profitaient non seulement les gouvernements mais l’ensemble des débiteurs. C’est l’un des facteurs qui explique pourquoi, par exemple, les ménages français sont plus nombreux en proportion à être propriétaires de leur logement que les ménages allemands : contrairement à la France, l’Allemagne de l’après deuxième guerre mondiale n’était pas abonnée à l’inflation. Aujourd’hui, l’inflation n’est pas à l’horizon de la zone euro ; on redoute plutôt le risque de déflation. En France, toujours en 2013, la croissance a été nulle et l’inflation inférieure à 1%. Depuis 2008 le taux de croissance n’a jamais dépassé 2%, ce qui – en l’absence de mesure radicale pour le partage du travail – explique que le chômage ne cesse de croître. Quant à la Grèce, en déflation depuis 2013, son taux de croissance est resté négatif entre 2009 et 2013. La situation de la France, a fortiori celle de la Grèce, ne plaident pas vraiment pour une baisse des dépenses publiques et/ou une augmentation des impôts dans ces pays dont les finances publiques sont pourtant en fort déséquilibre.

Tous les experts s’accordent sur un point : bâtir l’union monétaire sans l’union politique – c’est-à-dire sans une authentique fédération avec des institutions fédérales pesant suffisamment pour que des « stabilisateurs automatiques » aident à réduire les écarts conjoncturels à l’intérieur de la zone – a été une erreur dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Les chefs d’Etat qui ont conçu l’union monétaire ont voulu à la fois le beurre (la monnaie européenne) et l’argent du beurre (préserver l’essentiel de leurs souverainetés respectives) : on voit à quoi cela nous a conduits.

Les analystes lucides savent tout cela mais ils ne vont pas, en général, jusqu’à en tirer la conclusion qui s’impose. De deux choses l’une : ou bien le saut qualitatif de l’UE à la fédération européenne est possible ou il ne l’est pas. Puisqu’il ne l’est pas, il est de l’intérêt des pays qui ne peuvent pas supporter les contraintes de l’union monétaire d’en sortir et de regagner ainsi deux instruments de leur politique économique qui leur font actuellement défaut, l’inflation et le taux de change. Ils se retrouveraient alors dans la situation de la Grande-Bretagne, par exemple.

On lit souvent que le retrait d’une partie des pays membres de l’euro serait pire pour eux que le mal dont ils souffrent. Encore faudrait-il le démontrer ! Sortir de la zone euro serait l’équivalent d’une dévaluation. Que l’on sache, si les pays qui éprouvent de graves difficultés économiques dévaluent leur monnaie c’est parce que les avantages à long terme l’emportent pour eux sur le coût à court terme. Il n’en irait pas autrement en cas de « Grexit » ou autre. Il est vrai que le problème de la dette libellée en euro se poserait à ces pays avec encore plus d’acuité et qu’un défaut massif serait alors inévitable, ce qui n’est évidemment pas dans l’intérêt des pays créanciers. Mais, en tout état de cause, la décision de quitter ou non l’euro demeure du ressort des pays surendettés.

 

 

 

 

 

Une politique de l’offre de gauche ?

Depuis les vœux du président Hollande, puis sa conférence de presse du 14 janvier, la France est engagée dans une politique économique que l’on associe ordinairement à la droite. Même s’il n’est pas nouveau que les politiques menées par les partis majoritaires, en France, ne diffèrent guère sur le fond, qu’ils se situent à droite ou à gauche de l’échiquier politique, leurs programmes affichés restent normalement suffisamment différents pour ne pas déstabiliser leurs électorats respectifs. La gauche est censée être keynésienne. Elle considère que la cause première du chômage étant l’insuffisance de la demande, l’État peut y remédier en dépensant davantage, en baissant les impôts sur les ménages, en relevant le salaire minimum, etc. La droite, au contraire, est censée être « classique » en économie. Les causes premières du chômage se trouvent selon elle dans l’insuffisance des capacités de production ou dans un coût du travail trop élevé ; il revient alors à l’Etat de favoriser la production (l’offre) en baissant le coût du capital et du travail par des subventions et/ou des exonérations diverses. Toutes ces mesures devraient être accompagnées par une politique monétaire accommodante, laquelle, par la baisse du taux d’intérêt, permettrait de réduire simultanément le coût de la dette publique (à gauche) et du capital (à droite). Mais la politique monétaire n’étant plus du ressort des gouvernements nationaux, et ne pouvant de toute façon plus être modulée en fonction des seuls besoins de la France depuis l’adoption de l’euro, il ne reste que la politique budgétaire.

Pourquoi cette conversion de la gauche vers la politique de l’offre ? La réponse s’énonce simplement : les conditions de réussite d’une politique de la demande ne sont plus réunies. D’abord, une relance par la demande est coûteuse. S’il s’agit d’augmenter les dépenses publiques ou de baisser les impôts, cela se traduit immédiatement par une augmentation du déficit public bien au-delà des 3 % du PIB vers lequel nous (Français) sommes censés converger aussi tôt que possible. Se souvient-on que le président Hollande avait promis que nous y serions fin 2013 (objectif désormais reporté à 2016) ? Si une réduction significative du déficit public n’est pas d’actualité pour le moment, il reste que nous sommes tenus par nos engagements européens de ne pas le laisser déraper davantage (la dette publique continuant à augmenter du montant du déficit). La France a pour elle en ce moment de ne pas apparaître comme le plus mauvais élève de la zone euro : son endettement public rapporté au PIB est exactement celui de la moyenne de la zone (97,2 % au troisième trimestre 2013), même si ce résultat n’est obtenu que « grâce » aux résultats encore pires de la Grèce, de l’Italie, du Portugal, de l’Irlande et de l’Espagne (dans cet ordre). En 2007, avant le déclenchement de la dernière crise financière, ce rapport atteignait seulement 64 %, presqu’en ligne avec la règle adoptée à Maastricht (60 %). Que constate-t-on depuis ? La dérive impressionnante de la dette publique depuis 2007 n’a eu aucun effet d’entraînement sur l’économie française puisque la croissance réelle n’a pas dépassé 0,6 % sur l’ensemble de la période 2007-2012 (il ne s’agit pas d’un taux moyen annuel mais bien du taux sur toute la période). Sans doute l’augmentation de la dette a-t-elle néanmoins contribué à empêcher que l’économie ne s’effondre, contrairement aux plus mauvais élèves de la zone euro, lesquels, sommés par les instances européennes d’adopter des mesures radicales de stabilisation de la dette, se sont enfoncés dans la récession. Mais si l’augmentation de la dette de la France n’a donc pas été totalement inutile, en permettant le maintien de la consommation, ce résultat a été atteint au prix de la dégradation de la balance commerciale, avec un déficit de l’ordre de 2 % du PIB en moyenne.

La politique de la demande peut également passer par la hausse des salaires. Si le niveau de la dette n’incite pas à la hausse des traitements dans la fonction publique, le gouvernement peut agir sur les salaires du secteur privé en augmentant le salaire minimum mais à 9,53 € brut de l’heure, ce dernier apparaît déjà élevé par rapport à celui des pays concurrents (actuellement à 7,25 $ aux États-Unis, il devrait passer prochainement à 9 $) quand il existe (en Allemagne la coalition au pouvoir depuis les dernières élections fédérales a promis de le rétablir). 13 % des salariés sont aujourd’hui payés au SMIC (et un tiers des moins de 25 ans). Dans un environnement compétitif, comme l’est celui de la France, il serait à l’évidence irresponsable d’augmenter significativement le salaire minimum (1).

D’une manière générale, le coût horaire du travail est, en France, élevé. Selon Eurostat, il atteignait 35, 47 € en moyenne dans l’industrie et les services marchands contre 32,57 € en Allemagne au troisième trimestre 2013. Certes, si l’on considère l’industrie manufacturière stricto sensu, cet écart change de signe (37,11 € contre 37,27 €) mais il demeure trop faible pour qu’on puisse y voir un avantage pour la France. Notons que l’inversion des écarts s’explique par l’existence, en Allemagne, d’un marché du travail dual, avec d’un côté une main d’œuvre bien payée dans les secteurs qui font la force de l’industrie allemande, et de l’autre côté, dans les services, y compris les services s’adressant aux industries manufacturières, des travailleurs précaires et souvent payés bien au-dessous du SMIC français. Les industries manufacturières françaises payent donc plus cher les services qu’elles consomment que leurs concurrentes allemandes.  A quoi s’ajoute la compétitivité « hors prix », également favorable à l’Allemagne.

En France, les chiffres du chômage caracolent en même temps que ceux de la dette. Le niveau record du deuxième trimestre 1994 (10,8 % en Métropole est d’ores et déjà dépassé). 250 000 emplois ont été perdus depuis 2007, alors que le France demeure handicapée par sa démographie : la « population active » (qui additionne les personnes à la recherche d’un emploi avec celles qui travaillent) augmente de 150 000 chaque année alors qu’elle diminue de 100 000 en Allemagne. Lorsque la croissance économique est très faible – comme c’est le cas en Europe occidentale – il devient impossible d’intégrer tous les entrants sur le marché du travail et le chômage ne peut qu’augmenter. Il faut faire litière ici de la croyance consistant à voir dans le dynamisme démographique une « chance » pour la France ; c’est évidemment le contraire qui est vrai. L’argument suivant lequel nous aurions besoin de beaucoup de jeunes pour « payer les retraites » des vieux de plus en plus nombreux serait peut-être vrai dans un monde clos, sans phénomènes migratoires. En réalité, s’il advenait (dans un futur qu’on ne voit pas du tout se dessiner) que le chômage ait tellement baissé qu’on ne puisse plus trouver sur place la main d’œuvre nécessaire, il suffirait d’ouvrir un peu plus la porte à l’immigration. Sommés non seulement de financer les retraites des vieux mais encore des aides diverses aux jeunes chômeurs, les Français au travail sont soumis, en quelque sorte, à une double-peine.

Qu’on le déplore ou non, inverser la tendance démographique n’est pas à l’ordre du jour du gouvernement, et, en tout état de cause, une politique visant à la réduction des naissances ne ferait sentir ses effets sur le marché du travail qu’à long terme. Une autre politique structurelle qui est bien, celle-là, sur l’agenda des gouvernements depuis longtemps mais que, pourtant, l’on attend toujours, devrait permettre de faire à nouveau de la France une forte nation exportatrice, alors que la balance commerciale est déficitaire sans interruption depuis 2004. On sait que cela passerait par la constitution d’un fort réseau de PME exportatrices. On le répète, depuis des années, sans résultat. Pourtant des organismes publics sont déjà en place, comme le réseau des conseillers commerciaux à l’étranger ou la COFACE (qui garantit les créances sur l’étranger). Le premier est notoirement inefficace (est-ce parce qu’il est constitué de fonctionnaires ou assimilés, contrairement à son homologue allemand ?) ; quant à la seconde, elle ne peut qu’aider à la réalisation des contrats déjà signés.

Face à la situation de l’économie française, un gouvernement soucieux du bien public se devrait d’entreprendre les politiques structurelles indispensables, quitte à ce que ce soit la majorité suivante qui en engrange les fruits. Mais cela se heure à deux obstacles. Le premier tient à la nature du fonctionnement des démocraties représentatives. Une réforme d’envergure fait nécessairement des mécontents. Ces derniers ne manquent pas de le faire savoir car ils savent précisément ce qu’ils risquent de perdre. Le reste de la population, la majorité qui est censée profiter de la réforme (faute de quoi cette dernière n’aurait pas lieu d’être) se tait, dans l’ignorance où elle se trouve quant aux gains réels que la réforme pourrai luit apporter, et surtout parce qu’elle a du mal à s’organiser, étant constituée d’intérêts divergents. Le second obstacle tient à l’incertitude dans laquelle se trouve le gouvernement concernant le bien-fondé de telle ou telle réforme, les experts étant rarement du même avis. Faut-il, par exemple, rendre le marché du travail français plus flexible ? Certains pensent que ce serait indispensable ; d’autres considèrent au contraire que la multiplication des CDD a déjà apporté toute la flexibilité nécessaire.

L’Allemagne donne l’exemple d’une réforme en profondeur du marché du travail : suppression du salaire minimum et flexibilité maximale, appel aux travailleurs à bas coût en provenance de l’est européen. Le résultat paraît flatteur, au moins à première vue : ce pays a dégagé en 2013 le plus gros excédent commercial de son histoire, soit 200 milliards d’euros, et sa croissance est donc plus que jamais tirée par les exportations (qui représentent plus de 50 % du PIB, contre moins de 30 % en France). Peut-on pour autant parler d’un succès, d’un modèle à imiter ? Le taux de chômage est certes la moitié de celui de la France mais il ne reste pas moins bloqué au-dessus de 5 %, un chiffre encore très élevé par rapport aux niveaux observés pendant les Trente Glorieuses. Par ailleurs, on le sait, la réduction du chômage est en grande partie due à la multiplication des travailleurs à temps partiel, qui ne sauraient survivre sans les compléments de revenu versés par l’État. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les inégalités se creusent par rapport à la France. En 1960, par exemple, les 10 % les plus riches de la population accaparaient 36 % du revenu national en France contre 31 % en Allemagne. Suivant ce critère, la France était alors plus inégalitaire que sa voisine d’outre-Rhin. Depuis 1980, les positions se sont inversées : les chiffres correspondants sont de 36 % pour l’Allemagne et de 33 % pour la France en 2010 (2). Enfin, on peut noter que l’augmentation de l’excédent commercial allemand s’est effectuée en grande partie au détriment de ses partenaires au sein de la zone euro, à commencer par la France qui demeure son premier client (et son troisième fournisseur).

Le programme économique annoncé pour la France ne cherche pas à accomplir une réforme du marché du travail semblable à celle de l’Allemagne mais il ne vise pas moins à rétablir la compétitivité des entreprises en réduisant le coût du travail. Cet objectif a un sens car les calculs économétriques montrent que les exportations françaises sont fortement influencées par leurs prix. Ce n’est pas bon signe pour l’industrie française car cela confirme qu’elle ne produit pas suffisamment de ces produits « haut de gamme » dont le ventes ne sont pas affectées par un prix élevé, mais cela signifie a contrario qu’il est possible d’augmenter significativement les exportations françaises en diminuant suffisamment leurs prix (3). La baisse du coût du travail prévue par le « Pacte de responsabilité » devrait donc permettre une certaine relance des exportations pourvu qu’elle soit suivie d’une baisse des prix. On a pu se demander s’il ne serait pas plus judicieux de concentrer les diminutions de charge sur les seules entreprises exportatrices. En réalité, comme ces dernières utilisent les produits et les services des autres entreprises, c’est bien sur le coût du travail en général qu’il convient d’agir. La principale inconnue porte sur l’évolution des prix, le lien entre baisse des coûts et baisse des prix n’étant pas automatique. Si l’on considère ce qui s’est passé depuis le début des années 2000, le coût salarial unitaire a augmenté d’environ 30 %, soit un peu plus que l’inflation (ce qui correspond à un tassement des marges des entreprises (4)), tandis que le prix des exportations a connu une hausse bien plus mesurée, de l’ordre de 10 %, avec une chute marquée mais temporaire en 2008. Le secteur manufacturier français sera-t-il suffisamment concurrentiel pour que la politique de l’offre entraîne une baisse significative des prix ? L’avenir le dira, néanmoins si une contrepartie devait être demandée aux entreprises dans le cadre d’un pacte de responsabilité, ce devrait-être celle-là : qu’elles baissent leur prix dans la mesure exacte de la diminution des charges. S’il est en effet impossible d’exiger une contrepartie sous forme d’emploi ou d’investissement tant que la hausse de la demande n’est pas avérée, par contre la diminution des charges salariales correspond à une baisse des coûts bien réelle et actuelle, qui peut immédiatement se traduire en une baisse des prix pour peu que l’État en ait la volonté.

La réussite de la politique de l’offre suppose également que la conjoncture des pays clients de la France soit propice au développement de leurs importations. Or les perspectives de croissance demeurent faibles dans les autres membres de l’Union Européenne qui absorbent 60 % des exportations françaises. Les entreprises françaises doivent donc s’orienter davantage vers les pays émergents mais la modification des réseaux commerciaux est une œuvre de longue haleine. La hausse des exportations vers le reste de l’U.E reste théoriquement possible : elle voudrait que la part de marché de la France y augmente. Elle est malheureusement peu probable dans la mesure où d’autres pays (l’Espagne, par exemple) poursuivent le même objectif avec des moyens semblables.

Malgré toutes ces incertitudes, la politique de l’offre apparaît la seule qu’un gouvernement français, fût-il de gauche, puisse envisager dans la situation actuelle. Étant la seule possible, elle n’est, à vrai dire, ni de droite ni de gauche. On remarquera pourtant que si les entreprises étaient effectivement contraintes de diminuer leurs prix à due proportion de la baisse des charges, cela permettrait une relance de la consommation à l’avantage du peuple français et favorable à la reprise.

L’absence de toute autre politique crédible s’explique évidemment par les contraintes auxquelles la France se trouve soumise du fait de son appartenance à l’U.E. et à la zone euro. Abandonner l’U.E. et son marché commun, compte tenu de son poids dans les débouchés de notre production, paraît effectivement suicidaire. Le gouvernement français pourrait tout au plus s’employer avec davantage de conviction à susciter une coalition de pays membres assez puissante pour donner à l’U.E. une orientation moins néolibérale. Quant à la sortie de l’euro, elle n’est évoquée aujourd’hui que par les partis extrêmes à gauche comme à droite. Compte tenu de l’audience croissante du Front national, de plus en plus de voix autorisées se font entendre pour expliquer que la sortie de l’euro entraînerait des maux pires que ceux qu’elle entend guérir (5). L’économie étant une science inexacte, il paraît pourtant présomptueux d’avoir un avis définitif sur la question tant que l’expérience n’aura  pas été tentée. Le fait est, en tout cas, que si le taux de change de l’euro convient parfaitement aux pays dont le commerce extérieur est excédentaire – à commencer par l’Allemagne –  l’euro est surévalué pour des pays comme la France (de l’ordre de 20 %), ce qui pénalise nos exportations. D’autant plus que celles-ci se montrent, – comme déjà noté – fortement élastiques au prix. Mais la sortie de l’euro aurait, explique-t-on, de nombreux inconvénients. Puisqu’il s’agirait de dévaluer notre monnaie, cela renchérirait automatiquement nos importations, et augmenterait en premier lieu la facture énergétique de tous les Français. De fait, pour qu’une dévaluation réussisse, il faut qu’elle atteigne le pouvoir d’achat. On voit bien en effet que si l’inflation salariale se développait afin de compenser la baisse du revenu réel, les entreprises seraient forcées d’augmenter leur prix et que le regain de compétitivité attendu ne serait plus au rendez-vous. La question qui se pose est celle-ci : sommes-nous prêts collectivement à payer notre essence plus cher pour relancer la production et réduire le chômage ? La question ne nous ayant pas été posée, il est difficile d’y répondre. Il est en tout état de cause certain que la hausse du prix de l’essence (du fuel domestique, etc.) aurait un effet secondaire positif en réorientant la demande vers les sources d’énergie substituables et les économies d’énergie.

L’autre objection « massue » opposée au retour au franc tient à la dette publique. Le poids de la dette existante sera alourdi parce qu’elle restera libellée en euros et le coût de la dette nouvelle sera renchéri, les intérêts exigés par les prêteurs augmentant pour incorporer le risque lié aux futures (et prévisibles) dévaluations du franc. Compte tenu du poids déjà atteint par la dette de la France, aucune de ces perspectives n’apparaît acceptable. Mais est-on vraiment tenu de les accepter ? Tant que l’Europe ne sera pas devenue une authentique fédération (un objectif que le présent auteur continue à juger souhaitable) avec une monnaie vraiment unique et un gouvernement fédéral dont le poids économique sera suffisant pour permettre le jeu de stabilisateurs automatiques à son niveau (6), les États non membres de la zone euro conservent de facto une large latitude pour résoudre le problème de leur dette, le principal moyen à leur disposition consistant à faire défaut sur tout ou partie de leurs engagements. Si la Grèce l’a fait, alors même qu’elle continue à appartenir à la zone euro, cela est a fortiori possible pour un pays qui l’aurait quittée. L’Argentine constitue un exemple récent d’un pays ayant pratiqué avec succès la dévaluation accompagnée d’un défaut sur sa dette (7). Evidemment, les créanciers étrangers ne voudront plus de la dette française (au moins pendant quelques années) mais les investisseurs institutionnels français auront toujours besoin de titres du Trésor dans leurs portefeuilles et la Banque de France jouera si besoin est son rôle de prêteur en dernier ressort.

Il faut prendre acte que ni le président Hollande ni la majorité parlementaire n’ont été élus pour faire advenir un changement révolutionnaire comme le serait le partage effectif du travail. Sans trahir leur orientation social-démocrate, ils pourraient malgré tout se montrer plus audacieux dans la lutte contre la précarité et au chômage. En optant pour la politique de l’offre, le gouvernement a choisi de faire un geste (coûteux) envers les entreprises, en espérant qu’elles joueront le jeu. Le pari apparaît risqué car elles seront tentées de reconstituer leurs marges plutôt que de baisser leurs prix.

Michel Herland, 29 mars 2014

 

 

(1)    Le SMIC mensuel net n’atteint pourtant que 1128 € net pour un plein temps. Le coût pour l’entreprise, en additionnant les charges sociales salariale et patronale, s’élève à 1653 €.

(2)    En 2010. À comparer avec 42 % au Royaume-Uni et aux États-Unis 48 %, soit pratiquement la moitié du revenu national ! La part du millime supérieur (les 0,1 % les plus riches) dans le revenu national atteint 4 % en Allemagne, 2,5 % en France, 5,5 % au Royaume-Uni, 7,5 % aux États-Unis ! Autre élément de comparaison des inégalités : le taux de pauvreté, calculé comme le pourcentage de la population dont le revenu est inférieur à la moitié du revenu médian est de 9,7 % en Allemagne contre 7,1 % en France (cf. Th. Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Le Seuil, 2013). Tous ces chiffres permettent de comparer le degré d’inégalité entre les deux pays ; ils ne donnent aucune indication sur le niveau de la pauvreté dans chaque pays. En 2012, le pouvoir d’achat par habitant était de 12 % plus élevé en Allemagne qu’en France.

(3)    L’élasticité prix des exportations françaises s’élève à 0,9 contre 0,3 en Allemagne (cf. Natixis, Flash-Économie, 20 mars 2013, n° 215).

(4)    Le taux de profit brut (avant impôt) des entreprises non financières françaises est passé de 17% en 2001 à 12 % en 2012 (source : Eurostat).

(5)    Voir par exemple dans le dernier numéro d’Esprit (mars-avril 2014) l’article d’Anne-Laure Delatte.

(6)    Si, par exemple, l’assurance chômage était organisée au niveau fédéral cela entraînerait automatiquement des transferts de fonds contracycliques des pays au plein-emploi vers les pays en sous-emploi.

(7)    A la fin des années 90, l’Argentine, dont la monnaie était alors alignée sur le dollar, s’est retrouvée à la fois en récession et en surendettement. Au début de 2002, elle a fortement dévalué sa monnaie et réduit unilatéralement sa dette (jusqu’à 70 % sur certains titres). Après une année 2002 calamiteuse (chute de 12 % de la production nationale), le taux de croissance est remonté à 9 % en 2003 et 2004 et demeure depuis autour de 8 % (à l’exception de l’année 2009 : 1 %). À tort ou à raison, les partisans du maintien de la France dans l’euro considèrent que l’exemple de l’Argentine n’est pas transposable à notre pays.