Auteur: Emma Seul

D'origine iranienne, issue d'une famille chrétienne traditionnelle, Emma Seul débarque en France à l'âge de 16 ans. Après une adaptation difficile à ce nouveau monde, qui dura plusieurs années, elle part enseigner en Afrique, où elle se marie. Dans ces nouvelles, elle raconte ici certaines de ses aventures extra conjugales, en mettant l'accent sur l'ambiguïté avec laquelle elle les vivait, ainsi que sur les angoisses, les victoires et les désarrois qu'elles provoquèrent.

A vos ordres, patron

       Elle était secrétaire, caricaturalement secrétaire, grande, maigre, les cheveux tirés en un chignon austère, les yeux sévères masqués derrière de grosses lunettes, une jupe de laine grise à godets frôlant ses gros mollets, et un chemisier blanc col « Claudine » bien repassé, rehaussé d’un foulard bien noué et quand il faisait froid un « caban » informe, ni gris ni noir sans oublier les petites socquettes et les souliers vernis. Elle n’était pas vraiment laide elle était sans visage à force d’être « la secrétaire » jusque dans son maintien, raide et prête à servir, elle était sérieuse en effet, elle avait l’amour du travail bien fait et elle le répétait souvent aux petites employées, ses subordonnées qui ricanaient dans son dos, elle, elle obéissait aveuglément au patron, lui répondant obséquieusement avant même qu’il ait achevé de lui soumettre son travail : «A vos ordres, patron » faisant ressortir le mot patron pour bien montrer son dévouement. Elle se moquait de décourager les envies. D’ailleurs elle pensait qu’en secret son patron en pinçait pour elle, qui était différente. Aussi le soir quand elle rentrait dans son petit studio, elle se remémorait les visites dans son bureau, ses paroles, ses regards, oh c’était presque rien mais elle croyait entendre aux inflexions de sa voix qu’il l’appréciait, elle, parce qu’elle était sa secrétaire modèle, une secrétaire comme on n’en fait plus, qui dit oui pour n’importe quel travail, le patron c’est le patron et elle avait le sens de la hiérarchie. Ce n’était pas comme ces petites employées dévergondées qui le toisaient ou au contraire plaisantaient avec lui comme avec un pareil. Parfois il la réprimandait, il s’y amusait à vrai dire, et alors éplorée, elle n’en finissait pas de s’excuser, lui demandant comment elle pourrait bien se faire pardonner. Elle avait l’air si malheureux qu’il arrêtait assez vite ce jeu, s’efforçant de la rassurer, la prenant aux épaules, il savait aussi les illusions qu’elle se faisait, en lui disant allons allons mon petit, tout cela n’est rien, elle était si émue qu’elle éclatait en sanglots et entre deux crises de larmes le remerciait en hoquetant d’être si généreux. Elle s’éloignait ensuite à petit pas, tête baissée, le mouchoir sur le nez et on l’entendait renifler un long moment dans son bureau. Elle était aussi mielleuse avec le patron, son patron qu’elle était méprisante pour les employés sans grade les intérimaires et notamment les femmes, n’hésitant pas à les rabrouer vertement à la moindre pause, à les traiter de fainéantes en ajoutant parfois une remarque acerbe sur leurs tenues affriolantes ou bien elle s’embarquait, péremptoire, dans un discours sur le travail dont l’écho se perdait dans le vaste couloir que les filles avaient quitté à son insu. Avec les hommes, elle n’osait pas, elle n’osait rien d’ailleurs avec les hommes, leur laissant ostensiblement le passage lorsque dans le couloir elle les croisait, baissant les yeux, hâtant le pas pour montrer son sérieux, pinçant les fesses davantage, des fesses plates, peut-être flasques dont aucun homme ne voudrait, toussotant pour se donner une contenance et quand un collègue l’abordait elle rougissait, bafouillait du ton le plus empressé « mais bien sûr oui tout de suite » et parfois ces mots-là n’étaient pas à propos,  l’homme se retenait de rire reprenant ses explications avec diplomatie pour ne pas la froisser, enfin, pour éviter plutôt qu’elle ne s’étale en onctueuses et interminables excuses.

 

       Un soir, le patron recevait, chez lui, à l’occasion de l’inauguration des nouveaux locaux de l’entreprise et tous les employés étaient conviés. Elle avait eu l’honneur, elle sa secrétaire de distribuer les invitations, ce dont elle n’était pas peu fière y voyant une vague allusion. Désirant se faire belle, elle avait acheté une robe dans un magasin de prêt à porter où elle n’allait jamais effrayant les vendeuses par son allure de vieille fille démodée. Elle choisit une robe longue, une folie pour elle, mais le patron valait bien ça, une belle robe au demeurant, mais des plus apprêtées, trop pour cette soirée, et dont la couleur fuchsia agressait l’œil soulignant ses formes sans forme, ses fesses plates, ses hanches basses pour sa taille, et ses seins trop tombants pour être appétissants, à croire qu’elle n’avait pas de soutien gorge, pour être plus sexy comme les vendeuses peut-être, amusées par son allure décalée, l’y avaient incitée. Enfin pour étinceler davantage et souligner son décolleté elle avait sorti son triple collier de perles, de fausses perles évidemment mais avec ça elle s’imaginait star, sure d’attirer son regard, honteuse presque d’en éclipser les autres d’autant que la nuit précédente elle avait lâché et tressé ses cheveux pour qu’ils ondulent élégamment, presque coquettement sur ses épaules. Enfin, pour une fois elle s’était maquillée, mal, trop, ses joues luisaient sous un fond de teint trop épais, le crayon noir qui avait dessiné ses yeux crachait. Pour attirer le regard, en effet ce fut gagné, une véritable apparition déclenchant un murmure qu’elle crut d’approbation, manquant de s’applaudir, rouge de confusion quand le patron vint la féliciter, lui offrant une coupe de champagne qu’elle but du bout des lèvres et puis y prenant goût, elle en reprit une autre, une autre encore.

 

       Vaguement éméchée, tourneboulée par l‘effet de l’alcool et la fumée des cigarettes, hypnotisée par la musique assourdissante, elle osa. Elle osa s’avancer sur la piste. L’apercevant, le patron se faufila parmi le groupe et l’invita, elle ne put s’empêcher de répondre « à vos ordres patron », il l’enlaça mais on jouait un rock, elle ne savait pas le danser, laissez-vous donc guider lui dit-il, ce n’est pas difficile, alors il la tira, l’étira, la fit tourner, valser, se lover en tournant dans ses bras, parfois il la lâchait en lui disant « tournez » et presqu’au vol il l’attrapait pour l’étirer encore et la lover au creux de lui puis l’éloigner la rapprocher, elle était essoufflée, elle allait succomber, elle était en sueur craignant de sentir sous les bras et puis surtout il faisait chaud tout en bas de son ventre, on aurait dit qu’elle mouillait sa culotte, elle devenait folle, tous ses sens étaient enfiévrés, à vos ordres patron à vos ordres patron, susurrait-elle à son oreille, mais hélas, la musique stoppa, le charme fut rompu. Elle leva les yeux vers lui, des yeux énamourés et il crut bon, enfin, il s’amusait, de lui baiser la main en lui disant : « Merci Gisèle, merci vous êtes merveilleuse ». Il l’avait appelée Gisèle, son cœur battait très fort, il l’avait appelée Gisèle au bureau il disait mademoiselle ! Les  jambes flageolantes, elle regagna sa place, assise entre deux employées qui retenant leur rire, entreprirent mais pour mieux se moquer de la féliciter pour ce rock endiablé dont le patron lui avait fait l’honneur, ajoutant qu’elle devait avoir pour cela ses faveurs. Je crois qu’il m’aime bien en effet dit-elle doucement, mais oui il vous aime bien, vous êtes même sa préférée, son cœur manqua de chavirer.

 

       La soirée était loin d’être terminée. Elle se reposait de son rock endiablé, les employées l’avaient quittée et elle songeait à l’ambigüité de leur amitié.

 

       Des tables rondes où chacun pouvait librement s’installer encerclaient un buffet copieux. Elle allait s’y servir quand elle le vit, lui, son promis enfin son patron assis à coté d’une jeune beauté, les cheveux ondulés comme elle, mais d’un blond vénitien et des yeux verts à peine maquillés, une robe noire et des diamants discrets, ils se parlaient très doucement à l’oreille, se frôlant comme deux amoureux, mangeaient et buvaient avec gourmandise, le regard allumé, puis elle les vit se lever et s’éloigner main dans la main. Stupéfaite, elle ferma les yeux et se mordit les lèvres retenant ses larmes. Elle avait envie de partir mais son corps ne la portait plus, elle voulait savoir qui était cette créature diaphane, puisque ce n’était pas sa femme une brune frisée un peu bohème qu’elle avait parfois aperçue au bureau, mais voyons, tout le monde le sait, lui dit une de ses employées revenue s’asseoir là en la voyant pâlir, c’est sa maîtresse, enfin sa dernière maîtresse, c’est une russe, ramenée de son dernier colloque à Moscou, elle est belle n’est ce pas ?. Elle n’écoutait plus, les mains sous la table, crispées, ses oreilles bourdonnaient ses yeux se voilaient ses jambes se dérobaient, incrédule elle s’était figée. Et dire qu’elle avait cru lui plaire, échafaudant déjà des plans de rendez-vous, et l’autre à ses côtés qui continuait avec une gaieté perverse, de lui parler de lui, de ses amours coupables, comme elle n’en avait pas idée, « il en aime plusieurs à la fois à ce qu’il parait, il les emmène dans un endroit spécialisé où elles se font baiser- à ce mot elle sursauta puis se raidit -, non seulement par lui mais par des travestis et des mains inconnus les caressent, des sexes improbables les pénètrent ou se lovent jambes écartées contre leur taille massant leur sexe, enfin ils font comme ça tout plein de petits jeux, elle se lèchent entre filles, se frottent, mêlant leurs lèvres,  pendant que quelquefois un homme prend une croupe et s’y enfonce fatigué de bander… » Arrête cria la pauvre Gisèle, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai et secouée de sanglots quitta les lieux, prit un taxi pour rentrer au plus vite, avala deux somnifères et ne se présenta pas le lendemain au bureau.

 

       Ayant été mariée, même si elle se faisait appeler mademoiselle, elle n’était pas complètement puritaine pourtant et connaissait les choses du sexe, enfin ce qu’un mariage consommé oblige à connaître mais ces voluptés-là, elle les ignorait et ça la dégoûtait. D’ailleurs elle n’avait jamais connu le plaisir, trop raide pour parvenir à se détendre pendant « l’acte », comme elle disait. Son mari fut patient mais se lassa et bientôt la quitta sans qu’elle sût jamais ce qu’il était devenu. Cette expérience douloureuse la vaccina contre les hommes, contre le sexe, mais son patron, ce n’était pas pareil, son regard était doux, il était élégant, on n’imaginait pas son corps sur vous, cabré par le désir, avec lui on n’imaginait que l’amour, ce noble sentiment qui par son souffle seul, sans même avoir à butiner, épanouit les fleurs, fait du bien à leur cœur bourdonnant du bonheur pur de la reconnaissance.  

 

       Il fallut bien reprendre le travail. Le patron se montra si aimable, et si inquiet de son absence qu’elle se sentit mollir et s’efforça d’oublier ces histoires scabreuses d’amours adultères et grossières. Lui trouvant une petite mine, il l’informa de sa décision d’en faire, un certain temps au moins, sa secrétaire attitrée pour ses déplacements sous les tropiques. Le soleil vous fera du bien et puis le travail est moins lourd, vous pourrez vous y reposer. Après ce qu’elle avait entendu, elle ne savait si elle devait s’en réjouir, mais quelle fierté d’avoir été choisie, serait-elle aussi belle que la divine blonde de la dernière soirée ? Elle hésitait, craignant d’avoir à partager son sort de « première dame » à côté du patron. Il se fit si persuasif que dans un élan retrouvé de son ancienne admiration, elle finit par dire oui « à vos ordres patron ». Le patron exultait…

 

       L’attente fut longue de ce départ fixé au mois suivant. Le soir dans son studio, elle se racontait des histoires, ou bien lisait, de ces romans d’amour où après quelques difficultés, tout se mettait en place à merveille, ils vécurent heureux et n’eurent aucun enfant, elle n’en voulait pas. Une vague peur la saisissait parfois, lorsqu’au bureau elle surprenait certains regards, comme s’il se moquait, mais non Gisèle se disait-elle, tu vois le mal partout.

 

       Enfin le grand jour arriva. Pour la première fois elle prenait l’avion, elle avait un peu peur mais dès qu’elle raisonnait elle octroyait à son patron tous les pouvoirs, même celui de réparer une erreur d’aiguillage ou d’échapper à un explosif terroriste. Héla, elle n’avait pas pensé au mal des airs. Ce fut terrible, d’humiliation surtout, tout le monde sauf elle supportait bien le vol, et les hôtesses se relayaient pour lui  distribuer des poches afin qu’elle se soulage proprement. Elle arriva, livide, vidée, c’était le cas de le dire. La moiteur du climat acheva de lui brouiller les sangs comme elle disait. Heureusement, il avait tout prévu pour un repos bien mérité, une suite sublime, attenante à la sienne. Une suite, c’était pour les riches, pensait-elle, pour les grands, elle n’en croyait pas ses yeux ni ses songes et c’est à elle Gisèle qu’il offrait ce séjour, cette chambre de reine ! Déjà elle se sentait vouée corps et âme à tous ses desiderata.

 

       Elle n’eut pas à attendre longtemps. Après deux jours de conférence et de travail, un repos s’imposait. Il l’invita sur son bateau, enfin sur un bateau qui lui était alloué, et lui donna des comprimés pour éviter, dit-il,  le mal de mer, fréquent pour ceux qui ont le mal des airs. Il exagéra la dose et comme il s’y attendait elle sombra bientôt dans une bienheureuse somnolence. Il ne voulait pas la violer mais il rêvait de la voir s’émouvoir, écarquiller les yeux, foudroyée par la sensation si électriquement insensée du plaisir, il voulait qu’elle en redemande tellement elle découvrait que c’était bon, et puis il voulait voir ce sexe bien caché sous ses jupes à godets se révéler, s’ouvrir, nénuphar large surnageant sous les eaux du plaisir, et il voulait l’entendre aussi dire autre chose qu’à vos ordres patron, l’entendre dire oui, encore, encore, encore, oui là, non là, ah oui, oh oui patron, plus profond, et puis se taire pour gémir simplement surprise par cette bouche et cette langue qui soudain arracherait ses cris de joie, des cris saccadés soulevant son ventre, cambrant ses reins et dépassée elle-même par ce plaisir inouï elle s’évanouirait dans des accords qui de plus en plus forts n’en finiraient plus, littéralement, de lui tourner la tête. Il eut ce bonheur-là et quand elle ouvrit les yeux, elle porta la main à son sexe, une zone trop longtemps ignorée et déjà elle en redemandait ! Mais il n’était plus là ayant obtenu ce qu’il désirait. Il avait, durant son sommeil, jeté l’ancre dans un port et laissé quelques mots écrits sur le bout d’un mouchoir «  à tout à l’heure mon ange, repose-toi ». Elle fut émue bien sûr, loin de s’imaginer qu’il badinait, batifolait dans une case avec des autochtones aussi coquines et délurées qu’elle ne l’était pas, naturellement au moins. Il l’avait appelée son ange, ça pardonnait toute déconvenue. Elle était cependant mal réveillée encore. Lorsque bientôt les comprimés perdirent leur effet, elle se remémora ses gestes, et finalement ce viol auquel elle avait consenti. Elle s’interrogeait perplexe lorsqu’il revint enfin, l’air avenant presqu’amoureux décidément. Il s’approcha, câlin et tendre sans s’expliquer sur son absence lui disant simplement : « Prépare-toi, on va dîner ». Prise de court elle s’exécuta, sous le charme, il l’avait tutoyée, malgré une vague inquiétude.

 

       C’était un petit restaurant comme on en trouve dans les ports, qui n’avait rien du luxe de leur suite, mais il paraissait si à l’aise son cher patron, que ce lieu devait présenter un intérêt magique. Une musique langoureuse prêtait aux confidences et elle avait envie, envie de se confier, envie qu’il la connaisse mieux puisqu’il avait osé, osé lui chavirer les sens, envie aussi d’en avoir le cœur net se rappelant soudain l’étrange soirée de l’inauguration, envie de se défaire de ce trouble gênant, envie d’être certaine qu’on lui avait menti quand on l’avait sali d’histoires d’adultères et de maîtresse russe et qui plus est de débauches obscures. Mais on dîna d’abord et somptueusement malgré la simplicité de l’endroit. On but un peu aussi et pour achever de lui plaire et faire bonne figure, elle fuma puisque tout le monde à la table fumait. Le patron était connu de tous et semblait apprécié. On ne lui accordait aucune marque de déférence particulière, on le tutoyait même, parfois on l’appelait par son prénom, Rémi, Rémi, elle pourrait ainsi le soir se le murmurer, se dire qu’elle était l’ange de Rémi, rêver qu’elle lui disait : « A tes ordres, Rémi ».

 

       Il aurait bien voulu aussi qu’elle le lui dise « à tes ordres, Rémi ». Il avait en effet prévu une petite fête, sur le bateau après dîner et y avait convié quelques pêcheurs du coin mais aussi deux beautés tropicales, brunes comme il se doit, petites mais graciles à la beauté farouche, irrésistible, cheveux crépus, donnant envie d’y promener les mains. On but encore, beaucoup, un mauvais punch et tout le monde se retrouva sur le bateau, plus ou moins ivre.

 

       Alors ce fut l’orgie. Elle se retrouva nue, elle ne sut pas comment, des mains inconnues la parcouraient, la déchiraient, la basculaient, elles voyaient des sexes partout, était prise par l’un puis l’autre, par devant par derrière, elle appelait Rémi à son secours mais il se régalait un peu plus loin, elle se mit à pleurer, alors on eut pitié et les mains et les corps s’éloignèrent finissant la nuit dans une incandescence de plaisirs.

 

       Le lendemain, Rémi qui avait prévu d’autres orgies dans leur suite royale, ne fit semblant de rien, redevint le patron, celui-là même d’avant la première soirée et elle, meurtrie de ce qui avait eu lieu n’osa poser aucune question. Sentant son désarroi, il renonça finalement à de nouvelles fêtes et le séjour se termina sérieusement, mais peu de temps après, revenue de ses songes stupides et comprenant qu’elle avait été abusée, Gisèle frappa à son bureau, entra, et d’une voix étranglée lui présenta sa démission, qu’il accepta en souriant : « A vos ordres, Gisèle ».

 

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