Neige exterminatrice – extraits (II)

BLUES

Oh dans les alcools d’un bar de la rive gauche
Attendre  attendre encor la même voyageuse
Celle au baiser de feu et qui fera tourner
Sa robe de cyclone autour de mes naufrages

Du côté de Shangaï ou alors dans les bruines
D’un soir de Copenhague au large de l’automne
Un violon de mirage emporte la mémoire
Et les chambres d’hôtel ruissellent sur la mer

Quelque part dans le soir la rumeur d’une écluse
Un air de blues et tournent tournent les méduses
Suinte sur le trottoir le sang des anciens crimes
Et ma vie se rallume aux songes  de la brume

Du côté de Shangaï de Prague ou d’Amsterdam

Odeur d’amour malade et de neige tzigane
Quelque part et suivant le hasard des nuages
Attendre attendre encor la même voyageuse
Le cri d’un autorail me barre la mémoire.

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VENT DU NORD

Le vent du Nord allume sa lampe à pétrole
Comme autrefois dans les greniers du crépuscule
Dans l’imagination de l’enfant le plus pauvre
La lanterne magique à peindre sur les murs
Les vagues de la mer les fleurs la toison d’or

Enfant voici la neige et le cri des navires
La neige Épiphanie de rois décapités
Noël rouge au quinquet de baraques foraines
La roulotte aux gitans bourlinguant sur la route
Sa complainte à broyer du noir dans les ornières

Enfant voici la neige et le cri des navires
Le vent du Nord allume sa lampe à pétrole
Rappelle-toi les vieilles histoires policières
Les romans à deux sous achetés dans les gares
Que tu lisais assis dans un fond de cuisine

Comme le testament d’une vie impossible.

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CICATRICE DE LUNE

Pour toi seul mon enfant mon ombre ma mort lente
Cette fête oubliée dans les cendres du vent
Cicatrice de lune écume sur les murs
D’un songe qui s’achève en gerbes d’orties blanches

Mon ombre ma mort lente ainsi vers l’océan
Ce rameau de fumée prolongeant le voyage
Ces graffitis amers cette poussière d’encre
Où retombe en énigmes la vie qui te hante

Ainsi chaque matin la buée sur la vitre
D’une âme qui s’égare à rompre le réel
Ainsi de ce journal effeuillant sur la table
Le réel irréel des souvenirs du monde

Et la dernière page éparse aux quatre vents
Qu’importe la morale il demeure une fable
Pour toi seul mon enfant mon ombre ma mort lente
Ce jour de contrebande aux frontières de temps

Ces châteaux en Islande et ces façades noires
Portant sur leurs fenêtres le deuil des étoiles
Ces images volées sur le front des aveugles
Ce silence d’argent et ces paroles d’or

On se prend d’une tendresse désespérée
Pour un coin d’escalier pour un bord de canal
Car c’est toujours la dernière escale qui compte
Voyageur que poignarde un cri des antipodes

On reconnaît sa vie à l’écho de ses rêves.

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Par Christian Bachelin, , publié le 03/11/2020 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Neige exterminatrice – extraits (I)

Extraits de Neige exterminatrice, Guy Chambelland, éd., 1967, précédés de la préface de Jean Rousselot.

Le « cri de la réalité » terrifie Christian Bachelin. C’est pourtant lui qui le pousse. Car la réalité ne crie ni ne chante. Elle est. Elle est même parce que nous sommes et la dire « inavouable » c’est se contredire. Mais la poésie n’est-elle pas cette contradiction même ?

Je vois dans le poisson qui revient si souvent dans l’imaginaire de Bachelin, le symbole même de l’espoir qui nous fait vivre malgré tout, malgré le mâchefer par exemple, autre mot-clé de ce poète de la déréliction. Heureux dit le populaire « comme un poisson dans le mâchefer », mais Ichtyus, c’est déjà Jésus, le poisson qu’on mange et l’éternité de la mer. Et tout au long de ces poèmes, il y a trop de pulsations vives et de certitudes pour que je ne doute pas de la grande santé de ce crieur écorché vif par son propre cri.

Quelque chose encore me rassure : le choix que Christian Bachelin a fait d’un verbe qui chante et qui exprime, cela même au moment où l’on nous rebat les oreilles d’une bien vieille lune, savoir que la poésie ne doit rien dire qu’elle-même Comme si, de tout temps, elle n’avait pas été le moyen de communication suprême ! Il y a là bien du courage. Un acte de foi, en somme. Et n’en est-ce pas un autre que de s’apitoyer, dans ce siècle de fer, sur un « sac de ciment éventré » ou encore sur les « boucheries de Soutine » ?

Un jour, parmi quelques milliers de poèmes sans signature que l’on m’avait astreint à lire, je suis tombé sur Neige exterminatrice. J’ai entendu là ce qui devient de plus en plus rare : Une voix. Je suis certain que les lecteurs de ce recueil vont l’entendre, eux aussi, et l’aimer comme je l’aime. Elle est, je me répète, la réalité même, qui vous fait mal, bien sûr, mais sans laquelle nous serions sans rivages, sans mémoire et sans amour. Jean Rousselot.

Christian Bachelin ou la revanche de la beauté alexandrine en poésie contemporaine. René Hénane.

 

La neige a traversé le silence des tombes
Reine dépossédée un bandeau sur les yeux
Reine cherchant son roi de planète en planète
Et posant sur la tête du premier venu
La couronne d’un jour de ses flocons perdus

O neige orphelinat de bouquets oubliés
Tu n’es là pour personne et je te vois sourire
On dirait que toujours tu reviens sur tes pas
Quand tes doigts font le geste à hauteur de mon front
De vouloir apaiser une fièvre inconnue

Neige tu n’es jamais la même chaque fois
Et d’hiver en hiver se creuse ton visage
Neige lointaine et chaude fiancée de l’ombre
Le crépuscule allume au chevet des amants
Un chandelier aux cierges de brume et de sang

O neige douloureux et long pèlerinage
Neige miraculeuse aux grelots de lépreuse
Les vierges d’aujourd’hui ne fuient plus en Égypte
Mais bercent longuement sous leurs voiles de veuves
Des enfants monstrueux dans des berceaux de cendres

Ô neige cinéma muet de la misère
Complainte sans musique et masque sans regard
À peine un peu de lune au-dessus de la ville
À peine un peu de pain émietté aux fenêtres
Quand les oiseaux ont faim d’azur et de soleil

Neige aux rubans défaits de reine foudroyée
Longs cheveux d’étudiante et cape de bergère
Ton peuple s’agenouille au signe de tes lèvres
Il te crie sa tendresse étrange et famélique
Avant de te livrer au glaive du bourreau

Tu t’en vas les pieds nus à travers le faubourg
Chassé par le bâton tourbillonnant du vent
Reconnais-tu ici le royaume promis
Un aveugle remue au creux de sa sébile
Les reliques d’un Dieu à jamais disparu

N’as-tu pas pressenti la pourpre de l’aurore
Par-delà les fumées du foyer le plus pauvre
L’éclat du feu central dans le noir du charbon
Le rouge de la chair sous l’usure du chanvre
N’as-tu pas deviné le cri sous le soupir

Neige dont nous rêvons à la veille des guerres
Comme d’une lumière atroce et merveilleuse
Infranchissable nuit aux barrières de mort
Neige pareille à la pelletée de chaux vive
Sur les entassements de la fosse commune

Neige au rire de hyène une torche à la main
Tu viens chauffer à blanc le sommeil des gisants
Neige pareille à la marguerite effeuillée
Fleur de tous les adieux et de tous les retours
Quand s’éteint le dernier feu-follet des charniers

Neige pareille à la poussière des ossuaires
Fanatisme des gueux éblouis du néant
Neige d’Apocalypse et d’anarchie ardente
Neige au double corset chargé de dynamite
Horlogerie des bombes à retardement

Neige pollen ultra-violet des anémones
Lune pulvérisée dans le cerveau des fous
Rumeur télégraphique où chantent les sirènes
Quel écolier dément s’embraque pour les îles
À travers la lumière oblique de l’hiver

Cordages de navires et poteau de torture
Quel enfant d’outre-mer vient de s’ouvrir les veines
Dans la nuit prénatale dans la vigie du vent
Inabordable neige un voilier vers le nord
fait craquer tout à coup le gel de la mémoire

Neige cerisier blanc des jardins de l’absence
Rendons-nous à la clarté des premiers jours du monde
Un papillon se pose à l’orée des forêts
Mais il n’est plus pour nous ici de délivrance
Que ce vertige triste où le ciel agonise

Neige bâton d’aveugle et lanterne magique
Rends-nous la pureté de l’aube et de l’enfance
Apprends-nous la pudeur de mourir en silence
Conduis-nous jusqu’au bout des chemins de ténèbres
Vers l’illumination des fêtes de la mort

***

Il neige sur le terrain vague
Le jour s’éclaire à la chandelle
Il neige des nids d’hirondelles
Sur le passage des rois mages

Neige exterminatrice au tournant de l’hiver
Comme un couteau levé à la gorge du ciel
Sourire de méduse et venin d’araignée
Neige pareille à la piqûre de morphine
Pour endormir la mort dans le sang du poète

Neige néon glacial des bars du petit jour
Pavane et flamenco pour un ange défunt
Roulement de tambours et roulis de vertèbres
Aujourd’hui les corbeaux s’unissent aux colombes
Dans une étreinte noire au pied de l’échafaud

Le suif de la bougie s’écoule avec les songes
Le chant du coq éclaire un Christ à la dérive
Neige gravitation de l’âme autour du corps
Ô neige migratrice à jamais frémissante
Du frisson fugitif des premières violettes

Ô neige flamboiement anonyme des gares
Comme une plaie ouverte au flanc du voyageur
Coquelicots d’un soir lueurs des hôtels borgnes
Ne vous retournez pas transfuges de la nuit
ne vous retournez pas on y perd son visage

Il neige sur le mâchefer
Un vieux chagrin de chien errant
La neige est bleue comme la mer
Dans la gamelle du mendiant

Ô neige carillon des cathédrales mortes
Pavane et rhapsodie pour un ange déchu
Orgues de Barbarie sirènes de détresse
Le vent souffle à travers les planches du sommeil
Un cheval de nuées piétine le dormeur.

Neige fatalité aveugle du désir
Neige des sept douleurs croqueuse de diamants
Chair de miséricorde offerte au vagabond
Ô neige profondeur de la forêt nocturne
Frôlement de gazelle et morsure de loup

Neige pareille aux yeux cerné des jeunes filles
Pareille à la fumée de Sodome et Gomorrhe
Virginité amère douleur de chèvrefeuille
Les assassins sont purs en ton lit de cristal
Sous le double baiser de l’aube et des ténèbres

Ô neige tutélaire épouse de la nuit
Garde-nous le secret de ton haleine close
le plein jour nous fatigue et nous brise les rêves
Garde-nous la blancheur éperdue de ton marbre
Pour couvrir nos amours en mal de sépulture.

***

Chantiers désaffectés mâchefer et brouillard
Vagabondage noir des loups et des nuages
À l’autorail du soir nous devions nous quitter
Ma fiancée perdue au détour de l’hiver
Et nous marchions avec la neige déclinante
Dans un rêve pareil à ces bords de falaises
Où le moindre faux pas vous rejette à l’abîme
Dans un rêve semblable à ces auberges folles
Dont on pousse la porte sur le coup de minuit

Nous vagabonds d’Amour
Vers la dernière escale d’un buffet de gare
Allions le front battu des carillons obscurs

Rumeurs télégraphiques orties blanches rumeurs
De pigeons envolés dans le creux des églises
Ferraille titubante des trains de marchandises
J’ai oublié de puis le nom de cette ville
Pas le nom anonyme des géographies
Mais celui fugitif que lui donnaient nos ombres
Quand nous marchions avec la neige déclinante
Conjuguant au présent vertigineux du jour
Nos fièvres parallèles et l’absence future

***

Le mendiant disparu dans le vent de la nuit
Une main continue de frapper à la porte

Le cheval foudroyé contre un mur d’abattoir
Un nuage le remplace et court sur la prairie

Le navire englouti tout au fond de la mer
Un flocon de fumée témoigne du voyage

Le rivage s’efface le mirage demeure
Plus précieux plus vivace que la réalité

Le rivage s’efface le rivage se meurt
Un reflet se souvient des arbres et des fleurs

Le dernier réverbère clignotant dans la nuit
La neige doucement lui vole sa lumière

Ce qui n’existe pas ce qui n’existe plus
Interroge dans l’ombre la mémoire des hommes

 

Voir l’article de René Hénane : https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/qui-connait-christian-bachelin/

Qui connaît Christian Bachelin

Qui connaît Christian BACHELIN ? Qui, parmi nous, peut citer un seul texte, un seul poème, un seul vers, de ce poète « qui s’est vu crucifier en poète maudit, pendant que dans son ciel il neige des voiliers dans la fumée d’usine…

Christian Bachelin

Christian Bachelin, né le 1er septembre 1933 à Compiègne et mort le 29 août 2014 (à 80 ans) au Kremlin-Bicêtre, est un poète et écrivain français.

Né à Compiègne, Christian Bachelin vit une enfance entre Compiègne et Roye-sur-Matz, petit village de Picardie. À l’âge de 12 ans, il entre à l’École militaire  des Enfants de Troupe (AET) des Andelys, école où ses professeurs remarquent ses dons littéraires. Adolescent, il rédige ses premiers poèmes et découvre le surréalisme, Lautréamont, Henri Michaux et Robert Desnos, qui marqueront son style.  Ayant regagné la vie civile, il reçoit en 1953 le prix Marie-Bonheur pour son recueil de poèmes Stances à la neige.

Ensuite, dix ans de silence pendant lesquels il vivote en exerçant une multitude de petits métiers : manutentionnaire dans un entrepôt d’épicerie en gros, à Clairvoix, surveillant dans une coopérative agricole, accordéoniste, pointeau dans une parfumerie de Grasse, « saute-ruisseau » pour un huissier de justice…

Suit une intense période de création, aussi bien en vers qu’en prose, pendant laquelle Christian Bachelin s’isole dans l’écriture. En 1965, Jean Rousselot lui fait connaître les éditions du Pont de l’Épée, Guy Chambelland. Il y publie plusieurs recueils. De retour à Paris en 1973, il est embauché à la Société des gens de lettres comme employé aux écritures.

En 1975, il décroche le prix Charles-Vildrac pour Ballade transmentale.

Hélas ! apparaissent furtivement les premiers symptômes pathologiques et douloureux d’une maladie neuro-végétative qui rongera son corps et son esprit, de manière irréversible – état qui nécessite un placement définitif en maison médicalisée de retraite au Kremlin-Bicêtre. Ses amis anciens Enfants de Troupe, René Hénane, Robert Chambon, Christian Legrand, viennent le voir régulièrement et lui tenir compagnie, l’encourageant à l’écriture. Christian Legrand assume avec une magnifique générosité sa son rôle de tuteur légal. Christian Bachelin est suivi régulièrement aussi par la grande poétesse Valérie Rouzeau qui le soutient pour la création et la publication poétiques, soutien profondément attachant pour notre poète.

Jour noir, Christian Bachelin s’éteint la veille de son anniversaire, le 29 août 2014.

Œuvres

Stances à la neige, 1953. Prix Marie-Bonheur – Neige exterminatrice, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1967Le Phénix dans la lucarne, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1971 –  Ballade transmentale, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1974, Prix de poésie Charles-Vildrac, 1975 – Médiéval in blues, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1981Fatrasies en revenant d’aujourd’hui, La Bartavelle Éditeur, 1988Complainte cimmérienne, Paris, Éditions de La Différence, 1989Cantilène engloutie, La Bartavelle Éditeur, 1991Soir de la mémoire, Paris, Éditions Méréal, 1998, réédition en 2018, Paris, La Table ronde, – Atavismes & nostalgies, Les éditions de l’Arbre, 1999Buttoirs rouillés de la mémoire, La Bartavelle Éditeur, 1999 – Y seul, roman, Éditions Zulma, 2001 –  Neige exterminatrice. Poèmes, 1967-2003. Préface de Valérie Rouzeau. Les Éditions Le Temps qu’il fait, 2004 –  Le Démon d’antichambre, dessins d’Evelyn Ortlieb, Paris, Éditions Rehauts, 2007Mémoires du mauve, Éditions Apogée, , 2007.

 

Préface de Valérie Rouzeau pour Neige exterminatrice.

 

Chante ou crève de solitude 

C’était un jour qu’i faisait nuit., rue des Belles Lunettes à Nevers : je venais de tomber sur Neige exterminatrice de Christian Bachelin.

Je reviens de si loin d’un oubli si profond
            Que déjà le hasard ne me reconnaît plus…

Ceci est aussi vrai que je l’aurais vécu. Quand paraît la Neige aux éditions Guy Chambelland, Bachelin, jeune marié exerce la profession de coursier chez un huissier de justice. Il a été enfant de troupe, manutentionnaire à l’entrepôt des épiceries en gros de Clairoix (près de Compiègne, sa ville natale), joueur d’accordéon aux bals des fêtes patronales en Picardie, chevalier à mobylette rouge et amoureux transi, buveur au long cours des soirées entre copains (il ira pour payer sa tournée, jusqu’à vendre à un prix dérisoire son exemplaire de L’Immaculée Conception, qui comportait la bagatelle d’un envoi d’André Breton à Francis Ponge). Il sera encore surveillant dans une coopérative agricole où il vérifiera les manomètres des séchoirs à maïs, pointeau dans une usine de parfums à Grasse, où il aura le mal du pays et il sera aussi, à partir de 1973 – l’année de ses quarante ans – « employé aux écritures », à la Société des gens de Lettres grâce à la bienveillance de Jean Rousselot qui l’introduit dans la maison de Balzac où il restera vingt ans : tout cela n’est pas plus vrai que la poésie où la vie s’invente magistralement, pas plus vrai que le rêve vertigineux de cette vie dont aucune biographie ne saurait rendre compte. Les écritures auxquelles Bachelin s’emploie pour de bon – son œuvre – le disent assez. En des vers fantasques, baroques, syncopés. En des rengaines, des ballades, des blues, des litanies empreints d’une nostalgie tellement inouïe qu’on croirait qu’un sentiment nouveau a été inventé. L’art de détourner les fonds à ses propres fins, qui distingue le créateur authentique de l’épigone ou du faussaire n’est pas en reste avec ce poète dont le lyrisme turbulent révèle l’étrangeté merveilleuse ou cocasse des êtres et des choses en apparence les plus banals, les plus misérables ou insignifiants. Auprès du lecteur distrait, Bachelin pourrait passer pour un doux dingue un peu naïf, un troubadour romantico-surréaliste et dada égaré dans notre époque post-post moderne. Il y a quelque chose de déplacé chez lui, et ceci s’appelle une montagne ou, en d’autres termes, une œuvre. Et cela, qui l’a véritablement lu le sait bien : voici une œuvre, un projet de vie, un accomplissement de beauté redoutable, une quête féroce d’impensable éternité… « Puisque notre passé est perdu et la réalité de notre vie douteuse, jouons le jeu des vies potentielles. (…) Ainsi Christian Bachelin peut se construire un véritable mythe selon la logique paradoxale d’un enfermement en expansion. Coupé d’un présent sans valeur et d’une mémoire en laquelle il ne croit plus, il s’élabore des souvenirs artificiels, une prothèse d’existence, motivé par un double point de fuite, temporel et spatial, le Moyen-Âge et le Nord » écrit Michel Besnier, l’un de ses plus subtils connaisseurs, dans le numéro de janvier 1995 de la revue La Sape. Imprégné de littérature abondante et variée, de Philippe de Thaon (dont il a commencé une traduction bachelinesque du bestiaire) à Jean-Claude Pirotte via Gérard de Nerval, Robert Desnos et Benjamin Péret, André Dhotel et John Cowper Powis, sans oublier les deux « Julien », Gracq et Green, pour ne citer que quelques-uns de ses phares, Christian ne néglige pas pour autant les lectures plus modestes (Rustica ou Bibi Fricotin, les petits romans populaires) ni les autres arts (la musique en particulier, avec une prédilection pour Duke Ellington et le jazz Nouvelle orléans) dans l’élaboration de ce mythe personnel évoqué par Michel Besnier. Ici « Tristan, là « Ténébros » : les doubles ne manquent pas si « la vie est trop courte pour être vécue ». On s’apercevra peut-être du phénomène Bachelin un de ces jours, du génie de ce bric-à-brac déconcertant, ordonné par la grande solitude et l’immense fantaisie de l’inventeur nostalgique de la neige et du vent, de l’attente amoureuse dans l’anonyme brasserie jaune d’une gare elle-même sans nom, des virées épiques à deux roues sur des routes défoncées où se moque une vieille lune au miroir des ornières pleines de pluie, le long de lamentables champs de betteraves… La majeure partie du trésor est encore inédite mais les poèmes qu’on va lire, à l’exception des « Élégies en gris mineur » ont tous paru en volumes : ceux-ci étant épuisés ou introuvables, il a semblé urgent de réimprimer ces chefs-d’œuvre, dont la magnifique Romance sans issue, publiée l’année de la disparition de sa femme Geneviève.

Le ciel désaffecté ne sait plus où se poser

J’ai rencontré Christian l’année suivante au Marché de la Poésie à Paris. J’avais lu tous ses livres et depuis La neige je ne faisais plus sans ces vers dont le rythme sans pareil, le ton à la fois grave et loufoque (j’ai parlé de nostalgie et son affaire est bien là : il s’agit de composer avec le regret pathétique, de le remettre à sa place, ne surtout pas céder à la tentation de geindre) oui, le ton unique m’avait enchantée et déroutée aussi. Enfin un poète assumant sa chimère, un toquet prodigieux, un sage immodéré, un fou plein de raison.

Je pense à la décomposition du chant des grenouilles
En des confins d’été dans des trous de mémoire
D’où me remonteraient comme un long roman jaune…

Ce jour de grand soleil parmi la foule de la place Saint-Sulpice, Christian portait des vêtements d’hiver. Je n’ai pas un instant douté qu’il avait froid, que quelqu’un en lui avait froid, que ce soit juin ou décembre. Nous sommes devenus amis. Une décennie s’est écoulée déjà, le temps vole, et Christian n’écrit presque plus. Il dit qu’il a perdu « le sens poétique de la réalité » … N’empêche. À la misère intime et universelle de l’existence humaine, à son absurdité flagrante, à son drame quotidien, à son mystère familier, à ses joies et ses peines, à ses absences, à ses amours il a rendu un hommage dont la grandeur et l’étrange beauté s’imposeront aux générations futures, bien au-delà de notre temps limité. Remarquablement méconnu du plus grand nombre, Christian Bachelin n’est pas un poète d’aujourd’hui, c’est un poète de toujours : on devrait s’en réjouir beaucoup dès maintenant.

 

 Quelques poèmes posthume

 

Avec des inflexions
(illisible) et veloutées
la chanteuse Blues
Caresse la tristesse
Comme la tristesse est belle
Le soir autour des gares
dans la séparation
sans visage et sans âge
Les années sont lointaines
Dans la nuit des amants
Ce n’est pas le néant
C’est le rêve du Temps
Les dernières minutes
sont-elles éternelles
C’est ce que l’on ressent
dans l’étreinte de la brume.

 

Un escargot vole haut
un ver de terre plane à l’envers
Les vieilles boivent leur café
filtré dans des chaussettes trouées
un cor de chasse croche un crapaud
Dans le bonnet d’un Polonais
C’est réel autant qu’irréel
par le (illisible) des visionnaires
La princesse du noir manoir
succombe à sa passion du soir
Dans l’adoration mystique
S’épanouit le clitoris
Les vieux rois reviennent de guerre
par les forêts de la folie…

 

Rengaines d’enfance

Que tout reste crépusculaire
pour que rien jamais ne s’achève
ni les petites vies poussives
ni les grands naufrages inouïs
un lapin qu’on va bientôt tue
ronge un navet dans son clapier
un mécanicien suburbain
répare une locomotive
L’ancienne vie du faubourg se reflète dans le cambouis
Une enfance a son paradis
Dans une bulle de savon
La rengaine des rues se traîne
avec les amours infidèles
chez l’épicier une sardine
parle toute seule  dans sa boîte.

 

Si les brouettes sont tièdes
c’est à cause des gousses d’ail
si la lune est lente
c’est à cause du déluge
La chouette du pommier
Pond des pommes de neige
Pour éblouir le chien
dans le jardin du poète
L’éternité commence
autour d’un tire-bouchon
dans le tiroir qui sent
l’esprit de la famille
au coin des rues la pluie
fait pousser les orties
qui piquent les valises
Dans l’ouate de l’oubli.

 

Entre brume et brouillard
Les mégots s’enrhument
Pleurant le jus de chique
du souvenir infini
Un tas de charbon
Près d’une rivière
Est-il nécessaire
au regret natal
Et le bleu de la brume
pour soupeser un peu
l’accent du pays
Dans le goût des bières
nous mourrons solitaires
mais fidèles au point blanc
de la condensation
des amours et des jours.