Créations

Ma petite entreprise

Le crime c’est comme le piano, faut commencer tôt si on veut parvenir
à une certaine virtuosité. Pas encore dix ans, et déjà mon premier chat
vient d’y passer. Couic. 
Asuka Fujimori, Nekotopia

 

Je croyais qu’elle refuserait de mourir, que, telles ces volailles dont le corps sans tête court un moment de manière désordonnée, sans but apparent, son corps se redresserait à la dernière minute pour me sauter à la gorge, je croyais que j’aurais été alors obligé de la tuer à nouveau, de la tuer, de la tuer, de la tuer salement, je croyais que de toute façon tuer était très compliqué, pas psychologiquement, mais dans les faits, concrètement, que, lorsqu’on n’est pas un professionnel, les choses, d’une manière ou d’une autre, finissent par déraper, je croyais que le crime parfait n’existait pas, je croyais tellement de choses avant ce premier shoot.

Elle se faisait belle. Chaque dimanche depuis quelque temps, elle se mettait à son avantage pour aller, prétendait-elle,  soit rendre visite à sa vieille tante grabataire, soit prendre l’apéro avec une collègue de travail, soit évoquer le bon vieux temps avec une amie d’enfance, soit. Debout devant le miroir de la salle de bain, elle se faisait belle. J’ai pris la bouteille de Côtes du Rhône. Elle a tendu l’oreille à mes pas qui avançaient vers elle, mais elle ne s’est pas retournée. Elle se faisait belle. Je l’ai frappée sur la tempe droite. Le Côtes du Rhône a explosé sous le choc. Son corps fluet s’est étalé sur le sol, inerte. Elle est morte sur le coup. Je suis certain qu’elle n’a pas souffert. Juste un filet de sang sous l’oreille. Paisible et sereine. Comme chaque fois après l’épilepsie de l’orgasme. Je crois même avoir vu un léger sourire valser sur ses paupières closes.

Je fus presque déçu. Tout fut si simple, si banal, si. Notamment comment j’ai fait disparaître le corps. Une idée, je le dis en toute modestie, ébouriffante.

J’ai traîné le corps jusqu’à la cuisine. L’ai posé sur le plan de travail. L’ai dépecé. Des petits dés. Les os concassés, broyés, réduits en poudre. Méthodiquement. J’avais auparavant apprêté oignons, tomates, piments rouges et forts, gousses d’ail, gingembre, djansan, coriandre, serpolet, romarin, bergamote, huile d’arachide, cubes maggi. Parce qu’il y eut de l’amour entre nous. Un peu plus de son côté, je dois l’admettre. Mais je l’ai aimée à ma façon. Et quand on aime !

Simple comme boire un verre de diabolo menthe. À un point tel que je décidai d’en faire ma petite entreprise. Ma femme, Dieu ait son âme, malgré tout ce qu’elle m’a fait, m’a en quelque sorte servi de brouillon. Depuis, tout s’est précipité, j’ai enchaîné contrats sur contrats. Certains jours, à ma grande époque, je pouvais, toujours aussi froid qu’un concombre, occire trois, quatre personnes.

Je ne suis donc pas un ange, j’ai fait mes preuves, même si je n’en ai jamais laissé derrière moi, de preuves. Pas de corps, pas de meurtre. J’ai des références, et je vous garantis, si toutefois vous acceptez mon offre, une pleine et totale satisfaction.

Parce qu’il vous a souillée, merde, déshonorée ! Pratiquement profanée ! Et le « pratiquement » ne change rien à l’affaire. Cela mérite réparation, point. Excusez-moi de me mettre ainsi dans tous mes états.  Je ne devrais pas. Cela n’est pas très professionnel. Cela n’est pas. En outre, ce n’est pas bon pour mon cœur. J’ai quelques faiblesses de ce côté-là depuis le départ de ma chère et tendre moitié. Quelle que soit la sympathie que vous m’inspirez, et vous m’inspirez plus que de la sympathie, non pas pour votre beauté, si, si, vous êtes incroyablement belle, atrocement désirable surtout, je suis obligé de le reconnaître, mais cela n’excuse en rien les outrages auxquels vous a soumise cette ordure. Si l’on devait sauter, toutes turgescences déployées, sur toutes les femmes désirables que le sort fait croiser notre chemin ! Il aurait pu, vous êtes tellement fluette, vous casser en deux comme une allumette, ce pithécanthrope à lunettes. Quoi qu’il en soit je n’aurais pas dû me laisser submerger par mon acrimonie, permettre à mes émotions de me piétiner. La nature du différend qui vous oppose à ce détraqué ne doit en aucun cas interférer dans l’affaire qui nous occupe. Si bien entendu nous faisons affaire. Mais on a beau exercer le métier qui est le mien on n’en demeure pas moins homme. Ce à quoi cette espèce de bête du Gévaudan vous a  ravalée, et votre grâce, je me répète à dessein, n’y est pour rien, est tout simplement odieux, répugnant, dégradant, sale, il n’y a pas d’autres mots, sale, eu égard à ce à quoi ce schizophrène vous a rabaissée, mais je n’aurais pas dû, ce n’est pas professionnel.

À votre place, je n’hésiterai pas. La vendetta, œil pour œil, dent pour dent, contrairement à ce qu’on radote, est un plat, croyez-en ma longue et flamboyante expérience, qui se déguste chaud, et même bouillant. Elle conserve alors toute sa folie, toute son hystérie jubilatoire, tous ses arômes, toutes ses succulences épicées, et surtout, si je puis me permettre, vu ce à quoi ce psychopathe vous a contrainte, sa jouissance orgasmique. Parce qu’il y a de ça là-dedans. Toujours.

Évidemment vous pouvez aller en parler aux flics. Mais vous savez déjà ce qu’ils vous répondront. Tel le boxeur qui, acculé dans les cordes, une ruse, observe son adversaire s’épuiser en attaques désordonnés et faiblardes avant de le cueillir d’un court uppercut à la pointe du menton, avachis sur leurs chaises, les bras croisés, le scepticisme et l’ironie à peine voilés plissant yeux, lèvres et nez, ils vous écouteront goulûment, le temps qu’il faudra, leur livrer les détails les plus scabreux de ce qui vous est arrivé, avant de vous décocher : « Ouvrez votre cœur à vous-même, madame. N’est-ce pas ce que vous désiriez avec ce rouge à lèvres trop voyant, ce décolleté trop plongeant, cette jupe trop courte ? Tout en vous était trop. Un appel à ça. Alors l’autre, le pauvre, n’a pas pu résister au commandement de vous châtier de ce trop ». Ce ne sont que d’autres bonshommes, les flics. « Et on peut le retourner à l’endroit comme à l’envers, il s’agit avant tout d’une mortification. À cause de sa mère, à cause de quelque autre femme, à cause de je ne sais quelles impuissances enfouies. À cause de ce trop ». La plus ancienne et la plus ténébreuse des inquisitions. Souterrainement pérenne. Celle où la victime finit par se dire Peut-être pas. Et si, en effet. Et si, en effet, celui qui. Et si, en effet, celui qui, dans la chair, frappe  d’infamie l’âme, n’était qu’un prosélyte ? Et si après tout. La nature a ses lois. La seule inquisition où il arrive à la suppliciée de prier pour l’âme du sacrificateur. Du bourreau. Une ordure de bourreau ne sera jamais un sacrificateur. Mais je m’égare. Je m’égare. Croyez-moi, frappez dès aujourd’hui même car dans quelques jours, deux ou trois, tout sera retombé comme un soufflé. Sans compter que si votre désir de vengeance est parvenu jusqu’à mes oreilles, d’autres oreilles, celles du gougnafier en particulier, ont pu avoir vent de vos projets. Et l’énergumène en question serait tenté de prendre les devants, de dégainer le premier, en invoquant un cas de légitime défense, un acte préventif. Et, vu sa position sociale, il n’aura aucun mal à trouver des appuis, des relations, des complicités, de bons avocats. Frappez la première, aujourd’hui même, demain au plus tard ; au-delà, nous entrons dans le royaume de l’improvisation, de l’incertitude, des si et des ça, des peut-être, en un mot de l’indécision. Et le crime, ce n’est pas du jazz. Oh, que non.

Cela m’est arrivé une fois. Un Danois qui se disait prince. Peut-être qu’il l’était d’ailleurs. Dès le départ, l’affaire sentait le roussi. Son oncle séduit sa mère. La mère du Danois excite l’oncle du Danois à tuer le père du Danois. Classique, prévisible. L’oncle tue le père et hérite par la même occasion et de la mère et de la fortune du père. Le père avait fait fortune dans le coltan congolais, à moins que ce ne soit dans l’émeraude colombienne. Je ne m’en souviens plus très bien, mais une vraie fortune. L’oncle et la mère avaient auparavant pris soin de falsifier le testament pour déshériter mon Danois à leur seul profit. In-fer-nal, le couple.

Je viens par conséquent vous demander de me débarrasser de mon oncle et de ma mère. C’est le Danois qui me dit cela. Et il ajoute, en me tendant un portrait Voici leurs tronches. Votre prix sera le mien.

Et moi, je ne sais pas ce qui me prend, peut-être le regard fiévreux du Danois, ce je ne sais quoi de pas net qui dansait au fond de ses yeux, je fais une chose que je ne fais jamais, je pose une question au client, le Danois qui se disait prince Sur quoi fondez-vous toutes ces allégations ?

Et là, je vous le donne en mille, il me dit C’est mon père. Comment ça votre père ? Le fantôme de mon père.

Je me dis Ouh là là, putain, dans quoi tu t’es fourré, Mon petit ? Oui, dans l’intimité je m’appelle Mon petit. Je suis tout sauf petit, mais je trouve que ça a un certain charme. Je me sens précieux, comme une petite pierre fine. À chacun ses petites compensations. Donc dans quoi t’es-tu fourré, Mon petit ? Parce que moi, les fantômes… Autrement je ne ferais pas ce métier, vous comprenez.

Bref, le prince me dit Oui, voilà, chaque nuit, le fantôme de mon noble père vient me raconter comment mon oncle et ma mère l’ont assassiné. Chaque nuit depuis sa mort. Et mon père réclame vengeance : « Tu dois me venger, tu dois te venger, tu dois nous venger, tu dois me venger, me venger, me venger, me venger ! » en pleurant et en trépignant sur place comme un Tex Avery. Mon père pleurer en s’essuyant du revers de la main la morve au nez comme un môme !

Le prince me tend une enveloppe. Une somme conséquente. Une avance sur mes gages.

Alors je lui dis Après 18h (il devait être dans les 14h), votre mère et votre oncle ne seront plus de ce monde.

Mais quand une affaire est partie pour être foireuse…

Je vais me lever pour aller exécuter le contrat quand le Danois pose sa main sur ma main. Il me dit Pas maintenant. Demain. Peut-être. Peut-être après-demain. Je réfléchis encore.

Mais réfléchir à quoi ? je me dis à moi-même, les choses sont claires, il faut les buter. Aussi je proteste faiblement Avec tout le respect que je vous dois, Votre Altesse, je me permets de protester… Et je lui dis, ce que je vous ai expliqué tout à l’heure, que la vengeance est un plat qui se mange chaud, qu’il faut battre le fer pendant qu’il est encore chaud, qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, qu’il est mieux de tenir la proie que l’ombre, que demain est un autre jour, que tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse, que qui dort dîne, que pierre qui roule n’amasse pas mousse, que qui vivra verra, que qui paye ses dettes s’enrichit, qu’il vaut mieux faire envie que pitié, que qui va piano va sano, que qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, qu’a beau mentir qui vient de loin, que qui trop embrasse mal étreint, que mieux vaut avoir vue sur la mer que d’avoir vu sa belle-mère, que c’est au pied du mur qu’on voit le mieux le mur, que qui mange un oignon rote comme un démon, que caleçon qui gratte morpions qui squattent… enfin, tout ce qui me passe par la tête.

Mais lui, toujours sans se départir de son calme tout danois, me répond en allemand, je n’ai toujours pas compris pourquoi il s’est soudain mis à parler allemand. L’anglais, passe encore, mais l’allemand ! Ich kenne, ich kenne, aber ich spiegele ab, ce qui signifie bien évidemment Je sais, je sais, mais je réfléchis.

Quand une affaire veut partir en couilles… Chaque fois que je le rencontrais pour solder le contrat, il me disait Ich kenne, ich kenne. Une ou deux, ne me demandez pas pourquoi, en espagnol Sé, sé, pero reflejo. En outre, il était d’un bavard ! Il pouvait parler des heures entières de tout et de son contraire, à peser le pour et le contre, à retourner le si et le ça. Jusqu’à ce que je réalise que mon Danois ne voulait pas se venger, qu’en réalité son seul plaisir se résumait à ruminer sa vengeance. Sa petite cuillère pour creuser dans sa petite plaie. À chacun ses petits plaisirs.

Jour après jour, il devenait dingue. Le Danois qui se disait prince devenait fou. Pendant des heures, il se lançait dans une logorrhée sur la vengeance, la vie, la mort, l’honneur familial. Des trucs insensés. À se poser des questions inutiles. Un jour, il me dit, en me regardant fixement avec des yeux qui hurlaient la démence, il me dit, de but en blanc, il me dit en anglais To be or not to be. J’ai failli pouffer de rire. To be or not to quoi ? Je me dis Ça y est, il te refait le coup de l’allemand. Comme ça, en anglais, soudain. En anglo-américain plutôt. Je veux dire avec un robuste accent du Nouveau-Mexique To be or not to be. Putain, mais d’où ça lui est sorti un truc pareil ?

Je n’ai pas pouffé de rire. On ne rit pas d’une âme en souffrance. Toujours est-il qu’un matin, j’apprends que mon Danois est mort. Refroidi. Figurez-vous que cet hurluberlu a essayé de se venger lui-même. Résultat des courses, s’il a effectivement réussi à assassiner son oncle et sa mère, lui-même y a laissé la vie. Un travail bâclé. Du pur amateurisme. Une honte pour la corporation.

Un meurtre ça peut être tellement beau ! De l’héro, de la coke, du crack, du tout ce vous voulez, mélangés. C’est la plus puissante de toutes les drogues, un meurtre. Le graal de toutes les émotions. Une fois qu’on y a goûté ! Putain, que ça peut être beau, ce truc-là !

Tout ça pour vous dire que c’est aujourd’hui qu’il faut passer à l’action. N’hésitez pas, ce fils de pute ne récoltera que ce qu’il a semé. Vous savez, il y a encore deux ans, je ne serais jamais venu défendre mon dossier devant vous, ç’aurait été le contraire. Mais je le reconnais, les temps sont durs. Vous vous  imaginez, cela fait trois mois qu’on ne m’a proposé aucun contrat. Trois mois sans buter personne ! Quelle époque ! C’est pas qu’il y ait soudain moins de personnes à trucider, mais aujourd’hui tout le monde veut régler ça soi-même. Le crime s’est démocratisé, paraît. Qui un pistolet acheté dans l’épicerie du coin, qui un couteau de cuisine, qui une paire de ciseaux, et hop ! c’est parti. Pour des économies de bouts de chandelle. Résultat, les prisons sont pleines. Parce qu’on ne s’improvise pas criminel. Putain, c’est un métier, bordel ! Ai-je jamais eu la prétention de construire des ponts ou de piloter un avion de chasse ? Les temps sont durs, soit, mais chacun à sa place. C’est quoi ce monde ?… Je vous ai fait peur ?… Je vous fais peur. Vous ne devez pas avoir peur de moi. Vous êtes ma patronne, si toutefois vous m’engagez. Ce que je dis, c’est qu’on ne demande pas aux charcutières de réaliser des opérations à cœur ouvert. Chacun à sa place. Un tueur, c’est d’abord quelqu’un qui sait ne pas laisser de traces. Sang-froid et méticulosité. En près de vingt ans de ce boulot, jamais je n’ai envoyé un client en prison. J’ai toujours travaillé proprement ! Croyez-moi, il n’y a pas beaucoup dans le métier qui peuvent dire ça. C’est ma grande fierté. Donc je ne demande pas la lune, je dis simplement : chacun à sa place, et les vaches seront bien gardées.

Vous hésitez encore. Eh bien, l’époque étant ce qu’elle est, je vous propose d’exécuter le contrat à moitié prix. La poire en deux. Cadeau, autant dire. Là, je fais plus que rogner sur mes marges, vous le voyez bien. Je casse les prix. Je liquide. Je vendange. Vous ne trouverez pas mieux auprès de la concurrence. Ma parole, vous êtes plus que dure en affaires ! Je ne peux tout de même pas vous le faire gratis ! Ça ne serait pas déontologique. Le crime c’est comme la psychanalyse, ça doit payer. Écoutez, le temps presse, je vous laisse mon dossier, mais je ne peux pas faire plus. Moitié prix, c’est déjà trop. N’hésitez pas à me faire signe… Tenez, il me revient cette histoire. C’est un collègue qui me l’a racontée. Une dame. Elle vient le voir. Qu’on la débarrasse de la maîtresse de son mari. Classique, banal, brutal. Le collègue lui dit son prix. La dame le trouve exorbitant et, comme mon prince danois, demande à réfléchir. Le collègue va trouver la maîtresse et lui raconte ce que mijote sa rivale. À son tour, la maîtresse demande au collègue de la débarrasser de l’autre. Le collègue lui dit son prix, le même proposé à l’épouse. « Je vous double ce prix. Débarrassez-moi de cette pestilence ambulante. Et rien d’autre ». Le jour même, le collègue exécute le contrat, et aujourd’hui cette dame se pavane au bras du mari de l’autre. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela.

Moitié prix. Et ne réfléchissez pas trop longtemps. D’autant que vous savez désormais comment je me suis débarrassé de ma femme. Vous êtes si jeune et si belle. Si gracile. Douce aussi. Beaucoup de douceur émane de vous. De tout votre corps. Si jeune, si belle et si désirable, ce serait dommage. Moitié prix.