Auteur: Michaël La Chance

Michaël La Chance, poète et essayiste, est philosophe de formation. Il enseigne la Théorie et l'histoire de l'art à l'Université du Québec à Chicoutimi. Il est également directeur de la Maîtrise en art, responsable du cheminement en art numérique, et membre du comité de la revue Inter Art Actuel. La Chance a publié des essais sur le rôle des intellectuels à l'époque des géants corporatifs et du paradigme technoéconomique : Les penseurs de fer et les sirènes de la cyberculture (Trait d'union, 2001), sur la mondialisation de l’art et le sentiment d'échec de civilisation : La culture Atlantide (Fides, 2003), sur la poésie et la peinture allemande contemporaine devant le trauma : Paroxysmes. La parole hyperbolique (VLB, 2006), sur la censure dans les arts : Frontalités. Censure et provocation dans la photographie contemporaine (VLB, 2005), sur la cyberculture et le cinéma de science-fiction : Capture totale. Matrix. Mythologie de la cyberculture (Presses de l'Université Laval, 2006). Ses recueils d'écritures poétiques les plus récents sont : Carnet du Bombyx. Chimera in vacuo bombinans (l'Hexagone, 2000) et Fossés d'amour et d'insomnies (Trait d'Union, 2004). Finaliste au Prix du Gouverneur Général pour Paroxysmes, il a reçu le Prix International Saint-Denys Garneau 2003 pour La Trame du temps.

“Carnet de Louisiane” 2 : Sagesse poétique du bayou

 Sommaire

 

II – SAGESSE POÉTIQUE AU BAYOU

 

En 1766, le capitaine Harry Gordon note dans son journal, « We left New Orleans…and lay that night at the Bayoue. ». Ce serait une des premières occurrences de ce mot du français louisianais bayou, ou bayouque, dans la littérature anglo-américaine. La Louisiane ne fera partie des États-Unis qu’en 1803.

 

Bayou vient des Indiens Choctaw qui servaient de guides aux Français dans le labyrinthe des cours d’eau qui inondent le delta du Mississippi et les terres basses du Golfe du Mexique. Ceci, ont dit les Choctaw, est bayuk. Bien entendu, ont dit les Français, bayouque.

 

Nous sommes destinés à nous annuler, l’un bascule dans le néant, tandis que l’autre sera voué à faire corps, fil tendu sur un puits d’obscurité – les aires grises du sens.

 

Prendre des actes, tels le repli et la sortie, appeler ça l’être, puis dire : je me replie, tu sors. Comme on dit : je suis, tu es … pour observer l’échappement.

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L’aspérité d’une certitude.

 

La réalité ne peut se substituer à la réalité, – car elle s’est déjà substituée à tout le reste.

 

Il n’y a de reste qui ne soit !

 

« Dieu fasse que personne ne te dérobe ta joie – ni toi, par une ardeur inquiétante, un doute intempestif ou un abattement qui te rongerait de l’intérieur. » Kierkegaard, 23 janvier 1841.

 

La noblesse d’un homme c’est de connaître la noblesse de ceux qu’il côtoie. Lorsqu’il ne le peut, il excuse leurs carences par l’ignorance qui nous sépare de nous-mêmes et du monde aussi.

 

Nous avons une joie en nous, rien ne saurait nous la dérober, et pourtant.

 

Nous y reconduit la lumière poudrée blanche d’un matin d’hiver.

 

Ici, inexplicablement, les matins me saoulent !

 

En Louisiane, le gouffre est plat.

 

La Louisiane comme Zuyderzee, la Mer du sud freudienne, à quelques mètres sous le sol. Elle submerge toute vie dans un marécage pulsionnel, sans possibilité d’une distinction sèche de la pensée et du sentiment, – et, avant cela, de la sensation et de la perception. Étayages et assèchement : en Hollande c’est trente kilomètres de digues, un siècle d’efforts, – et l’élaboration d’arguments qui étanchent les critiques.

 

Tel est le travail de civilisation, die Trockenlegung der Zuyderzee : « Sa visée est, en effet, de fortifier le moi, de le rendre plus indépendant du sur-moi, d’élargir son champ de perception et d’étendre son organisation, de sorte qu’il puisse s’approprier de nouveaux morceaux du ça. Là où était du ça, du moi doit advenir. C’est là un travail culturel, à peu près comme l’assèchement du Zuyderzee. ». Freud, 31e Conférence (1932).

 

Ici comme ailleurs, les choses sont emportées par le fleuve-temps. Nous avons coutume de les voir se tasser sur elles-mêmes, s’enfoncer, plus petites et plus légères sous le crépitement du soleil.

 

Les maisons sont sur cales, les routes sont sur pilotis – avec, à intervalles réguliers, un double jambage, pour éviter l’effet domino, – ces choses et beaucoup d’autres encore, érigent une façon d’inventer l’humain.

 

Par définition, le bayou, et ses terres inondées, est toujours périphérique. Il est tributaire d’un fleuve important ou d’un lac de grande étendue.

 

Cette vie hérissée de corps trop lourds. Certes, nous pourrions la rendre plus légère, – mais cela ne sera pas la Vie.

 

Nous avons trouvé la clef. La porte se referme derrière nous.

 

Le naufragé étreint l’épine des fureurs.

 

Nous n’avons de vie que d’animer une fiction, de nous attacher à des êtres impossibles, qui font des choses impossibles.

 

Si la poésie était possible, ça pourrait ressembler à ça, dans la pure nostalgie de ce qui ne ressemble à rien.

 

« Le silence qui n’est rien d’autre que la façon de l’Être de se parler à soi-même. » Horia Badescu.

 

Parler avec les mots des autres, penser avec la pensée des autres. Comment se tirer une tête à soi ?

 

À Maringouin, nous avons perdu notre chemin, nous avons erré entre les canaux. Revenus à Grosse Tête, nous sommes revenus à nous-mêmes. Ces lieux nous ont retenus contre notre gré, c’était peut-être pour le mieux.

 

Qu’est-ce que le territoire poétique ?

 

Une maison roulotte semble être un bar, la musique est forte, avec de nombreuses voitures alentour, pêle-mêle dans le champ. Nous sommes entrés pour demander notre chemin, presque aussitôt, dans la fumée bleue, des dizaines d’yeux d’onyx se sont fixés sur nous, sans hostilité. Soudain la musique s’est arrêtée, le silence se prolongeait, alors nous avons salué et sommes sortis du roadhouse.

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Avancer la phrase devant soi pour y prendre corps. Aussitôt chose va au-delà, c’est du sens, mais c’est aussi du non-sens. Lorsque la parole avance par-dessus le vide, elle est squelette de cendre soutenu par le souffle. Elle est aussitôt balayée par le souffle lorsque nous voulons en recueillir l’élan. Comment échapper au vortex mystérieux où les mots renvoient à d’autres mots avec l’écart du non-être ?

 

Notre langage est un étayage ancien, par lequel nous traversons des gouffres innommés pour renouveler l’invention de l’humain.

 

« « Et toi, quand es-tu ? »

[ce serait le motif chanté]

Und wann wendet er

Par quelle courbe

il précipite la terre et les étoiles

au cœur de ton être

le chant qui a refuge dans la vérité ?

In Warheit singen

C’est un souffle tout autre

un souffle venu de rien

un vol en Dieu

un vent »

R. M. Rilke, Sonnets à Orphée

 

Le chant du monde : c’est le premier déploiement dans lequel tout advient depuis le rien. Et tire le rien à lui depuis les confins. Car nous sommes les héritiers d’un acte poétique ancien qui a dessiné la circularité de l’horizon. Ce que nous appelons le « monde » est davantage l’expression de la nécessité pour chacun de créer un espace mental, où chacun peut comparaître devant soi en même temps que les choses apparaissent.

 

Gesang ist Dasein. Le chant est existance [sic]. C’était le premier déploiement.

 

Mon paysage de toujours s’appelle déploiement. Ici ce déploiement est étendue infestée, ciel exhaussé, corps fiévreux.

 

On ne réalise pas à quel point la notion d’être est d’emblée constituée par l’image d’un sol ferme et sec. C’est un dévolu jeté sur l’être depuis une bifurcation lointaine.

 

Ce que l’être attend du sens n’est rien comparé à ce que la signification requiert de l’existence. Quand l’un ne cesse de se donner comme exigence de l’autre. L’un se donne à lui-même parce qu’il s’échappe dans l’autre, et prend consistance dans la rupture.

 

Une stratégie de survie aura été privilégiée … nous avons commis une première erreur : le déni d’un effondrement au cœur de la réalité même. Une faillite de réalité qui nous rappelle une béance originelle. Une faillite qui n’est concevable que d’envisager notre propre effondrement mental. Nous lui substituons des violences guerrières, une propension au massacre, une fatalité d’hécatombe.

 

Il y a une folie du monde que nous nions par le crime et par les jeux. C’est en Louisiane qu’est né le poker.

 

Image cautérisante des croix calcinées : Mississippi Burning. Cela s’est passé dans un état voisin, à Neshoba. Croix noires qui descendent sur un fleuve rouge dans un tourbillon de suie.

 

C’est l’Impossible au cœur du possible, auquel nous répondons par l’improbable meurtrier.

 

Ici le possible repose parfois sur une infime différence de niveau.

 

Je désire une plaque devant chaque chêne de Louisiane – Poetic Endowement.

 

Deux fois je suis allé à la maison de Keats à Hampsead. La dernière fois j’ai trouvé un fragment de porcelaine bleue dans l’herbe de Belsize Park. J’ai encore un fragment de porcelaine dans la tête, c’est une phrase :

 

« Darkling I listen », disait-il.

 

Qu’avez-vous fait

qu’avez-vous vraiment fait,

brindilles noires

du nerf spectral ?

Qu’avez-vous fait,

qu’avez-vous vraiment fait ?

Il n’y a pas d’amour sans délire

Dites-moi pourquoi.

sur le dos noir de l’horizon

passe une ligne écarlate ?

Dites-moi pourquoi tout ruisselle

dans l’esprit séismescent.

 

Les couches aquifères se déplacent. Il y a aussi des échanges souterrains entre les hommes : la fluidité humorale, l’économie magmatique.

 

La levée du jour met à découvert des failles qui défient la mesure, c’est la dissolution des lieux que nous appelons in-territoire.

 

Cherchons notre joie.

 

À l’aéroport, 7 am, un oiseau est entré dans le terminal, il sautille sur la moquette et amuse quelques voyageurs. Bientôt ils pourront s’envoler. Saura-t-il trouver la sortie ? Assis dans l’avion je note ceci, avec le sentiment de l’avoir abandonné là.

 

Bâton ROUGE : venir ici, en Louisiane, et tenter cet exercice d’écriture, un prélèvement dans les strates superposées de notre constitution psychique et affective. Le bâton de la prospection minière. Le rouge de l’inconscient bien sûr. Chaque phrase prélevée d’un espace de voix qui parlent depuis toujours. Ce que nous disons maintenant pour assurer l’enchaînement.

 

Ce lieu nous renvoie à notre stratification interne. Pourtant la table d’eau est si haute, de si grandes étendues sont menacées. Elles m’enseignent comment me dire à moi-même mes retenues et débordements.

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Les cris des suppliciés deviennent le rugissement de leur cage de fer. Le Moloch est l’enclume de tous les cris. Qui serons-nous demain, sans visage et sans nom, dans les siècles de fer ?

 

Menuhin disait de Gould : – il s’est fait sa vie tout seul.

 

Nous croyons tenir bon tant que nous pouvons nous contempler en miroir : à distance de nous-mêmes. Puis l’image s’éloigne dans le miroir, sommes-nous disparaissant ? L’éclair du regard maintient le lien ténu entre l’être et sa représentation.

 

La cruauté de l’affrontement confirme parfois que nous ne nous sommes pas trompés de combat, que nous avons su reconnaître notre véritable adversaire.

 

Une lumière a disparu. A surtout disparu, avec celle-ci, tout ce qu’elle éclairait. Cette lumière était connue sous un autre nom : gratitude.

 

Tout se fige ou s’ébranle à partir d’une décision, j’accepte que la vie de l’autre soit aussi la mienne. Alors, dans la vie illimitée je suis éclat d’un éclat de la chair lumineuse. Alors, tout se prolonge et se reflète, la mort sera différée, elle est d’abord le spasme infime par où respire l’immense.

 

Quand la vie des autres est aussi la mienne, alors je partage aussi leur mort, j’ai la nausée de tout ce qui souffre et désespère.

 

Mettre mes pas dans tous les pas !

 

On ne saurait être naïf sur ce point : s’il y a du bien en ce monde c’est parce que certains en paient tout le prix. Certains refusent la légitimation du mal au nom de la survie. C’est un principe absolu qu’il faut défendre absolument dans les petites choses, par mille décisions inaperçues qui forment bientôt le corps d’une volonté.

 

PRINCIPIA POETICA … le premier poème est un piétinement d’oiseaux. C’est aussi un fantôme scintillant, il est tout fait d’émois et d’attaques, nous nous exerçons à le faire comparaître.  Phanopoïésis.

 

Nous en faisons un objet de réflexion ici même : se demander si le propos concernant le poème ne concernerait pas aussi les propos qui parlent de poésie, c’est-à-dire s’il ne se concernerait pas lui-même. Le poème serait aussi, pour une part, réflexion sur ce fantôme improbable – sa convocation et sa comparution – que nous appelons poésie.

 

L’énoncé : – les mots sont trahisons, se trahit-il lui-même ?

 

L’énoncé : – la poésie est une vérité qui sort du mensonge, doit-il être déclaré faux pour être reconnu vrai ? Pour contredire Rilke, In Warheit singen, elle a pris refuge dans le mensonge.

 

L’énoncé : – il n’y a plus de sens, sera de moins en moins intelligible jusqu’au moment où cessera d’être paradoxal.

 

L’énoncé : – …,  peut-il être un poème ?

 

Nous alignons les points comme nous mettons un pas devant l’autre, comme nous alignons respirations et tâtonnements. Car respirer c’est aussi avancer une phrase pour y prendre corps. Tâtonner c’est aussi chercher une feuille intangible au bout d’une branche invisible.

 

À partir d’un ensemble fini d’expériences nous proférons des généralités sur l’existence. Bavardages. Nous ferions mieux de resserrer notre monde d’expériences.

 

Ernst Bloch faisait remarquer que « l’obscurité de notre hic et nunc joue […] un rôle, un rôle spécial de stupéfiant, d’engourdissement, de retardement », – soit une sorte d’hibernation, une saison existentielle dont on ne sort pas. En ce mois d’avril, je sors de l’hiver saguenéen pour me dilater dans les chaleurs de la Louisiane : je sors d’un hiver plus profond qu’il me semblait.

 

Le travail de la culture permet une mise en forme de l’expérience. Autrement celle-ci reste décarcassée et brute. Une bête abattue dans la forêt. Parfois, cependant, une part de l’expérience se façonne elle-même et n’a besoin de rien. Une phrase poétique s’échappe, tombe en dehors et aussitôt revient : retour hallucinatoire.

 

Par-delà nos stratégies de représentation, machineries de l’interprétation et théâtralisations de nos événements internes, – l’art veut nous donner une saisie directe des choses. Pourtant les choses reçoivent déjà leur forme de la culture. L’art serait alors une tentative de dire la culture et, par translation elliptique, semble dire directement le réel.

 

 

La poésie accède directement au plus haut en passant par le plus bas, elle accède au plus dense par le plus diffus, au plus noble par le plus honteux, et aussi vice-versa, tout en faisant dire une chose par une autre. Métaphore et réversion. Elle accède au réel par le moins probable, elle cherche la meilleure écoute en prenant le risque de tous les malentendus.

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Le Mardi Gras de la Nouvelle-Orléans, ce sont les colliers suspendus aux balcons de fer, c’est aussi la barbe espagnole qui enguirlande les arbres dans les bayous. Parce que les choses sont déjà des métaphores d’autres choses qui à leur tour… Les alligators attendent la fête du sang.

 

La première impulsion naît d’une soif de réalité. Nous en subissons l’aiguillon tous les jours. La pensée est l’esquisse d’un geste sur lequel les images viennent se fixer. La nature du geste détermine quelles images et quels – jusqu’à satiété.

 

L’être repose sur l’être et se perpétue ainsi. Le sens repose sur le sens. Voilà qui explique la courbe du monde, lorsque le sens et l’être adhèrent l’un à l’autre mais n’ont pas le même coefficient de rétractation.

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