Auteur: Umar Timol

Né à l’île Maurice, Umar Timol est l’auteur de trois recueils de poésie, La Parole Testament, Sang et Vagabondages, édités aux Editions l’Harmattan. Il a contribué à de nombreuses anthologies, à Maurice et à l’étranger. Il a aussi écrit un scénario de BD, Les yeux des autres, qui a été publié dans l'ouvrage collectif, Visions d'Afrique ( l'Harmattan ). Il est un des membres fondateurs de la revue de poésie mauricienne Point Barre, une revue transversale et plurielle qui publie aussi bien des poètes mauriciens que des poètes provenant des quatre coins du monde. Il est le titulaire d’une bourse du Centre National du Livre (CNL), qui lui a permis, dans le cadre d’une résidence d’auteur au Festival des Francophonies en Limousin, d’achever l’écriture de son premier roman Journal de la vieille folle.

Poèmes

 

dans sa tanière

 

il s’éloigne tous les jours, un peu, des autres, il s’enferme dans sa tanière, il s’y sent bien, à l’abri du monde, ici il ne se passe rien, il ne peut rien lui arriver, aucun mal ne peut l’affliger, il aimerait rester comme ça longtemps encore, jusqu’à la fin mais il lui faut bien retourner au travail, il a besoin d’argent, il en a besoin pour vivre, le travail, à vrai dire, est ce qui perpétue sa relation à l’autre, son ultime lien et ce lien va encore perdurer quelques années, jusqu’à sa retraite et il est las de devoir, tous les jours, s’exercer à une routine qui devient de plus en plus pénible, ainsi se réveiller tôt le matin, prendre le bus, assister, impuissant, au spectacle de l’errance des corps et des bâtiments, de la grisaille humaine et de la déchéance de la matière, parler à ses collègues, il ne sait toujours pas, après toutes ces années, quoi leur dire, il n’a rien à dire, il essaie tant bien que mal de paraître jovial, d’essayer d’être comme eux et il constate que ca marche plutôt bien, on le trouve bien, gentil, mais, au fond, ils ne savent rien de lui, le contraire est aussi vrai, qui sont après tout ces gens qu’il voit au quotidien, qui sont-ils vraiment mais ce n’est pas important, ce n’est plus important, il ne souhaite plus comprendre, il ne veut plus aller au-delà du jeu des apparences, il ne souhaite qu’une chose, retourner chez lui, se confier au silence car il n’en peut plus, de cette cacophonie, de la présence des autres, de tous les autres, ainsi convoiter la nuit, se retrouver dans sa chambre, seul enfin, libre, lire un livre, se laisser envoûter par son rythme et ses hantises, voyager, s’interroger, au fil des pages, écrire, dénouer les fragments qui restent ancrés au fond de lui, espérer, un jour, mais c’est ridicule, écrire une phrase parfaite et intemporelle, il n’y arrivera pas mais il doit essayer, il le faut, il le faut, il aime bien aussi sonder les grands problèmes, ce n’est rien de très important, parce qu’il ne fera rien, parce qu’il ne résoudra rien, mais il y a une volupté à la quête, à ce désir de savoir et alors il veut faire durer la nuit, oui, cette nuit doit durer, parce qu’il s’y sent bien, il s’y love, s’y enroule, comme un vieillard qui se confond à la chair d’une jeune femme, il y a là, en ce lieu, un bonheur infini, qui s’étend, qui se déroule, qui s’en va, revient, vague incessante, il est enfin parvenu à subjuguer le temps, temps qu’il dissèque, qu’il dispose en fines lamelles sur sa peau, qu’il observe, scrute, temps qu’il maîtrise, temps qu’il possède et il sait désormais, il comprend que sa solitude lui suffit, qu’il y est comme un roi et il veut parfaire cette solitude, la parfaire dans les élans de la nuit, l’approfondir, aller jusqu’à ses limites, là où commence l’égoïsme ou la liberté, il ne le sait pas encore, le néant ou l’absolu, il ne le sait pas encore.

 

***

les gens bien

 

J’aime bien les gens bien parce qu’ils sont bien. Ils sont consciencieux et déterminés. Ils ont l’amour des choses bien faites, un travail bien fait, un enfant bien fait, un compte en banque bien fait. Les gens bien sont intelligents mais ils n’aiment pas les conversations intelligentes. Ils aiment tout ce qui est utile. Les femmes parlent ainsi de leurs enfants, de la mode et des recettes de cuisine. Les hommes parlent de football, de politique et de bière. Il leur arrive d’évoquer la religion mais ils n’y comprennent pas grand-chose. Leur savoir se limite à la pratique de quelques rituels. Il est bon de savoir, par ailleurs, qu’ils croient en Dieu mais prient l’argent. Les gens bien puisqu’ils sont modérés en tout, lisent avec modération. Ils ne se sentent pas tout à fait à l’aise dans le monde de l’esprit. Ils n’aiment pas aller au fond des choses. Ils lisent des livres utiles, ‘ faire de votre enfant un génie en moins de dix jours’, ou sirupeux, Coelho, Gibran et Steele. Les gens bien ne sont pas racistes mais ils ont quelques préjugés. Rien de très grave puisqu’ils n’en parlent jamais en public. Il faut quand même reconnaître qu’ils savent être subtils. Ils donnent libre cours à leur vulgarité instinctive dans le cadre tranquille de la famille, lors du dîner, par exemple, quand ils déversent leur fiel sur ceux ‘qui sentent mauvais’, les ‘paresseux’, ou encore les ‘fanatiques’. Les gens bien sont les adeptes de la révolte mais de la révolte domestique. Ils sont prêts à s’entretuer pour des questions de patrimoine mais la souffrance des autres ne les concerne guère. Ils veulent changer le monde mais surtout pour le rendre plus conforme à leurs désirs. Ils sont des idéalistes mais leur idéal a pour nom une belle maison dans un quartier chic. Les gens bien parlent le français et l’anglais à leurs enfants. Ils méprisent avec modération le créole, ils estiment que ce n’est pas une langue et qu’elle ne sert à rien. Il faut se souvenir qu’il leur faut des choses utiles. Les gens bien aiment bien les apparences. Ils veulent paraître, rien de très méchant à vrai dire, ils s’endettent ainsi jusqu’au cou afin d’acheter une voiture pour épater les proches. Ils espèrent secrètement que leur enfant adoré, chéri, leur poulain, pouliche, accédera à l’ultime, au nirvana, à cette clef qui ouvre toutes les portes de l’espace-temps et de l’univers, il, elle, sera créature angélique, œuvre de la transcendance, il, elle, sera boursier de l’état, sera lauréat. Ils passent un temps fou à tenter d’impressionner les autres. Les gens bien s’aiment bien. Ils se croient supérieurs. Ils ont après tout réussi. Ils ne sont pas comme ces fainéants, les pauvres, les tarés, les ratés, qui ne font rien à longueur de journée. Ils prennent le travail au sérieux et ils croient aux vertus de l’éducation. Ils se rendent depuis peu aux conférences ( qui coûtent très chers mais il faut dépenser utile) des nouveaux gurus du self-help, ‘réussir en ne se prenant pas la tête’, ‘ devenir riche en moins de deux’, ‘être le leader de demain dès aujourd’hui’. Ils y apprennent à gérer le temps, l’argent, leur insatiable envie de réussir et la bêtise. Les gens bien aiment bien la culture, rien de très sophistiqué évidemment, un bon petit film idiot le vendredi soir, une balade à l’hypermarché ou un briani bien graisseux. Les gens bien ne sont pas tout à fait pas progressistes. Il s’en trouve même pour réclamer l’annexion de notre merveilleux pays par une puissance étrangère. Il faut dire que leur sacro-saint confort prend toujours le dessus sur la liberté. Les gens bien sont passés maîtres dans l’art d’énoncer le convenable. On n’est pas parvenu, après une longue enquête, à discerner un grain d’originalité dans ces abysses où ils ruminent. Ils sont, à vrai dire, tellement convenables qu’il leur arrive même de crever de façon convenable. Les gens bien aiment bien la politique mais ils croassent que les politiciens sont tous les mêmes, tous corrompus et que le monde fout le camp. Cela ne les empêche pas de réclamer leur appui quand il s’agit d’inscrire leur enfant dans une ‘bonne école’ ou de trouver de l’emploi pour un proche. Il faut reconnaître qu’ils s’y connaissent bien, ils ont même une expertise approfondie dans le domaine de l’éthique à géométrie variable. Les gens bien aiment bien l’architecture. Ils construisent des maisons affreuses, un bel exemple, sans doute, de l’ironie post-moderne. La grande maison orange avec un cône bleu, la maison qui ressemble à un gargantuesque gâteau d’anniversaire ou encore celle qui semble provenir d’un mauvais rêve de Disney. On ne peut leur reprocher d’avoir mauvais goût, ils n’ont tout simplement pas de goût. Les gens bien ont quand même des qualités, ils sont l’élément fédérateur, la colle et le ciment de notre île admirable, ils contribuent à sa prospérité, à son avenir brillant et à son inaltérable ennui. Et quand le monde s’écroulera ce sera certainement à cause des gens bien, gens qui croient tout savoir mais qui ne comprennent rien, gens qui cultivent la médiocrité et l’étroitesse d’esprit dans le champ de leur égoïsme, gens à vrai dire, comme vous et moi, gens tout à fait convenables. J’aime bien les gens bien parce qu’ils sont vraiment trop bien.

 

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gens de la nostalgie

 

ils sont les gens de la nostalgie, adeptes du verbe manichéen et de la syntaxe de la conspiration parce qu’ils ne veulent comprendre et accepter la défaite,

 

ils sont les gens de la nostalgie parce qu’ils régurgitent un passé glorieux, parce qu’ils savent qu’ils sont confinés aux marges et que l’Histoire se fera sans et contre eux,

 

ils sont les gens de la nostalgie parce qu’ils parlent des langues engendrées par d’autres, parce qu’ils font des rêves imaginés par d’autres, parce qu’ils briguent des révoltes que l’autre a rendues nécessaires,

 

ils sont les gens de la nostalgie parce qu’ils affirment leurs différences, parce qu’ils s’autorisent la supériorité des convictions, de la foi mais ils sont les exégètes de la fascination, ils sont les grands stratèges du mimétisme,

 

ils sont les gens de la nostalgie parce qu’ils cultivent des terres rêches et stériles qui ne servent qu’à façonner les vulgates de la technique et du rituel,

 

parce qu’ils ont oublié le sens de la beauté,

 

ils sont les gens de la nostalgie parce qu’ils sont sous l’emprise des aveugles tandis que les clairvoyants fomentent une parole acérée et prophétique mais dont le sens leur échappe, dont le sens leur échappe,

 

ils ne comprennent rien,

 

ils ne peuvent rien comprendre,

 

ils sont les gens de la nostalgie, parce qu’ils ne peuvent rendre le temps au temps, ils en sont les prisonniers, ils en sont les fantômes, à jamais disloqués, à jamais désarticulés,

 

ils sont les gens de la nostalgie parce que leur présent est un faisceau de douleur,

 

qui jamais ne se résoudra, qui jamais ne signifiera le sceau de la réconciliation,

 

parce que leur présent est un faisceau de douleur, un faisceau de douleur, égaré, épuisé, entre les ombres du passé et des lendemains

 

***

né pour écrire

 

il est né pour écrire, il le sait, rien n’y fera, c’est plus fort que lui, plus fort que toutes les invectives du doute et du découragement, il faut donc se débarrasser des alibis traditionnels, il faut s’en débarrasser, les mettre au placard, les jeter dans un fleuve ou une poubelle, il est donc né pour écrire, ce qui ne signifie par pour autant qu’il n’exercera pas le devoir et l’amour mais il doit écrire car il y a en lui quelque chose, d’intempestif, qu’il n’arrive pas à expliquer, qu’il ne veut plus expliquer, il est ainsi parfois possédé, il est en état de poésie et les mots défilent, vite, très vite, comme des chacals qui se ruent sur une carcasse, il n’y a rien à faire, il ne peut pas les maîtriser, les gérer, les mots lui donnent le vertige, les mots tournent, volent, furtivent, courent, galopent dans sa tête, vite, toujours plus vite, ils n’ont qu’une envie, accéder, par tous les moyens à la page, ils sautillent, dansent dans sa tête, c’est parfois comme une ballade, calme, sereine et tendre, qui égaie ses doigts, parfois une onde qui émane du vide et qui renverse tout sur son passage, c’est fort, vraiment trop fort et il en a un peu peur car il ne sait d’où ça vient, s’il y a un autre en lui, il se le demande mais il faut arrêter de se poser des questions, de chercher à comprendre, il n’y a rien à comprendre, il est né pour écrire, c’est comme ça et il n’y peut rien, il n’y pas lieu de guerroyer ou de s’en vanter, il faut tout simplement laisser faire, laisser les mots prendre le dessus, laisser les mots se nicher dans sa tête, son corps avant d’éclater sur la page et il y a désormais un sentiment d’urgence, le temps passe vite, trop vite, il voit gémir au loin, la fin, il doit écrire tout, tout de suite, il doit aller au bout de lui-même, au bout de ce qu’il est, de ce qu’il y a en lui, pour en extraire la matière, son essence, songe ou démon, il ne le sait trop mais il doit descendre, plus loin, toujours plus loin, excaver, excaver encore, absolu ou précarité, il ne le sait trop, il doit arriver aux confins de ce qu’il est pour en extraire le POÈME, il y a urgence et il faut écrire, tous les jours, chaque instant, chaque seconde pour dire ce qui l’habite, le ronge, il le faut, les mots se situent à l’envers du moindre de ses gestes, parler, rire, souffrir, travailler, les mots jaillissent de tous les pores de son corps et il sait qu’un jour il parviendra à tout écrire, à tout dire, que les mots jailliront d’un seul trait, qu’il n’aura rien à faire, seulement se laisser guider, il n’aura rien à faire, et les mots jailliront comme un vol d’aigles ou de loups pour inonder la page entière et il écrira pendant des jours et des nuits, il ne s’arrêtera pas, une seule et unique phrase, limpide et trouble qui s’étendra indéfiniment, qui l’épuisera, qui l’expurgera de tout ce qu’il y a en lui et il ne restera ensuite qu’une loque ou une épave, prête pour le tombeau, qui servira d’os à un pauvre chien ou de repas à des vers affamés, qui diront, d’une même voix, que celui qui est né pour écrire est mort, que le poète est mort mais que vivent ces mots, que vivent ces mots.

 

***

ce n’est pas un amour

 

ce n’est pas un amour qui se dit, c’est un amour qui se contente d’être, à l’abri des regards, des espoirs, c’est un amour qui a la force de la pierre et qui est gracile comme les ailes d’un rêve, c’est un amour que jamais mes lèvres n’énonceront, qui restera scellé en moi, qui vivra en moi en dépit de moi, je n’y peux rien, c’est un amour qui me fait croire que Dieu existe et que je suis ta créature, c’est un amour qui est bleu comme les jeux de mes enfants ou comme les vagabondages du crépuscule, c’est un amour qui m’avoue que tu me dictes chaque page, chaque lettre d’une vie dont je crois être l’auteur, c’est un amour qui ne se découvrira jamais au grand jour, qui préfère le plein soleil de l’absence, c’est un amour dont j’ignore tout car il s’est caché dans les anfractuosités de ma mémoire maladive, c’est un amour qui me sermonne les mots les plus intrépides quand je suis las d’écrire, c’est un amour dont je sais tout car il est le compagnon des exils de mon souffle, c’est un amour qui m’apprend à m’aimer alors que j’ai peine à me tolérer, c’est un amour qui survivra à ta mort car il ne requiert guère que tu existes pour subsister, c’est un amour qui se moque des palabres du désir, c’est un amour qui ne te demande rien, moins que rien, seulement d’induire la musique de mes poèmes, c’est un amour qui se déploie en un nombre infini de miroirs qui s’altèrent selon tes métamorphoses et mes déchirures, c’est un amour qui est toi alors que je ne suis rien.

 

***

 

l’amour n’est qu’un jeu

 

rien donc n’est important

l’amour n’est qu’un passe-temps

une habitude

un concours de malentendus

et de commérages

 

on se rencontre

on s’aime

on croit s’aimer

on échange des fluides

et des promesses

avant de regagner

toujours

la solitude et

ses fascinants théorèmes

 

l’amour n’est qu’un

jeu de quilles et de larmes

dont la désinence

est la défaite et l’oubli

 

j’aimerais un jour

dans le velouté

de sa peau

conjurer les

décombres d’un amour

qui a la ténacité de la pierre

mais

elle ne t’aime plus

elle ne t’aime plus

 

et tu n’y peux rien

 

l’amour n’est qu’un

jeu de quilles et de larmes

dont la désinence

est la défaite et l’oubli

 

rien donc n’est important

 

car

 

elle ne t’aime plus

 

elle ne t’aime plus

 

et tu n’y peux rien

 

***

la mort

 

il trouve inconcevable la mort, le passage de la vie à la mort, la vie est si intense, plurielle, il y a une trop grande démesure à la présence, au fait d’être, il n’arrive pas à comprendre ce passage de la vie, avec toutes ses manifestations, manger, boire, jouir, pleurer, prier, à la mort, qui est néant, vide, ce passage est trop brutal, radical, il n’y a pas de compromis possible, pas de mi-chemin, on ne peut pas s’y arrêter, on ne peut pas interrompre son vouloir, lui demander ce qu’elle est, il n’y a pas moyen d’être à l’entre-deux, s’y tenir, résolument, l’observer, la guetter, la séduire, l’envouter, la rendre plus humaine, moins vivace, la démystifier et il n’y a pas moyen de la rompre, de la calciner et pourtant il ne cesse de vivre, il ne cesse cette vie qui pulse d’énergie, qui foisonne de trop nombreux désirs, qui le propulse dans mille directions, il ne cesse sa déraison, sa force, il ne cesse les confluences des émotions, des interrogations, de la joie et du désespoir mêlés, la vie semble, ainsi, bafouer la mort, elle ne s’accommode pas de sa finalité, de sa disparation, elle se construit au défi d’une logique inéluctable, serpent qui love son corps dans sa gueule et qui ne cesse de se dévorer, il ne cesse de se tuer et ne cesse de jouir, la vie, il le sait, lui insinue l’oubli, elle éconduit, en douceur, la magnificence de la mort, elle éconduit ses vastes laideurs, les confine dans un lieu d’absence mais un jour surviendra la mort et ses innombrables manigances, vieillesse, maladie, accident, peu importe mais elle trouve toujours un moyen de s’affranchir de nos velléités, de nous contraindre à sa mélancolie, d’en finir avec nous, avec lui.

 

tous les prétextes sont bons. il le sait.

 

mais il n’y peut rien. il vivra. il s’en fout. encore et encore.

 

son instinct de vie est trop vorace.

 

il vivra jusqu’à la dernière étreinte de son souffle.

 

***

l’Étranger

 

il se réveille, endosse son corps, se rend au travail. il parle, discute, parlemente. il donne une impression de calme et de sérénité. c’est ce qu’on lui dit. tu parais si calme. mais il n’est pas là. il n’est pas dans corps. il s’observe vivre. il s’observe être. il fait d’autres rencontres au long de la journée. il parle. il n’arrête pas de parler. son métier est de parler. il s’entend parler. il ne sait plus ce qu’il dit. mais il joue bien son personnage. y a t’il un seul moment de vérité ? ou est-ce qu’il est devenu ce qu’il parait être ? il ne le sait plus. quand il est avec ses enfants, peut-être. mais il y a une part de son être qui est irréductible. que rien ne peut atteindre. et qu’est-ce que le vrai, de toute façon ? est-ce un sentiment de bien être, quand on se débarrasse de l’écorce, quand on cesse de prétendre ? est-ce qu’il un noyau dur sous la surface ? ou est-ce la multiplicité ? une multiplicité qui le renvoie à de nouvelles facettes, à de nouvelles vérités. ou des mensonges. il n’y a donc pas en lui un lieu de permanence. qui est-il ? il ne le sait pas mais ce n’est pas important. il est heureux pourtant. il a appris au fil des années à s’aimer, à aimer la vie. même s’il n’y comprend rien. de moins en moins. quand confronté à l’étrange rituel de la mort. quand confronté au mystère de l’autre. quand confronté à la beauté. il a peur de ce qu’il est. de ce qu’il devient. de sa capacité à l’indifférence. de son désir de s’éloigner des autres. il a peur de se laisser engloutir par cet autre qui sommeille en lui. il en a peur. il sait qu’il pourrait tout couper, casser. comme ça. d’un seul coup. il ne le fera pas. bien sûr pas. la mort s’en occupera. mais il sait qu’il pourrait tout couper, casser. comme ça. d’un seul coup. et il sait qu’il oubliera. il ne veut pas oublier. n’y a t’il donc rien de définitif ? est-ce que tout est apparence ? est-ce que rien ne dure ? il se met à rire. tu es parvenu a leur faire croire que tu es un artiste. mais tu as un cœur de pierre. pourquoi ? il ne sait pas. il ne sait plus. et donc il vit, il prétend vivre, à la recherche de ce qu’il est. à la recherche de sa vérité. ou de son mensonge. ou de son imposture. la mort lui proposera le dénouement. bientôt. il n’en a pas peur. il va l’affronter. le tuer. en attendant il vit, il prétend être. il joue son personnage.

 

***

L’éphémère

 

je suis de passage, de la mort,

et la vie s’est égarée en moi,

comme du poison dans les veines de la nuit,

je songe l’éphémère,

je songe l’armature de la beauté,

glane les postures de la brume ou les fadaises de tes cils,

en attendant d’en finir avec l’exil,

en attendant de mourir afin de renaître à la mort

 

***

 

Lettre à l’aimée.

Je ne veux pas t’oublier mais je t’oublie un peu tous les jours. Je ne sais trop pourquoi mais c’est plus fort que moi. Je n’y peux rien. Je m’efforce de penser à toi, de t’aimer encore, je fais de mon mieux, vraiment, mais tu t’en vas. J’ai envie que cet amour dure, envers et contre tout. Qu’il soit éternel. Un absolu. Il me le faut sinon tout le reste n’a plus de sens. Sinon cette vie n’a plus de sens. Je veux t’aimer. Encore. Tout le temps. J’ai envie de me consumer à l’orée du souvenir. J’ai envie d’être ainsi, comme un enfant ou comme un fou, qui réclame ce qui n’existe pas, ce qui ne peut pas exister. Mais le temps est plus fort. L’amour s’en va. Tout passe, tout casse, n’est-ce pas ? Et je n’y peux rien. Il a donc suffi de peu. De quelques mois pour que je t’oublie. Pour que je cesse de penser à toi. Pour que je cesse de croire que tu es mon tout. Il a suffi de peu. Je retourne parfois aux lieux de notre amour. Je sais que c’est ridicule. J’y vais et j’attends. Je ne sais trop pourquoi mais j’attends. Et il ne se passe rien. Rien. Qu’en est-il de toutes nos promesses ? Qu’en est il des sentiments ? Est-ce qu’il a donc suffi de quelques mois pour détruire tout ce qu’on a construit, tout ce qu’on a imaginé, rêvé ? Est-ce si simple que ça ? Suis-je donc égoïste, indifférent ? Il y comme un vide en moi. Ou est-ce un abysse ? Je ne ressens plus rien. Et ce n’est pas juste. Crois-moi. Je ne comprends plus rien. Je ne me comprends plus. Et j’ai envie de t’aimer. J’ai envie que cet amour dure. Est-ce que tu m’écoutes ? Es-tu là encore seulement pour justifier mon existence ? J’ai peur désormais parce que je sais que le temps dévore tout. Je le sais. Je comprends maintenant son efficacité, sa perversité. Le temps est une machine à broyer l’amour. Il y a et il y aura des lendemains. Il y a ceux qui disent qu’on n’oublie jamais mais je n’y crois plus. On oublie parce que le temps instille l’oubli. Le temps nous inscrit dans son rythme et ses illusions. Et on se réveille un jour pour découvrir qu’on n’aime plus. Et on n’arrive pas à comprendre. Et je ne comprends pas. Je ne suis plus jeune. Je ne crois pas être naïf. Mais le temps m’a pris à la gorge et m’a flanqué à la gueule cette leçon, sa vérité. Mais j’ai envie de t’aimer encore. De massacrer mes lèvres pour qu’elles ressassent sans fin ton nom. De me dire encore que tu es le sens de ma vie, que sans toi rien de sens. J’ai envie de pouvoir le dire encore. Et d’y croire. Car j’avais la foi. Mais je ne crois plus. Tu n’es plus et je ne t’aime plus. Je t’ai oubliée. Je ne pense plus à toi. Je suis désolé. Pardonne-moi.

Je n’irai pas au cimetière demain matin. Cela ne sert à rien.

 

***


elle n’ira pas au cimetière

 

elle n’ira pas au cimetière, elle n’écoutera pas son fils, qui lui dira ce qu’il a vu, ce qu’il a fait, elle refusera les paroles complaisantes de ses proches, de ses amis, elle ne veut rien entendre, elle ne retournera pas sur les lieux de sa vie, de son passé, elle ne parlera pas à sa meilleure ami qui lui offrira son temps, sa compassion, elle n’ira pas rendre visite aux parents, elle se cachera quand ils viendront chez elle, elle ne dira pas les phrases convenues, elle ne dira pas que c’est la vie, qu’il faudra bien continuer, elle ne fera pas la part des choses, elle ne mettra pas à aimer avec plus d’acharnement ses enfants pour l’oublier, elle ne se remettra pas à sourire, à faire semblant que tout va bien, elle ne se mettra surtout pas à prier, à tenter d’apaiser son âme, elle lui interdira de s’immiscer dans ses rêves, elle refusera ces rêves qui diront son bonheur au paradis, elle n’écrira pas un poème pour lui, elle n’ira pas déposer des fleurs sur son tombeau, elle ne léguera pas son souvenir à ses enfants, elle ne regardera pas son visage une dernière foi, elle ne feuillettera pas avec nostalgie l’album photos, elle détruira toutes ses photos, elle ne donnera pas de l’argent aux pauvres, elle n’arrêtera pas de faire l’amour, elle ne parlera pas de sa mort, de ce qui s’est passé, des circonstances de sa mort, de ce qu’elle faisait quand elle a appris la nouvelle, elle n’écoutera pas ceux qui étaient à ses côtés au moment du dernier souffle, elle éclatera de rire quand elle lui diront qu’il s’est éteint paisiblement, elle ne se mettra pas à parler du bon vieux temps, à dire qu’il était quelqu’un de bien, elle ne laissera personne l’enlacer, elle ne se mettra pas à se souvenir de lui à l’instance d’une image ou d’un mot, elle ne remerciera personne, elle n’ira pas au cimetière, elle n’ira pas prier sur son tombeau, elle n’ira pas au cimetière car elle le ramènera à la vie, on ne meurt jamais, on ne meurt que parce que l’amour n’est plus, elle lui insufflera l’amour, elle n’ira pas au cimetière car il revivra par la force de son amour, là, maintenant, tout de suite.

 

il n’est pas mort, elle le sait.

 

***

bonheur

 

tu as un peu peur de ce bonheur. qui est évidemment trop fort. tu en as peur. on peut le rendre plus intense. parfois. il suffit de l’assaisonner. d’y ajouter de nouveaux ingrédients. mais tu ne feras que parfaire ce qui est déjà parfait. ou presque parfait. ajouter du superflu. l’essentiel y est déjà. tu en as peur. parce que tu sais qu’il ne tient qu’un à un fil. à un rien. qu’il suffit de peu pour que tout s’écroule. et qu’il faudra bien crever. que tu te retrouveras là-bas. enseveli. offrande aux vers. de même que ceux tu aimes. tu en as peur. parce que la vie est singulièrement tragique. que tout ne tient qu’à un fil. que tu vas crever. qu’il faudra crever. crever. tu te répètes. crever. crever. et tout ne tient qu’à un fil. à un simple claquement de doigts. comme ça. aussi furtif que ça. tu as un peu peur de ce bonheur. tu en as peur. parce que tu l’aimes trop, parce que tu les aimes trop. parce que tu as peur de les perdre. tu as peur de te perdre. même si depuis longtemps tu t’es perdu. et tu ne crois guère aux retrouvailles. ce bonheur ne tient qu’à un fil. et tu en as peur. il est la ruine trop légère d’un torrent de sang.

 

 

 

 

***

déboiser mon corps

 

envie de déboiser mon corps, y planter d’autres racines, d’autres sédiments pour évacuer le fatras de l’impur, les concertations de la débauche, pour dérober mon sang trop infecté, pour l’épurer de tout ce qui est mal et cruel, pour l’épurer des ciselures du moi insolent, envie de déboiser mon corps, y calfeutrer les blessures des nuages ou les cadences de tes cils, cils qui papillonnent, cils qui énoncent le friselis de la lumière, renouer les vicissitudes de la pleine lune, l’enchanter des sources d’une aube fœtale, envie de déboiser mon corps, élaborer les progénitures d’une paix consternante et infinie, transhumer mon sang noir au lieu des cabales ou est-ce de la prière, y semer l’amour et toutes ses dégénérescences.


prends donc la hache et bêche, triture, dévore, je suis tes terres en devenir de la défaite et de la mort.

 

je t’appartiens car je ne m’appartiens plus.

 

bêche.

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