Auteur: Bénédicte Holley

Psychologue, spécialiste de l’enfance, poétesse, auteure notamment de la monographie, Conte Indécent, édit. J.André Lyon, 2008, illustrations André Holley.

Poèmes (I)

TOURMENTE

Par un soir noir d’hiver,
sur les hauts plateaux
de l’angoisse,
je me suis égarée…

Un vent aigre s’est levé,
bousculant les nuages
soulevant
par plaques ondulantes
les espaces tuméfiés…

Sous le souffle glacé
de son haleine
a poudre grise des chemins
s’est dressée pour former
des lames déferlantes,
écumantes de colère
et de rage…

Et je fus emportée
comme une pierre blanche
d’avalanche

Et j’ai roulé
au bord de l’abîme
qui avale et qui broie
dans ses eaux glauques
la tourmente du monde,
la misère…
et le désir des hommes…

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LE PARACLET1

Le vent souffle
où il veut
capricieux et léger.
nsoucieux il se fraie
une fente
dans le brûlant
secret
des immensités
redoutées

Il va et vient
volatile et sauvage
balayant les nuages
bousculant l’habitude
des belles certitudes…

Il flatte et caresse
la nudité des dunes
efface les plissements
corrode les rondeurs
révélant au silence agacé
des grandes éoliennes
les grains dorés
des déserts insondés
et des terres inviolées…

Tes mains sont vagabondes
sur le corps blond des femmes.
Elles glissent et s’affolent
au bord des interdits
sœurs du Paraclet.
Elles effleurent et s’envolent…
laissant les naufragées
aux portes douloureuses
des désirs mortifiés…

1 Paraclet : Consolateur, nom affecté au Saint Esprit (Dictionnaire de Littré)

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L’AUTRE…

Dans la grande clarté grisée
d’un petit matin d’été 
au détour d’une sente oubliée
m’apparut léger,
comme un nuage d’argent
soulevé par le vent,
l’écuyer indompté
monté sur un cheval
aux sabots coruscants2
et aux crins enflammés.

Je me suis éloignée
éblouie, apeurée
pour le laisser passer…
Sa monture s’est cabrée
et il s’est arrêté
sur le bord du chemin
si près de moi
que j’ai senti sa tendresse
effleurer mon émoi…

Lorsqu’il s’est éloigné
soulevant la poussière
étoilée du chemin
j’ai vu s’enfuir
dans le lointain
assombrie et incertaine
La part qui me manquait…

2 coruscant : brillant, étincelant.

******

DESTRUCTION

Sous les reflets profonds
et argentés
de grands miroirs brisés,

Apparurent défaits et incertains
les traits tragiques
de son amour blessé…

Les cris et les clameurs
qui montaient de la fête
où il fut étranger,

Étouffèrent les pleurs et les plaintes
du spectre douloureux
de ses amours
détruites et consommées

L’homme
aux yeux d’astres morts
les deux genoux à terre,
blafard au milieu des brisures

Rassembla,
jaloux et inquiet
les morceaux acérés
de ses amours sanglantes
et oubliées…

******

RÊVE ET IMAGES

L’homme aux cheveux
de lichens et de flammes
vêtu de hardes alanguies
chevauchait la cavale,

Se frayant un passage
dans le cœur attendri
du jardin des délices…

Sa cravache dressée
brisa, aigüe
comme une lame

Le silence susurré
des hétaïres
craintives
voilées et assoupies…

Sous les branches ombrageuses
de grands micocouliers
les belles vaporeuses,
un instant apeurées,
S’évanouirent
lascives et ravies
aux portes interdites
d’un lointain gynécée…

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CONSOLATION

Écoute le silence
laisse le murmure de l’eau
te bercer et te dire…
ne t’agite plus …
ne pense plus…

Écoute

Les mots que tu attends
voyagent dans le souffle du vent
Sous le ruban bleu de la neige
se cache leur tendresse…

Écoute

En te taisant
les yeux fermés
les mains ouvertes…
écoute le silence et le vent
au cœur même de ta peine…

Écoute leur chant plaintif
et leur plainte chantante
te dire dans un soupir
les mots que tu attends

******

LES MOTS DE L’ÉPHÉMÈRE

Que les mots du poème
s’allègent et s’envolent
dans le bleuté de l’air,
bulles de savon irisées
d’arc-en-ciel

Que les phrases du poème
deviennent aquarelles
dans la langue maternelle
douceur intemporelle
berceuses duveteuses
qui chantent et inscrivent
l’éphémère…

Que les mots du poème
soient de cristal et d’eau
d’encre et de sang
Qu’ils soient
soleil et neige
dans le cœur de la phrase
qui arrête et transcende l’instant…

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FANTÔMES

Sous le regard froid
de déesses impavides
l’âme sœur, voilée de noir
se tenait immobile
au milieu de mes deuils…

Je la vis du fond de mon exil
droite et silencieuse
veiller sur les vestiges
de mes amours anéanties…

La lune ronde, blanche
de peurs ancestrales
dans un ciel sans étoiles
glaçait dans leur élan
le cri des amants morts.

Et l’âme sœur,
impuissante sans geste, sans un mot
Laissa le vert galant
soulever impudique
le linceul de mes morts

Et je vis effrayée,
tapie au creux de mon trépas
leur esprit erratique
s’élever et courir loin de moi
au-dessus des alpages

Pour se perdre affolé
dans le gris des nuages
dans les gris assourdis
du deuil… et de l’oubli…

******

ÉPAVE

Du plus haut de la dune
dans le vent endurci
un homme vêtu de lune
attend, impassible
le long cheminement
des eaux bleues sur la lande…

Sur la plage blonde
ouverte aux autans
contraires et menaçants,
couché sur un lit de varech
un corps abandonné
se livre lascif
aux désirs glauques
des éléments.

Sous les sombres auspices
de dieux ladres et inquiétants
les mèches sablonneuses
des cheveux exaltés
se mêlent aux algues brunes 
et aux filaments
laiteux et impalpables
des méduses effarées
multiples et éclatées…

Les embruns incessants
et les pluies tracassières
lissent les seins de pierre.
les sables obstinés
rongent acides
les rondeurs oubliées
des hanches brisées
et du ventre infesté…

Le corps alourdi
des anciennes tendresses
bercé par les plaintes
psalmodieuses et vibrantes
de la mer et du large
creuse sa tombe oblongue

Comme la barque
sur l’Achéron
dans la froide épaisseur
des sables qui s’émeuvent …


L’air chargé de larmes
de la bruine océane
gave de mousse blanche
la bouche ouverte,
comblant de lave épaisse
l’horreur cireuse
des yeux cernés
creusés par le milan…

Aux pieds fatigués
des falaises crayeuses
jaunies par les humeurs
pléthoriques de l’infante
un homme se penche
sur le corps mutilé,
cassé par les ressacs.

Défait, assujetti
le vainqueur des étreintes
fulgurantes évanouies
s’épanche, livrant
aux caprices glacés 
de l’absente
ses rêves exacerbés
féconds et vagabonds,

Pleurant anéanti
sur le corps pétrifié
des cadavres exquis
ses amours virginales,
mortes ensevelies…

******

L’OUBLI

Il parlait aux oiseaux
et au vent
se laissant emporter
par son souffle furtif
et ses ondes passagères

Il disait au feuillage
frémissant des grands arbres
le silence agité
de ceux qui se terraient…

Il allait amnésique
sur des sentes éphémères
laissant ses pieds usés
fouler les herbes folles
et les fleurs endormies
arrachant à leurs rêves
les senteurs prisonnières

Il partait les mains nues
et la tête dans la brume
vers un monde oublié
où se meurent les odeurs
langoureuses
de ceux qui se souviennent…

******

NOCES BLANCHES

La princesse blanche
est morte
le matin de ses noces
Et son fier alezan
se cabre en hennissant

Et les chevaux
du Roi
cavalent
accrochant leur crinière
aux branches folles
des arbres

Dans le jardin des morts
où repose la vierge
le centaure qui l’aimait
mêle ses plaintes
plénières et animales
aux chants funestes
des anges
et aux froides élégies
de lointains sacerdoces…

Dans le palais
du Roi,
noyé
sous les pâles
langueurs
d’une lune sépulcrale
le prince noir
se terre
cachant
dans l’enclos
sourd
de sa mémoire,
sa douleur
et ses pleurs,
ses rêves
et ses désirs…
inassouvis…

Dans le cimetière
des blanches sépultures
glacées
par la nuit éternelle
des candeurs disparues,
le mustang indompté
nimbé
de lumières persanes,
un instant frémissant
se couche
désarçonné,
haletant,
vaincu,
au pied des stèles brisées
et des vies arrêtées…

Dans la forêt des Rois
galopent, légères,
sans selles
et sans écuyers
les cavales
de la camarde
arrachées
à de sombres haras…

La princesse blanche
est morte
le matin de ses noces…
et son bel alezan
sur le bord
de la tombe
se meurt…
en hennissant…

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