Auteur: Vincent Kaufmann

Vincent Kaufmann est professeur de littérature, doyen de la faculté des sciences humaines de l'École des hautes études économiques de Saint-Gall, Suisse.

Journal d’un chercheur helvétique (extraits I)

 

Note préliminaire de l’éditeur

 

Les circonstances dans lesquelles le journal de WW, chercheur helvétique, m’est parvenu sont désolantes et je dois avouer que j’ai beaucoup hésité avant de décider d’en publier un certain nombre d’extraits. Qui peut porter de l’intérêt à une telle misère, à une telle obstination dans l’erreur et la plainte ? Si j’ai finalement cédé au vœu sans doute non dénué de rancune de la veuve de WW, éplorée comme il se doit, de faire en sorte que ce journal soit porté à la connaissance du public, c’est surtout pour éviter à d’autres de s’engager dans une voie aussi fatale et de connaître une fin aussi tragique.

Et j’ai posé mes conditions : le droit de couper lorsque WW se répétait vraiment trop (c’est-à-dire la plupart du temps), et le droit d’annoter les extraits présentés ici. Personne en Suisse ne peut prendre au sérieux d’aussi pathétiques attaques contre nos honorables institutions scientifiques. Mais le lecteur québécois ou ivoirien risque, lui, d’être induit en erreur. C’est pourquoi je me suis réservé un droit d’ingérence et de commentaire. Ne s’agit-il pas après tout, de l’image de marque de notre vénérable pays? La flétrissure ne passera pas !

V.K.

 

            

Fier de moi (28 mars)


Projet bouclé, juste à temps pour respecter le délai de la remise des dossiers, fixé au 1er avril. 4 mois de travail acharné, mais je suis sûr que cela en valait la peine, que j’ai mes chances. Mon projet est bon, forcément, aussi bon que mes huit livres déjà publiés, et par les meilleurs éditeurs qu’on puisse imaginer : Falliard, Grasseuil, etc., puisque c’est moi qui signe. Qui dit mieux ? Le Conseil Helvétique de la Recherche en Sciences Humaines et Sociales (CHRSHS) ne peut que s’incliner, me remercier même de l’honneur que je lui fais de lui donner l’occasion de financer quelque chose de vraiment bon plutôt que d’obscures éditions critiques style Agrippa d’Austérité dont tout le monde s’en fout, ou d’illisibles spéculations sur la fonction discursive-pragmatique du mot “et” dans le débat télévisuel entre les deux candidats à la présidence de la République (française de surcroît). Lequel ? en général celui de l’élection précédente, merci pour l’actualité de la chose. Il faut avouer qu’avec un projet portant sur la fonction comparée de l’imaginaire urbain dans les avant-gardes européennes, il n’y a pas photo. C’est dans la poche. Titre de travail : *Descendre dans la rue”. Qui dit mieux ?

 

VK : Quelle prétention ! Il y en a toujours quelques-uns à souffrir d’egos surdimensionnés et à imaginer que le Conseil Helvétique n’a rien de mieux à faire que de les financer. Mais qu’est-ce qu’ils imaginent ? Que leurs livres et leurs succès éditoriaux leur donnent le moindre avantage sur d’honnêtes et obscurs chercheurs publiant leurs travaux dans des ouvrages collectifs chez Peter Lang ou chez Droz ? Et cette éternelle confusion entre science et signature : je sens que pour ce brave WW ça va mal finir, ce projet. Il est vraiment à côté de ses pompes. Signer, la belle affaire : mais quand comprendront-ils que jamais la plus prestigieuse des signatures n’abolira un gros tas de solides notes de bas de page sentant la sueur laborieuse de l’expert en copier-coller de bibliographies toutes faites ? Monsieur WW, faire de la recherche ne revient pas à signer, encore moins à inventer, élucubrer. Vos idées n’intéressent personne. Contentez-vous comme tout le monde de faire le tour de ce que d’autres chercheurs ont fait avant vous, modestement, humblement, puis rajoutez éventuellement votre petite pierre. C’est cela, la recherche. Ne confondez pas chercher et trouver.

 


Un scoop (8 avril)

 

Un sociologue se fait mousser dans un tabloïd local (avec même deux photos sur une double page : tant qu’à être dans les médias, autant se faire voir) qui rend compte de l’essentiel d’une recherche sociologique consacrée au couple, grassement financée par le CHRSHS pendant six ans. Cette étude fait état de résultats absolument stupéfiants : le départ de la maison du dernier enfant modifierait, selon ces estimables chercheurs, la répartition des tâches à l’intérieur du couple. Parfois, elle obligerait même les couples à “se réinventer”. On y apprend aussi que les couples sur le retour élaborent des “stratégies” pour capter les belles-filles ou les beaux-fils méfiants, tout en se défilant lorsque sonne l’heure du baby-sitting. De manière générale, les chercheurs ont appliqué une nouvelle méthode de recherche combinant l’analyse quantitative et qualitative et sont arrivés à la conclusion que dans beaucoup de cas, l’histoire d’un couple se terminait par un divorce. Purée, et dire qu’on aurait pu passer à côté de vérités aussi essentielles sans l’existence de la sociologie et du FHRSHS. Ma seule inquiétude : comment vont réagir les belles-filles à partir du moment où il est de notoriété publique et scientifiquement prouvé que les couples sur le retour ont des stratégies pour contourner le devoir de baby-sitting ? En somme je suis pris d’un vertige carrément éthique : la science doit-elle tout dire ?

 

VK : Dans un accès de générosité à la limite du dévouement sacrificiel, un honnête chercheur accepte de donner une interview à un tabloïd destiné à des lecteurs forcément ignorants, un chercheur qui a fait mille fois ses preuves qu’il est un vrai chercheur, puisqu’il est membre de nombreuses commissions, et voilà que WW la ramène pour persifler, critiquer, alors qu’il ne s’est manifestement informé que dans le tabloïd qu’il mentionne. Manque flagrant de collégialité, de solidarité, attitude infantile consistant à vouloir vendre la mèche, à cracher dans une soupe pour laquelle il fait par ailleurs la queue comme tout le monde. Ca a des ambitions scientifiques et ça lit des tabloïds, je parie qu’il passe une demi-heure par jour à lire les pages sport et qu’il ne saute même pas les pages people. Quelle mentalité : comme si un tabloïd pouvait rendre compte de façon correcte des résultats d’une recherche, et comme si les lecteurs du tabloïd étaient capables de comprendre quoi que ce soit à la recherche. Car bien entendu, l’intérêt n’est pas uniquement dans les résultats que WW évoque ci-dessus, mais dans les subtiles méthodes de recherche développées pour y parvenir, et donc dans le subtil débat méthodologique avec d’autres tendances de la subtile recherche sociologique, dans le dialogue critique, voire cérébral avec les collègues, comparable aux nobles débats que les Pères de l’Eglise, ces ancêtres de nos modernes professeurs d’université, ont su si bien mener pendant des siècles à propos de sujets autrement subtils et capitaux – il faut quand même beaucoup de mauvaise foi pour ne pas reconnaître qu’en s’attachant au couple plutôt qu’à Dieu, on a fait d’importants progrès en ce qui concerne la démocratisation de la science. Imaginez que des chercheurs viennent vous parler du statut sémiologique de l’eucharistie ou de l’incarnation dans votre gratuit du matin. Plus exactement encore, WW devrait le savoir, l’intérêt de la recherche est dans la validation des méthodes. En simplifiant un peu les choses, on pourrait même dire que la prévisibilité du résultat constitue dans cette perspective un argument de plus en faveur de tel ou choix méthodologique. Ce serait extrêmement suspect que des chercheurs découvrent à propos du couple des choses que personne n’a jamais remarquées.  

 

 

Imposture (15 avril)

 

J’ai appris que BB venait d’être élu conseiller scientifique au Conseil Helvétique, rayon langue et littérature scandinave anciennes. Il fait désormais partie des 40 oracles qui tiennent le destin de la recherche nationale en sciences humaines et sociales entre leurs mains.

Election ? Un bien grand mot. Comme d’habitude, il s’agit d’une simple cooptation menée sans la moindre consultation auprès de la profession, dans une absence totale de transparence. C’est à peu près aussi démocratique qu’une élection à l’Académie Française, la seule différence étant qu’on y reste non pas à vie mais jusqu’à la retraite, ce qui est déjà fort long.

Petits réseaux, petites filières : un historien de la langue remplace un linguiste, sans appel d’offres, sans mise au concours, sans publication de critères de sélection, sans rapport public sur la procédure qui a conduit à un tel choix, sans évaluation, sans que d’autres candidats éventuels soient mentionnés d’une manière ou d’une autre, sans suivi de ses performances à venir dans cette honorable assemblée, sans rien. Et il disposera à son tour de la haute main sur la recherche en littérature, bonjour les dégâts. Qualifications scientifiques ? deux livres honnêtes, sans plus, modérément lisibles, modérément obscurs, juste ce qu’il faut pour n’effrayer personne, le minimum requis, qui est la plupart du temps également le maximum toléré pour être coopté au Conseil Helvétique. Maurice Blanchot a dit de l’écriture qu’elle constituait l’inconvenance majeure. Cela m’a toujours paru un peu pathétique, mais je crains fort que ce soit vrai pour qui ambitionne de devenir conseiller scientifique au Conseil Helvétique : ce serait effectivement une inconvenance majeure d’exiger de ceux qui sont cooptés qu’ils aient ou qu’ils continuent une œuvre.

 

VK : envieux en plus, ce WW, comme tous les egos surdimensionnés, cela ne m’étonne pas. L’autre jour il divaguait sur la signature, maintenant il exige des œuvres. J’avais raison de penser qu’il est à côté de la plaque. La science n’est ni une affaire de signature ni une affaire d’œuvres. On a horreur de ça, au Conseil Helvétique, qu’on se le dise une fois pour toutes. Et ces allusions vicieuses à l’illisibilité des travaux de nos honorables conseillers ou de ceux qu’ils soutiennent : non seulement WW voudrait obliger le Conseil Helvétique à rendre des comptes sur ce qu’il fait de l’argent du contribuable, comme si celui-ci était capable d’y comprendre quoi que ce soit, mais encore il faudrait que les travaux scientifiques eux-mêmes soient lisibles.

 

 

Une annonce qui fait saliver (22 avril)

 

L’autre jour, au Sénat de l’Université (j’aime le Sénat, on peut y végéter deux ou trois heures à ne faire strictement rien et en ressortir avec la satisfaction du devoir accompli), une annonce a produit une sorte de frémissement, de bruissement, d’excitation que même l’apparition – malheureusement peu probable – de Naomi Campbell en petite tenue n’aurait pas provoqué : la Conférence des Présidents envisageait de financer des écoles doctorales désireuses de s’accoupler interuniversitairement.

Les autorités en tous genres favorisent d’ailleurs beaucoup les accouplements depuis quelque temps, à deux, trois, quatre, et même avec des étrangères. Compter dans la profession, c’est désormais se balader avec un annuaire sous le bras, exhiber fièrement ses partenaires, ses réseaux, de préférences internationaux. Le professeur nouveau est arrivé, il n’a plus vraiment le temps de faire de la recherche, on le voit de moins en moins dans les bibliothèques ou à sa table de travail, mais il coopère beaucoup ou du moins il passe beaucoup de temps à concocter des projets de coopération.

Et cela juste quand j’allais me remettre au travail. Encore des formulaires à télécharger, des budgets à établir, des accouplements à organiser, des contenus à inventer, avec les habituels 10 % de chances de réussite, un mois de travail pour 90 % de chances que cela ne serve à rien. Répondre pour la nième aux mêmes questions : portée du projet (répondre “considérable”), originalité du projet (répondre “encore plus considérable”), méthode utilisée (comme si la recherche en littérature était une question de méthode), applications pratiques prévues (très drôle), transfert de savoir dans l’économie privée (hilarant) et j’en passe.

Au mieux on touche un peu de pognon et ensuite ciao, on s’arrange pour faire un truc ensemble deux fois par an et le reste du temps c’est chacun dans son coin. On se paie un hôtel pour un séminaire, on fait venir deux ou trois copains qu’on n’a pas réussi à inviter sur le projet précédent, on s’efforce de briller devant les doctorantes (mais au fond on n’y croit plus, on sait qu’on n’est pas si brillant, qu’on est en train de se faner) et le tour est joué, on a bien mérité de la recherche, il n’y a plus qu’à rédiger l’obligatoire rapport final et à rajouter 2 lignes à son CV.

C’est ainsi qu’on tue le temps chez nous, les chercheurs.

 

VK : pris la main dans le sac, WW, d’une mauvaise foi absolue. Sans cesse à critiquer nos généreuses bureaucraties scientifiques, mais bien entendu il se rue sur le premier os venu qu’on lui donne à ronger. Rien ne l’oblige à préparer un projet de coopération, ni d’ailleurs à soumettre un projet de recherche au CHRSHS. Mais ça le démange, il ne peut pas s’empêcher, l’inconséquent.

 

 

Droit de réponse (29 avril)

 

Ta gueule, patate, tu te crois à un cours de philosophie analytique pour te permettre de me donner des leçons de cohérence. Je ne vois pas pourquoi, sous prétexte que l’ensemble de ses mécanismes sont obscurs et arbitraires, méprisables pour tout dire, je me priverais d’essayer de toucher au CHRSHS des rentes de situation comme n’importe qui d’autre. Le coup du droit à l’abstinence, on connaît. C’est ainsi que tous les pouvoirs de tous les pays et de tous les temps argumentent pour qu’on ne se mêle pas de leurs affaires.

Et ne fais pas semblant d’ignorer qu’aujourd’hui la valeur d’un chercheur se mesure aux fonds qu’il a réussi à obtenir pour mener des recherches, ce qui conduit accessoirement à une situation assez étrange ou tout le monde se fiche comme de l’an quarante du contenu d’une recherche puisque seuls comptent les fameux “Drittmittel” qui y sont investis. Est-ce important ? Oui, car il a obtenu deux millions. Non car il fait cela tout seul, le pauvre. Combien valez-vous ? Un million levés en 10 ans ? Pas mal. Trois en cinq ans ? Super. Rien en vingt ans ? Consternation apitoyée. Pour prendre un exemple irréfutable quoique helvétique, un Jean Starobinski, qui n’a pas dû émarger souvent au budget du CHRSHS, aurait aujourd’hui toutes les peines du monde à être crédible : trop d’obstination à écrire une œuvre, et en plus tout seul.

 

VK : d’accord, je me suis trompé. WW n’est pas inconséquent, mais tout simplement opportuniste et même cynique. S’il croit que cela va arranger son cas…

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