Auteur: Koffi Kwahulé

Koffi Kwahulé est l’auteur d’une trentaine de pièces traduites en une vingtaine de langues. Il est également nouvelliste et romancier : Babyface, Ed. Gallimard, 2006, Grand Prix Ahmadou Kourouma, Monsieur Ki, Ed. Gallimard, 2010 et Nouvel an chinois, Ed. Zulma 2015. Il a reçu en 2013 le Prix Edouard Glissant pour l’ensemble de son œuvre, et en 2017 le Grand Prix de Littérature Dramatique.

Flotter


Celui qui se tient paisible,
ayant abandonné toute idée de victoire ou de défaite,
se maintient heureux.
Bouddha

Les Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! du public lui parvenaient de plus en plus lointains, brumeux. Ses jambes, ses bras, son souffle, son cœur, ses oreilles, ses yeux, tout était en train de lâcher Ézéchiel. Groggy. Pourtant il les vit à nouveau voler vers lui, nids de frelons. Jabs, directs, crochets. Par dizaines, par centaines, explosant contre sa chair de toute la férocité du monde. Contre front, contre cœur, contre foie, contre menton, contre tempes. Devant, derrière. De partout. Comme dans un cauchemar, Ézéchiel observait sa propre tête se transformer en corossol piétiné par un troupeau de buffles en furie, son foie s’ouvrir en plaies, ses arcades sourcilières, ses pommettes et son nez pisser son sang.

Le compte, 1-5-6-2-3-4-7-6-1-3… cotonneux et incohérent, plusieurs fois répété, vrillait et vrillait et vrillait autour de ses tympans. Putain, pourquoi cet arbitre ne prononce-t-il jamais le 8 ? se dit-il. Machinalement, Ézéchiel se remit en garde. Signifier à l’arbitre qu’il n’était pas au bord de la rupture. Encore apte au combat. Malgré le sang des lèvres, le sang des oreilles, le sang, chassie rouge, aux coins des yeux. Il leva mollement ses deux poings devant lui. Bon pour le combat. Alors, à nouveau, les coups jaillirent de plus en plus précis, de plus en plus rapides, de plus en plus violents. À toutes les orées de son corps. Sans lui laisser le moindre répit. Ni inspiration, ni expiration. Des poings décidés cette fois à contraindre l’arbitre à mettre un terme à la boucherie. Vite en finir. Pour ne pas basculer dans le drame. Abréger. Pour laisser encore une chance à la vie de reprendre le dessus. Par conséquent frapper précis et fort, comme on accorde une grâce.

L’arbitre posa à Ézéchiel la question qu’on pose rituellement lorsque l’un des combattants se retrouve au bord du précipice. Mesurer son degré de lucidité. « Dans quelle ville sommes-nous ? ». Aussitôt il se remit en garde, mécaniquement, et répondit dans un résidu de mémoire, car la tête tenait à rester témoin jusqu’au bout : « Abidjan… Palais des Sports de Treichville… Ici, c’est Abidjan ». Il voulut ajouter N’arrêtez pas le combat, c’est une prière que je vous adresse. Ne vous fiez pas aux apparences, je tiens encore le coup. Je me suis déjà sorti de situations autrement plus périlleuses, croyez-moi. Je suis dans la forme de ma vie. D’une manière ou d’une autre, à la fin je sortirai d’entre ces douze cordes champion, apprêtez-vous à voir ce miracle. Il le faut bien. Qui offrirait une autre chance à un journeyman de mon âge ? C’est ma dernière chance, je tiendrai donc le choc. C’est incontestable le mec en face est plus jeune plus rapide plus puissant que moi je ne suis pas encore parvenu rien qu’une fois à le toucher ni à le bloquer dans un coin du ring il est insaisissable il danse autour de moi tel un derviche tourneur il est partout sur le ring mais je ne le vois pas ses poings sont des enclumes qui mettent en charpies mon visage je suis sur la crête du précipice c’est incontestable. Pourtant tenez-vous prêt à vivre la plus grosse sensation de toute l’histoire de la boxe ; je le sens, je le sais, je finirai par trouver l’ouverture, ayez foi en moi. Ne vous fiez pas à mon âge, à la lenteur de mes reflexes, aux apparences. Tel que vous me voyez, je suis rompu aux bas-fonds de l’endurance et de la patience. Tôt ou tard, ce moment ne durera que le temps d’un battement de cils, mais il arrivera, tôt ou tard sa vigilance l’abandonnera, tôt ou tard il s’oubliera, tôt ou tard il cessera de veiller sur lui, tôt ou tard il baissera sa garde. Et là. Le piquer et ne plus le lâcher, le pilonner jusqu’à ce qu’il me rende ce qu’il me doit, la couronne. N’arrêtez pas le combat. Ne me privez pas de ma dernière chance. J’ai promis à ma femme cette victoire. Une femme dont je ne mérite pas l’amour. Aussi lui ai-je promis ça, comme un gage d’amour. N’arrêtez pas le combat. Elle est enceinte. Un enfant ! Je sais que de là où il est, il me regarde. Déjà il me regarde. Par conséquent laissez-moi le temps, juste une poignée de secondes, de me ressaisir, de rassembler tout ce qu’il me reste de forces, et il m’en reste encore beaucoup malgré les apparences, faites-moi confiance, bander toutes mes énergies et faire regretter d’être né au mec d’en face, vous avez ma parole. N’arrêtez pas le combat. Ce serait humiliant de perdre ainsi…

Mon père, ma mère, mes sœurs, mes frères, ma femme,
Que ce soit debout à la fin du dernier round.
Si je devais finalement perdre…
mes amis et tous ceux de mon quartier,
et tous ceux de mon village,
et tous ceux de mon pays,
et tous ceux qui depuis mon premier combat ont toujours été convaincus qu’un jour je ceindrai la couronne,
et jusqu’à l’enfant à naître,
ce sont toutes ces personnes qui en réalité auront été battues.
Ce sont eux qui sont vieux et lents,
ce sont eux qui ne parviennent à couper le ring,
ce sont eux qui échouent à cadrer le mec en face,
ce sont eux qui ne réussissent pas à le toucher,
ce sont eux qui n’arrivent pas à esquiver ses coups,
c’est dans leur chair que résonne le martellement des poings,
c’est leur sang qui exsude de mes plaies.
Ils ont toujours eu foi en moi,
et je m’apprête à les humilier,
à les forcer à baisser désormais les yeux.
À raser les murs.
Car lorsqu’un boxeur est vaincu,
ce sont tous ceux qui l’aiment qui sont vaincus.
Laissez-les au moins aller avec moi jusqu’au bout.
Permettez-leur de perdre dans l’honneur.
Laissez-moi leur offrir un échec lumineux.
Je vous en conjure, ne m’arrêtez pas…

Ézéchiel voulut expliquer tout cela et bien d’autres choses encore, mais déjà l’arbitre avait fait signe aux deux hommes de reprendre le combat. Le mec en face hésita et, craignant probablement de se transformer en meurtrier, exhorta du regard l’arbitre à mettre un terme à ce qui commençait à prendre les accents d’un drame. Il y eut un flottement sur le ring. Le public retint son souffle. Silence. Le combat allait-il s’arrêter sans qu’ils eussent pu assister à un véritable knockout ?

Un où le foudroyé s’écroule,
se relève pour s’écrouler à nouveau,
tente, hébété, de s’accrocher aux cordes mais s’écroule,
tangue, somnambulique, d’un coin à l’autre du ring
avant de revenir s’écrouler misérablement aux pieds du vainqueur ;
un où les pompiers, les flics, les hommes de coin, les médecins envahissent paniqués le ring pour placer un masque à oxygène sur le nez du foudroyé ;
un où le foudroyé est finalement transporté sur une civière,
un filet de bave au coin des lèvres.

C’étaient pour ces images-là qu’ils avaient payé et rien d’autre ! Des mois qu’ils avaient économisé pour voir ce type faire dans son froc comme une femmelette avant de s’écrouler face contre terre ! Car un combat sans KO, c’est comme un amour sans orgasme.

Sa tête le prévint que l’arbitre et le mec en face étaient en train de se coaliser pour mettre fin au combat, à son combat, sa dernière chance d’accéder enfin au graal ! Aussi avant que l’arbitre n’eût le temps de prendre une décision définitive balança-t-il sans préparation en direction du mec en face une droite désespérée qui l’exposa au contre adverse ; l’autre fit juste un retrait du buste, un reflexe, et répliqua par un fulgurant cross-cross-jab, au grand soulagement du public devenu encore plus hystérique. Au seuil de la transe.

Tue-le !
Jab-crochet-cross.
Tue-le !
Cross-counter.
Tue-le !
Jab-cross-jab-cross.
Tue-le !
Overhand.
Tue-le !
Jab-jab-cross.
Tue-le !
Shift-punch.
Tue-le !
Droite-crochet-crochet-droite.
Tue-le !
Bolo-punch.
Tue-le ! Tue-le ! Tue-le !

Un punching-ball, voilà ce qu’était devenu Ézéchiel au milieu des hurlements qui exigeaient encore plus de sang. Aucun répit. Ni inspiration, ni expiration. Asphyxié. Et, juste la fraction de seconde d’avant, il vit l’uppercut. Une vision irréelle. Un uppercut couvert de tessons de bouteille et de clous en flammes. Une boule de feu.

Tel un météore, l’uppercut traversa le menton d’Ézéchiel. Alors les lumières de son cerveau, les embrasements de ses tempes et les brûlures de ses plaies s’éteignirent. Alors les vociférations de la foule, la voix de l’arbitre égrenant le compte, sa propre voix lui intimant l’ordre de se remettre debout, tout se tut.

Alors silence.
Alors le temps devint étale,
et, sous ses pas, comme au ralenti,
le ring s’ouvrit pour l’accueillir.
Et il se sentit heureux, étrangement.
Flotter.
Léger comme un papillon
dans le ventre ouaté du ring.
Flotter pendant que se télescopaient dans son cerveau
des images jaunies de bonheur.
Lui revint le concert des touracos verts
venus élire domicile dans les branches du caïlcédrat familial ;
lui, enfant de chœur au milieu d’une chorale
de bonnes sœurs nues et primesautières
qui jouaient à lui pincer les fesses ;
lui, enfant pourchassant au lance-pierre
des margouillats à têtes vertes, et rouges, et jaunes ;
lui, adolescent dans ses plus beaux habits du dimanche
dansant une sorte de coupé-décalé
avec des cynocéphales en goguette ;
lui, boxeur exhibant aux yeux des autres passagers du wôrô-wôrô qui le ramenait à la maison
la ceinture de champion
étincelant de rubis, de topazes, de saphirs, d’améthystes, de péridots, d’émeraudes, de rhodochrosites, de tourmalines, de béryls, d’onyx, de spinelles, de tanzanites, de mille et mille diamants ;
lui, le triomphateur arrivant dans son quartier
au milieu des youyous  et des chants d’allégresse ;
lui, guerrier amoureux déposant sa ceinture de pierres précieuses
sur le ventre fécond de sa femme ;
la réception à la présidence devant les caméras du monde entier ;
les autographes à n’en plus finir ;
les promoteurs américains à ses pieds ;
les journaux, les radios et les télévisions lui courant après
pour qu’il racontât une énième fois comment il avait réussi à sortir victorieux de l’enfer : « Ça été un combat très dur, comme chacun a pu le constater. Malmené, laminé, surclassé dans tous les compartiments de la boxe comme rarement je l’ai été, mais avec une foi chevillée à toutes les fibres de mon âme : tu seras champion. Et puis il y a eu cette ouverture. La rédemption. La lumière. Ma chance enfin. L’ouverture déjà prête à se refermer. Instinctivement je me suis désaxé, et je l’ai cueilli avec mon semi-crochet. Le coup n’était pas très puissant, seulement il ne s’y attendait tellement pas que. Fulgurance et précision. Je n’ai jamais été un gros frappeur, vous le savez tous, mais un puncheur. Oh ça, oui, un sacré puncheur ! Et le punch, ça ne s’apprend pas, c’est un don du ciel. Son cerveau n’a pas anticipé afin de préparer les nerfs à amortir le coup. Un « phantom punch ». Le genre de KO qu’on racontera encore et encore dans les salles de boxe, jusqu’à la légende. Comme celui qu’Ali infligea à Liston en 1965 à Lewiston. J’ai été le premier surpris de le voir se liquéfier ainsi à mes pieds. Je vous avais prévenu, je ne pouvais pas perdre. »

Lui revint le chant des touracos verts du caïlcédrat familial.
Flotter.
L’enfance.
Flotter euphorique.
À quel round l’ai-je déjà mis KO ?

Soudain dans la solitude du vestiaire, au milieu des sparadraps, des cotons maculés de sang et des odeurs d’huile camphrée, quelqu’un lui tapota l’épaule : « Réveille-toi, Ézéchiel, tu as perdu ».

Koffi Kwahulé

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