Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Le dernier des injustes, un film de Claude Lanzmann

Premiers mots, premières phrases d’un livre, tout de cet écrit est d’emblée donné dans son incipit, sa grandeur ou sa médiocrité. Idem pour une composition musicale. Dès l’attaque, dès le premier coup d’archet, les premières notes, les premières mesures, la tonalité, le rythme, les mélodies de l’œuvre sont en place, l’art du musicien se révèle dans sa plénitude. Il en va de même pour le cinéma. Ainsi pour les plans ouvrant le nouveau film de Claude Lanzmann, le Dernier des injustes. Premières images sur l’écran : nous voilà aussitôt bouleversés par ce qui s’annonce du cœur battant du film, de sa sombre et paradoxale lumineuse tonalité, touchés par la passion — au sens fort du mot — de son réalisateur dont la présence physique irradie l’écran.

 

Une folle énergie

Un homme attend sur le quai désert d’une gare. Il tient des feuillets à la main. Ciel bas, atmosphère lourde,  le lieu n’est guère avenant. L’homme s’inquiète d’un train qui manifestement tarde à venir. Son autre main, agitée, manifeste impatience et agacement. Un train de marchandises passe. L’homme scrute les voies à nouveau vides. On le devine tourmenté par l’urgence d’une tâche à accomplir. À sa silhouette massive, à son visage marqué par la fatigue, on reconnaît, dans cet homme âgé l’auteur de Shoah, Claude Lanzmann. Et c’est bientôt sa voix, grave, bien timbrée, qui va nous apprendre avec un émotion retenue ce qu’il fait là, dans cette gare improbable d’un pays étranger, à guetter un convoi qui ne s’annonce toujours pas. Le sentiment d’urgence qui l’a conduit en ce lieu, au bord de rails sur lesquels, nous apprend-il d’entrée, défilèrent de nombreux convois menant vers l’enfer des milliers d’humains, il n’est pas dû qu’à son âge, 87 ans, et à la conscience d’une tâche nouvelle à accomplir, il a été, ce sentiment, celui qui depuis son plus jeune âge a donné à l’existence de Claude Lanzmann une folle énergie. Urgence à  témoigner, comme si était menacée de s’évanouir à tout instant la mémoire de ce que fut la tragédie d’un siècle, et urgence à se battre sur tous les fronts contre les forces du mal qui  y ont connu une monstrueuse incarnation. Son combat, il l’a mené avec toutes les armes à sa disposition, de vraies armes quand il était dans la Résistance, puis celles du journaliste, de l’écrivain, du cinéaste (en 1985, il se félicite d’avoir continué à tuer des nazis, avec sa caméra, cette fois), combat qui nous valut les grandes œuvres que l’on sait, Shoah, Sobibor, le Lièvre de Patagonie…, et aujourd’hui le Dernier des injustes.

 

Nazi et voyou

En 1975, alors qu’il commence le tournage de Shoah, Claude Lanzmann s’entretient à Rome avec Benjamin Murmelstein, unique rescapé des Présidents des  Conseils juifs  (les Judenrat ) que les nazis, diaboliquement  pervers, nommaient pour faire régner l’ordre dans les communautés juives enfermées dans les ghettos. Tous ces « doyens » ont connu une fin tragique : déportations, exécutions, pour certains suicides. Après la victoire des Alliés, ils furent frappés d’infamie, accusés de collaboration avec les nazis. Hannah Arendt et Gershom Scholem furent de leurs procureurs. C’est ainsi que l’ancien rabbin de Vienne, Benjamin Murmelstein, dernier Président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt, échappé par miracle au sort de ces prédécesseurs (dont le « doyen » Paul Esptein exécuté en 1944 d’une balle dans la tête), fut condamné après la guerre à une peine de prison par un tribunal tchèque avant d’être acquitté de tous les chefs d’accusation. S’il fut contraint de côtoyer Eichmann pendant des années, il lui fut reconnu de s’être à maintes reprises affronté courageusement à lui et ainsi d’avoir pu sauver de la déportation et de la mort plus de 120 000 juifs. L’entretien avec Claude Lanzmann est l’occasion pour Murmelstein de corriger l’image de « petit bureaucrate » que nous nous faisions d’Eichman, via son procès de Jérusalem, procès aujourd’hui jugé par Lanzman « nul » et « scandaleux », et via le « concept de  banalité du mal , forgé bien légèrement par Hannah Arendt qui n’avait suivi qu’une courte partie du procès. À la vérité, Eichman était un nazi et un antisémite convaincus ayant assumé de lourdes responsabilités dans la mise en chantier de la solution finale, doublé d’un voyou.

Les années ont passé depuis cette rencontre à Rome entre les deux hommes. Claude Lanzmann décide de le rencontrer à nouveau Murmelstein pour une longue interview filmée. Murmelstein met à profit ce second face à face avec Lanzmann pour revenir sur ce qui, dans la genèse de la  solution finale, fut un de ses plus immondes épisodes. En septembre 1941, les nazis créèrent dans ville de Theresienstadt, à quelque soixante kilomètres de Prague, un « ghetto modèle ». On dépouilla les juifs de tous leurs biens et de leur argent en leur promettant de les conduire dans une sorte de camp de vacances ou de village pour retraités où ils pourraient couler des jours paisibles. Ce camp modèle qui  servit de leurre pour la Croix-Rouge fut un des pires lieux de terreur. Conditions de vie atroces, exécutions, et pour les survivants déportation vers Auschwitz et les chambres à gaz.

 

Une sinistre et inoubliable beauté…

Les moments les plus forts du film sont ceux où Claude Lanzmann s’y met en scène, où il apparaît seul sur l’écran, arpentant les lieux de l’horreur, lisant et commentant sobrement, sans pathos, les terrifiants témoignages laissés par les victimes, tantôt contenant son émotion, tantôt ne pouvant réprimer son indignation, sa colère, et quand les mots défaillent à dire un tel réel, se taisant, se taisant interminablement. Il y a quelque chose de bouleversant à voir cet homme, à la carrure de vieux lutteur obstiné, à la fois douloureux et intraitable, ouvert à la compassion et implacable, dont on se dit qu’il reste un de ces veilleurs, un des ces suscitateurs d’énergie et de résistance, à le voir affirmer après le rappel de ce que furent les ténèbres d’un siècle qu’en dépit de tout il reste quelque chose à sauver. Et n’y a-t-il pas une manière d’héroïsme d’oser le proclamer en ces temps où le nihilisme gagne, où l’infamie humaine n’a hélas pas dit son dernier mot. Voilà en tout cas le message que délivre Claude Lanzmann dans ce « lieu sinistre », mais ajoute-t-il, « d’une inoubliable beauté ». Voilà ce qui fait du Dernier des injustes un très grand film.

 

 

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One Response to “Le dernier des injustes, un film de Claude Lanzmann”

  1. alain dit :

    En effet, Lanzman aime bien se mettre en scène et Henric n’en finira pas de cultiver l'”exception” juive. Je préfère, en effet, Hanna Arendt, lucide et courageuse, osant s’opposer à la doxa de la bien-pensance; oui, elle a eu raison de mettre en question une certaine responsabilité des Conseils juifs (et l’on sait bien qu’en de telles circonstances, on ne peut être collectivement ni tout blanc ni tout noir), oui elle a eu raison de parler de la “banalité du mal” car, en effet, le “mal”, cet existentiel qui n’est pas une essence, est banal. A force de vouloir à tout prix faire des nazis des monstres incompréhensibles, on s’interdit de comprendre – et donc de prévenir. Hannah Arendt, et avec elle Aimé Césaire, a fort bien vu que les horreurs européennes avaient été expérimentées dans les colonies qui ont été leur “laboratoire” – avec la bénédiction du sabre et du goupillon.