Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le Bar de la plage – 12, 13 et 14

Episode 12

 Les rêves sont-ils solubles dans le dry-martini ?

Profitant d’une accalmie, la question s’était discrètement posée entre Georges le barman et moi-même. En cette fin de journée maussade, nous étions les deux seuls habitants du bar de la plage, au fond c’était aussi bien ainsi. Le verdict ne concernerait que nous deux.

Depuis la disparition des mythologies antiques, du moins dans la pratique, et la multiplication des psychanalystes viennois, les rêves traînent une mauvaise réputation. Ils intriguent, agacent, inquiètent. Les savants se cassent les dents sur leur merveilleuse alchimie, le voisinage soupçonne le rêveur de lui cacher quelque chose – pas faux – et fabule sur le pire.

Je l’avoue – en douce : j’ai toujours fait bon ménage avec les rêves. C’est un accommodement dont on ne peut guère se vanter auprès de son entourage –  la dénonciation rôde, autant garder tout cela pour soi. N’empêche que, de jour comme de nuit, éveillé comme endormi, la fréquentation des rêves est une des possibilités de salut les plus aimables offertes au genre humain pour échapper au tragique de sa condition. Ah si Malraux avait dit un truc dans le genre « Le XXème siècle sera rêveur ou ne sera pas » peut-être que la planète serait moins agitée… Mais le rêve est de nature fragile… Un souffle peut le briser. Un bruit importun, et il s’efface… Alors, le dry-martini ?

Le dry-martini est aussi dans certains milieux assez décriés. Surtout depuis la fin des années Gatsby le magnifique. On le taxe de snobisme décadent, il aurait de mauvaises influences sur les fonctions hépatiques et neurologiques. Tout ça c’est de la faute à Zelda, elle abusait du gin au détriment du vermouth.

N’empêche qu’en dépit de ces légers inconvénients, je considère que les rêves comme le dry-martini contribuent davantage à la bonne santé de l’humanité que tout le bric-à-brac enfiché au tableau d’honneur de l’Unesco. Et que se priver des uns ou des autres affaibliraient de façon profonde divers agréments de notre vie.

Georges, sans doute autant par conviction que par intérêt, approuvait ce point de vue : il avait vu des espoirs se noyer dans des dry-martini, des chagrins y cicatriser, des étoiles de mer s’envoyer en l’air ; enfin à sa connaissance aucun rêve n’avait  jamais été porté disparu à la suite d’une absorption de dry-martini. C’est déjà ça : au bar de la plage, les rêves n’étaient pas solubles dans le dry-martini.

Merci Georges ; je respirai profondément.  Je commençais doucement à rêver que je respirais profondément et que Georges me préparait le meilleur dry-martini de la création… J’allais mieux. Provisoirement, bien sûr.

 

Episode 13

Pluie et chuchotements

C’est vraiment le meilleur moment : quand il pleut.

Il n’y a personne pour encombrer le bord de mer, ni s’installer à la terrasse du bar de la plage et y tenir des conversations inutiles. Le genre de conversations bruyantes, péremptoires et pressées comme si elles avaient peur de ne pas arriver au bout avant que la marée montante ne les submerge. Ce qui, de mon point de vue, serait pourtant la meilleure solution. Pas d’enregistrement, pas d’archive : l’éternité ne pourra pas leur en tenir rigueur.

Les oiseaux prédateurs ne volent pas – manque de visibilité –Les mères crabes mystérieusement prévenues sortent de leurs abris et promènent les jeunes crabillons sans crainte d’être attaquées.

Les gouttes de pluie enchaînent d’interminables solos de batterie sur la surface de la mer et le toit des cabines de bain.  Quelques-unes, plus audacieuses, ou originaires de Polynésie, s’accrochent sur le dos des vagues et glissent ainsi à califourchon jusqu’au rivage.

La pluie tombe tiède ; ne pas enfiler de ciré ni de bottes : ce serait du gâchis. Caro avait juste superposé un chapeau de pêcheur sur ses boucles brunes, son t-shirt trempé redessinait ses seins.

C’est aussi le moment où l’on parle moins fort.

D’une voix amortie, Caro annonça sur la pointe des pieds :

– Je crois que je suis amoureuse.

Jules avait l’air de bon poil, il avait dû oublier Jim quelque part ou l’eau chargée d’embruns salés avait ramolli les épines qui d’habitude défendent les abords de son cerveau. D’un ton tout aussi neutre sortant tout droit des répliques distantes de Hughes Grant dans le film « Quatre mariages et un enterrement », il sous-titra la nouvelle situation :

– Excellente idée… vraiment excellente idée.

Leslie, naturiste tous temps, entreprit de se déshabiller, puis elle traversa la plage jusqu’aux premières vagues pour nager sous l’averse. En la voyant s’éloigner ainsi toute nue, Jules, à demi aphone, prolongea sa bonne humeur du jour :

– Excellente idée… vraiment excellente idée

Line avait glissé son bras sous celui de Jules et essayait de lui expliquer qu’il ne perdrait rien à être gentil avec ses semblables, peut-être même que certains d’entre eux, comme elle par exemple, l’apprécieraient davantage, et que d’ici à ailleurs le chemin pouvait être plus doux qu’il ne l’imaginait (là, elle charriait un peu). Jules hésitait, il n’avait plus de dialogues de film sous la main. Pas si facile que ça d’être soi-même. Socrate et Freud s’en étaient déjà aperçus.

Georges feignit de n’avoir entendu ni les uns ni les autres. C’est l’avantage des jours de pluie : ce sont les éléments qui ont le dernier mot.

 

Episode 14

On ne va quand même pas changer le cours des astres pour ça.

Aujourd’hui, la journée a commencé à l’envers. Par la fin : à 11h59 pm exactement ; il ne lui restait donc plus qu’une minute à courir. N’en cherchez pas la raison. Cela relève d’un mystère cosmique non répertorié. On verra plus tard si quelqu’un d’autre était au courant.

On était en route pour la journée la plus courte de notre existence, sans doute aussi la plus courte depuis que l’homme s’est mis en tête de compter le temps – «  pas vraiment la meilleure idée de la Création,  résuma Jean-Do, comme si le temps pouvait se laisser enfermer dans le cadran d’une montre ou les pages d’un agenda ». Sans oublier que tous ces astro-horlogers se sont quand même si bien gourés dans leurs calculs que, par ci-par là, il faut se rajouter 24 heures pour rattraper le temps perdu… Perdu où ? Par qui ?

Bon, on avait une minute devant nous à occuper et on était aussi embarrassé que si on avait un siècle, ou si on venait de nous annoncer que lundi prochain une planète en rupture d’orbite allait s’écraser sur nos têtes.

Ne dramatisons pas : personne ne nous demandait de faire les intéressants ou quelque chose d’inoubliable à destination des générations futures.

Le saxo de l’ami Pierrot-le fou d’amour joua le thème de la chanson de Gérard Manset « il voyage en solitaire / Nul ne l’oblige à se taire » (ma version préférée est la reprise par Alain Bashung), Jean-Do en profita pour embrasser la mathématicienne ultime qui l’accompagnait. Une poignée d’algorithmes partit en vrac. Le Colonel y vit – ou revit – comme une manifestation des esprits farceurs qui gambadaient sur les rives du Yang Tse Qiang les nuits de pleine lune. Vu l’urgence de la situation, Caro conclut une paix provisoire avec Jules. Une sérénité moelleuse s’étendit du bar de la plage aux confins de l’univers… Georges préparait des dry-martini. Le Colonel dit à Lan Sue :

– Laisse aller, c’est une valse

La mer remontait tranquillement. La lune s’en fichait. Une nouvelle journée débutait. On en avait encore pour un moment à se raconter des histoires pour ne pas aller se coucher.

 

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