Auteur: Christian Bachelin

Les talents littéraires de Christian Bachelin (1933-2014) ont été repérés dès ses années d’étude comme « enfant de troupe » à l’école des Andelys. « Poète maudit », il est néanmoins l’auteur d’un œuvre considérable récompensée par plusieurs prix.

Neige exterminatrice- extraits (III)

Mots mêlés

Le noir c’est nulle part et partout à la fois
Le blanc c’est le néant à l’intérieur du noir
Le rouge est une épouvante le bleu un suicide
Le mauve une morgue de chiens épileptiques
Tout est perdu le vert s’envole avec la mer
Les araignées soulèvent leur masque de pierre
Le gris se laisse aller au mal des hôtels borgnes
Le jaune va se pendre au cou des anémones
Tout est perdu le rouge couche avec le noir
L’aubépine se meurt dans la soute à charbon
Les roses de Septembre un corbeau les poignarde
Et le coquelicot nous invite à la mort
Éteignez les couleurs où je deviens aveugle
Un château de lueurs s’effondre dans mes yeux
Éteignez les couleurs coquelicots atroces
Vitriol de l’absence alcools de contrebande
Cigarettes verger de givre et de fumée
Roseaux brisées fagot à brûler la sorcière
Douceur et cruauté hypnose des miroirs
Buisson d’orties buisson ardent du ciel d’orage
Le rouge dans le noir ouvre son terrain vague
Le mauve décompose une chair sans visage
Le vin de l’assassin ruisselle avec l’aurore
Tout est perdu Goya ton Espagne sauvage
Et la pavane pour une infante défunte
Van Gogh fils de personne la miséricorde
D’un ventre de putain le spasme de blé mûr
Van Gogh enfant trouvé de toutes les amours
Van Gogh la déchirure anonyme de vivre
L’extase et la nausée de peindre avec son sang
Le spasme de la nuit sous l’écorce des arbres
Et le cri des oranges un couteau à la gorge
Et l’espace encor vierge où naissent les fenêtres
Et l’azur délirant dans l’odeur des lessives
Et la rumeur d’écluse où s’engouffre le jour
Et le tas de cailloux hululant sur la route
Et le rire du clown la corde autour du cou
Gauguin l’Océanie la traverse aux chimères
Rousseau halte à la douane oasis ou mirage
Chagall le chant du coq sur les clochers d’Ukraine
La chèvre sur le toit le loup dans les nuages
Le vent le nihilisme étrange de la neige
La neige le réveil de la sorcière blanche
La Russie famélique ivre d’accordéons
Et la révolution en manteau de mendiant
Picasso Guernica le voleur sous la cendre
La roulotte aux gitans éventrée par la foudre
Picasso la machine à coudre les guitares
Un œil de poisson mort épinglé sur la porte
Joan Miro le mystère et le ciel quotidien
Une échelle d’oiseaux sur un mur de prison
Chirico le vertige et la voix des sirènes
Les statues de l’oubli les fils télégraphiques
L’aube la solitude et le cadran solaire
Où la lumière chante une ombre entre les dents
Toi Modigliani l’angélus de minuit
Les becs de gaz le mysticisme de trottoir
La descente aux enfers par les rues de Montmartre
Le Christ hermaphrodite et les mauvais garçons
Jouant aux dés le cœur d’une fille publique
Toi Modigliani tu n’as plus rien à perdre
Les cheminées d’usine encensent le néant
Les grues sur la zone broutent le crépuscule
C’est ce soir qu’on enterre le roi de Bohème
Tu n’as plus rien à perdre du rouge et du noir
Un rat sous le plancher fait vibrer ta mansarde
Un corbillard en feu traverse ton royaume
La jolie rousse est morte une fleur à l’oreille
Ce soir il te faut boire jusqu’à la démence
Le bleu le vert le jaune et le gris et le mauve
Car les couleurs sont folles comme des alcools
Le rouge tournesol se tourne vers le noir
Le noir sonne le glas le rouge guillotine
Le gris hurle à la nuit dans la cour des miracles
Le noir halluciné se jette sous les trains
Le jaune se balance au gibet de la lune
Car le blanc est malade il sort de l’hôpital
Il porte sur son dos un cercueil de nuages
Car les couleurs sont veuves clouées sur le mur
Et sans jamais bouger de place et d’horizon
Tremblent dans ton regard et se couvrent de larmes
Car les couleurs secouent leurs chaînes de poussière
Car les couleurs sont libres comme le soleil
Car le bleu aujourd’hui s’envole avec la mer
Le bleu est un adieu le vert un souvenir
La pourpre un régicide le rose un remords
Éteignez le soleil allumez les ténèbres
Un château de lueurs s’effondre dans mes yeux.

 

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