Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – 21, 22 et 23

Episode 21

Le passager du vent

Ces temps derniers…eh bien, ces temps derniers il ne s’est rien passé. Le corps fichait la paix aux sentiments qui en profitaient pour ne pas échafauder de théories branlantes. L’Académie du père Platon était fermée pour vacances scolaires, Madame de Raynal ne soulevaient plus les plis de sa jupe pour exciter ce pauvre Julien qui n’en pouvait plus d’attendre qu’elle l’enlève pour de bon, Einstein jouait au baby-foot. Ah oui.. si, quand même : Mozart venait de finir un nouvel opéra

Et puis l’Irlandais s’est assis au bar de la plage et a commandé une bière. On a tous commandé une bière en signe de bienvenue.

Il portait un bermuda gris en fin de saison et un sweat-shirt délavé du Old Bevedere Rugby Club (Dublin). Sûr que ce type avait chanté Old soldiers never die/they just fade away et Ireland Call, dans les tribunes de Lansdowne Road un jour de match contre l’Angleterre, histoire de donner aux visiteurs un avant-goût de ce qui les attendait dès que l’arbitre aurait sifflé le coup d’envoi. Il n’était ni jeune, ni vieux, il avait seulement ce regard un peu fatigué de ceux qui ont traversé les océans parce que chez eux il y avait toujours trop de vent, trop de pluie et pas assez à manger, ou trop de soldats pour vous dire ce que vous deviez faire.

Il racontait cette confidence de l’écrivain Robert McLiam Wilson (l’auteur d’Eureka Street) : il était né et avait passé toute sa jeunesse à Belfast, c’était la guerre bien sûr, encore et toujours, puis il était parti étudier à Cambridge :

– Et là il ne pouvait pas dormir, vous savez pourquoi ?  Il n’y avait plus le bruit des hélicoptères qui tournaient au-dessus de la ville.

On s’était habitué à le voir, parfois avec son air furieux comme s’il cherchait des crosses au premier venu. Il disait :

– Nous autres, les Irlandais, on joue toujours comme si on avait le vent de face.

Pour lui, la vie avait été toujours ainsi : un match contre les éléments et les démons des hommes. Là-dessus, il avait l’air d’en savoir un rayon qu’il gardait enfoui au fond de lui-même. Il y a toujours de la fragilité dans l’exil.

C’est sans doute pourquoi il conservait cette attitude si réservée même quand Leslie venait l’agacer avec ses plaisanteries gaillardes de chatte anglaise.

Et puis un jour, il disparut comme il était apparu,

Jules commanda une dernière bière, par amitié, et dit :

– C’est toujours comme ça : les hommes arrivent de quelque part, et puis ils s’en vont ailleurs, tout ça dépend du vent.

 

Episode 22

Sister soul

Le soleil claquait sans faire de quartier. Pour quelques instants encore, c’était juste une silhouette qui se découpait à contre-jour sur la ligne d’horizon des dunes qui bordent la plage.

Ceux qui n’ont jamais vu de liane disent que c’est une liane ; tout ça parce qu’elle est noire, fine et longue. Elle a aussi des seins et des fesses toute rondes pour le moment cachées, mais que suggère une minirobe de soie noire qui danse autour d’elle. Noir brillant sur noir mate…

Liza Carter est chanteuse, Exactement elle est choriste, vous savez ces groupes de filles sans nom stationnées entre le chanteur et la section rythmique, « twenty feet from stardom » – à vingt pieds de la gloire, en fait une sacrée trotte comme le raconte le film de Morgan Neville, le monde du show-business est simplement cruel et injuste. Lui aussi.

Liza s’est posée en souplesse le long du comptoir :

– Hi ! Georges, comment va la vie ?

Imperceptible hésitation dans le dosage du gin et du vermouth consécutive à une micro-interruption de la conscience. Enfin Georges se reprit :

– Bienvenue au bar de la plage, Miss Lisa

Quand Liza Carter est là, mon âme pervertie et désemparée d’humain à l’abandon, se remet à penser que la terre est ronde et que c’est drôlement bien comme ça. Demain sera sans doute un autre jour et ça ne m’arrange pas du tout.

Liza me caressa la main et m’embrassa

(elle ne déteint pas, dommage ) :

– Alexander, quand tu seras devenu un grand guitariste, je viendrai chanter avec toi.

Georges lança sur la sono le tube d’Eric Clapton « Wonderful Tonight », une balade romantique. Liza et moi, on se mit en parfaite position de play-back, le caillebotis de la terrasse déroulé à même le sable faisait une scène crédible, le soleil tenait la rampe de projecteurs. Deux pieds de parasol en micro, j’adoptais la posture droite et calme de Clapton telle que je l’avais vue et revue des dizaines de fois. Bien sûr, j’avais l’air d’avoir tenu une guitare il y a sûrement longtemps, tant pis, Liza trouva qu’avec ma mine de cocker triste, je faisais quand même un assez potable Clapton.  Après la première partie du morceau, accords cristallins, phrasé lent et moelleux de Clapton, Katie Kissoon, l’une des deux choristes attaque un solo lunaire. On y était :

Alors Liza Carter s’est mise à chanter, pour de vrai, pour nous, (pour moi ?), emportant tout ce qui pouvait encore exister de réel, de sable, de mer, de ciel, de matière humaine…

J’ai fermé les yeux et j’ai enfoui mon visage dans mes mains. Pour qu’on ne voie pas que je pleurais…

A la fin du titre, Eric Clapton annonça le nom de sa choriste, j’ai entendu Liza Carter. Juré !

 

Episode 23

Songes d’une nuit d’été

On avait mis au rancart tous les mystères irrésolus, toutes les questions restées sans réponse depuis la plus Haute Antiquité. Emporté par l’élan, on a fermé les cabinets des psychanalystes viennois farceurs ; enfin, on a sorti de nos esprits toutes les idées fumeuses sur la condition humaine et l’éternité, leurs prophètes et leurs guérisseurs.

Un désencombrement général de la planète était en cours.

On n’a même pas pris la peine d’établir un inventaire de toutes les inutilités dont s’est débarrassé. Il aurait tenu trop de place et, un jour ou l’autre, il y aurait bien eu un quidam pour venir réclamer un truc bizarre qui lui aurait soi-disant appartenu ou dont il se prétendrait l’auteur : quelque chose comme les dix commandements ou quelqu’un comme le mari de la Vénus de Milo.

Bref le grand nettoyage, urbi et orbi, sur la terre et au ciel, des clics et des claques, bien le bonjour au cloud…

J’ai quand même mis de côté les dix derniers numéros du magazine Rolling Stone pour des jours plus sombres et un exemplaire de L’égoïste romantique ou journal d’Oscar Dufresne alias Frédéric Beigbeder, écrivain nightclubber du quartier de Saint-Germain-des-près dans les années 90, utile pour étaler le gros temps.

La mer était moins froide, l’air plus léger, les mouettes moins bruyantes…

Leslie ne portait qu’une moitié de bikini, Line avait plus de bleu que de gris dans les yeux, Caro roulait des hanches, pieds nus, histoire de faire marcher Jules.

Georges servit une rangée de dry-martini et dit :

– Alors ?

Jules a répondu :

– On a gardé la musique.

Et je me suis réveillé.

 

 

 

 

 

 

 

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