Avignon 2017 (15) « Cap au pire », « Racine », « La Fille de Mars »

Cap au pire de Beckett (OFF)

Ce texte qui se présentait à l’origine comme un bref roman et non une pièce de théâtre été publié d’abord en anglais (Worstward Ho, 1983) avant d’être traduite en français par Edith Fournier (1991). C’est un exercice formel qui intéresse avant tout à ce titre-là. Impossible de parler de ce texte sans en donner quelques extraits. Voici ceux choisis par des lecteurs et mis sur Babelio.

Encore dire encore soit dire encore tant mal que pis encore jusqu’à plus mèche encore soit dit plus mèche encore
Pénombre obscure source pas su. Savoir le minimum. Ne rien savoir non. Serait trop beau. Tout au plus le minime minimum. L’imminimisable minime minimum.
Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore.
Lentement ils disparaissent. Tantôt l’un. Tantôt la paire. Tantôt les deux. Lentement réapparaissent. Tantôt l’un. Tantôt la paire. Tantôt les deux. Lentement ? Non. Disparition soudaine. Réapparition soudaine. Tantôt l’un. Tantôt la paire. Tantôt les deux.

On voit le principe : casser la syntaxe ; remplacer une expression connue par une autre qui lui ressemble mais dit tout autre chose (tant bien que mal → tant mal que pis) ; remplacer un superlatif par une expression volontairement maladroite (pire → mieux plus mal) ; créer un mot nouveau (imminimisable) ; repentir (tantôt la paire → tantôt les deux) ; contradiction (lentement → non, disparition soudaine).

Ce texte expérimental est aussi une traduction littérale de la détresse réelle de l’auteur. Chez les lecteurs qui vont jusqu’au bout il produit par ses répétitions incessantes, son caractère circulaire (même si la lecture attentive permet de repérer une certaine progression vers le néant) un effet hypnotique, a fortiori chez un spectateur plongé dans l’obscurité d’une salle de théâtre, tandis que Denis Lavant, pauvrement éclairé par une source lumineuse située sous ses pieds, s’exprime avec lenteur, dans une immobilité parfaite, les bras serrés le long du corps.

Fasciné par le travail de l’acteur, assommé par le texte, on sort de cette performance convaincu qu’on a assisté à quelque chose de rare[i] qu’on gardera longtemps en mémoire.

 

Racine de Valérie Durin (OFF)

De même qu’il y a un mystère « Molière » (ses meilleures pièces sont-elles de sa plume ?), il y a un mystère Racine en sens inverse : connaît-on toutes ses pièces, ou plus précisément n’a-t-il pas utilisé des prête-noms pour faire jouer des pièces écrites après son élévation au rang d’historiographe de Louis XIV qui le condamnait à une sorte de réserve littéraire ? Deux chercheurs du CNRS, Jean-Pierre Basson et Dominique Labbé, ont utilisé les techniques informatiques pour confronter les pièces signées par Racine (entre 1667 et 1677) à celles de Jean de Lachapelle et Jean-Galbert Campistron, deux auteurs de tragédies à succès pendant les années 1681 à 1695 (né en  1639, Racine est mort en 1699). Ils concluent qu’elles sont bien de la main de Racine ;

Valérie Durin a choisi de raconter cette histoire sous la forme d’un face à face entre Racine et Jeanne Beauval de la Comédie française. Phraate, une pièce « de » Campistron vient d’être interdite et le théâtre fermé. Cette pièce à clef critique en effet la mésalliance de Louis XIV avec Mme de Maintenon (épousée après la mort de la reine). La Beauval demande à Racine d’intervenir pour sauver la troupe. En même temps, elle se doute que Racine se cache derrière les auteurs des tragédies qui triomphent sur la scène depuis son retrait du théâtre ; elle voudrait qu’il lui en fasse l’aveu.

Or Racine n’est pas inaccessible aux charmes de la Beauval (qui fut l’interprète de Phèdre). Il lui demande un rendez-vous par une lettre réduite à deux vers :

Si je dois me résoudre à l’aimer sans espoir
Ménageons-nous au moins le plaisir de la voir.

Deux vers que la comédienne reconnaît immédiatement comme étant de Phraate, ce qui confirme ses soupçons. Racine, naturellement, se défend : il a lu la pièce, il a vu la première à Versailles (tout cela faisant partie de ses nouvelles fonctions à la Cour), qu’il en est retenu un morceau ne signifie rien…

La pièce de Valérie Durin est bien menée, l’ambition de Racine, sa relation avec le roi sont bien décrites, cependant la passion qu’il est censé porter à la Beauval manque de vérité. Peut-être cela tient-il aux interprètes qui semblaient plus à l’aise dans les discussions littéraires que dans les jeux amoureux. Valérie Durin qui a assuré le M.E.S. et joue la Beauval a confié le rôle de Racine à Lionel Muzin. Il faut dire que lors de la représentation à laquelle nous avons assisté le public, bien clairsemé, n’a pas aidé les deux comédiens. Pourtant les aficionados du théâtre classique présents en Avignon pendant le festival devraient être intéressés par cette énigme de l’histoire littéraire.

 

La Fille de Mars d’après Penthésilée de Heinrich von Kleist (IN)

Les programmateurs du IN affectionnent le romantisme allemand, Hölderlin et cette année Kleist. Il n’est pas certain qu’ils réussissent à convertir le public à leur goût. En tout cas La Fille de Mars ne restera pas dans les annales. Il faut dire que la mise en scène n’y aide pas, qui se réduit pour l’essentiel à des discours interminables des comédiennes figées face au public. A part ça, on remarque vaguement une jeune fille nue qui s’agite aplatie sur la scène dans une demi-pénombre, sans bien comprendre ce qu’elle vient faire à ce moment-là, le texte que l’on entend simultanément dit par une autre comédienne semblant indiquer que la jeune fille nue serait sur le sentier de la guerre, ce qui ne colle pas avec ses contorsions qu’on pourrait croire plutôt érotiques. Car l’héroïne de la pièce de Kleist, Penthésilée, est jouée ici par deux comédiennes, l’une qui raconte, nous dit Jean-François Matignon, le metteur en scène, l’autre « qui revit intensément sa rencontre avec Achille » (Achille, le héros de la guerre de Troie que Penthésilée, fille de la reine des Amazones, tuera dans un combat singulier).

En règle générale, comme il est souvent de mode dans le théâtre contemporain, le plateau est pauvrement éclairé, ce qui n’aide pas à s’intéresser à l’action pour peu qu’on soit placé sur un gradin éloigné de la scène. Les comédiennes profèrent bien le texte et pour autant qu’on puisse en juger sont d’un physique agréable. L’unique comédien, chargé d’incarner Achille, a une élocution plus embarrassée (il est vrai qu’il a très peu à dire…).

Inutile de préciser que les spectateurs n’ont pas tous eu la patience d’aller jusqu’au bout de ce pensum.

[i] Sami Frey a présenté il y a dix ans une lecture de ce texte. Denis Lavant a réalisé l’exploit a priori impossible de l’apprendre par cœur.

Avignon 2017 (5) « Unwanted », « Oh ! les beaux jours »

Unwanted de Dorothée Munyaneza (IN)

Dorothée Munyaneza est rwandaise. Elle a un port de reine, la démarche d’une danseuse, elle n’est que grâce et élégance. Ses créations portent sur son pays, sur le génocide des Tutsis. Dans Unwanted elle fait parler des mères ayant accouché d’un enfant conçu lors d’un viol, un enfant non désiré, unwanted. Les femmes dont elle a recueilli les propos s’expriment en langue vernaculaire ; D. Munyaneza en donne la traduction simultanée. Mais il y a bien plus dans cette pièce que ces témoignages, des moments d’une rare intensité, à commencer par celui où la comédienne mime un tueur ivre de fureur et de violence. Vêtue d’une combinaison unisexe qui nous percevons à ce moment-là comme une tenue militaire, elle se pavane, saute d’un bord à l’autre du plateau, éructe, se fait menaçante avec un pilon de mortier qui lui sert à frapper de grands coups sur le plancher de la scène : tout cela dans une sorte de transe sauvage étonnante de vérité. Et l’on peut en effet supposer que les guerriers qui commettent des atrocités – les islamistes de Daech aujourd’hui, les auteurs du génocide rwandais hier – se trouvent dans un état de transe et/ou sous l’emprise d’une substance altérant le jugement lorsqu’ils accomplissent leurs crimes abominables.

Un autre moment particulièrement fort, presqu’à la fin, et qui aurait pu conclure la pièce, celui où D. Munyaneza et la musicienne qui l’accompagne, ayant toutes les deux revêtu au préalable une robe africaine se mettent à piler le mil en poussant un chant de colère. Le son est  particulièrement travaillé, l’un des mortiers sonorisé pour amplifier le bruit des coups de pilon. Un instrument du même genre est constitué par deux cailloux superposés, celui du bas étant relié à un amplificateur, de telle sorte que frappés l’un sur l’autre, ils produisent des bruits semblables à des tirs de roquette ou au grondement du tonnerre. Toujours côté son la musicienne, Holland Andrews, qui manipule ses instruments électroniques, joue de sa voix, au registre très large, pour chanter la douleur ou la panique de la femme violée par des hommes ramenés à l’état de bêtes.

Face à des spectacles de ce genre, qui s’adressent à un public installé dans des fauteuils confortables et qui font théâtre des souffrances réelles subies par des humains que le public, quant à lui, n’a aucune chance de rencontrer jamais, la question se pose inévitablement de leur légitimité. En d’autres termes, quel sens y a-t-il d’évoquer sur la scène subventionnée d’un théâtre européen des crimes dont les spectateurs peuvent à bon droit se juger innocents ? Une pièce démontrant la responsabilité de l’armée et du gouvernement français dans le génocide rwandais serait à cet égard bien différente. Or celle-ci n’est jamais évoquée. Les crimes sont commis le plus souvent par des voisins, par des Hutus, d’autres Rwandais, débarquant d’un camion. Aucune explication du génocide n’est proposée.

Le fait est que de tels spectacles existent et qu’ils sont donc jugés légitimes par les organismes qui distribuent les subventions comme par les spectateurs qui ont acheté leur billet sur la foi d’un programme et savent donc à quoi s’attendre. On ne tentera pas ici l’explication de ces comportements ; elle relève de la psychanalyse. Voilà en tout cas un beau sujet de théâtre pour un dramaturge audacieux.

 

Oh ! les beaux jours de Samuel Beckett (OFF)

Un Beckett dans le OFF. L’occasion était tentante de confronter la pièce avec le souvenir que nous en avions pour l’avoir vue interprétée il y a bien longtemps par Madeleine Renaud dans le rôle de Winnie, puis, au moins deux décennies plus tard, par une pensionnaire du Français. Cette troisième fois fut de trop. Etait-ce fatigue de notre part en cet horaire tardif, insuffisance de l’interprétation ou, tout simplement, le théâtre de Beckett a-t-il mal vieilli ? Le fait est que les ressassements de Winnie nous ont passablement ennuyé. Il s’en faudrait de peu, sans doute, pour que Bénédicte Costechareyre devienne une Winnie convaincante. Il suffirait peut-être de donner plus de rythme à la pièce qui s’étire indûment. Il y a en effet trop de silences pendant lesquels la comédienne se trouve réduite à des mimiques répétitives. Mais au-delà de ces remarques circonstancielles, il est permis de penser que Beckett s’est démodé avec le temps (nous nous sommes fait la même réflexion, naguère, en assistant à une représentation de La Dernière Bande par un interprète de Beckett pourtant confirmé).  Ce qui paraissait novateur, voire révolutionnaire, est éventé.