Avignon 2021-4 : Caroline Guiela Nguyen, Tchekhov (IN)

Fraternité, conte fantastique

 

Comme l’indique le titre, cette création de Caroline Guiela Nguyen nous fait basculer dans un monde totalement imaginaire. A la suite d’une éclipse de soleil, une partie de l’humanité a disparu. Les humains restants, ceux en tout cas qu’on verra sur le plateau, sont incapables de surmonter le choc de la disparition. De deuil, il ne saurait être question, il n’y a aucun cadavre, les personnes manquantes se sont envolées, elles sont ailleurs, quelque part dans l’immense champ des étoiles.

On pourrait s’interroger sur les raisons de ce départ, volontaire ou pas. Mais ce n’est pas le propos de C. Nguyen qui se concentre sur ceux qui restent et se désespèrent. Pour faire face, ils se réunissent dans des « centres de soin et de consolation ».

La pièce d’une durée de trois heures trente est située dans l’un de ces centres. Elle est divisée en deux parties séparées par un entracte. Dans la première, peu après la « grande éclipse », les personnages se connaissent déjà bien, ils ont pris l’habitude de se retrouver. Une innovation vient d’apparaître qui permet d’envoyer des messages aux chers disparus. Autant d’émotions qui ont des répercussions sur le rythme cardiaque, lequel s’est considérablement ralenti, d’où la présence d’un médecin. Cette première partie, la plus longue, n’est pas la plus réussie. Une fois la situation installée, il ne se passe rien de nouveau ou guère. Les quelques fausses disputes entre les personnages ne suffisent pas à faire avancer l’action.

La deuxième partie, bien des années plus tard (mais les personnages n’auront pas vieilli pendant tout ce temps), rachète la première. L’émotion, enfin, surgit. Une nouvelle innovation qu’on ne dévoilera pas ici a surgi. Elle n’est pas non plus sans conséquence pour les humains qui doivent la mettre en œuvre mais l’espoir revient, au moins pour un temps. On n’en dira pas davantage. Il suffit de dire ici que la deuxième partie console des faiblesses de la première.

Il n’en demeure pas moins que cette pièce très attendue déçoit par rapport à Saïgon, grand succès du festival en 2017[i]. Est-ce le revers des écritures de plateau, d’un trop-plein de cette équipe multiculturelle où chaque comédien voudrait tirer la couverture à lui ? Le fait est que la pièce paraît sympathique mais brouillonne, bien loin de Saïgon, pourtant déjà une écriture de plateau mais si bien maîtrisée, où chaque personnage imposait sa présence, alors qu’ici ils s’égarent quelque peu… malgré le renfort de deux dramaturges (Hugo Soubise et Marion Worms). Et puis faut-il ajouter que le fantastique est en soi un genre difficile, puisqu’il s’agit de rendre à peu près crédible quelque chose qui a priori ne l’est pas.

 

Fraternité, conte fantastique, m.e.s. Caroline Guiela Nguyen. Avec Dan Artus, Saadi Bahri, Boutaïna El Fekkak, Hoonaz Ghojallu, Maïmouna Keita, Nanii, Elios Noël, Alix Petris, Saaphyra, Vasanth Selvam, Anh Tran Nghia, Hiep Tran Nghia, Mahia Zrouki.

 

La Cerisaie

Tiago Rodrigues qui aura les rênes du festival à partir de l’année prochaine, a été invité à montrer l’étendue de son talent dans la cour d’honneur du Palais des Papes, le lieu emblématique du festival. Celui où tout a commencé, avec Jean Vilar. A l’époque les gradins n’occupaient qu’une partie de l’espace, les voix n’étaient pas amplifiées : un autre monde ! Les gradins, justement, qui occupent désormais, avec la scène, la totalité de la cour ont été refaits à neuf… sans que les spectateurs voient vraiment la différence sinon que les sièges de plastique bleu increvables ont été remplacés par des sièges rembourrés, donc plus fragiles, un peu plus confortables.

T. Rodrigues a choisi de monter la Cerisaie, une pièce du patrimoine, un exercice auquel, de son propre aveu, il n’est pas habitué, préférant écrire lui-même ses pièces. Autre handicap de départ, cet immense plateau du Palais des Papes qu’il faut savoir occuper. Peu y parviennent. On l’a, en l’occurrence, rempli de chaises, alignées comme à la bataille. Elles bougeront, bien sûr, on les mettra en tas puis on défera le tas… Rien de novateur en l’occurrence (mais voir plus bas). Autre et dernier élément du décor, trois charriots sur des rails portant des luminaires et, pour l’un d’entre eux, deux musiciens.

La distribution est plus que politiquement correcte. On sait le débat actuel sur la place des minorités visibles au théâtre et cette évidence que les rôles ne sont pas « racisés » comme on dit aujourd’hui. L’idée de faire jouer Lopakhine, le moujik qui rachètera la Cerisaie et se présente comme « petit-fils et fils d’esclave » par Adama Diop constitue un clin d’œil intéressant, mais mélanger les races au sein d’une même famille est une soumission ridicule à la mode et ne peut entraîner que de la confusion. Or, tandis que le rôle de Lioubov, la femme trop prodigue qui a contribué à ruiner la propriété, est confié à Isabelle Huppert, ses deux filles, son frère sont joués par des noirs. Isabelle Huppert, ceci dit, tire plutôt bien son épingle du jeu. Elle réussit à incarner la fragilité de son personnage. Quant à Adama Diop, il est parfait en maître de l’intrigue. Pour le reste, et surtout les personnages destinés à divertir – est-ce dû à l’immensité de l’espace, à une direction insuffisante ? – le  fait est qu’ils passent difficilement la rampe, malgré les efforts notables du vieux Firs (Marcel Bozonnet).

Quant aux chaises, elles ne servent pas seulement à s’asseoir. Ainsi, c’est après que Loupakhine a annoncé qu’il allait abattre les cerisiers que le tas de chaises est détruit et elles sont alors empilées soigneusement à une extrémité du plateau. Une opération qui, vu leur nombre, prend un certain temps, d’autant que la musique de bastringue qui l’accompagne n’aide pas à prendre patience. Dans la scène du bal, par contre, une musique très douce accompagnait les comédiens qui se dandinent chacun tenant une étoffe (châle, costume) comme une cape de toréador ?). La scène, somme toute, ne manquerait pas de grâce si elle ne durait pas, elle aussi, si longtemps.

En conclusion, on ne peut que former des vœux pour que T. Rodrigues et ses assistants ouvrent largement leur sélection pour les prochains festivals au-delà de l’esthétique du nouveau directeur.

 

Anton Tchekhov, La Cerisaie. M.e.s. Tiago Rodrigues. Avec Isabelle Huppert, Adama Diop, Marcel Bozonnet, Alex Descas et huit autres comédiennes et comédiens. Musique Helder Goncalves.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/avignon-7-saigon-les-assoiffes-sujets-a-vif/

Avignon (7) « Saigon », « Les Assoiffés », « Sujets à vif »

Saigon de Caroline Guiela Nguyen (IN)

L’écriture de plateau est un exercice à haut risque mais il arrive que cela fonctionne et tel est le cas ici. Saigon est le fruit de deux années de travail d’enquête, d’abord  à Paris dans le XIIIe arrondissement puis à Saigon, avant l’écriture en commun. Le résultat est à la hauteur de l’investissement et la pièce est appelée à un grand succès comme en témoignent aussi bien le public d’Avignon dont l’intérêt ne s’est pas départi pendant les quatre heures du spectacle dans une salle pourtant inconfortable que le nombre de dates déjà programmées à la suite du festival.

La pièce se situe tantôt en 1956 à Saigon puis à Paris juste avant et juste après l’exil d’un certain nombre de Vietnamiens dans les fourgons des Français, tantôt en 1996 à Paris et à Saigon (Ho Chi Minh-Ville), cette année-là étant celle où les Viet kieu (Vietnamiens émigrés ou enfants d’émigrés) ont pu revenir en touristes au pays. On voit donc deux générations, celle des exilés et celle des enfants. Que ce soit à Paris ou à Saigon, les scènes se déroulent dans le même décor d’un restaurant vietnamien « typique », avec la cuisine vitrée à jardin et à cour une estrade munie d’un micro. Un restaurant d’habitués, le lieu, par exemple, où le fils désormais adulte de l’épouse vietnamienne d’un soldat français retrouve le plus facilement sa mère d’origine vietnamienne. La patronne du restaurant est devenue l’amie de ses clients. L’ambiance est familiale. A Saigon, en 1956, les Français sont encore là et les relations avec les « Viets »  ne sont pas toujours au beau fixe. Le jeune vietnamien qui chante pour les Français est critiqué pour cela par sa fiancée… qu’il abandonnera en partant lui aussi par la France.

D’autres personnages traversent cette fresque. Les scènes s’enchaînent sans temps mort. Les comédiens mettent la table et la débarrassent sous nos yeux. De temps en temps un intermède musical vient ralentir le rythme. La veine n’est pas comique, même si l’on sourit souvent ; c’est l’émotion qui domine. Et si certains jugeront sans doute qu’il y a un peu trop de mélo nous ne nous rangerons pas parmi eux car nous aimons que le théâtre touche une corde sensible. Et Saigon laisse entendre des choses touchantes sur l’exil. La troupe rassemble onze comédiens, dont quatre français de souche. Parmi les Vietnamiens, certains venus d’Ho Chi Minh-Ville pour la circonstance ne parlent pas du tout français. Les dialogues en vietnamien sont surtitrés. On repère les changements de lieux et d’époque principalement à la manière dont le décor est éclairé.

Après une semaine de festival, Saigon est la première pièce du IN qui nous ait mis de bonne humeur.

 

Les Assoiffés de Wajdi Mouawad (OFF)

On connaît Mouawad, auteur de pièces aussi remarquables par leur construction que passionnantes par les histoires qu’elles racontent[i]. D’autres textes sont moins convaincants[ii]. Tel est malheureusement le cas de celle-ci qui mêle le réel et l’imaginaire sans nous convaincre. Les comédiens font ce qu’ils peuvent pour défendre ce texte. Le choix d’un Québécois pour interpréter le fils rebelle est pertinent. Le décor – un cube qui peut servir aussi bien de maison que de tribune – fonctionne bien. Malgré tout, on ne parvient pas à s’intéresser à cette histoire de (faux) noyés.

Les seuls bons moments de la pièce sont ceux où l’écrivain amateur de la pièce, Boon, est appelé à la rescousse par les parents de sa créature, Norvège, en pleine crise délirante. C’est la situation décrite par la photo, les deux parents masqués apparaissant chacun à une fenêtre et prenant avec une voix de fausset très réussie. Mais cela ne suffit évidemment pas à faire une pièce, d’autant que ces moments ne durent guère.

La marque « Mouawad » n’est pas une garantie de succès !

 

Sujets à vif (IN)

La SACD s’est associée au Festival d’Avignon pour commander des performances à seize auteurs et artistes. Nous avons assisté à celles de Koffi Kwahulé et Michel Risse, d’une part, de Gaëlle Bourges et Gwendoline Robin, d’autre part.

Ezéchiel et les bruits de l’ombre

Nos lecteurs savent notre admiration pour Koffi Kwahulé dramaturge[iii]. Quel idée lui a donc pris de concocter avec son ami Michel Risse, musicien minimaliste qui joue par exemple avec un fouet à battre les œufs ou avec un couteau passé sur un fer à aiguiser, un spectacle aussi pauvre que cet Ezechiel ? Ezécheil est un beau roman de Kwahulé dont il ne reste hélas rien ici. Un père, joué alternativement ou ensemble par les deux hommes présents sur le plateau, appelle interminablement son fils Ezéchiel en essayant de l’appâter par quelque promesse (par exemple de lui acheter des bonbons) sans jamais recevoir de réponse. La performance se limite à cela.

Incidence 1327

Cette intervention de deux jeunes femmes se déroule tandis que l’une d’elles, en voix off, raconte l’histoire d’une certaine Françoise amoureuse non payée de retour de la Laure de Pétrarque et qui aurait été brûlée vive, si l’on a bien compris, le 6 avril 1327 (d’où le titre) en Avignon. Toujours est-il que sinon du feu, du moins de la fumée, il n’en manquera pas sur le plateau ! Elle sera concoctée par les deux complices qui n’ouvriront pas la bouche un seul instant mais ne cesseront de préparer d’étranges mixtures à grand renfort d’eau bouillante.

Quant à Laure et Françoise, elles seront représentées chacune par un piquet et une étiquette. Une échelle double dressée sur la scène figure sans doute le mont Ventoux puisqu’il en est beaucoup question dans le texte. Texte répétitif comme il est d’usage dans les performances. Ainsi sommes nous informés à plusieurs reprises que le sommet du mont Ventoux est caractérisé par un climat désertique et que le mistral y souffle 242 jours par an, le « blanc » qui descend la vallée du Rhône et dégage le ciel, ou le « noir » avec des remontées de l’est chargées de nuages !

Comment Koffi Kwahulé, ce roi de la dramaturgie, ne s’est-il pas rendu compte que la prestation avec son musicien manquait totalement d’intérêt ? Quel égo surdimensionné a poussé les deux jeunes femmes à se propulser sur la scène du Jardin de la vierge du lycée Saint-Joseph pour produire… de la fumée ? Et surtout qui a eu l’idée (et le pouvoir) de programmer ces « sujets à vif » ?

[i] Par exemple Sœurs de Wajdi Mouawad : apocalypse dans une chambre d’hôtel, Critical Stages, n° 12, dec. 2015. http://www.critical-stages.org/12/soeurs-de-wajdi-mouawad-apocalypse-dans-une-chambre-dhotel/

[ii] Par exemple P’tite Souillure : comédie sacrée, Critical Stages, n° 9, feb. 2014. http://www.critical-stages.org/9/ptite-souillure-comedie-sacree/

[iii] Cf. pour le présent festival, notre billet n° 4.