Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – 15, 16 et 17

Episode 15

Nocturnes exquises

 Mer lisse, clapotis timides et insistants, lumières tremblantes des lampions d’occasion.  La musique chaloupe, les filles se déhanchent, la nuit enveloppe dans ses moiteurs les vivants désarmés. Bienvenue au bar de la plage version Buena Vista Social Club !

Leslie avait lu dans un magazine britannique le récit des bouleversantes et renversantes aventures de la Princesse Margareth sous les tropiques, exactement dans son domaine de l’île Moustique, volupté à tous les étages. Tous les espoirs étaient permis.

On avait endossé les attributs du parfait caribbean lover : panama, cigare, chemises fleuries ; et regards de velours distanciés à la Ray Secundo des années folles.

Etes-vous cuba libre ou dry-martini ?  La sensualité affichée du Sud ou les séductions « feu sous la glace » des mijaurées friquées de la côte Est ?  Faulkner ou Fitzgerald ? C’est le genre de test finaud pour numéros d’été des magazines « life style ». Georges le barman, lui, avait signé un compromis historique : le rhum et le gin soûleraient le monde à parts égales.

Il est minuit et largement plus, Marie embrasse Gilbert pour la deuxième fois, Jules baragouine un espagnol exotique et troublant qui produit un effet hypnotique sur une Suissesse de passage, blonde et pâle, par chance pas encore amarinée aux nocturnes tropicales ; Leslie précise en connaisseuse « : « il y a le feu au lac ». Louise de V. en transe se démène sur un tempo de rumba comme si elle concourait pour le titre de Miss La Havane. Est-ce qu’il y a quelqu’un dans la salle pour postuler au titre de troisième mari de Louise ?

C’est l’heure où l’on se prend enfin pour quelqu’un d’autre : pratique quand on est peu fatigué de soi-même.  Autrefois, sur un autre fuseau horaire, le grand Jacques, d’une gorge en feu, déchirait le soleil des arènes au zénith, cela donnait : « c’est l’heure où les épiciers se prennent pour Garcia Lorca, les Anglaises se prennent pour la Carmencita. » Et l’on en avait les tripes toutes retournées.

Leslie se réincarna en Ava Gardner, période tonton Ernest à la Finca : elle se déshabilla et commença à chercher une piscine pour s’y noyer. J’essayai le costume de plusieurs personnages héroïques…Rock star, poète maudit, capitaine para sautant sur la Normandie à la tête de son régiment dans la nuit du 6 juin 1944…J’hésitais, aucune panoplie n’était vraiment à ma taille : trop vaste, trop glorieuse, trop romantique… J’allais devoir me contenter de la formule d’origine…

La lune veille, allonge des ombres imprécises. Enfin, le monde tourne sans nous, on en demandait pas tant.

 

Episode 16

Avis de recherche

Ce matin-là, la brume était légère comme de la ouate, le monde à peine visible, en flou : son meilleur profil. Au loin, on aurait dit que la mer s’était repliée sur elle-même.  Alanguies sur le sable, un groupe d’étoiles de mer se racontaient les péripéties de la nuit. Top secret.

C’était rédigé dans le style des affichettes sur lesquelles les gens appellent au secours parce qu’ils ont égaré une adorable petite chatte angora, leur trousseau de clés, ou leur tête.  En général, forte récompense promise à celui qui les rapportera.

Voici ce qu’on pouvait lire ce matin-là sur cette feuille de papier blanc écrite à l’encre bleue, épinglée sur un montant du bar de la plage :

Perdu temps
à ne rien faire,
perdu temps
à bavarder,
perdu temps
à écouter des chansons,
perdu temps
à regarder les filles danser,
perdu temps
à prendre la nuit pour le jour
Que celui qui les trouve, les garde.
Ils lui seront utiles,
on n’a jamais assez de temps à perdre.
Signé Old Farewell.

Line, d’une voix troublée, relut l’annonce. Et puis on s’est tous mis à la recherche des temps perdus par Old Farewell.

Il faudra qu’un jour on pense à le remercier… Je suis sûr que si on le croise, on reconnaîtra tout de suite que c’est lui.

 

Episode 17

Y a de la rumba dans l’air

Depuis quelques temps, il voyageait parmi nous avec sa guitare, un t-shirt imprimé « Please Love Me » ( texte originel de Michel Polnareff)  et chantait Blowing In The Wind.

– Et qu’est-ce que tu fais dans la vie ? lui avait demandé Jean-Do.
– J’écris des chansons.
– Pour de vrai ?
– Ben oui, comme Bob Dylan, Brian Ferry ou Benjamin Biolay

Il s’appelait Pete Sommerville. On sentait bien que ce n’était pas son vrai nom mais ça sonnait bien. Et en plus, il avait exactement l’allure du genre de chanteur qui plait aux filles. Remarquez que c’est quand même la base du métier. Si non, on peut toujours essayer de devenir bassiste, imprésario ou propriétaire d’une station de radio.

On était vers la fin de journée, une lumière gris-bleu rasante se mélangeait au bleu-vert profond de l’eau. Jules rouspétait. Par conviction. D’autant que l’autre soir Caro était revenue à la charge et avait entrepris de lui démontrer qu’on ne pouvait pas être désagréable toute sa vie. « Mais qu’est-ce que ça peut bien te faire ! » avait-il fini par lui lancer.

A mon avis, et aussi celui de Jean-Do, sans doute informé en douce par Line – les filles sont toujours au courant de ce genre de chose même si personne ne leur en a dit un mot – Jules passait à côté de ce qui crevait les yeux à tous : Caro était amoureuse de Jules.

Kate Atkinson, Anglaise d’Edimbourg, a écrit une série d’enquêtes menées par le détective Jackson Brodie ; dans la dernière « parti tôt, pris mon chien » elle prévient : « C’était le boulot des femmes d’améliorer les hommes. Et celui des hommes de résister à toute amélioration. » De mémoire de barman, Georges n’avait jamais vu Kate Atkinson au bar de la plage, Caro ne pouvait pas être au courant. Jules non plus.

La mer remontait pour la dernière fois de la journée, Pete Sommerville traînait avec sa guitare et fredonnait son éternel « Blowing in the wind ». – C’est peut-être la seule chanson qu’il connaît ? suggéra Jean-Do dont l’idole absolue était Françoise Hardy

Aux alentours de 20 heures, Jules déclara :
–  On a les mathématiciens et les chanteurs qu’on mérite

Caro répliqua :
– Les filles aussi.

Georges sentit que c’était le moment d’inaugurer la série des dry-martini du soir et d’allumer la radio. C’était Alain Souchon :

Y a de la rumba dans l’air
Le smoking de travers
J’te suis pas dans cett’ galèr’

Leslie laissa entendre qu’elle avait couché avec les Rolling Stones, Pete lui indiqua gentiment qu’il était venu tout seul, qu’il finissait de monter son groupe et qu’il espérait que ça pourrait quand même aller…

 

 

 

 

 

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