Auteur: Corinne Jaquet

Née à Genève en 1959, Corinne Jaquet a conduit des études classiques avant de se lancer dans les Sciences Politiques. Diplômée de l’Institut des Hautes Études Internationales en 1983, la politologue se tourne alors vers le journalisme. Responsable pendant plusieurs années de la rubrique judiciaire du défunt journal La Suisse, elle y rédige ses premières chroniques d’histoire criminelle. Ce sera « Meurtre à Genève », paru en feuilletons dans le journal avant d’être publié en 1990. Journaliste indépendante depuis 1992, Corinne collabore pendant deux ans avec l’agence Associated Press comme correspondante au Palais de Justice de Genève. « La Secrète a 100 ans », une histoire de la police judiciaire genevoise, naîtra dans l’intervalle. Elle crée en 1996 le Journal de Veyrier, et se lance dans le roman. Les titres se succèdent et remportent un grand succès auprès du public. Après une incursion sur la TV locale Léman Bleu pour des chroniques littéraires, elle créa, fin 2001, « Lectures Magazine » une revue qu’elle a animée pendant trois ans. Elle a créé une série de romans policiers (huit pour l’instant) se déroulant dans différents quartiers de Genève. Elle a publié l’an dernier « Maudit Foot » aux Éditions Slatkine, inaugurant par là une nouvelle série de romans sans ses personnages habituels. Elle est déjà demandée outre-Sarine pour des lectures et des signatures. Elle collabore régulièrement avec des cycles d’orientation pour des classes étudiant le roman policier. Elle dirige des ateliers d’écriture dans différentes écoles du canton et de Suisse romande. Trois de ces ateliers, conduits dans des écoles publiques et privés de Suisse romande, ont donné naissance à une série de romans pour enfants, « Les aventures de Monsieur Chose ». Le troisième tome, « Monsieur Chose contre Big Ben » est sorti au printemps aux Éditions Slatkine. Plusieurs autres romans sont en préparation.

Ces voisins inconnus, V

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Je réalisai alors que, vêtu seulement de mes lunettes et de mes chaussettes, et eu égard à mon aspect général, je ne devais, vraisemblablement, en imposer à personne.

En posant sur mon nez la monture d’écaille – « de teinte claire » avait prôné la vendeuse de mon opticien, « ça vous donnera meilleure mine » – je me demandais si j’avais réellement bien fait d’investir dans un accessoire aussi coûteux. Car, malgré l’aide qu’étaient censés m’apporter les petits hublots, je craignais d’être saisi d’hallucinations.
Il se tenait en face de moi, nu.
Sur son corps bronzé, des gouttes d’eau glissaient langoureusement. Ses cheveux, dégoûtaient lentement sur ses épaules. Aurais-je été une femme, que j’aurais eu envie de gober ce liquide sur son corps. En l’occurrence, ce garçon n’avait jamais éveillé en moi que de la répulsion.
Ce n’était pas le cas de Sidonia, dont les seins se tenaient au garde-à-vous et dont je ne pouvais évaluer si le frémissement dépendait de la fraîcheur de l’air ou de la présence de cet homme.
Son regard balaya ma personne dans un aller-retour discret. Il esquissa un petit sourire avant de me dire :
– Je suis persuadé que tu ne t’attendais pas à me trouver ici.
 

***
 

À l’époque où je l’avais connu, il était déjà très beau.
Sur les bancs de l’École de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève, nous avions partagé des cours en commun le temps d’un semestre. Il était né entre nous une amitié qui n’aurait jamais dû porter ce nom. C’était une relation, intéressée au départ, pour le Suisse-allemand que j’étais, débarquant au bout du lac Léman sans connaissances ni contacts. Ce garçon brillant, visiblement plein de succès auprès des filles, allait – pensai-je ! – m’ouvrir la porte des mille secrets émoustillants de cette ville. Curieux, quand j’y pense, que ce soit au bord de l’eau qu’eut déjà lieu notre première rencontre…
Les cours avaient repris au milieu de l’automne, mais la saison était douce. Tout le monde finissait ses journées sur les pierres au bord du lac, près d’un bar qu’il fallait fréquenter pour être quelqu’un dans notre milieu.
J’avais repéré de loin cet homme qui ne se déplaçait pas sans un essaim de filles autour de lui. Elles avaient toutes alors, dans les yeux, la lumière qu’avaient aujourd’hui ceux de Sidonia au bord de la plage. Je m’étais débrouillé pour lui devenir scolairement indispensable. Il avait, en plus de son charme, une indécente aisance à pratiquer les langues. L’italien, dans sa bouche, devenait chanson ; le romanche – langue qualifiée de rude par des oreilles non averties – prenait chez lui des airs de mélodie. Il parlait même l’allemand avec des arrondis qui auraient fait aimer notre vocabulaire aux plus antigermaniques de ses concitoyens.
J’étais alors LE Suisse-allemand du groupe. Combien ma naissance outre-Sarine ne m’a-t-elle pas alors valu de surnoms plus ou moins poétiques ? Je compris rapidement que son arme secrète était un alliage fin et fort bien dosé de virilité, épicée d’une forme de féminitude qui séduisait les femmes mieux que n’importe quel argument : il écrivait. C’était un homme qui disait l’amour et ne se contentait pas de le faire. Il avait ce que toutes les femmes recherchaient, ce langage des mots s’alliant à celui du corps. Pour chacune, même s’il mentait un peu, il avait le verbe juste, une phrase, une description, pour chacune un code secret qui lui était propre.
Il laissait derrière lui des messages, il écrivait des lettres, certes brèves, mais rédigées sur des papiers choisis. Celles qui les recevaient ne pouvaient qu’éprouver le trouble que l’on ressent lorsque l’on se croit élu. À force d’écrire, bien sûr, il composa des manuscrits. Mais en français. Tout interprète et traducteur qu’il était de nos langues nationales vers sa langue maternelle, il affirmait ne pas oser écrire dans un verbiage qui ne se serait pas inscrit en lui depuis le berceau. Contrairement à bon nombre d’entre nous, il savait mettre en scène de vraies histoires d’amour. Des récits déchirants à faire pleurer les midinettes.
Aucun éditeur suisse n’avait jusqu’ici estimé nécessaire de le publier. Peut-être n’entrait-il pas dans les canons dictés de l’écriture helvétique ? Il avait fait sa réputation en France, dans des collections couleur pastelle, auprès de lectrices se fournissant en supermarché. 

Il m’avait donc été facile de crier avec les loups. De mépriser cette écriture pour fleurs bleues, cette « sous-littérature » comme aimaient à la qualifier ceux d’entre nous qui se vantaient d’écrire, eux, de vrais romans. J’avais pris une part d’autant plus enthousiaste à la curée générale, que ses petits ouvrages cartonnés et fragiles s’étaient vendus cent fois mieux que les miens. Ce qui était très agaçant.
Pourtant, un de mes opuscules avait – une fois ! – atteint le chiffre de quatre cent cinquante exemplaires vendus. J’avais failli offrir le champagne à ma femme.
Lui, il diffusait quelque cinquante mille bouquins à chaque sortie ! Bien sûr, me direz-vous, il ne touchait que quelques centimes par spécimen vendu… mais multiplié par cinquante mille, ça fait toujours plus que mes deux ou trois francs fois trois cents !! 

La CASTORP avait été sollicitée pour la traduction de ses livres (il en avait déjà publié vingt-cinq !), mais nous n’avions pas eu beaucoup d’efforts à faire pour ne pas même entrer en matière sur ce type d’écrit. Nous avions décidé de privilégier la littérature et nous étions mieux placés que quiconque pour savoir ce que c’était.

 

***

 

Sur cette, à moins d’un mètre de Sidonia, il se tenait nu avec une aisance insupportable. Il m’avait au moins rendu le service de supprimer totalement mon érection. Mon sexe devait avoir à l’heure actuelle la même allure que mes chaussettes se ratatinant sur le bas de mes mollets.
L’attraction qu’il y avait entre lui et Sidonia était palpable. Je n’aurais pas été étonné d’apprendre que ces deux-là se connaissaient plus intimement.
Alors me vint cette idée que vous jugerez certainement méprisable : avait-il séduit Sidonia afin de conduire un assaut répété sur notre commission aux fins d’obtenir les subsides nécessaires à la traduction de son « œuvre », en vue de sa diffusion dans tout notre pays ?
La vie rembourse parfois les efforts que l’on fait.
Il n’était pas grand’ chose dans l’élite intellectuelle de notre pays, écrivaillon de bas étage, qui n’avait dû collectionner que les filles et pas le moindre prix littéraire depuis l’époque où je l’avais perdu de vue.
Mais j’avais, moi, ce qu’il n’aurait jamais : Marie-Claire, la plus belle fille de l’école, était devenue MA femme. Elle n’avait jamais cédé à son charme, j’en étais certain. Marie-Claire, qui avait poussé son amour pour moi jusqu’à quitter sa Romandie pour vivre en terre alémanique.
Oh, sans doute avait-il depuis longtemps oublié cette magnifique fille aux cheveux roux, sur laquelle il s’était maintes fois retourné.
Mais Marie-Claire était une pure intellectuelle. Les charmes latins du beau garçon la laissèrent froide. C’est avec moi qu’elle avait fait sa vie.
Aujourd’hui, toutes les cartes étaient entre mes mains.
Enfin.
Je le croyais encore il y avait quelques instants.
Parce qu’il avait sans doute vu mon sexe pointer vers le lac, en direction de Sidonia. Il avait dû deviner le but de ma présence ici. Ma nudité lui devenait un atout.
Dieu m’était témoin. J’étais fidèle. La plupart du temps en tout cas. Devais-je me justifier ? Pouvais-je trouver une raison logique et rationnelle à ma présence en ces lieux, équipé de mes seules chaussettes face à cette brune plantureuse ?
Et s’il alertait Marie Claire sur mon infidélité ? Et s’il osait le faire, que me demanderait-il en échange de son silence ? 

Sidonia, à cent lieues de ces questions, innocente qu’elle était dans notre histoire commune, ne se doutait pas du chapelet d’idées qui tournait dans ma tête à l’instant précis.
Elle éclata de rire, nous prit tous deux par la main et proposa : « Et si nous allions nous baigner, tous les trois ? »

J’ai réalisé à ce moment qu’en la détournant de son chemin sur le quai de la gare de Zurich, j’avais commis le plus grave impair de toute mon existence.

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