Auteur: Dimitri Dimitrievich

Dimitri Dimitrievich, né derrière le rideau de fer du puritanisme, français de hasard, amoureux de la liberté et des femmes, écrit des oeuvres d'imagination pure.

Demain l’amour la mort (suite et fin)

La rage qui avait envahi Kurt disparut tout d’un coup. Aussitôt après avoir pénétré cette femme, qu’il ne connaissait pas depuis dix minutes, il accéda à un état complètement nouveau. Il croyait que le sexe n’avait plus de secret pour lui. Il avait connu tant de femmes – et d’hommes. Il avait expérimenté depuis longtemps toutes les positions possibles, et, croyait-il, toutes les sensations, tous les plaisirs qu’une pratique décomplexée du sexe peut apporter. On lui avait appris tout cela au début de l’adolescence. Il l’avait pratiqué avec ses camarades de classe puis avec des partenaires de hasard comme encore la nuit précédente. Il n’en attendait plus rien que la répétition des plaisirs connus par cœur. Mais là, remuant très doucement, presque imperceptiblement, à l’intérieur de cette femme, il se prit en train d’éprouver quelque chose d’inédit : l’impression de plonger dans un monde inconnu, un trouble qui vous saisit sans qu’on sache pourquoi. Trouble, émotion, sentiment ? Et ce sentiment quel pouvait-il être ? Kurt se remémora des vieux vidéogrammes qui montraient des comportements bizarres, des personnages à l’air encombré (?) qu’on disait « amoureux ». Et Kurt eut l’intuition qu’il était tombé amoureux de l’inconnue aux grands yeux si clairs. Il se sentait lui-même « encombré », habité par un sentiment trop fort, délicieux et effrayant à la fois. Était-ce cela le bonheur. Et Icanise ? Elle était troublée, elle aussi. Bien plus qu’elle ne l’aurait anticipé. Elle ne comprenait pas le changement d’attitude soudain de Kurt, de la brutalité à la douceur. Les deux lui plaisaient, là n’était pas la question, simplement elle ne reconnaissait pas l’aventurier de tout à l’heure, ni l’homme dangereux qu’on lui avait annoncé. Elle ne savait comment répondre à ce qui lui paraissait de la faiblesse, enfantillage incongru chez un homme comme Kurt. Elle cessa pourtant de s’interroger, se laissa porter. Elle aussi ressentait des sensations inédites. Elle n’avait rien à apprendre en matière de jouissance, que ce soit avec ou sans partenaire(s). Toutefois, là, il s’agissait d’autre chose. Elle n’était pas prête à s’analyser davantage à ce sujet, mais quand même d’accord pour continuer à se laisser porter, flottant entre deux eaux, dans ce monde inconnu où régnait la tendresse. Douceur, volupté, sommeil.

space city

Quand Icanise se réveille, elle constate que son nouvel amant a revêtu sa combinaison de nuit et qu’il est endormi sur son siège couchette, à côté d’elle, gros bébé un tant soit peu joufflu, totalement désarmé, ce qui prouve qu’il ne nourrit aucune crainte à son propos, ou que, s’il en va autrement, il estime ne rien risquer à l’intérieur de la navette. Quant à elle, l’impression qu’elle avait d’avoir vécu un moment extraordinaire n’a pas disparu. Elle éprouve encore ce sentiment indéfinissable (plénitude ?) jamais connu avant de se mélanger avec Kurt. Elle médite là-dessus un bon moment avant de passer dans la cabine de douche pour quelques ablutions indispensables et se changer. Les heures passent. Avant l’alunissage Kurt a remis son beau costume et ne ressemble plus du tout à un bébé. Il a repris son allure d’aventurier à ceci près qu’il montre envers Icanise une attention, une affection, dont il ne semble pas vouloir se départir. Mais, une fois entrés dans la station principale de Luna 4, au décor austère comme il sied à un avant-poste de la civilisation, vont-ils se séparer ? Kurt s’attend à être accueilli par celui qui lui donnera les consignes pour sa nouvelle mission. Personne, cependant, n’a l’air de s’intéresser à lui. Aucune annonce le concernant. Il ne lui reste donc plus qu’à rentrer en contact avec son superviseur, et, pour commencer, à prendre congé d’Icanise, en espérant qu’elle acceptera de le revoir plus tard, sur terre, car il se découvre déjà attaché à cette femme, si différente, à ses yeux du moins, de toutes celles qu’il a rencontrées jusque là, la seule, en tout cas, qui ait provoqué en lui un sentiment et un comportement si extraordinaires. C’est ce qu’il s’apprête à faire – prendre congé d’Icanise – mais elle prend les devants :

– THX 1138.

C’est le code grâce auquel il devait reconnaître son officier traitant sur Luna 4 ! Il avait donc été le jouet d’Icanise depuis le début de leur voyage dans l’espace. Et ce n’est pas par hasard qu’elle s’était rapprochée de lui dans la navette : elle voulait apprendre à mieux le connaître avant que la (leur ?) mission ne commence. Il se dit quand même qu’elle s’y est prise d’une drôle de façon, … quoiqu’il n’ait rien à y redire, au contraire. Il préfère garder ses commentaires pour lui.

– Et maintenant, officier, quels sont les ordres ?

– Un cubicle est réservé pour nous dans la station. Nous allons nous y rendre. 

– Pour nous ?

– Oui, pourquoi ?

– Procédure inhabituelle.

– Rien ne sera habituel dans cette mission.

– Si vous le dites…

L’aménagement du cubicle se révèle encore plus sommaire que celui du hall d’arrivée. Mais les amoureux n’ont pas besoin de grand-chose pour être heureux et Kurt, décidément, se sent amoureux. Depuis qu’Icanise lui a fait savoir qu’elle est son supérieur hiérarchique, l’admiration qu’il éprouve à son égard n’a fait que grandir. Elle n’est plus seulement une femme aussi séduisante qu’intrigante : sa position dans la hiérarchie du service indique qu’elle peut lui en remontrer dans les arts martiaux et les autres compétences propres aux agents secrets. En tout cas, elle ne manque pas d’audace et elle lui en donne une nouvelle preuve dès qu’ils ont pris possession de leur cubicle. Elle fait ce qu’une femme ne fait jamais, en principe, devant un homme, à plus forte raison un homme qu’elle entend éblouir par sa beauté. Elle se prive de l’avantage que constitue pour elle sa combinaison, cette seconde peau plus caressante que la peau humaine et dont les dessins sans cesse changeant peuvent produire sur le sexe masculin – suivant le programme choisi – un effet quasi hypnotique : elle se montre à Kurt entièrement nue ! Pour une surprise, c’est une surprise ! Depuis les jeux de son adolescence, il n’a jamais eu l’occasion de voir une femme en aussi simple appareil. Évidemment, elle a joué à coup sûr. Car Icanise n’a pas besoin de se parer d’artifices pour s’attacher un homme. Son corps parfait est comme sublimé par son enveloppe de chair, une peau dorée de métisse, satinée, sans le moindre défaut, qui luit, qui brille, un joyau qui ne laisse pas longtemps notre homme sans réagir. Il n’a pas besoin, cette fois, qu’elle le déshabille. Il est tout de suite contre elle, derrière elle, sur elle, il la serre contre lui, il ne sait quelle portion toucher, caresser, embrasser du corps adorable de cette partenaire inédite, délicieuse surprise, miracle vivant qui lui est échu sans qu’il sache pourquoi. Mais il n’est pas temps de se questionner, de s’inquiéter peut-être. Il n’est temps que de jouir, de jouir librement, de jouir sans cette entrave absurde – il s’en rend compte à présent – qu’est la combinaison derrière laquelle se cache ordinairement la femme, femme qui devrait être – mais c’est bien sûr – semblable à l’homme dans les mélanges, offerte telle qu’au premier jour sans apprêt ridicule, sans peinture aléatoire, dans la splendeur de sa nudité, puisqu’il n’est rien de plus beau de plus somptueux de plus jouissif que la nature. La langue de Kurt parcourt la croupe d’Icanise, trois doigts de sa main gauche sont dans la bouche d’Icanise, sur la langue d’Icanise, trois doigts de sa main droite sont dans le con délicat d’Icanise, un connelet de jeune fille, dirait-on. Au fait quel âge a-t-elle ? Il n’importe. N’est-elle pas là, qui consent, qui répond à ses moindres désirs, les devance même. C’est sa langue à elle qui maintenant s’active sur le lingam de l’homme, objet divin dressé vers le ciel, instrument sacré donné à l’humanité par un créateur bienveillant et jouisseur, en témoignage de complicité avec les bienheureux qui pourront jouir du et avec le cadeau. Icanise ne sait pas davantage que Kurt ce qu’elle veut, sinon du plaisir toujours plus de plaisir. Elle ne sait par où le prendre, où le mettre, on dirait que tout son corps n’est qu’un réceptacle pour le superbe, le merveilleux, le prodigieux phallus. Elle présente sa croupe et Kurt, les mains en cerceau autour de la taille miraculeusement fine de l’officier, sa maîtresse, la transperce comme l’étalon qu’il est devenu, car il n’est plus que le serviteur du javelot né de son bas-ventre, il la transperce et elle crie, pleure de plaisir et de douleur mêlés, il lui faut les deux, elle n’aurait pas l’un sans l’autre. Mais elle veut bientôt autre chose, la queue tout entière dans sa gorge jusqu’à s’étouffer, elle veut goûter encore le miel exquis qui sort de la branche si délicieusement vivante du garçon, de l’homme dont elle a absolu besoin. Il n’y a plus d’officier et d’agent, il n’y a plus que deux animaux en rut affolés de plaisir. Ils sont ailleurs, dans cet univers sombre et moite réservé aux bêtes de sexe, où la moindre pression sur un bout de peau peut déclencher un océan de sensations, une folie d’orgasmes dont on n’aura de cesse, une fois l’ivresse retombée, que de la retrouver. Mais ils ne sont pas déjà au bout. Icanise se dégage, la béance de son cul se referme d’un coup, ne reste qu’un cercle minuscule d’où s’écoulent quelques gouttes, humeur d’amour que Kurt nettoie d’un coup de langue tandis qu’Icanise en fait autant avec la pine ferme et toujours fière de l’agent, de l’amant. Puis elle le fait coucher sur le dos et s’enfourche sur lui. C’est ainsi qu’elle veut le faire se vider en elle, ainsi que sa jouissance sera la plus forte. Elle veut qu’il crient, hurlent ensemble de plaisir, de bonheur, car si le bonheur n’était pas dans le paroxysme d’une jouissance partagée, où serait-il ? Elle le chevauche au grand galop. Elle lui fait un peu mal mais il n’en a cure car il sent monter, monter ce qui ne saurait se décrire avec des mots, cet accomplissement inouï programmé dans le cerveau des primates, la pulsion archaïque que ces deux là sont en train de satisfaire comme jamais auparavant, comme jamais, par eux, imaginée. Ils recommencent et recommencent, infatigablement, inlassablement, leur fantaisie n’a pas de borne, non plus que leur vigueur. Les heures passent dans ces exercices sans cesse renouvelés, sans cesse changés. Ils inventent de nouvelles lettres à l’alphabet des plaisirs. Si le sommeil les prend, ils se réveillent bientôt avec de nouvelles envies, de nouveaux désirs à satisfaire. Icanise a oublié ce pourquoi elle se trouve là. Kurt ne se demande plus pourquoi il s’y trouve, à quoi rime cette mission sur Luna 4.

L’humain, néanmoins, n’est pas fait pour rester éternellement au climax. Vient le dernier réveil qui les trouve changés, rassasiés de sexe et de jouissance. La faim qu’ils avaient l’un de l’autre a disparu. Ils se contemplent et se reconnaissent à peine, la flèche de Kurt tordue, médiocre, ratatinée ; la nudité d’Icanise soudain incongrue. Kurt est le premier à reprendre ses esprits.

– Alors, officier, cette mission ?

Icanise est encore dans un demi sommeil ; elle met un peu de temps à répondre. 

– THX : Très Haut seX. Il s’agit de séduire une cible puis d’évaluer sa loyauté envers l’empire.

– Je vois. Et tout ce qui vient de se passer, c’était pour m’évaluer moi, ou plutôt mes capacités en matière de sexe, mon pouvoir aphrodisiaque en quelque sorte ?

– Pour cela oui, mais pas seulement.

– Ah ?

– J’en avais envie. Tu me plais, tu sais.

– Ah ? Toi aussi. Tu as de beaux yeux, tu sais et… une très belle peau.

– Tais-toi. Ce n’était pas prévu au programme… de te la montrer, je veux dire.

– Eh bien, merci alors.

– Pas de quoi, ça m’a fait plaisir.

– J’en dirais autant. Donc cette mission : la cible ? Il n’y a pas beaucoup de femmes sur Luna 4…

– 1138 n’est pas une femme, mais le général à la tête de la colonie.

– Et je… ?

– Oui, mais je serai là aussi. Il aime le faire et qu’on le lui fasse, il n’a pas ce qu’il veut ici.

– Notre couverture ?

– Cadres commerciaux de la Générale Alimentaire en mission de prospection. Notre visite a été annoncée. Les produits frais, c’est toi ; les produits secs : moi. Toutes les informations dont nous aurons besoin pour négocier les contrats nous seront transférées grâce au casque que j’ai avec moi. Le général est très à cheval sur l’étiquette. Il nous fait attendre exprès. Une première audience est fixée à 18 heures TU. Si nous savons nous y prendre, il nous retiendra pour dîner, et plus si affinités. D’après nos renseignements, il est accro à felicity et elle le rend bavard : à nous de lui faire sortir ses sentiments réels envers l’Empire. 

L’heure du rendez-vous est arrivée. On les fait entrer dans une salle de réception dont le luxe les surprend après ce qu’ils ont aperçu jusqu’ici sur Luna 4. Les murs, le sol sont couverts de tentures, de tapis anciens et très certainement précieux. Le général, Karl, est vêtu d’une sorte de gandoura rehaussée de fils d’argent et d’or. Il arbore le scalp bleu pétrole de celui qui cherche le sexe, un ornement plutôt déplacé en la circonstance, qui montre qu’il ne se soucie pas des convenances. Il est à cet âge incertain où le visage commence à afficher les signes d’une vieillesse et donc d’une fin prochaines (l’Empire n’ayant que faire des vieux et des incapables). Assis dans un fauteuil aux dimensions imposantes, une sorte de trône, son attitude évoque celle d’un des ces potentats d’antan, enfoncés dans les plaisirs, qui ne se maintenaient au pouvoir que par ruse et par cruauté. Kurt et Icanise s’inclinent devant lui en signe de respect, de soumission, la meilleure attitude pour plaire à un homme pétri d’orgueil tel que Karl. C’est en effet celle qui convenait. Le général, après avoir quitté son trône avec une vivacité que son aspect n’aurait pas laissé deviner, se dirige vers eux pour les saluer. Une brève étreinte, d’abord Kurt, puis Icanise, ce qui montre à nouveau qu’il entend vivre selon ses propres règles. L’Empire n’a sans doute pas tort de s’interroger sur sa loyauté. Cela étant, les cadres dirigeants ne sont pas des saints, une certaine latitude leur est laissée pour satisfaire leur égo : le comportement de Kurt n’implique pas nécessairement infidélité envers le gouvernement de l’Empire. Le général peut d’ailleurs se montrer parfaitement affable. Les questions commerciales ne l’intéressent pas, raconte-t-il – ils rencontreront le lendemain l’intendant de la colonie – par contre leurs personnes l’intéressent. Il veut tout savoir sur eux : on reçoit, n’est-ce pas, si peu de visites sur Luna 4, cet avant-poste projeté aux confins de l’Empire. Leur venue est précieuse, d’autant qu’ils sont tous les deux bien agréables à contempler et, sans doute, à fréquenter ; il veut les retenir pour dîner. Le repas sera modeste, on est si loin, n’est-ce pas, de la capitale et de ses richesses. Et tout est si cher, quand il faut le transporter ici. Enfin, peut-être leur visite permettra-t-elle d’améliorer quelque peu l’ordinaire dans le futur, qui sait ? Mais il ne faudra pas qu’ils se montrent trop durs avec l’intendant, n’est-ce pas ? Le budget alloué par l’Empire est si modeste, trop modeste sans doute… Il parle d’abondance, il ne livre rien de lui-même, alors qu’il les force à se raconter. Il veut apprendre d’où ils viennent, quelles études, pourquoi avoir choisi le métier de commerçant. On sent l’homme habitué à jauger les autres et les deux agents n’ont pas trop des techniques apprises dans leur métier pour rendre suffisamment réalistes et convaincants les détails de leur couverture. À moins que… ? L’interrogatoire, car il s’agit d’un véritable interrogatoire, se poursuit pendant le dîner, moins frugal qu’annoncé, qui se tient dans le salon adjacent. Des banquettes couvertes de coussins moelleux courent le long des murs, aucun système de projection 3D, un seul écran de modeste dimension : le général, visiblement, n’est pas un technophile, il semble préférer vivre dans un décor qui rappelle le passé. C’est curieux pour quelqu’un qui a choisi de vivre sur un satellite artificiel où les technologies les plus modernes sont partout présentes, mais a-t-il vraiment choisi ce poste ou bien est-il une forme d’exil ? Les deux agents n’ont aucun moyen de le savoir s’il ne le leur dit pas lui-même. Car le gouvernement de l’Empire est opaque ; nul ne sait comment se recrutent les hauts responsables et Icanise ignore le curriculum du général de Luna 4. Sa tâche consiste, avec l’aide de Kurt, à apporter au Service des informations sur la cible, non à en obtenir du Service. Peut-être, d’ailleurs, n’y a-t-il rien à découvrir ? Peut-être les a-t-on envoyés là simplement pour recouper une nouvelle fois les informations déjà disponibles, ou pour les tester eux-mêmes ? On ne sait jamais les intentions véritables du Service et rarement s’il est satisfait du résultat d’une mission. En l’occurrence, 1138 ne semble pas prêt à lâcher ses secrets éventuels. Enfin  le dîner s’achève. Le général invite Kurt et Icanise – toujours dans cet ordre – à prendre place sur des coussins. Il se dirige vers un coffre, encore un objet ancien, en vrai bois pour autant qu’on puisse en juger, en extrait trois sachets, en tend un à chaque agent : c’est felicity, l’accepter signifie qu’on est prêt à se mélanger avec celui qui l’offre, ce que font les deux agents, bien sûr. C’est ce qu’ils attendaient : ils s’y sont préparés en absorbant un antidote fourni par le Service, qui permet de rester lucide sans perte de l’excitation érotique. Quand la drogue commence à faire son effet, le général – appelez-moi Karl – demande à Kurt de se déshabiller. La question ne se pose pas pour Icanise. Il est hors de question qu’on lui demande d’ôter sa combinaison : cela ne se fait pas et cela ne viendrait même pas à l’esprit du général. Elle seule pourrait prendre une telle initiative, comme elle fit avec Kurt, et ce serait obligatoirement ressenti comme une transgression. Kurt est nu maintenant mais pas encore le général qui contemple avec approbation le sexe de Kurt en train de se dresser et de grossir. Sans effort ; c’est un effet normal de la drogue. Icanise est elle-même dans l’état d’excitation induit par la drogue. Elle regarde Kurt et admire sa lance, tout en étant prête pour qui voudra. Une bosse gonfle la gandoura du général. Il s’en débarrasse d’un geste, il est nu, lui aussi, bel homme incontestablement, son corps, contrairement à son visage, ne porte aucun des stigmates de l’âge. La drogue, apparemment, n’a pas fait suffisamment d’effet pour lui pour qu’il ait perdu tout contrôle. Après avoir ordonné à Icanise de lui présenter sa croupe, il s’arrime en elle. C’est à Kurt, ensuite, de faire de même avec Karl mais en utilisant un autre orifice. Le trio prend son balan tandis que les deux agents expérimentent pour la première fois la dissociation de l’esprit et du corps provoquée par la combinaison de la drogue et de l’antidote. Le corps ne raisonne pas, ou plutôt il a son unique raison, la jouissance. Et le corps, ou plutôt le con, le connelet, d’Icanise est parfaitement satisfait d’être pénétré par la queue majestueuse de Karl, comme celle de Kurt est comblée de s’enfoncer dans le cul béant de Karl. Les deux agents, cependant, gardent la tête froide. Ils sont prêts à enregistrer la moindre confidence du général, avec cet effet inattendu qu’ils sont également capables, sinon de commander à leurs désirs, du moins de s’observer eux-mêmes dans le mélange. La disposition initiale commandée par Karl ne tient pas longtemps. Icanise et Kurt ont aussi leurs envies. Soudain, c’est Icanise, le corps d’Icanise, qui demande autre chose. Elle – ou il – éprouve le besoin de jouer avec la queue de Karl, aperçue trop brièvement jusqu’ici. Elle se débarrasse des deux hommes derrière son dos et se saisit de l’objet convoité : elle le cajole, elle le caresse, elle lui dit qu’elle est belle, digne d’un général, qu’elle l’aime, elle la lèche à petits coups de langue, la suçote mignonnement avant de l’avaler carrément. Puis elle passe à celle de Kurt, laquelle a droit à peu près au même traitement, tandis que Karl en profite pour s’abreuver aux lèvres d’Icanise, les autres, celles qui ne sont pas occupées à s’affairer du côté de Kurt. Kurt et Icanise ne sont plus les amants passionnés du cubicle : ils sont devenus des êtres assoiffés de sexe, du sexe pour le sexe. On vient de voir Icanise passer d’un homme à l’autre, de la queue de l’un à celle de l’autre sans marquer de préférence. C’est que l’excitation induite par felicity n’est fonction que du nombre des participants au mélange, elle ne tient pas à la présence d’un partenaire privilégié. De même pour Kurt qui n’a pas pensé à Icanise lorsqu’il a enfilé Karl jusqu’à la garde. Ils demeurent suffisamment conscients pour s’étonner de l’effet produit sur eux par la drogue, mais pas au point de renoncer au surcroît de jouissance apporté par le changement de partenaire.

Cependant leur esprit reste d’abord concentré sur Karl ou plutôt sur les paroles de Karl, puisque finalement tout ce qu’ils ont fait jusqu’ici ne visait qu’à cela : écouter Karl. Or ce dernier ne se comporte pas comme prévu : peu de mots, aucun bavardage irréfléchi qui puisse révéler quelque chose d’important, seulement quelques grognements et les expressions ordurières qui accompagnent couramment les mélanges. Les deux agents ne peuvent pas savoir que le général a triché : à la place de felicity, le sachet qu’il s’est réservé ne contient qu’une poudre inoffensive. Karl est frustré de sexe sur son satellite, on l’a dit, il n’a certainement besoin d’aucun excitant artificiel quand il est en présence d’aussi beaux spécimen d’humanité que ces deux-là. Surtout, il est méfiant, il se méfie toujours et c’est en grande partie grâce à ça qu’il s’est maintenu au plus près du pouvoir suprême. Or la couverture des deux agents n’était pas aussi bonne que le Service le croyait. Le général s’est renseigné avant leur alunissage : si Icanise et Kurt apparaissaient bien parmi les effectifs de la Générale Alimentaire, en fouillant davantage – Karl avait les espions pour cela – des contradictions émergeaient de leurs dossiers. C’est pourquoi le général a mis tant d’acharnement à les interroger : un chat jouant avec des souris. Quant à felicity, bien sûr, le général, traître ou non, n’avait aucune raison de perdre sa lucidité face à deux agents du Service et de risquer de leur livrer quelque secret, ne serait-ce, par exemple, qu’il les avait démasqués. A vrai dire, il aurait pu, dans ce cas précis, courir ce risque, puisqu’il a décidé que nos deux amoureux ne reverront jamais la Terre. Mais l’on n’est jamais trop prudent, c’est l’une des devises du général. La mort de Kurt et Icanise sera interprétée par le Service comme un message de la part général: qu’on lui fiche la paix à l’avenir. Naturellement, leur assassinat aura été maquillé en accident : une petite visite du satellite à l’extérieur des compartiments pressurisés – organisée à la demande des deux « représentants de commerce », cela va de soi – qui aura mal tournée. Quand on manque de l’expérience de l’espace, n’est-ce pas…

 Ainsi fut fait. Quand Icanise et Kurt, les deux amants du futur, se sont endormis épuisés par les effets de la drogue et l’excès de sexe, on les a exposés quelques secondes au vide sidéral, assez pour provoquer une mort instantanée à côté d’horribles dégâts dans leur organisme. Ils reçurent chacun la médaille du Service à titre posthume. Quant au général, on l’a laissé effectivement tranquille pendant quelque temps (le message était bien passé), mais lui aussi finira assassiné, par le Service,  après s’être mêlé à une tentative de putsch qui tournera mal.

Janvier 2014

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