Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – 24, 25 et 26

Episode 24

De l’influence non prouvée de la météo marine sur les états d’âmes et leurs manifestation

 Alors là, on peut dire qu’on n’y était pour rien mais ça tanguait sérieusement. Et pas uniquement les murs du bar de la plage et les chaises de la terrasse bousculées par les bourrasques de grande marée. Et tout cela faisait un sacré potin.

Les vagues s’écrasaient sur la plage dans une gigantesque aspiration ininterrompue,  comme si elles voulaient en avaler le sable jusqu’à son dernier grain. Les filles avaient remballé sous bonnets, bottes et cirés opaques, les parties les plus précieuses de leur personne. Décidemment, quand tout s’en mêle, le monde est juste un ton plus sinistre, même ici.

On s’était réfugié dans l’arrière-salle, boiseries et aquarelles marines accrochées aux cloisons, maquettes demi-coques de voiliers ayant disputé l’America Cup sur les étagères Le couvercle du piano restait obstinément fermé. Dehors, cela ne s’arrangeait pas, dans nos intérieurs non plus : une sorte de dépression visqueuse engluait les cerveaux. On était tous les héros affligés d’un roman de Houellebecq. Bref, on avait la tête des jours de mauvaise tête. Le mot désastre avait enfin une réalité : nous.

En milieu d’après-midi, les éléments décidèrent d’une trêve.

Line qui, pour des raisons qui lui étaient personnelles, était jusque là aussi triste que les autres, lâcha posément :

– Et pourquoi faudrait-il toujours sourire…

On se regarda, on regarda Line, on marqua un temps d’arrêt avant de saisir toute la portée de la chose : la libération pure et simple de la tyrannie du bonheur et de ses expressions béates. Rien que ça ! Il fallait sûrement une fille triste et amoureuse comme Line pour trouver, par un temps pareil, quelque chose d’aussi bienfaisant pour ses semblables.

Les philosophes californiens bronzés post-modernes comme les photographes de mode et de mariages interrogés n’étaient pas encore au courant. La rédactrice de la rubrique « Now Urban and Happy Women » du Vogue thaïlandais non plus. Ça n’avait pas importance.

Les bourrasques cessèrent, le bar de la plage rouvrit ses volets, l’atmosphère s’allégea.  Leslie ressuscitée proposa :

– Eh ! Georges, et si on essayait le dry-martini ?

 

Episode 25

Un peu d’égoïsme

 Moi, Alexander Benett, Je. C’est trop, beaucoup trop.

Dans les écoles où l’on apprend les bonnes manières pour se comporter décemment dans la vie, on recommande de ne jamais parler de soi en premier ou de ne pas commencer une lettre par « je » sitôt le nom du destinataire manuscrit, précédé de « cher » ou « chère » selon le sexe, et si on souhaite ou non y ajouter un zeste d’affection, vraie ou intéressée. Cette règle n’est plus pratiquée.

« Le moi est haïssable » prétendait le grand Pascal (cela demande quand même quelques explications), le « Je » des autres est envahissant (c’est visible). J’en étais à prononcer ce genre de sentences fatales sans amélioration notable de mon humeur malgré le ressac rassurant de la marée montante, quand Caro vint s’adosser au comptoir et me regarda bizarrement :

– Oh là là, Alex, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

– Chut, je me parle.

– Et tu te parles de quoi ?

– De moi.

– Alors tu n’as aucune chance de t’en sortir.

Je repris un peu pied. Je cherchais quelques phrases inarrêtables à dire à Caro qui, de près ou de loin, n’a rien à envier à Haydée Politoff dans le film d’Eric Rohmer La Collectionneuse quand celle-ci – épaules bronzées, bouche cerise sous une frange effrontée – patauge en bikini orange dans le bleu translucide de la Méditerranée – mais je n’étais pas encore au point.

Je me repassais en boucle le film de Rohmer : c’est l’été, dans une maison isolée sur la Côte d’Azur, plantée au milieu des vignes, on n’y entend que le bourdonnement des cigales, Adrien (Patrick Bauchaud) un copain peintre Daniel et Haydée (Haydée Politoff) passent des vacances oisives. Les deux garçons traînent, bavardent, Haydée sort tous les soirs et semble-t-il couche avec qui lui plait. Elle s’en fiche. Adrien se persuade qu’Haydée en pince pour lui, mais, comme il ne veut pas faire partie du lot ordinaire de ses autres amants, il lui fait le coup du mépris, pensant ainsi l’obliger à le séduire. Manœuvre désastreuse. Quand on a près de soi une fille aussi jolie qu’Haydée, on la regarde se promener sur la plage, on s’approche d’elle et on dit quelque chose comme :

– Vous êtres bien jolie Mademoiselle.

– Qu’est-ce que tu viens de dire, Alex, tu te crois dans un film de Rohmer.

Caro s’en était douté, et en plus j’avais pris la voix post-synchronisée d’Adrien quand il agaçait Haydée. Je ferais mieux d’y retourner :

Le soleil plombe le paysage, une mini-moke est garée sous les arcades, tout est immobile, je suis occupé à ne rien faire. Ne pas déranger. Ces moments sont si fragiles.

 

Episode 26

Une pause

La mer était de demi-saison, demi-marée, demi-teinte. C’était un temps long et lent, fait d’errances et de nonchalances. L’effervescence suivrait.

Louise de V anticipait dans un style surchargé néo-versaillais – maquillage contrasté, tenue débordante, propos surplombants – (influences du film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette). Jules se sentit obligé de la prévenir :

– Tu sais, Louise, à la fin Marie-Antoinette ne se remarie pas.

Leslie jouait à contre-pied dans le dépouillement minimaliste et la sensualité victorienne retenue. Enfin, comme dit ma tante cartomancienne en Cornouailles : « Il ne faut pas se fier à l’eau qui dort ». Et dans ce domaine-là au moins, elle sait de quoi elle parle.

Les mouettes tournoyaient au ralenti sans leurs urgences coutumières. C’est le genre de moment où l’on s’attend toujours à ce qu’il se passe quelque chose, que quelqu’un crie, que le blanc devienne noir et l’inverse, qu’une île surgisse, qu’une bombe atomique explose quelque part. Et puis on reste allongé sur son lit ou sous un arbre. Respirer suffit à exister. Le reste, néant compris, est aboli. Juliette et Roméo se marient sur les bords du lac de Côme, Chimène ne fait pas que regarder Rodrigue, Alceste ne « voue plus à l’espèce humaine une indicible haine ».

On laissa filer la journée sans rien lui demander d’autre.

Georges servit quelques dry-martini aux premiers arrivés. Line dit :

– Dans l’Ecume des jours, Chloé finit bien par gagner contre le nénuphar, n’est-ce pas ?

A la manière de Nizan, je ne laisserai personne dire que tout cela n’est pas vrai.

 

 

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