Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

« Mektoub my love » : Kechiche se laisse aller

Un film qui s’étale sur près de trois heures, sans aucune intrigue véritable, avec des séquences qui durent jusqu’à plus soif : tout au plaisir de montrer son petit monde de Maghrébins installés sur la rive de la Méditerranée, côté français, Abdellatif Kechiche n’a pas cru devoir se retenir, quitte à user les nerfs des spectateurs… qui ont néanmoins, lors de la séance à laquelle nous avons assisté, tous (et nous donc) bu le calice jusqu’à la lie.

Il est vrai que le film commence très fort par une scène de lit entre la star du film, Ophélie (Ophélie Bau) et Tony (Salim Kechiouche), le coq de la bande de jeunes gars et filles qui sont les principaux personnages du film, séquence qui manquerait de piment (encore que : on sait depuis la Vie d’Adèle ce que Kechiche est capable de tirer de ce genre de scènes (ou de ces scènes de genre) si elle n’était observée par Amin (Shaïn Boumedine), l’(anti)héros du film. En effet, contrairement à tous les autres mâles de Mektoub…, dragueurs impénitents, Amin a un problème avec les filles, n’osant même pas « s’attaquer » à celles qui le draguent ostensiblement (car il est plutôt beau gosse). Cette première scène suivie d’une seconde entre Ophélie et Amin dans laquelle ils se montent tous les deux gênés, elle parce que, déjà fiancée à un marin, elle vit des amours clandestines avec Tony, et lui parce qu’il est de toute façon mal à l’aise en présence des femmes jeunes et sexys… et particulièrement avec celle-ci, comme nous le découvrirons peu à peu.

Car Amin est artiste, aussi devine-t-on sans trop de surprise que de toutes les jeunes femmes plus ou moins affriolantes qui l’entourent, seule Ophélie, la plus belle, la plus vivante, est capable de l’émouvoir. Mais celle-ci étant déjà doublement prise – sinon éprise – l’amour qu’il lui porte (si l’on devine bien) ne peut être que sans espoir.

En exergue du film on peut lire une citation de saint Jean (Dieu est la lumière du monde) et une autre du Coran (Dieu donne sa lumière à qui il veut). Curieuse invocation car en dépit du soleil qui illumine en été les bords de la Méditerranée et les corps des jeunes gens et filles à peine couverts de leur maillots de bain, l’ambiance du film est plutôt glauque, avec l’alcool qui brouille les esprits et les mains baladeuses des hommes sur les chairs plus très fraîches des filles, lesquelles filles se complaisent à prendre des poses obscènes dans la boite où les jeunes du coin viennent pour s’éclater…

Ce pourrait être un pari de la part du cinéaste que de montrer la vulgarité et la misère humaine qu’elle implique sous les aspects de jeunes gens et filles plutôt appétissants, un paradoxe pas si audacieux car déjà tenté avec succès par d’autres. Mais ce n’est pas vraiment ce qui intéresse Kechiche dans ce film : on connaît son goût pour le formalisme, déjà poussé au plus haut dans la Vie d’Adèle déjà mentionnée. Hélas, ici il devient tic avec la caméra braquée sur l’arrière-train – généreux – d’Ophélie et l’allongement indu des séquences, comme si le cinéaste voulait imiter les phrases interminables de Proust. Il y a malheureusement une différence entre Kechiche et Proust : tandis que chaque ligne de l’écrivain apporte une information supplémentaire, ce n’est malheureusement pas le cas, ici, du cinéaste.

Reste la marque de fabrique de Kechiche, depuis l’Esquive (2003) jusqu’à la Vie d’Adèle (2013) en passant par la Graine et le mulet (2007), sa maîtrise dans la direction d’acteurs amateurs ou novices qui peut presque nous faire oublier la pauvreté du scénario (pourtant inspiré du roman La Blessure, la vraie de François Bégaudeau).

 

 

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