Auteur: Dimitri Dimitrievich

Dimitri Dimitrievich, né derrière le rideau de fer du puritanisme, français de hasard, amoureux de la liberté et des femmes, écrit des oeuvres d'imagination pure.

Demain l’amour la mort

Bist du nur ein trüber Gast
Auf der dunklen Erde
(*)

La musique de la symphonie Pastorale se déclenche dans le cubicle de Kurt. Il a lui-même programmé la musique de Beethoven dans l’espoir de rendre son réveil moins douloureux, mais c’est raté. Il a un peu trop poussé hier soir sur felicity, la dernière drogue en vogue. Très efficace sur le moment mais après… C’est le genre de produit qu’on paye deux fois : quand on montre son credit pour l’acheter et puis après quand il faut s’en remettre. Et c’est justement le stade auquel se trouve Kurt en ce moment. Alors la Pastorale, loin de lui communiquer la vigueur qu’il espérait, n’a d’autre effet que de lui vriller les tempes. Il n’aurait jamais dû pousser la porte du Carrefour de la Mort, la boite au sous-sol de sa tour. Il avait besoin de compagnie mais ce n’était pas une raison pour entrer dans cette succursale de l’enfer. Il ne se souvient que très vaguement des quatre autres pros avec lesquels il s’est mélangé, ce soir-là. Il faut être un pro, avec un bon salaire, pour entrer dans cette boite. Il se rappelle trois filles et un gars. Tout le monde portait le scalp qui signale la chasse au sexe, rouge sang pour les filles, et bleu pétrole pour Kurt et l’autre gars. Beau gars : les séances de musculation et les hormones lui avaient réussi. Il avait aussi un sexe impressionnant mais là il n’y avait pas que du travail et de la chimie : Kurt était à peu près certain que la chirurgie y était pour quelque chose. Sur les trois filles, deux, à coup sûr, étaient également passées sur la table d’opération, sinon elles n’auraient pas eu ce corps de serpent exigé par le mode : seins minuscules, hanches étroites mais la taille assez étranglée pour que les mains d’un homme puissent se fermer autour d’elle, jambes et bras fins. L’autre fille montrait des rondeurs indécentes ; elle ne s’était pas souciée de se conformer aux canons de la beauté, ou, plus probablement, elle n’en avait pas eu les moyens. Malgré ça, Kurt s’était surpris à éprouver un certain plaisir à caresser les deux globes trop ronds de cette fille. Peut-être, s’était-il dit, les hommes du début du XXI siècle n’étaient pas si idiots que ça avec leur amour des gros seins. Il ne s’est pas attardé davantage sur cette idée que sur la poitrine proéminante de la fille : les séances de mélange ne sont propices ni à la réflexion ni à la lenteur. On n’y va pas pour ça. Kurt serait bien incapable de dire qui étaient ces quatre compagnons d’un soir, comment ils s’appelaient, qu’est-ce qu’ils faisaient dans la vie. Dans ces soirées, il s’agit simplement de repérer des partenaires en nombre suffisant, de monter très vite et très haut grâce à felicity, puis de passer en vitesse à l’action. Kurt n’aurait pas choisi spontanément de rentrer dans un groupe incluant la fille ronde ; elle accompagnait la fille qui est venue le chercher, qui, elle, lui plaisait beaucoup : un corps parfait plus quelque chose dans le visage qui vous donnait tout de suite envie. Les yeux sans doute, oui c’est ça, des yeux qui criaient le désir. Elle était vêtue comme toutes les filles d’une combinaison aux dessins chatoyants, kaléidoscopiques. Ces vêtements adhérent si bien au corps, y compris aux visages, avec les trous qu’il faut pour parler, respirer, etc.,  qu’il est juste de les voir comme une seconde peau, une peau faite – outre ses fonctions hygiéniques et nutritives – pour être plus agréable à toucher, plus douce que la peau humaine. On ne l’enlève pas pour se mélanger, deux fentes invisibles étant ménagées aux bons endroits. De toute façon, il est mal considéré pour une fille de se montrer sans sa combinaison, même lors des mélanges. On y verrait de la perversité, une grossière quelque peu primitive. Alors que c’est l’inverse pour les hommes. S’ils ont eux aussi leurs combinaisons – elles leur sont également indispensables pour rester en bonne santé – elles sont dépourvues de toute décoration et ils ne les portent que chez eux, pour dormir. Car l’homme doit faire étalage de sa force : il doit avoir des formes, les muscles saillants, les pectoraux bien dessinés. Plus les seins des femmes s’amenuisent et plus grossissent ceux des hommes ! Ils se dénudent – au sport, lors des mélanges – pour que chacun puisse constater qu’ils ne trichent pas,… bien que, évidemment, nombre d’entre eux fassent appel à la chirurgie. Kurt pour sa part, n’y a jamais / pas encore eu recours. Par contre il fréquente assidument la salle de sport. Pour le métier qu’il fait, il vaut mieux être en forme. C’est pourquoi il regrette la soirée au Carrefour de la Mort. Bien qu’il ne sache pas exactement ce qui l’attend, il sait que cette journée a toutes les chances d’être rude. Il aurait mieux fait, hier soir, de courir ou de soulever des poids, avant un bon sommeil réparateur, plutôt que d’échouer dans cette boite à la recherche de plaisirs dont il n’a aucun souvenir précis. Il ne sait même pas s’il a réussi à échapper à la grosse queue de l’autre gars. Il n’aime pas, en règle générale qu’un garçon le lui fasse, a fortiori s’il est aussi bien équipé que celui d’hier. Il se dit simplement que s’il le lui avait fait, vu la dimension de l’instrument, il lui resterait certaines sensations désagréables, ce qui n’est pas le cas. Pour le reste, il ne sait pas s’il l’a fait, lui, à l’autre gars. Tout ce dont il est sûr, c’est de l’avoir fait avec la fille aux yeux brûlants, parce qu’il a commencé quand il était encore relativement lucide par celle qui l’excitait depuis le premier regard. Elle avait la taille vraiment fine, le cercle formé entre les pouces et les majeurs était trop grand, à peine s’il la serrait entre les pouces et les auriculaires. C’est d’ailleurs tout ce qui l’a marqué. Voilà le problème avec felicity : on monte très haut, on peut se mélanger très longtemps et on éprouve pendant tout ce temps des sensations extraordinaires, mais il n’en reste rien après.

Pour l’heure, Kurt vient de sortir de la douche et de ses rayons bienfaisants,  quoique insuffisamment au regard de son état. Il n’a pas eu à se défaire de sa combinaison qu’il n’aurait jamais pu enfiler au retour du Carrefour de la Mort. Méditatif, il fait face au miroir de son bloc sanitaire. Chose sûre, il n’a pas besoin de se raser. Il y a longtemps que les hommes (comme les femmes) sont débarrassés de cette corvée : après un traitement approprié, au début de l’adolescence, les poils ne poussent plus (pas plus que les cheveux, d’où les scalps). Il doit choisir un vêtement. Or il ne sait pas quelle mission lui sera affectée. Doit-il opter pour le costume de l’homme d’affaires, pour la salopette du travailleur manuel ou pour la tenue chatoyante de l’artiste ? La camisole ouverte jusqu’au cache-sexe qu’il portait hier soir dans la boite est évidemment exclue. Et le scalp ? Comment choisir entre le blanc de celui qui a décidé de ne pas se faire remarquer (ou aussi peu que possible), le jaune de qui veut afficher ses sentiments patriotiques, le bleu de qui cherche l’aventure, le vert de qui a quelque chose à vendre, le noir de qui entend n’être dérangé par personne ? Dans l’incertitude, il choisit la tenue dans laquelle il a envie de se voir : le scalp blanc assorti à un costume anthracite en tissu infroissable, très bien coupé (entre autres avantages de son métier, il y a non seulement son cubicle double dans une tour de pros mais encore toute une collection de vêtements qui ne lui coûte rien). En combinant un vêtement élégant mais discret avec le scalp le plus neutre possible, il espère ne pas trop attirer l’attention. Et puis le costume est ce qu’il y a de plus commode pour dissimuler une arme. Enfin il est prêt à sortir. Un geste de la main efface la porte du cubicle qui se referme derrière lui dans un chuintement presque imperceptible. Une capsule de descente le conduit en quelques secondes au niveau de la rue. Le taxi qu’il a commandé est déjà là. Un nouveau geste de la main pour ouvrir la porte et il s’installe à l’intérieur.

– Où dois-je vous conduire ?

Kurt déteste la voix métallique de ces engins, par ailleurs le plus souvent vétustes et inconfortables. La compagnie ne les renouvelle qu’au compte-goutte. Quand les clients se plaignent, la réponse est toujours la même : voulez-vous beaucoup de taxis bon marché ou un petit nombre de taxis de luxe très cher ? Les clients ont vite fait leur choix. Lorsque la compagnie a essayé de proposer les services de véhicules de catégorie supérieure, à côté des taxis traditionnels, moyennant un tarif plus élevé, cela n’a pas marché. Les gens qui prennent des taxis ont un autre usage de leur credit et ceux qui pourraient se payer la catégorie luxe ont leur véhicule privé. Tandis que le taxi négocie automatiquement sa route au milieu du trafic très dense du début de la matinée, Kurt constate que les trottoirs sont toujours encombrés de montagnes de détritus : le service de la voirie n’a toujours pas repris. Selon les réseaux de com il s’agirait d’une panne du système de contrôle au niveau de la ville. La rumeur, cependant, dit autre chose : les robots éboueurs se seraient mis en grève. Kurt se demande comment des artefacts aussi rudimentaires que ces robots pourraient entreprendre une action telle que la grève mais il n’est pas un spécialiste de la question, alors pourquoi pas ? Quoi qu’il en soit, il paraît urgent d’intervenir, avant qu’une épidémie se déclenche. Va-t-on réquisitionner les chômeurs, comme il en a déjà été question à plusieurs reprises ? Kurt, qui n’aurait rien contre, n’ignore pas que les chômeurs sont une masse dangereuse, qu’on évite de les contrarier… Cela étant, si l’on s’abstient de regarder au niveau du sol, la ville, ou plutôt le secteur central qu’il est en train de traverser, a belle allure avec ses tours bariolées d’images qui se perdent dans le ciel. Kurt est fier d’appartenir à la civilisation la plus avancée de la planète. Bien que conscient de ses mauvais côtés, il se range lui-même parmi les bien lotis, tout ce qui lui importe. Il n’aurait pas voulu naître plus tôt, ne serait-ce que quelques dizaines d’années en arrière, à l’époque des filles aux gros nichons, qui portaient des enfants (!), quand les pros comme lui devaient conduire eux-mêmes leur voiture (ils avaient certes une voiture à eux mais à quoi servait-elle vraiment, sinon à augmenter le degré de pollution ?), pousser des chariots de supermarché, cuisiner des aliments dont l’innocuité n’était nullement garantie, attraper toutes sortes de maladies et mourir dans la souffrance. Une époque où l’on vivait en couple ! Car ces gens vivaient souvent en couple ! Et avec des enfants ! Comment pouvaient-ils supporter une telle promiscuité, jour après jour ? D’ailleurs, ils ne la supportaient pas : après avoir inventé le mariage, il avait bien fallu inventer le divorce !

space shuttle

 

Arrivé à destination, il rencontre son superviseur. Il a une place réservée dans la prochaine navette pour Luna 4 ; d’autres instructions l’attendront à l’arrivée. Il prend donc un autre taxi pour le lunoport. Il n’y a que cinq destinations possibles : la Lune proprement dite et les quatre satellites artificiels Luna qui constituent à ce jour tout le domaine spatial de la Terre. Luna 4 est, davantage que ses sœurs plus anciennes, un territoire de pionniers. Les mœurs y sont plus rudes qu’ailleurs, la violence plus fréquente. Kurt se doute que sa mission ne sera pas facile. En attendant, il est confortablement installé dans le fauteuil qui s’est adapté automatiquement à ses mensurations. Rien à voir avec l’inconfort des taxis terrestres. Il voyage en classe supérieure, dans la cabine avant de la navette. Décor high tech : rien de plus et rien de moins que ce qu’il faut. Le costume anthracite est exactement ce qui convenait pour ce voyage. Kurt a vingt heures devant lui avant l’alunissage. Il jette un regard sur les programmes de l’écran-relief qui fait face à son siège : rien de tentant, du déjà vu. S’il était né plus tôt il aurait pu avoir envie de lire. Mais plus personne ne lit. Ou plutôt la lecture se résume aux messages qui s’inscrivent sur des écrans, parfois aux légendes de schémas techniques. En dehors de quelques érudits poussiéreux, personne n’aurait la patience de lire un livre. D’ailleurs Kurt n’a jamais tenu un livre entre ses mains. Il connaît seulement leur existence parce qu’il en a vu dans d’anciens vidéogrammes et qu’on lui a expliqué de quoi il s’agissait. Non, ce que Kurt a de mieux à faire, c’est de suivre l’exemple du passager du dernier rang qui s’est déshabillé pour enfiler sa combinaison de nuit et qui profitera du voyage pour récupérer. Kurt s’apprêtait donc à faire de même lorsque le troisième et dernier occupant de la cabine avant, qui est en fait une passagère, s’est levée de son siège pour venir s’asseoir à côté de lui.

– Bonjour. Je suis Icanise. Je m’ennuyais. Accepterez-vous de me distraire ?

Kurt estime qu’il a eu suffisamment affaire à la gent féminine la nuit précédente mais il ne peut s’abstenir de répondre, ne serait-ce que pour demander qu’on le laisse tranquille. C’est ce qu’il devrait faire mais quelque chose l’en empêche. Les proportions parfaites de la fille ne sont certainement pas en cause car, en ce temps-là, rares sont les femmes qui n’en sont pas pourvues (à condition, bien sûr, qu’elles disposent du credit suffisant). Fille ou femme ? Il ne saurait dire, la combinaison qui couvre tout le corps rendant a priori impossible de deviner son âge. On sait simplement que la petite taille va normalement avec un âge encore tendre et qu’une silhouette un peu penchée est signe de vieillesse. La passagère, quant à elle, a atteint la taille adulte et n’est nullement courbée ; elle s’est même déplacée avec une grâce toute féline. Kurt prend son temps avant de répondre. Quand on a vingt heures devant soi, rien ne sert de se précipiter. Il a été touché par la voix, chaude et grave, de cette Icanise, une voix comme il n’en a jamais entendu, qui le pénètre jusqu’au plus profond. Il examine de plus près sa tenue : elle est vêtue d’une combinaison aussi sobre qu’élégante, un camaïeu de beige dont le dessin se modifie très lentement, détails qui n’apprennent rien à Kurt, sinon que cette tenue est exactement celle que l’on s’attend à voir sur une femme voyageant en première classe d’une navette lunaire. Son scalp délivre un message plus ambigu : rose très pâle, il laisse deviner, qu’en dépit des circonstances, un mélange ne serait peut-être pas totalement exclu. Mais c’est au regard surtout qu’il juge les femmes. Il la dévisage sans chercher à s’en cacher ; c’est elle qui est venue vers lui, il n’a aucune raison de se gêner. Elle lui rend son regard. Elle a de grands yeux très clairs, une sorte de gris, ou de bleu. Et il y a tant de choses dans ces yeux : de l’ironie d’abord (comme si elle l’avait déjà jugé et qu’elle n’était nullement impressionnée par lui), mais aussi des traces de colère (d’une volonté inflexible ?), puis tout le contraire, de la sagesse (de la bonté ?) et pour finir beaucoup de mélancolie (de tristesse ?).

– Vous avez gagné, finit par dire Kurt. Restez-là. C’est moi qui vous prie de rester.
– D’accord. Eh bien, distrayez-moi.
– Vous m’aiderez ?
– Peut-être. Voilà une question : Êtes-vous celui que vous semblez être ?

Cette question était justement de celles auxquelles Kurt n’avait pas envie de répondre, une question en outre à laquelle il ne pouvait tout bonnement pas répondre tant qu’il ignorait quelle couverture lui serait attribuée pour sa mission. Par ailleurs cette question sonnait comme une provocation. Il fallait qu’il en sache davantage sur cette femme.

– Je vous répondrai en vous racontant une histoire d’avant, celle d’une petite fille, hum ?, d’une jeune fille plutôt. Cela se passait dans un temps très ancien, à la campagne. Il y avait encore des familles et des mamans qui préparaient elles-mêmes les aliments pour toute la famille. Par exemple, elles faisaient cuire elles-mêmes le pain et parfois des galettes dans le four de la maisonnée. Ce jour-là, justement, la maman avait cuit des galettes croustillantes à souhait et la jeune fille, dont la tête était toujours coiffée d’un petit chaperon rouge, voulut en apporter une à sa mère-grand qui demeurait à quelque distance de là, de l’autre côté de la forêt débutant à la sortie du village. Au milieu de la forêt, au croisement de deux chemins, la jeune fille que tout le monde appelait le petit chaperon rouge à cause de son chapeau, a rencontré le loup. Oh, pas n’importe que loup, un loup grand et fort qui fit un peu peur au petit chaperon rouge. Il se montra, néanmoins, fort courtois. Il l’interrogea poliment : Où vas-tu ainsi, jeune fille ? Je vais porter cette galette à ma mère-grand. J’y allais aussi ; veux-tu que nous fassions une course ? quel chemin emprunteras-tu ? prendras-tu celui de droite qui rejoint les champs ou celui de gauche qui suit la rivière ? Celui qui passe à travers champs. Je prendrai l’autre ; nous verrons qui arrivera d’abord. Ainsi fut fait. Le grand méchant loup qui avait de grandes jambes fut le premier et dévora la grand-mère. Mais ce n’est pas ce qui l’intéressait. Il se mit dans le lit à la place de la grand-mère et attendit le petit chaperon rouge. Quand la jeune fille arriva enfin, le loup lui indiqua comment ouvrir la porte (« tire la bobinette et le chevillette cherra » – il s’agissait d’une de ces serrures des temps très anciens). Le petit chaperon rouge fut bien étonné. Car même si le loup avait revêtu la chemise de nuit de la grand-mère, il ne lui ressemblait guère. Il était trop grand, trop fort, trop poilu. Mais le loup la pressait : Rejoins-moi dans mon lit, viens faire un câlin à ta mère-grand. Le petit chaperon rouge s’est approchée du lit comme poussé par une force irrésistible. Arrive alors la fin de l’histoire. Mais là nous avons le choix. Aux enfants innocents on racontait que le loup avait dévoré le petit chaperon rouge comme il l’avait fait pour la grand-mère, et avec plus de plaisir parce que, naturellement, il préférait la chair fraîche (les contes étaient faits pour faire peur aux enfants). Les adultes avaient droit à une autre version. Car si le petit chaperon rouge avait peur du loup, ça ne l’a pas empêché de le rejoindre dans le lit, pas vrai ? C’est qu’en réalité il n’y avait pas de loup : cet être poilu était tout simplement un homme (à cette époque les hommes étaient encore couverts de poils) et si la jeune fille au chaperon rouge était attirée par lui ce n’était pas pour partager une galette mais, bien sûr, pour faire ce que vous devinez.

– C’est tout ce que vous avez à me dire sur vous ! Un conte à dormir debout.
– Dormir debout, ce n’est pas vraiment dormir, petit chaperon rouge…
– Ah, je vois… Et vous êtes le grand méchant loup, je suppose ?
– N’est-ce pas pourquoi vous êtes venue près de moi ?

Icanise comprit que Kurt n’en dirait pas davantage, en tout cas pas tout de suite. Alors pourquoi en effet ne pas suive sa suggestion et se donner un peu de bon temps ? Même si elle ne l’avait pas abordé pour cette raison, ce garçon, avec sa gueule d’aventurier, n’était pas pour lui déplaire. Il portait son costume de business man avec beaucoup d’élégance. Et il était malin : mais ça, elle le savait avant de l’avoir rencontré. Après avoir franchi plusieurs fois le mur du son, la navette filait maintenant dans l’espace à sa vitesse de croisière, glissant dans le vide comme sur une mer parfaitement étale. Le troisième passager, qui s’était mis en mode régénération dans sa combinaison, était endormi pour longtemps. Au lieu de répondre à Kurt, elle appuya sur le bouton indiquant à l’équipage que les occupants de la cabine première ne voulaient pas être dérangés. La lumière se tamisa. Puis, se tournant vers Kurt, elle commença, gourmande, lentement, à le déshabiller. Elle ne fit aucun commentaire quand elle sentit l’arme dissimulée à l’intérieur de la veste. Le corps de l’homme était tout ce qu’elle aimait : grand, massif, avec des muscles fermes et saillants mais sans excès. Une poitrine accueillante, des bras entre lesquels on pouvait se réfugier, si besoin. Et à voir sa hampe qui pointait vers le ciel, elle lui plaisait aussi, elle lui plaisait même beaucoup ! C’est justement ce qu’il était en train de lui dire, et qu’il n’y aurait pas de fioriture, qu’elle aurait ce qu’elle était venue chercher, et tout de suite, la chienne en chaleur sous ses allures de grande dame, et qu’il aimait les putains dans son genre et qu’elle allait passer un mauvais quart d’heure, ou pas si mauvais, un quart d’heure dont elle se souviendrait toute sa vie, et qu’elle crierait comme une folle, qu’elle serait tout de suite folle de lui, qu’elle viendrait le supplier de recommencer à genoux, sa langue sur sa lance, sa lance dans sa gueule de chienne, de putana, pour qu’il ait à nouveau envie d’elle, encore, toujours. Douce musique aux oreilles d’Icanise qui avait pris cette lance, la hampe de Kurt dans sa main droite tout en lui caressant les fesses avec l’autre main. Comme beaucoup de ses consœurs, elle adorait toucher les fesses des garçons, surtout des solides et des rebondies comme celles-là. Kurt, cependant, était en train de joindre le geste à la parole. Écartant la main qui semblait prête à coulisser indéfiniment sur sa pieu, il appuya sur la commande qui mettait le siège d’Icanise en position horizontale, se coucha aussitôt sur elle et, sans autre préliminaire, la pénétra. Par surprise, pourrait-on dire, car elle n’avait pas cru qu’il ferait ce qu’il disait. Il dut forcer un peu mais rentra néanmoins sans trop de mal. Car Icanise, en réalité, était prête et l’alchimie nécessaire pour qu’elle pût l’accueillir dans le plaisir et non dans la douleur se mit en place instantanément. Il se produisit alors quelque chose de très étrange…

À suivre.

(*) Tu seras un obscur passager
Sur cette terre enténébrée (Goethe).

Envoyez Envoyez