Auteur: Jean-Noël Chrisment

Jean-Noël Chrisment, chirurgien à l’hôpital Louis Rollin des Marquises, vit à l’heure actuelle à Taiohae en Polynésie Française. Il est l’auteur de "Extrémités", Gallimard, 2000, et de "Pollen", Gallimard, 2007. Parmi ses publications en revue : Une âpre coulée de terre humaine, "Connexions", 8 ; novembre 2017 : 198-204. Rythmique des teneurs sensibles, "Po&sie", 159 ; 2017 : 51-65. Sur le bris, le rythme, et le bruit, "Connexions", 4 ; mars 2016 : 113-116. Rites & passages, "Littérama’ohi", Diversité culturelle et Francophonie, Papeete, 2006 ; 9 : 31-33. Chant, "Nouvelle Revue Française", Gallimard, 2004 ; 571 : 58-69. Volcans (extrait), "Nouvelle Revue Française", Gallimard, 2002 ; 562 : 96-101. Volcans sur la mer (un extrait), (bilingue), "Sites, the journal of 20th-century/contemporary French studies", 2001 ; 5, issue 1 : 231-234.

Parages noirs (I)

L’OMBRE AFFLIGEANTE AU LOIN TENUE

 

Dans le dernier soleil du soir,
avec l’orage qui menace,
un vent plus froid, plus violent, froisse
l’herbe jaune sous le ciel noir.

Quand la plus noire netteté,
la plus difficile distance
au ras de leurs gestes relancent
la mort, l’image qu’on s’en fait,

nos corps salis, frappés par une
ombre, cherchent du clair, du blanc,
parmi les arbres vétérans
que sacre le sperme des lunes.

 

 

COUS ALLONGÉS DE FILLES ET D’OISEAUX NOIRS

 

De hautes haleines fraîches restent
là, en suspens
dès que l’action violette et jaune du vent
s’arrête.

La décomposition des corps morts
rend si aérée,
gazeuse,
la peau
rancie.

La peau humaine s’évapore dans le soleil.
Elle n’est plus qu’une légère
turbulence, une indistincte
contrariété, au passage des oiseaux noirs

recomposés.
La peau se vexe
probablement d’un tel espace indifférent,

 

mais elle n’a plus le moyen
de le faire savoir,
plus aucune aptitude au frisson, au pli,
aucune horripilation possible.

Elle devient si transparente, unie, soluble,
dans ce vent immobile, incolore, qui va
et qui vient de l’œil à la voix.

A peine issues de l’eau,
toutes piquées de gouttes de soleil,
les jeunes filles rafraîchies

aux pieds lestes le long de la piste les
regardent passer,
le cou tendu, elles aussi,
les cormorans.

Elles hument les hautes haleines fraîches.

 

 

LES VERS DONT PROVIENNENT LES YEUX

 

C’est ainsi que vivre ne fut jamais net, jamais clair.
A l’époque les yeux n’étaient que des vers
de terre, à se tortiller dans les pleurs,
se gorger de cette eau vitreuse de malheur,
ainsi qu’une mort à l’envers.

Maintenant les vers, ces yeux d’autrefois,
rongent même les yeux actuels qui voient
encore — ils en crèvent la transparence,
dans laquelle scintille une danse
des forêts, sautille une mort remise à l’endroit,

et  le flou des forêts en occupe le creux.
Les yeux ne savent plus s’ils sont des yeux,
des joues, des gorges, ou déjà de la terre grasse.
Ce qu’ils sont vraiment les dépasse.
Le pire, mis d’aplomb, leur est un mieux.

 

 

LES TROUS NOIRS DANS LE BLANC DES YEUX

 

Pour les femmes en suée, au devant de leur corps,

devant le deuil que chaque jour expérimente à même leur peau,
cette sueur âcre, la mort de soi en autre sur la peau,
dont elles se lavent,
pour elles, si maigres, si flambées, chaque jour est une époque
entière —
c’est de graisse et de cendre que sont
fabriqués les savons.

Pour les femmes lavées, au devant de la mort,

devant le temps quotidien qui se divulgue,
et devant le silence que fait l’ombre des bruits habituels
autour d’elles, chaque ombre est une épaisse nuit
complète —
c’est en grains de mil que se pile, se moud l’absence du temps,
s’écrase l’acquiescement.

Les femmes traversent la mort en secret.

Et chaque jour elles y passent la journée ─
chacune à sa pensée le soir revenue mais une autre
qu’elle, différente et veuve de soi,
où se continue mal ce qu’elle fut,
se retrouve mal ce qu’elle a perdu d’elle-même en soi.
Le soir la même différente chaque fois.

Est-ce qu’elles peuvent de leurs yeux vivants la voir à l’avance venir
en elles, cette morte modifiée
qu’elles ont laissée derrière elles dans la journée,
revenir là, dans leur pensée veuve de soi,
la voir avant qu’elle ne soit là ?
Qu’elle ne soit morte ? Est-ce qu’elles peuvent,
avec d’autres yeux que leurs yeux de vivantes, la voir venir
en elles ?

Tout un écrasement de grains
dès le matin se voue aux grandes nuits lasses voûtées.
Tout un acquiescement d’étoiles éteintes minuscules
se pulvérise avec
chaque moment
présent
pilé.

Et dans les trous noirs des yeux la fatigue,
par foules entières d’étoiles, s’engouffre.

Toi, grand calme, plus noir encore,
où les têtes bleuies, hâtives, en reviennent
à leurs yeux blancs troués, noir abusif et mat, et ponctué,
prolifère, soulève-toi vers les pigments clairs,
mets ta bouche contre la nuit fade bleutée.

Puis, le ciel venu à hauteur d’épaules, ne bouge plus.

 

 

Notes

L’OMBRE AFFLIGEANTE AU LOIN TENUE : strophe 3 : nos corps salis, frappés par une/ ombre, cherchent du clair, du blanc,/ parmi les arbres vétérans : cest par la rétorsion d’un esprit ancestral s’estimant négligé, que les tribus africaines évoquées ici expliquent la survenue d’une maladie, l’infertilité d’une femme, la mort d’un enfant en bas âge ; l’ombre affligeante  frappe celui ou celle qui l’a « oublié dans son foie ». Dans les rituels de soin, les qualités « blanches » et « froides », comme l’eau de source, la rivière, la bière de maïs blanc ou de mil, sont celles de la santé, du bon augure, et du bon droit de l’ombre à faire valoir auprès des « arbres vétérans », où s’opère la transition des usages profanes et des manières sacrées. V. W. Turner, Le phénomène rituel, structure et contre-structure, trad. Gérard Guillet, Presses Universitaires de France, 1990

LES VERS PROVIENNENT LES YEUX : l’image est de Wole Soyinka : « Jadis mes yeux étaient des vers de terre qui rampaient dans mes larmes » (La danse de la forêt, trad. Elisabeth Janvier, P.J. Oswald, 1971 : 118)

LES TROUS NOIRS DANS LE BLANC DES YEUX : vers 18-19 : chacune à sa  pensée le soir revenue mais une autre / qu’elle, différente et veuve de soi : Devant le labeur séparé des femmes, avec l’idée d’une mort à soi-même qu’elles vivent chaque jour, où elles vont et viennent, le poème extrapole, ainsi que devant une mort réelle, l’altération d’identité que leur inflige cette mort au figuré. Aux yeux des vivants en effet,  pour qu’il reste à distance d’eux, le mort doit  être « l’autre » du vivant qu’il était ; sa nécessaire altérité « a pour fondement symbolique la répétition chaque fois différente du même », C.-H. Pradelles de Latour, les morts et leurs rites en Afrique (à propos de Systèmes de pensée en Afrique noire 9, 11 et 13 : Le deuil et ses rites), L’Homme, 138, avril-juin 1996 : 137-142.

(Ces poèmes sont extraits de Langue de barbarie, en préparation).

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