Festival d’Almada : Écoutez la voix des Femmes ! 

Seules sur scène, ou en duo, elles assurent le spectacle, assument leurs désirs et leur féminité, ne craignent pas de dire l’endroit et l’envers des choses, dans la douceur ou la force, l’ironie ou la violence, la gravité ou l’humour. Elles, les femmes, ne craignent pas de dénoncer ce qui dans la société les oppresse, les accable, trop longtemps les a contraintes à occuper une place dont elles ne veulent pas, dont elles ne veulent plus ! Elles, les femmes, font entendre leur voix, et on ne les fera pas taire…

Rebota rebota y en tu Cara explota

Comment, en effet, obliger à se taire la catalane Agnès Mateus, qui par sa performance, Rebota rebota y en tu Cara explota, prend fait et cause pour toutes ses semblables, dénonçant sans fausse pudeur, sans faire aucune concession au bien-penser ni à la bienséance, le machisme et l’hypocrisie de nos sociétés occidentales ? Récompensée déjà par de nombreux prix, elle voit son spectacle plébiscité en 2020 au Festival d’Almada, ce pourquoi on peut la retrouver cette année sur scène, où elle est saluée avec enthousiasme par un public tant masculin que féminin. Avec une belle énergie, elle stigmatise non seulement les violences faites aux femmes, mais aussi notre passivité et notre indifférence face aux injustices et aux agressions qu’elles subissent.

Agnès Mateus dénonce de façon percutante, quasi viscérale, un état de faits, et pour cela utilise toute une palette d’expressions et de jeux scéniques. Une entrée « néo-pop » où porteuse d’un masque grotesque elle se lance dans une danse érotico-lubrique, nous tire dès l’abord de notre confortable position de spectateur, et nous entraîne dans le sillage, exubérant parfois jusqu’à l’excès, déconcertant souvent, mais essentiel, mais vital, de la performeuse. S’ensuit une séquence où fait mouche son humour impitoyable : revêtue d’une longue robe blanche façon princesse de dessin animée, elle relit les contes et les « Walt Disney » de nos enfances, débusquant l’homme derrière le prince charmant, la manipulation derrière les rêves de petites filles, la soumission aux conventions exigée derrière les promesses de bonheur. Plus surprenante est pour nous, qui ne sommes ni de culture espagnole ni d’Amérique latine, la diatribe menée à l’encontre non de Frida Kahlo, mais de la récupération de l’artiste-peintre faite par les médias, au détriment d’autres figures féminines… lesquelles sont souvent occultées par les hommes, fussent-ils leurs propres compagnons ! Il faut sans doute prendre cette séquence comme un exemple métaphorique de la distorsion des réalités opérée, dans quelque pays que ce soit, par ceux qui tissent et les réputations et les célébrités ! Plus crue et baroque, mais efficace, l’évocation d’un monde qui tournerait non selon les principes émis par Galilée, mais par la force du sexe de l’homme, toujours bandé au petit matin dans une seule direction inchangée…

Cependant le moment le plus intense, qui ne peut laisser personne indifférent, est celui où, la tête enfouie dans la terre, Agnès Mateus nous parle sans mots, sinon ceux du corps, de notre négligence, de notre inaction en ce qui concerne la condition féminine. Celui où debout devant l’écran sur lequel défilent les noms et les âges des fillettes, des filles et des femmes, toutes victimes tombées ces années dernières sous les coups des hommes, elle lance venu du plus profond d’elle-même, son cri de révolte. « Ça rebondit, ça rebondit et ça t’éclate en pleine face », suggère le titre. Comme la pluie de petites balles qui sur la scène s’abattent et roulent jusqu’à nous, la vie plus souvent devrait nous exploser au visage !

 

Molly Bloom

C’est dans un tout autre registre que Viviane de Muynck porte la Femme au théâtre, et c’est aussi une performance. Dans un long monologue au nom de Pénélope, d’une durée de quatre-vingts minutes et qu’avec Jan Lauwers elle a adapté  de Ulysse, l’œuvre de James Joyce, avec pour seuls soutiens sur scène une table et trois chaises, l’une où s’asseoir, deux autres pour figurer la place de deux de ses hommes — mari et amant —, la grande actrice belge nous fait entendre les pensées, les remémorations de Molly Bloom, les réminiscences de sa vie amoureuse, ou plus exactement sexuelle. Car Molly Bloom, c’est d’abord un corps, qui s’exprime et assume ses désirs, qui va au bout de ses besoins physiques : elle le déclare crûment sans craindre ni le poids ni la verdeur des mots, et dans ce jeu de l’homme et de la femme, c’est bien elle qui semble avoir ses exigences et mener la danse. L’histoire commence… Deux heures du matin. Léopold Bloom, un peu ivre, vient s’écrouler dans le lit conjugal, après une journée de dérive dans Dublin. Ce même jour, dans ce même lit, sa femme Molly l’a trompé. Car Molly est infidèle  ! Pour le plaisir des sens ! Là est « la portée politique du texte, dans la forme provocante et directe d’aborder la sexualité », déclare la comédienne dans une interview. Elle-même interprétant Molly fait preuve, en dépit de son âge, d’une belle audace à dire, audace à faire aussi, quand par exemple elle dénude son sein à l’évocation des caresses qu’un de ses partenaires d’ébats y a portées. L’humour n’est pas absent, qui fait de l’homme un objet de plaisir attaché au corps de la femme, esclave de son sexe.

Voici un spectacle qui peut s’avérer déconcertant, par son thème et par le foisonnement de la parole, la profusion des anecdotes contées et des sentiments exprimés. Un monologue intérieur, une invitation à un voyage intime et labyrinthique au centre de la femme.

Maria Callas – Lettres et mémoires

Bien différente des deux précédentes est la proposition de Monica Belluci, dans Maria Callas – Lettres et mémoires / Maria Callas – Cartas e memórias, de Tom Volf, responsable aussi de la mise en scène. Ce dernier, qui a dédié sept années de travail à la plus grande chanteuse lyrique du vingtième siècle, dit que, sur scène, une  “alchimie” s’est produite entre Monica Bellucci et La Callas. Toute en douceur et retenue, l’actrice nous livre, entre grâce et mélancolie, un florilège des lettres que Maria échangea avec des personnes illustres, autant qu’avec certains de ses proches dont le spectateur ignore le nom. Sous le masque de la diva tremble la femme, vulnérable et fragile. Sous la légende gît la vérité d’une cantatrice, écartelée parfois entre vie privée et vie publique. Une vie sous les feux de la rampe ou sous les débordements de la critique. Une double passion, pour l’opéra qui exigeait beaucoup d’elle et auquel elle a beaucoup donné, pour les deux hommes qui firent avec elle un bout du chemin. La souffrance aussi, dans le désamour et l’abandon venus, et les quinze années de solitude parisienne. Monica dans la robe noire de Callas, mais ici Maria plus que Callas, silhouette élégante sculptée par la lumière et les clairs-obscurs, au bord de l’émotion, s’adressant au public sur le ton de la confidence. On aurait pu la craindre perdue, sur la grande scène du Centre Culturel de Belem à Lisbonne, bien vaste pour un spectacle aussi intime, et pourtant la scénographie fait que l’on se croirait dans le salon de Maria Callas : un canapé sur lequel prendre appui ou se poser, se reposer, auprès le gramophone sur lequel elle écoutait ses propres enregistrements, entre autres musiques, et ce sont eux que l’on entendra, comme un lien troublant entre les lettres dites, un lien qui nous fait remonter le temps.

Au Festival d’Almada a résonné / raisonné, haut et fort, la voix des Femmes ! 

Festival D’Almada : le théâtre en prise avec l’histoire

Dernières nouvelles de  la guerre : « Um gajo nunca mais é a mesma coisa » & « Corpo suspenso »

Au Festival d’Almada, qui n’est pas ennemi de la gravité, le théâtre sait aussi se faire chambre d’écho de l’Histoire, aussi douloureuse soit-elle pour les hommes, et pour leur pays. Comme on le sait, le Portugal qui fut à la tête d’un vaste empire, sur le continent africain notamment, mena au Mozambique, en Angola et en Guinée-Bissau des guerres coloniales longues et meurtrières, et ce furent elles qui conduisirent le 25 avril 1974 à la Révolution des Œillets, aux indépendances effectives des pays colonisés, et à la chute de la dictature salazariste. En effet, ce que l’on nomme en portugais Revolução dos Cravos, ou plus couramment 25 de Abril, a commencé par un coup d’État organisé par des militaires – ils seront les Capitaines d’Avril / Capitães de Abril du film éponyme de Maria de Meideros –, radicalisés par le rejet de ces guerres qui, s’éternisant, entraînaient des pertes énormes en hommes et affectaient gravement le moral des troupes. Deux pièces sont inscrites au programme de cette trente-huitième édition du Festival. Toutes deux basées sur des témoignages recueillis, elles nous rappellent que de tels événements ne peuvent qu’avoir laissé des séquelles, et combien il est nécessaire de transmettre aux jeunes générations la connaissance et le souvenir de ce passé tourmenté.

De bruit et de fureur… Rodrigo Francisco, directeur artistique du Festival, écrit et met en scène Um gajo nunca mais é a mesma coisa, que l’on pourrait traduire par « un mec n’est plus jamais le même », sous-entendu quand il a fait la guerre. Un titre qui est aussi une réplique du texte donnant son sens à une pièce où l’on voit que rien ne s’efface, que jamais l’on ne peut revenir en arrière. Le spectacle, co-produit par deux compagnies, la Companhia de Teatro do Algarve et la Companhia de Teatro de Almada, se donne dans la petite salle expérimentale / Sala experimental do Teatro Municipal Joaquim Benite, un cadre intime, où les acteurs évoluent sur une estrade peu élevée, de sorte que la proximité établie avec les spectateurs est propice à l’empathie et au partage. Un choix qui n’est pas sans incidence sur le fait que nous nous sentions concernés, interpellés par ce qui se dit, par le drame qui sous nos yeux se noue et se dénoue. Qui permet aussi de faire le lien entre présent et passé, puisque la comédienne qui assume les divers rôles féminins viendra, à un moment crucial, vers nous et nous posera la question de notre investissement : Pourquoi sommes-nous au théâtre ? Vient-on au théâtre si l’on n’est pas de gauche ? Pourquoi d’aucuns qui autrefois se revendiquaient de la gauche votent aujourd’hui à l’extrême-droite, sans avoir pourtant le courage de l’avouer ? D’ailleurs, la dramaturgie privilégiée fait que des temps différents alternent, se chevauchent, se bousculent sur la scène. Les personnages d’aujourd’hui ne se contentent pas d’évoquer en paroles leur passé guerrier, mêlé de moments tragiques, d’actes inhumains, de trêves et de camaraderie virile : un montage quasi filmique fait que s’incarnent sous nos yeux des scènes vécues en Afrique : saisissante de vérité est celle où meure le soldat, criante d’impudeur celle où le soldat se livre sur la femme noire à des ébats sexuels… Car le corps dans sa densité est au centre ! Corps jeune et sacrifié, corps vieilli, blessé, amputé, corps réels, et souvenir des corps dans leurs photographies projetées sur des rideaux de scène !

Soutenu par une musique in vivo, par le chant aussi, le spectacle prend au début des allures d’opéra-rock, entre autres choses par l’usage du micro, ou de super-production américaine à la Apocalypse Now dans le crépitement entendu des hélicoptères et sous les flashs des spots lumineux, pour s’acheminer sûrement vers quelque chose de plus grave, plus posé, plus traditionnel, où tout se joue dans les mots, dans les  méandres d’une mémoire culpabilisée, dans la réflexion sur ce que fut l’époque coloniale, sur les crimes commis avoués ou occultés… Et parfois le cri seul réussit à dire ! Car ainsi que le prétend l’un des protagonistes, les guerriers n’ont pas droit aux larmes : «  Ma femme pleurait pour moi, car un soldat ne pleure pas / A minha mulher chorava por mim, porque um soldado não chora ». Ainsi rien n’est simple, comment  démêler l’écheveau de l’histoire, comment savoir qui est l’assassin qui est la victime, qui est responsable et qui s’est contenté d’obéir ? Que dire aux générations futures si elles nous questionnent ? Comment expliquer les choses à qui n’a jamais marché sur les sentiers de la guerre ? Et je pense alors à certains écrits de Lobo Antunes, puisque son expérience dans le conflit d’Angola lui a inspiré ses premiers romans, que lui aussi a accompli ce difficile travail de mémoire et d’allers-retours dans les temps. Un spectacle de Rodrigo Francisco qui ne pourra s’oublier, qui ose aller là où le bât blesse et qui trouve, dans des techniques théâtrales à la modernité certaine, le moyen de nous bousculer dans nos certitudes, comme celui de nous mettre sur le chemin d’une pensée constructive. Et ce n’est pas si courant ! À remarquer aussi une scénographie qui permet, par le déplacement de tentures ajourées aux tons de terre africaine, et par l’utilisation de simples accessoires, de visualiser les lieux  différents évoqués dans le récit.

La guerre dans les yeux des femmes… C’est la proposition que nous font Rita Neves et Patricia Couveiro, responsables de la conception, de la création du spectacle, de l’écriture et de l’interprétation du texte Corpo suspenso / Corps suspendu. Le Corps, toujours, comme lieu de mémoire, dépositaire des secrets du passé, porteur de ses cicatrices. Un spectacle au plus près de ceux qui ont connu le traumatisme des guerres coloniales, puisque Rita Neves confie avoir dans son enfance entendu son père évoquer, avec ses compagnons de combat, des épisodes de la vie passée au front. Des évocations qui venaient rompre le silence, des événements qu’elle a appris à comprendre, à interpréter en grandissant, et qui sont aujourd’hui la source irriguant la création théâtrale. Corps suspendu, puisqu’aussi bien dans les récits qu’un jour concède le père, les pauses ont autant d’importance que les mots, et c’est en elles que justement se réfugie la vérité… Mais à cette première “enquête” sur le père vient se joindre en arrière-plan la recherche en soi-même de ce qui, de l’un à l’autre, a pu se transmettre, le symbole en étant peut-être ces cigarettes que sur scène fume sans discontinuer le personnage de Rita, tandis que du père sont verbalisées les phrases : « Le goût d’une cigarette est l’un des meilleurs compagnons dans les heures de tristesse ultime… », ou, lorsque les photographies se font support de la mémoire et du texte : «  C’est moi là, c’est moi en uniforme, en train de fumer une cigarette ». Deux voix féminines prennent effectivement en charge un texte assez abscons pour qui n’est pas de langue maternelle portugaise, celle de Patricia Couveiro se faisant entendre au micro, relançant par ses interrogations le récit, sans que sa présence sur scène se concrétise, simple silhouette assise côté cour, tandis que Rita Neves tantôt interprète celle qui cherche, à la fois fille et enquêtrice, tantôt est la narratrice qui parle au nom du père, endosse outre son habit sa parole et son histoire, ses histoires intimes remontées à la surface après des années d’occultation. 

Deux spectacles en résonance, dans leur volonté d’entrer au cœur des êtres et de dépasser les apparences d’une histoire officielle, dans leur tension et leur violence sous-jacentes, mais s’ils sont ancrés dans un contexte géographique et temporel bien précis, ils ne sont pas sans faire écho à ce qui s’est passé pour d’autres puissances coloniales – et rien ne m’empêche d’évoquer ici les jeunes recrues françaises perdues dans le conflit algérien –, prenant ainsi une valeur autre que strictement circonscrite !

Au Festival International de Théâtre d’Almada : « Provisional Figures, Números Provisórios »

Le théâtre, comme témoin de notre temps. Le théâtre pour faire bouger les lignes et réorganiser le monde… C’est à cette généreuse utopie que nous convie entre autres choses le trente-sixième Festival International d’Almada. Et s’il s’avère que cette utopie n’est présentement guère réalisable, il est bon qu’en revanche notre émotion, au sortir des salles de spectacle, ne reste pas une fois les portes refermées sentiment stérile, mais qu’elle nous incite à réfléchir ou peut-être même à changer nos comportements, par trop insouciants et trop souvent entachés d’égoïsme. Du moins est-ce ce en quoi veut croire Marco Martins, cinéaste et metteur en scène portugais formé auprès de personnalités aussi prestigieuses que Wim Wenders, Manoel de Oliveira, João Canijo ou Bertrand Tavernier. Un artiste qui par ses créations entend dénoncer « les atrocités d’une certaine réalité humaine ». Ainsi que le dit le grand comédien metteur en scène portugais Luis Miguel Cintra, qu’importe si la répercussion sur le public est infime : si elle modifie quelque chose en ceux qui furent spectateurs, alors ils « raconteront cela à d’autres, auront au moins une manière de se comporter différente… »

Le spectacle de cette année, réalisé sur une idée originale de Renzo Barsotti, se nomme « Provisional Figures, Números Provisórios », écrire ce titre double se justifie d’autant mieux qu’il sera donné en deux langues alternées, portugais et anglais. Cette expression est en fait la dénomination choisie pour une étude statistique réalisée sur les migrants en situation transitoire et provisoire, et qui sont partis du Portugal, lors de la grande crise ayant sévi entre 2009 et 2014, partis travailler au Royaume-Uni dans les usines de transformation alimentaire, partis vivre la dure existence de ceux qui tuent, plument et dissèquent les gallinacés, poules ou dindes destinées à notre consommation globalisée — au cours de la représentation, il sera d’ailleurs distribué à certains spectateurs un carton publicitaire aux couleurs exacerbées, significatif en ce sens qu’il montre une volaille cuite propre à soulever un certain dégoût comme à faire naître en nous une certaine culpabilité.

Distincte de celle qui, fuyant la faim et le chômage, suivit la Seconde Guerre Mondiale, cette nouvelle émigration née de nouvelles contingences a donné naissance à une masse de travailleurs, une masse « flexible » répondant aux exigences de nos systèmes économiques actuels et mortifères. Marco Martins a d’abord pendant de longs mois choisi de vivre au sein de la communauté émigrée à Great Yarmouth dans le Norfolk, où il a pu une fois franchie lui aussi la barrière des habitudes et différences culturelles, recueillir des témoignages divers et poignants auprès de résidents, tant portugais que britanniques. Ce sont ces témoignages qui forment le cœur d’un spectacle coup de poing, primordial, nécessaire et dérangeant, interprété par neuf actrices et acteurs de nationalités diverses. Qui d’abord assis au milieu de nous, rejoindront ou quitteront la scène au gré des témoignages, retranscrits par des corps malmenés et exploités à l’extrême, tout aussi violemment que par les paroles dites. Une scène en forme de rectangle dont les longueurs seront occupées par les gradins de spectateurs ainsi propulsés dans l’intimité des personnages, tandis que les largeurs pourront être comme le reste du plateau point de départ des actions mises en jeu.

Bien sûr, il me serait impossible de redire ici toutes les histoires vues plus qu’entendues en raison aussi de la nécessité à lire des sur-titres. Je ne pourrai cependant oublier cette bouche grande ouverte sur le cri silencieux, annonciateur de tous les destins brisés. Destin de la ville, autrefois station balnéaire en vogue, brisée par le chômage, et condamnée à héberger dans ses hôtels et caravanes désaffectés non plus les flots de touristes mais ceux d’une population contrainte à l’exil. Destin de ces hommes et de ces femmes forçats enchaînés à un travail débilitant, et c’est bien là le moment le plus stupéfiant du spectacle lorsque l’actrice mime la préparation des volailles à l’usine, en gestes saccadés, sur un rythme de plus en plus débridé, façon Charlie Chaplin des Temps Modernes, sur la musique initiale mais sans la dimension comique afférente. Violence de la bande-son, violence des ombres et lumières, violence des cris et des corps parfois désarticulés. Et puis, comme une direction vers un espoir ténu, celui-ci, qui dans le marais observe et protège les oiseaux. Ou ces couples-là enlacés, qui dansant langoureux nous offrent une plage de repos inespérée. Enfin, tous sautant allégrement dans les airs, comme en un jeu d’enfants, se propulsant sur une structure gonflable de plastique ronde !

Nul je pense n’a dû sortir indemne de la représentation, où l’on a pu voir que le théâtre dit « documentaire » peut-être une forme aboutie d’expression artistique.

Almada, le 12 juillet 2019

Photo Paul Chéneau

Par Janine Bailly, , publié le 13/07/2019 | Comments (0)
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