Poèmes (II)

MÉPRISE

Les mains brûlantes
qui couvaient
le désir émergeant
s’envolent
laissant
sur le corps embrasé
de l’amante
des colonnes géantes
qui picorent
et déchirent
la chair blanche
des seins gonflés
qui se méprisent…

******

DE PROFUNDIS

il y avait la neige
sur les champs de l’hiver
il y avait la pluie
à la fin de l’automne
qui argentait l’ardoise
de ta maison
il y avait le soleil de l’été
qui brûlait mon cœur
et les moissons…

et les pierres se taisaient
immobiles et pieuses
dans leur vie arrêtée…

et toi tu étais là…

il neige ce matin
sur la terre endormie
qui prépare en silence
le sacre du printemps…

celui qui me guidait
n’est plus…

tout au long des saisons
comme la pierre chargée
d’éternité il se tait
à jamais, loin du monde…

L’AUTRE

Dans la clarté grise
d’un petit matin d’été
au détour
d’une sente obligée
m’apparut léger
comme un nuage d’argent
soulevé par le vent
l’écuyer indompté
monté sur un cheval
aux sabots coruscants
et aux crins enflammés.

Je me suis éloignée
éblouie et craintive
pour le laisser passer …
Sa monture s’est cabrée
et il s’est arrêté
sur le bord du chemin
si près de moi
que j’ai senti sa tendresse
effleurer mon émoi…

Lorsqu’il s’est éloigné
soulevant la poussière étoilée
des chemins hasardeux
j’ai vu s’enfuir
dans le lointain
secrète et oublieuse
la part qui me manquait…

SOUS LE REGARD DES ÉTOILES

Il va
et ne sait où il va
il marche
sur les routes oubliées
où les jours l’ont jeté…

Au bruissement
assourdi de ses pas
les oiseaux se terrent
dans les halliers
s’arrêtant de chanter…

Plus il va, moins il sait
il a perdu son nom
perdu son étoile
et sa vie…

Il est devenu
celui qui va …
loin du mouvement
du monde
loin de l’autre
… si près de soi
si près du vide…

Sur les bas-côtés
de ses errances
s’amoncellent les corps
désenchantés
de ceux qui ont été
de ceux qu’il a aimés …

Il ne les reconnaît pas…
ne les voit pas…
il va et vient
il ne sait où il est
il ne sait où il va

Le soleil des étés indécents
exacerbe ses béances
Les bleus suaves
des ciels printaniers
excitent ses peines
… décuplent sa souffrance…

Il se laisse porter
par les nuages
chargés de larmes,
l’haleine du vent
berce et parfait
ses grandes solitudes…

Il s’endort
sous le regard affadi
des lunes sépulcrales
qui l’invitent
à de froides agapes…
qui l’invitent au dernier voyage…

******

PARCELLES…

Dans mes mains
je tiens enfermé
des petits morceaux de vie…
de ceux qui m’ont aimée
de ceux qui m’ont quittée…

Le vent a oublié
de les disperser
dans les abysses
de l’oubli…

Je garde le sourire
je garde la parole
le geste et le regard
qui surent me reconnaître
qui surent me consoler …

Je garde jalouse
dans le creux de mes mains
leurs promesses
et leurs souvenirs…

Ne me demandez plus
de vous donner la main
Les miennes sont prisonnières
de ces bribes de vie
chères et disparues…

******

OMBRES ET LUMIÈRES

Sous l’auvent

En sa candeur,
la belle chante
modulant
l’arpège incessant
des oiselles
des îles bleues,
blanches et lointaines

Perfide comme la plainte
envoûtante
de l’appeau
son chant s’émeut
à l’approche des nids
des cages
et des volières …

Dans le vent léger
et bleuté du matin
les cheveux brûlants
de la belle
s’accrochent
comme des éclairs blancs
aux ors multiples
de l’Orient.

Sous la pluie grise
et froide,
les pieds nus et blancs
de la belle
glissent
impalpables
sur le ruban noir
des chemins ailés
d’une nuit blanche
et incertaine…

Sous les étoiles éteintes

l’amant sidéré
attend,
les yeux cernés de brume
et du bleu de la nuit
il attend et appelle,
la voix blanche
et le cœur en lambeau
le retour indécis
de la belle et blanche
oiselière

******

CELLE

Elle n’a pas de nom
Pas d’âme ni de raison
Elle n’est que chair
Offerte et crucifiée
celle que ton désir fou
Inventa…

******

J’ÉTAIS…

J’étais le rêve
éveillé et cruel
qui glissait furtif
dans la chambre obscurcie
des mensonges de l’enfance…

j’étais la jeune sœur de l’infante immolée,
j’étais l’âme noire
des grands conquistadors…

j’étais le reflet effaré
des tout petits matins
qui allait fomenter
la discorde
dans la tête évidée
de mes morts…

j’étais  l’ombre épaisse
des armées aériennes
déboutées par le dogme .

sous le voile opaque
de mes songes
j’étouffais
les remords silencieux
des adultes
stupides
assoupis dans l’enclos
de leur lit…

j’étais le rêve
qui me tenait debout
éternelle et rebelle
à la porte du jour…

******

REQUIEM…

L’absence emplit le jardin
de ses rêves gravés
dans la chair blanche
des grands deuils
sous la lune…

Les fleurs de glace
fleurissent en berne
à l’à-pic des falaises crucifiées
où glissent les chimères…

Le silence creuse
ses sillons noirs
dans la terre rouge
des espoirs incendiés…

L’attente et le vertige
s’emparent du vide
ourlent les paupières
bordent les béances…

Le silence incessant
de l’absence
emmêlent les cordes hystériques
des nuits assassines.

Le vent s’accroche
à leur plaintes
se lamente, grince
et pleure sur la lyre :

« Requiem pour les joies
enfantines oubliées
immolées et trahies… »

ENFANCE

Dans les soirs repliés
des hivers obstinés
aux guirlandes perlées
de la lampe opaline
s’accrochaient
les rêves éphémères
des enfances constellées…

Dans la salle commune
le scintillement électrique
des filaments
déformait sur les vitres
obscurcies
les réalités oppressantes …

L’enfant reclus
au milieu des adultes
filait, la nuit tombée
dans le monde filtré
des gnomes grimaçants
qui s’enorgueillissaient
de grotesques glamours…

Peu à peu,
la buée maladive
des haleines concentrées
dissolvait dans le tain
des miroirs incertains
l’univers magique
des images tamisées…

L’aile sombre
des ténèbres
s’abattait
sur l’ombre fragile
de l’enfant
arrêtant brutalement
les prodiges
et les enchantements…

******

J’ATTENDS…

j’attends le retour des étoiles
je compte les jours
j’écris sur la vitre
qui s’embrume
ce que je n’ose dire
j’attends
que les dernières lueurs
s’épuisent
sous le voile de la nuit
j’attends que les yeux acceptent
sa couleur
j’attends
l’arrivée du grand paon
aux ocelles profondes
qui emportera l’attente
et l’espoir timide
d’un soir qui promettait.

******

LES RELATIONS D’INCERTITUDE

Des relations d’incertitude
nouées sur les sables mouvants
aux confins des extases
et de l’errance
que reste-t-il ?

Il n’y a que le vent
qui se souvienne : des caresses anciennes
hasardeuses et furtives,
dispersées
dans la froideur
de nuits pleines de peur
et de regrets…

Que sont ces lémures
obsédants et cruels
qui brûlent les mémoires
lorsque les soleils noirs
consument les attentes
des timides espérances ?

Ce ne sont que souvenirs
brûlants et fugitifs
d’amours passagères
tendresses éphémères
baisers volés
qui refusent l’oubli…

******

L’OISEAU-LYRE

Dans la lumière de l’été
qui demeure
je pense à l’oiseau mort
qui cachait sous ses plumes
sa honte et sa douleur …

Près de la source vive
l’enfant-lyre
qui jouait du trait
et de l’appeau
regarde, anéanti,
s’alléger sur la mousse
le corps de l’oiseau mort.

******

UN PEU DE TEMPS

Il nous faudrait du temps.
Un peu de temps  pour nous reprendre
pour nous comprendre
Il faudrait oublier les horloges
de nos obligations…

Oublier le monde
oublier les autres : oublier celui qui attend à la porte
oublier celui qui demande…
oublier les intrus
les quémandeurs…

Oublier les autres rendez-vous
oublier la faim, la soif
oublier les souffrances
pour être tout à nous…

À quoi penses-tu, mon amour
lorsque tu m’enlaces… surtout ne le dis pas
tu romprais le charmes
qui ravit les amants…

J’aimerais ne penser à rien
dans les instants fragiles
de nos rencontres
pour être tout à moi…
mais tu regardes ta montre
tuant de tes yeux froids
le reste de mon temps…

******

FATIGUE

Je sens en moi
tout ce qui se retire : la douceur de mes rêves
l’âme même de ma vie
je ne sais plus
l’écoute du temps
qui passe
sur un fil ténu
je joue
à l’à-pic
des abysses…

j’ai oublié
ce que je fus
j’ai perdu
dans ma course
mon nom
et ses aimés

l’écho dans le lointain
qui s’éternise
psalmodie, cruel
les parjures…

le soleil strié
dans l’hiver
se lézarde
la terre
qui le regarde
tremble
en se taisant…

une peur animale
m’enserre
j’étouffe un cri…

******

POÈME

le mot m’était venu
dans la fusion des leurres
messager insolite
d’un aveu pressenti…

à la lisière du rêve
dans le doute consenti
me venait la lumière
aveuglée du désert …

elle savait tant de choses
la parole humiliée
gonflée comme une voile
de désirs exhumés…

lorsqu’à l’heure gypseuse
des aurores boréales
la nuit qui ment
menace et se retire
en gobant les étoiles ,

dans le silence absous,
inquiète et éblouie, j’entends
s’agiter dans ma tête
la parole affranchie…

******

BARBARIE

l’ange bleu
dans les nuits
de cristal
de son aile chargée
de menaces
humaines
changeait le ciel clair
des étés juvéniles
en encre noire…

dans les geôles de stuc
glacées d’heures creusées
par les jeûnes et le deuil ,
les cris aigus
des échassiers
que l’on clouait au sol
transperçaient
d’un trait d’acier l’ombre orbe
des grands murs / sous la lune…

la parole effarée

et le pleuré des hommes
pendus aux miradors
s’envolaient loin d’ici
sur l’aile brune
de l’ange
dont l’œil torve
crevé par le laser
figeait le regard
qui implore …

******

MÉMOIRE DES MORTS

jour vacant
tout me manque
les miasmes engluent
l’air et le temps
le malheur frappe
à la porte de morts…

le jour s’était levé
arborant une hampe
qui tenait en berne
la lumière boréale…

les oiseaux déplumés rasaient
les champs d’honneur …
séismes dans les corps condamnés
tremblement des sexes atrophiés
glissement dans le cœur des charniers…

derrière le mur sec
qui brûle l’écaille du serpent
la mitraille siffle et s’affole…

le silence sporadique
enterre la dernière peine
de l’enfant qui déserte
et s’abandonne…

demain sera,

de la même douleur…

******

C’EST ARRIVÉ DEMAIN

Il pleuvait des ténèbres
sur la terre des hommes
la lune était sans voix
et le soleil en cendres…

Le jour au cœur des jours
s’absentait
et l’aube des petits matins
prometteurs
se mourait avant l’heure

en de pâles langueurs…

C’était un temps abominable
un temps de tourmente
et d’horreur
L’imposture et le crime
régnaient en maître
au cœur des mégapoles…

Le loup mangeait l’agneau.
Les puissants et les grands
s’abreuvaient
du sang des innocents…

Quand donc était ce temps ?
Il y a bien longtemps
interroge l’enfant…

Mon enfant…
dit l’homme en hésitant
Ce n’est pas si lointain…
C’est arrivé demain…

 

NOËL CRUCIFIÉ

Noël apparut
sous une pluie
d’astres morts :
éclats de lune
poussières minérales
irradiées de lumière
de blafards météores.

Noël se levait au milieu
de la nuit salvatrice
étonné de voir
le ciel se morceler …

L’étoile des bergers
rescapée du désastre,
esseulée au cœur des ténèbres
de l’homme sans espérance
clignotait d’un œil timide
pâle fanal
sur un désert de glace…

Les hommes se pressaient
primitifs et vides
ramassant
dans leurs mains
brûlantes, ouvertes
à la gloire des profits
les morceaux argentés
des novas refroidies
manne mythique
et pléthorique / d’une bible oubliée…

Les bulles des vins
qui chantent
dans le creux du cristal
s’élevèrent vers le ciel
lorsque sonna minuit
et les hommes oublièrent
les prodiges…
noyant dans les mirages
leurs défaites et leurs craintes…

******

PORTRAIT CHINOIS

Si j’étais une fleur, je serais myosotis et je saurais vous dire en relevant ma tête bleue : surtout « forget me not ».
Si j’étais un animal, je serais un chat lové dans le creux d’un fauteuil cramoisi : un chat angora qui ronronne sous les caresses.
Si j’étais un mot, je serais secret : mot de passe et mot d’encre susurré.
Si j’étais un vêtement je serais un voile qui cache et en même temps dévoile…
Si j’étais un paysage, je serais un paysage dans le brouillard au milieu d’étangs et de marécages
Si j’étais un écrivain, je serais « la bonne dame de Nohant » à l’écoute de ses paysans au cœur mystérieux de la vallée noire
Si j’étais un pays, je serais un pays sans frontières, perdu dans un coin luxuriant de l’éden.
Si j’étais une époque je serais une époque à jamais révolue… / Si j’étais une pensée j’aimerais qu’elle hante comme un remords celles de ceux que j’aime… de ceux qui me sont chers… et qui m’ont oubliée.

******

CONSOLATION

Écoute le silence
laisse
le murmure de l’eau
te bercer et te dire
ne pense plus…

Écoute …

Les mots que tu attends
voyagent dans le souffle du vert
Sous le ruban bleu de la neige
se cache leur tendresse…

Écoute…

En te taisant
les yeux fermés
les mains ouvertes

écoute le silence et le vent
au cœur même de ta peine …

Écoute leur chant plaintif
et leur plaine chantante
te dire dans un soupir
les mots que tu attends…

 ******

Par Bénédicte Holley, , publié le 18/06/2019 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Poèmes (I)

TOURMENTE

Par un soir noir d’hiver,
sur les hauts plateaux
de l’angoisse,
je me suis égarée…

Un vent aigre s’est levé,
bousculant les nuages
soulevant
par plaques ondulantes
les espaces tuméfiés…

Sous le souffle glacé
de son haleine
a poudre grise des chemins
s’est dressée pour former
des lames déferlantes,
écumantes de colère
et de rage…

Et je fus emportée
comme une pierre blanche
d’avalanche

Et j’ai roulé
au bord de l’abîme
qui avale et qui broie
dans ses eaux glauques
la tourmente du monde,
la misère…
et le désir des hommes…

******

LE PARACLET1

Le vent souffle
où il veut
capricieux et léger.
nsoucieux il se fraie
une fente
dans le brûlant
secret
des immensités
redoutées

Il va et vient
volatile et sauvage
balayant les nuages
bousculant l’habitude
des belles certitudes…

Il flatte et caresse
la nudité des dunes
efface les plissements
corrode les rondeurs
révélant au silence agacé
des grandes éoliennes
les grains dorés
des déserts insondés
et des terres inviolées…

Tes mains sont vagabondes
sur le corps blond des femmes.
Elles glissent et s’affolent
au bord des interdits
sœurs du Paraclet.
Elles effleurent et s’envolent…
laissant les naufragées
aux portes douloureuses
des désirs mortifiés…

1 Paraclet : Consolateur, nom affecté au Saint Esprit (Dictionnaire de Littré)

******

L’AUTRE…

Dans la grande clarté grisée
d’un petit matin d’été 
au détour d’une sente oubliée
m’apparut léger,
comme un nuage d’argent
soulevé par le vent,
l’écuyer indompté
monté sur un cheval
aux sabots coruscants2
et aux crins enflammés.

Je me suis éloignée
éblouie, apeurée
pour le laisser passer…
Sa monture s’est cabrée
et il s’est arrêté
sur le bord du chemin
si près de moi
que j’ai senti sa tendresse
effleurer mon émoi…

Lorsqu’il s’est éloigné
soulevant la poussière
étoilée du chemin
j’ai vu s’enfuir
dans le lointain
assombrie et incertaine
La part qui me manquait…

2 coruscant : brillant, étincelant.

******

DESTRUCTION

Sous les reflets profonds
et argentés
de grands miroirs brisés,

Apparurent défaits et incertains
les traits tragiques
de son amour blessé…

Les cris et les clameurs
qui montaient de la fête
où il fut étranger,

Étouffèrent les pleurs et les plaintes
du spectre douloureux
de ses amours
détruites et consommées

L’homme
aux yeux d’astres morts
les deux genoux à terre,
blafard au milieu des brisures

Rassembla,
jaloux et inquiet
les morceaux acérés
de ses amours sanglantes
et oubliées…

******

RÊVE ET IMAGES

L’homme aux cheveux
de lichens et de flammes
vêtu de hardes alanguies
chevauchait la cavale,

Se frayant un passage
dans le cœur attendri
du jardin des délices…

Sa cravache dressée
brisa, aigüe
comme une lame

Le silence susurré
des hétaïres
craintives
voilées et assoupies…

Sous les branches ombrageuses
de grands micocouliers
les belles vaporeuses,
un instant apeurées,
S’évanouirent
lascives et ravies
aux portes interdites
d’un lointain gynécée…

******

CONSOLATION

Écoute le silence
laisse le murmure de l’eau
te bercer et te dire…
ne t’agite plus …
ne pense plus…

Écoute

Les mots que tu attends
voyagent dans le souffle du vent
Sous le ruban bleu de la neige
se cache leur tendresse…

Écoute

En te taisant
les yeux fermés
les mains ouvertes…
écoute le silence et le vent
au cœur même de ta peine…

Écoute leur chant plaintif
et leur plainte chantante
te dire dans un soupir
les mots que tu attends

******

LES MOTS DE L’ÉPHÉMÈRE

Que les mots du poème
s’allègent et s’envolent
dans le bleuté de l’air,
bulles de savon irisées
d’arc-en-ciel

Que les phrases du poème
deviennent aquarelles
dans la langue maternelle
douceur intemporelle
berceuses duveteuses
qui chantent et inscrivent
l’éphémère…

Que les mots du poème
soient de cristal et d’eau
d’encre et de sang
Qu’ils soient
soleil et neige
dans le cœur de la phrase
qui arrête et transcende l’instant…

******

FANTÔMES

Sous le regard froid
de déesses impavides
l’âme sœur, voilée de noir
se tenait immobile
au milieu de mes deuils…

Je la vis du fond de mon exil
droite et silencieuse
veiller sur les vestiges
de mes amours anéanties…

La lune ronde, blanche
de peurs ancestrales
dans un ciel sans étoiles
glaçait dans leur élan
le cri des amants morts.

Et l’âme sœur,
impuissante sans geste, sans un mot
Laissa le vert galant
soulever impudique
le linceul de mes morts

Et je vis effrayée,
tapie au creux de mon trépas
leur esprit erratique
s’élever et courir loin de moi
au-dessus des alpages

Pour se perdre affolé
dans le gris des nuages
dans les gris assourdis
du deuil… et de l’oubli…

******

ÉPAVE

Du plus haut de la dune
dans le vent endurci
un homme vêtu de lune
attend, impassible
le long cheminement
des eaux bleues sur la lande…

Sur la plage blonde
ouverte aux autans
contraires et menaçants,
couché sur un lit de varech
un corps abandonné
se livre lascif
aux désirs glauques
des éléments.

Sous les sombres auspices
de dieux ladres et inquiétants
les mèches sablonneuses
des cheveux exaltés
se mêlent aux algues brunes 
et aux filaments
laiteux et impalpables
des méduses effarées
multiples et éclatées…

Les embruns incessants
et les pluies tracassières
lissent les seins de pierre.
les sables obstinés
rongent acides
les rondeurs oubliées
des hanches brisées
et du ventre infesté…

Le corps alourdi
des anciennes tendresses
bercé par les plaintes
psalmodieuses et vibrantes
de la mer et du large
creuse sa tombe oblongue

Comme la barque
sur l’Achéron
dans la froide épaisseur
des sables qui s’émeuvent …


L’air chargé de larmes
de la bruine océane
gave de mousse blanche
la bouche ouverte,
comblant de lave épaisse
l’horreur cireuse
des yeux cernés
creusés par le milan…

Aux pieds fatigués
des falaises crayeuses
jaunies par les humeurs
pléthoriques de l’infante
un homme se penche
sur le corps mutilé,
cassé par les ressacs.

Défait, assujetti
le vainqueur des étreintes
fulgurantes évanouies
s’épanche, livrant
aux caprices glacés 
de l’absente
ses rêves exacerbés
féconds et vagabonds,

Pleurant anéanti
sur le corps pétrifié
des cadavres exquis
ses amours virginales,
mortes ensevelies…

******

L’OUBLI

Il parlait aux oiseaux
et au vent
se laissant emporter
par son souffle furtif
et ses ondes passagères

Il disait au feuillage
frémissant des grands arbres
le silence agité
de ceux qui se terraient…

Il allait amnésique
sur des sentes éphémères
laissant ses pieds usés
fouler les herbes folles
et les fleurs endormies
arrachant à leurs rêves
les senteurs prisonnières

Il partait les mains nues
et la tête dans la brume
vers un monde oublié
où se meurent les odeurs
langoureuses
de ceux qui se souviennent…

******

NOCES BLANCHES

La princesse blanche
est morte
le matin de ses noces
Et son fier alezan
se cabre en hennissant

Et les chevaux
du Roi
cavalent
accrochant leur crinière
aux branches folles
des arbres

Dans le jardin des morts
où repose la vierge
le centaure qui l’aimait
mêle ses plaintes
plénières et animales
aux chants funestes
des anges
et aux froides élégies
de lointains sacerdoces…

Dans le palais
du Roi,
noyé
sous les pâles
langueurs
d’une lune sépulcrale
le prince noir
se terre
cachant
dans l’enclos
sourd
de sa mémoire,
sa douleur
et ses pleurs,
ses rêves
et ses désirs…
inassouvis…

Dans le cimetière
des blanches sépultures
glacées
par la nuit éternelle
des candeurs disparues,
le mustang indompté
nimbé
de lumières persanes,
un instant frémissant
se couche
désarçonné,
haletant,
vaincu,
au pied des stèles brisées
et des vies arrêtées…

Dans la forêt des Rois
galopent, légères,
sans selles
et sans écuyers
les cavales
de la camarde
arrachées
à de sombres haras…

La princesse blanche
est morte
le matin de ses noces…
et son bel alezan
sur le bord
de la tombe
se meurt…
en hennissant…

Par Bénédicte Holley, , publié le 24/04/2019 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format: