Auteur: Koffi Kwahulé

Koffi Kwahulé est l’auteur d’une trentaine de pièces traduites en une vingtaine de langues. Il est également nouvelliste et romancier : Babyface, Ed. Gallimard, 2006, Grand Prix Ahmadou Kourouma, Monsieur Ki, Ed. Gallimard, 2010 et Nouvel an chinois, Ed. Zulma 2015. Il a reçu en 2013 le Prix Edouard Glissant pour l’ensemble de son œuvre, et en 2017 le Grand Prix de Littérature Dramatique.

La somptueuse brutalité de l’inattendu

Si vos rêves ne vous font pas peur, c’est qu’ils ne sont pas assez grands.
Ellen Johnson Sirleaf

 

Une version partielle de La somptueuse brutalité de l’inattendu intitulée Bal  masqué a été diffusée sur France Culture en 2016.

 

Aujourd’hui, le jour où papa n’a plus été là, le jour où papa revient.

Ce jour-là, le jour où papa n’a plus été là, que ce soit un lundi, un mardi, un mercredi, ou un jeudi ou un vendredi ou un samedi, je ne vais pas à l’école. C’est le jour où j’attends. Avec maman, j’attends. Il y a quelques jours, elle m’a dit :
Très bientôt, peut-être même dès après-demain, ton père sera de retour.
Cette fois encore, comme depuis quelques années, j’ai reçu cette nouvelle avec détachement. J’ai répondu :
Ah… Bien… Je dis, c’est bien.
Je te dis que cette fois ça y est, ton père revient.
Eh bien, je dis, c’est bien.
Il revient pour de bon.

Papa revient, très bien. Je l’attends, ai-je dit d’une voix que je voulais neutre, en regardant ostensiblement ailleurs.

Je ne te raconte pas d’histoire. De toute façon, je ne t’ai jamais raconté d’histoire, même si les circonstances. Quoi qu’il en soit, cette fois-ci, ton père nous revient. Il faudra que tu te fasses belle pour aller l’accueillir à la gare.

C’est ce que je dis : je l’attends. Je suis heureuse que papa revienne très bientôt, peut-être même dès après-demain, et je l’attends. Je porterai ma plus belle robe, mes plus belles chaussures, avec des socquettes, et j’irai à sa rencontre. J’attends.

En vérité, il y a longtemps que j’ai cessé d’attendre. Je n’attends plus, je fais semblant. Pour lui faire plaisir. Comme pour le Père Noël. Un matin, je me suis réveillée et je n’y ai plus cru. Quand exactement, je ne m’en souviens plus. Les circonstances si, mais quand, non. Toujours est-il qu’un matin, je n’y ai plus cru, au Père Noël.

Dès l’instant où j’ai appris l’existence du Père Noël, la grande barbe blanche de Dieu de livre de catéchisme, le traîneau filant dans la neige derrière des cerfs fumant des naseaux le bonheur de se sentir utiles, la hotte débordant de cadeaux pour les enfants de la terre entière, les chaussures posées devant la cheminée, j’ai su qu’un jour je n’y croirais plus. Peut-être à cause de la neige et de la cheminée.

Quand c’est arrivé, que je n’y croie plus, j’ai été surprise que. J’avais toujours pensé : le jour où tu cesseras de croire au Père Noël, quelque chose d’étrange se produira. Tu auras une colique. La terre tremblera. Les eaux couvriront la terre. Dieu surgira, l’œil mauvais, et te grondera. Un serpent te piquera… Mais rien de tout cela ne s’est produit. Aussi ai-je été surprise. Ce n’est que plus tard, un mois après, peut-être un peu plus, un dimanche 24 décembre en tous les cas, que j’ai réalisé l’étrange qui s’était produit ; j’ai également cessé d’attendre papa.

Cependant, j’ai continué à croire que. Pour les cadeaux. Maman, j’ai pensé, aurait demandé à tonton Bonaventure, l’ami de papa, le meilleur ami de papa, de ne plus enfiler, les 24 décembre, le costume du Père Noël pour m’apporter les cadeaux. Tonton Bonaventure ! Comment ne l’ai-je pas reconnu plus tôt ? C’est à sa voix derrière l’accoutrement que. Seul tonton Bonaventure a cette voix-là, une voix tellement douce qu’on dirait qu’il chante. Comme quand j’étais allée en vacances pour la première fois au village. Toute la journée, on m’avait dit : « Aujourd’hui le masque va sortir. Amouingwa. Le masque-qui-joue. Ce sera une grande fête. Surtout pour les enfants. Amouingwa joue à poursuivre les enfants. Amouingwa te poursuivra en sifflant. Car Amouingwa parle par sifflements. Tu as beaucoup de chance que ce soit le masque-qui-joue. Ç’aurait pu être le masque-méchant au visage rouge et blanc. Lui, il ne joue pas avec les enfants, il frappe vraiment les gens avec un bâton fourchu. Tu aurais en revanche aimé son fils, le masque-jeune-fille. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son nom, c’est un petit garçon de huit ans qui le porte. Si tes vacances avaient été plus longues, tu aurais pu assister aux sorties de beaucoup d’autres masques : Goli, Zahouli, Glukoegle, Fiélou, Dihidisri, Kplékplé, Tu Bodu, Djê… »

Toute la journée, j’ai attendu Amouingwa, le masque-qui-joue, parce que je n’en avais jamais vu. En vrai, je n’en avais jamais vu. Que dans les livres ou à la télévision.

Et puis, au milieu des tam-tams et des chants, le masque-qui-joue est apparu. Deux yeux rectangulaires sans paupières, une petite bouche rouge aux lèvres arrondies comme figées dans un sifflement, un nez fin, interminable, qui naissait du sommet d’un front serti de cauris pour traverser un visage jaune et évasé, deux oreilles minuscules, presque invisibles. Amouingwa était beau comme une femme. C’était une femme. Mais derrière le masque et sous la robe de raphia, dansait un homme. A sa façon de danser, c’était un homme. Non seulement c’était un homme, mais je savais qui c’était. Je l’ai reconnu lorsque j’ai vu ses pas frapper avec vigueur dans le ventre de la terre. À cause du pied droit auquel il manquait le gros orteil. La veille, l’homme était venu à la maison.

Parce que, m’a dit maman, c’est le fiancé de ta tante.
Ma tante, sa petite sœur qui, elle, a toujours vécu au village.
Comme, à l’image de la plupart des gens au village, il ne portait pas de chaussures, j’ai remarqué qu’il n’avait pas de gros orteil droit. Plus tard, quand j’ai demandé à ma tante si, sous le masque, ce n’était pas…
Je ne sais pas qui est le masque, m’a-t-elle tout de suite interrompue. Personne ne le sait. Le masque appartient aux choses de la brousse. Ce n’est pas quelqu’un.
Puis elle s’est tue et m’a scrutée avec une espèce d’inquiétude amusée avant de poursuivre :
Si tu sais qui c’est, si tu crois que tu sais qui c’est, oublie cela, enterre cela au plus profond de toi-même et laisse-le retourner à la nuit la plus dense, à l’oubli d’avant le commencement. Tout n’est pas à savoir, ne doit pas être su. Tu comprends ?
J’ai compris.
Pour certaines choses, on ne doit pas savoir ce qu’on sait, alors on ne le sait pas. Tu comprends ?
Je comprends.

Je savais donc pour tonton Bonaventure, mais j’ai fait comme si. Pour maman. Elle a peur que je ne m’évanouisse moi aussi dans la nature. Elle aime s’imaginer que, moi au moins, je resterai éternellement sa petite fille. Et tant que je crois au Père Noël, je reste une petite fille. Même à cent ans, je ne risque pas de lui échapper tant que je continuerai à croire au Père Noël. Pour papa. Faire semblant de croire au Père Noël, c’est laisser croire que mon âme recèle encore assez d’innocence pour continuer à attendre papa. Elle non plus, je le sens, n’attend plus papa. Elle ne l’a jamais attendu. En tout cas, elle sait que moi je ne l’attends plus. Mais.

Aujourd’hui, le jour où papa n’a plus été là, le jour où papa revient.

À ma naissance papa n’était plus là. De papa, je ne sais que deux choses. Ce qu’elle m’en dit
comme ton père
tu es dissimulatrice
ton père aurait été fier de toi
tu as les doigts de ton père
je ne sais pas de qui tu tiens ce poil dans la main
parce que ni moi ni ton père ne sommes paresseux
ton père était tout sauf paresseux
tu as le nez de ton père
méfie-toi de ton cœur
il est très grand il est très profond
mais il ne pourra jamais contenir le monde
ça c’est tout ton père
tu te laisses bouffer par tes amis
comme ton père
et ça ce n’est pas de la générosité c’est de la bêtise
tu as la bouche de ton père
ce n’est pas de moi cela
sûrement de ton père
le sang ne ment pas
tu es aussi butée que ton père
tu as les dents de ton père
l’école c’est tout
si tu refuses de travailler à l’école
tu finiras
comme ton père
Tu as le front de ton père
tu es intelligente mais l’intelligence ne suffit pas
ton père aussi était intelligent
pourtant ça ne l’a pas empêché de se retrouver en
à l’autre bout du monde à faire la guerre
au nom de la quiétude de Dieu sait qui
contre des gens qui ne lui ont rien fait
ni à personne
tu as les oreilles de ton père
ton père aussi aimait la musique
pas le genre de bruits que tu écoutes
du tango
la première fois que je l’ai vu
il dansait un tango
une danse qu’on ne danse presque jamais par ici
ici les gens préfèrent s’exciter de manière désordonnée
avec des danses qui rabaissent l’âme
tu as les pieds de ton père
ton père lui dansait le tango
et la première fois que je l’ai vu donc
il dansait avec cette femme
dont on disait que
et j’ai eu envie d’être à la place de cette créature
et je me suis approchée d’eux
et j’ai délicatement repoussé cette femme
dont on disait que
et je me suis glissée entre les bras de ton père
et je me suis sentie heureuse
comme jamais je ne l’ai été
tu as les mains de ton père
telle que tu me vois
j’ai osé arracher ton père
des griffes de la femme
dont on disait que
et on ne s’est plus quittés jusqu’à ce que
tu as les yeux de ton père
comme ton père
tu n’arriveras à rien
si tu continues comme ça
tu as un beau sourire
c’est tout ton père ton sourire
tu es comme ton père
Et une photo. De papa, il n’y a que cette photo.
« Ton père évitait les photos. De la dissimulation plus que de la discrétion, en réalité. Mais ça, il faut du temps pour s’en rendre compte ».
Le jour de leur mariage.
Elle en blanc.
papa en noir.
« C’est tonton Bonaventure qui a fait la photo ».
Tonton Bonaventure, l’ami de papa, le meilleur ami de papa.
Au premier coup d’œil, c’est elle qu’on voit d’abord.
Peut-être parce que papa regarde ailleurs, sur le côté, au-delà du cadre.
Elle est, elle, étendue sur le capot d’une voiture rouge. Sur le dos. Les yeux dans les yeux de l’appareil.
« La voiture, je l’ai vendue quelques mois après la photo ».
Son bras gauche relâché le long de la robe blanche finit en un bouquet de fleurs.
un autre bouquet, celui de papa, est posé comme à son chevet. Si bien qu’entre les fleurs qu’elle tient et celles posées près de sa tête, son corps de mariée semble flotter au milieu d’une mer rouge fleurie.
Penché sur elle, papa le regard ailleurs, le corps aussi, comme s’il s’attendait à.
Au premier coup d’œil, c’est elle qu’on voit d’abord.
Peut-être parce qu’elle regarde celui qui prend la photo.
elle regarde tonton Bonaventure, l’ami de papa, le meilleur ami de papa.
Elle nous regarde.
un mélange de lassitude, de mélancolie et de bonheur.
De bonheur surtout.
Ce qu’on voit d’abord c’est ce bonheur serein dans ses yeux.
Elle est heureuse.
« Heureuse d’être mariée.
Heureuse.
Heureuse du baiser de ton père dans ma gorge.
Heureuse de me savoir, la veille du mariage, enceinte de toi.
Je me sentais flotter épuisée.
Épuisée d’être si heureuse.
J’étais dans ma photo.
Lui aussi y était, dans sa photo.
Pas au moment du clic.
Juste avant.
Pendant le baiser dans la gorge.
Cette photo-là personne ne l’a prise.
Autrement on aurait vu à quel point lui aussi était heureux.
Mais au moment du clic, il n’y était plus. »
Au premier coup d’œil, c’est elle qu’on voit d’abord.
La main gauche de papa est posée sur son ventre tandis que la main droite sert de reposoir à sa tête. Lui a la tête dressée.
Son profil droit. Aux aguets.
Quelque chose, sur sa gauche, à notre droite, au-delà du cadre, vient de l’aspirer de la photo juste au moment du clic.
L’œil qui perce le profil droit étincelle d’inquiétude.
Ni la mariée, ni celui qui appuie sur le déclencheur ne se doutent que papa est déjà ailleurs.
« Je ne me suis rendu compte de rien. De toute façon telle que j’étais couchée, je ne pouvais pas les voir arriver. Tonton Bonaventure non plus, puisqu’il avait l’œil dans l’appareil. Ton père, si ; il était placé de telle sorte qu’il pouvait les voir avancer dans la photo. C’est pour cela qu’il est sorti de la photo. Il était déjà avec eux. Entre eux. »
Au premier coup d’œil, c’est elle qu’on voit d’abord.
Parce que papa, au moment du clic, était déjà sorti du cadre.
C’est pourquoi, on peut dire, papa n’est pas sur la seule photo (« Ton père évitait les photos. ») que j’ai de lui.
C’est pourquoi, d’une certaine manière, j’ignore à quoi ressemble papa.
C’est pourquoi, puisqu’elle dit que je lui ressemble, souvent je me mets devant le miroir pour deviner à quoi ressemblerait un monsieur qui me ressemble.
Jamais elle n’a voulu m’expliquer pourquoi le jour de leur mariage, des gens sont venus retirer papa de la photo pour l’entraîner Dieu sait où. Elle dit à la guerre.
Le jour où c’est arrivé, que je n’attende plus papa,
plus exactement que je m’autorise à commencer à ne plus croire au retour de papa, je me suis sentie soulagée.

Un matin. Je revenais de l’école. L’exercice de maths que j’avais eu tant de mal à faire hier soir oublié sur la table de ma chambre. Pour une fois que je réussissais un exercice de maths ! Du moins en avais-je le sentiment. « Maman va me tuer si elle découvre mon oubli avant moi. » Je revenais donc chercher mon exercice.

La porte du salon est toujours entrebâillée. Entrer sur la pointe des pieds. Respiration bloquée jusqu’à la porte de ma chambre. Pousser la porte en prenant soin de ne pas la faire pleurer (elle grince lorsqu’on l’ouvre sans ménagement. Maman dit : « Depuis que ton père est parti »). Prendre la copie du bout des doigts. Glisser la copie dans le cartable en évitant le bavardage des feuilles lorsqu’elles se frottent les unes contre les autres. Ressortir de ma chambre en prenant soin de. Toujours sur la pointe des pieds, respiration bloquée jusqu’à la porte du séjour. Sortir. Disparaître.

Me voilà dans le salon. Heureusement maman est dans sa chambre. Porte close. Sa voix, une suffocation, un halètement abandonné et presque douloureux, me parvient et mon sang se glace. Puis un grognement qui, lui, n’est pas de maman. Maman n’est pas seule. Quelqu’un d’autre. Un grognement d’homme. Je pense tout de suite à tonton Bonaventure, et la haine se met à bondir dans tous les coins de mon cœur comme une bête que le stress oppresse et qui cherche à s’échapper de sa cage. Mais presque instantanément je me dis : « Ce n’est pas lui. Ce n’est pas le timbre de la voix de tonton Bonaventure. Tonton Bonaventure à une voix très douce, une voix tellement douce qu’on dirait qu’il chante. Presque une voix de femme. » Or le grognement qui étreint le halètement de maman est rauque, caverneux, très mâle. Un râle. Comme un fauve qui agonise. La honte fond sur moi. Pourquoi ai-je pensé à tonton Bonaventure ? Tonton Bonaventure, l’ami de papa, le meilleur ami de papa. Tonton Bonaventure c’est mon papa Noël. Penser que lui et maman. Un Père Noël ! C’est comme imaginer le bon Dieu ou le petit Jésus susceptible de. Comme n’importe quel bonhomme qui va et qui vient. Même face à la plus belle femme du monde. Peut-être le bon Dieu, et encore. En tous les cas, pas le petit Jésus. Et puis, tonton Bonaventure est l’ami de papa, le meilleur ami de papa. Comment ai-je pu, l’instant d’un battement de cils, penser une telle chose de tonton Bonaventure ? Et surtout comment ai-je pu laisser ramper dans mon cerveau l’incongruité que maman aurait pu s’abaisser à ?

Je ne reconnais pas la voix. Juste un râle de fauve qui agonise dans le halètement abandonné et douloureux de maman. Une espèce d’appel à l’aide. Soudain mon cœur s’emballe, court dans tous les sens, chante à tue-tête en dansant. Mon cœur de joie trépigne. Papa. Papa est revenu. Il est revenu. Le jour où je ne l’attendais pas. Comment est-il ? Me reconnaîtra-t-il ? Le reconnaîtrai-je ? Reconnaîtrai-je, alors que je ne l’avais jamais vu auparavant, à part de profil sur une photo où il n’était plus au moment du clic, reconnaîtrai-je dans un cri du sang, que cet homme-là est mon père, ne peut être que mon père ? Que je ne peux être que la fille de cet homme-là ? Le sang, les yeux fermés, par je ne sais quel prodige, bondira-t-il dans les bras du sang ?

Dans un premier temps, j’envisage de me cacher dans un coin de la maison pour le voir sortir de la chambre sans qu’il me voie. Le voir avant qu’il ne me voie. Être la première à entendre nos sangs crier de concert que je ne peux être que la fille de cet homme. Que mon sang dise « Papa » avant que le sien ne dise « Ma fille ». Le regarder avant qu’il ne me regarde au cas où mon sang ne le reconnaîtrait pas, ou tout simplement au cas où il ne correspondrait pas au père que je n’ai jamais osé rêver. Cette attitude cependant me paraît puérile. Aussi je décide de l’attendre au milieu du salon, assise devant la chambre. Bien en face. Bien en vue. Pour prendre de plein fouet cet instant dans toute sa profondeur, dans toute sa largeur, dans toute sa hauteur. Dans la somptueuse brutalité de l’inattendu. Me laisser écraser, me laisser consumer, me laisser souffler, me laisser disperser par l’apparition du père.

Tambourins, grelots et flûtes autour du cœur, j’attends au milieu du salon les yeux rivés sur la porte derrière laquelle désormais halètements abandonnés et râles de fauves s’élèvent, incandescents, dans un entremêlement indécent de fulgurances.

La porte s’ouvre. Elle sort la première. À moitié nue. Un éclair de panique raye son regard dès qu’elle m’aperçoit. Pendant un moment nous restons là, silencieuses, elle, à probablement se demander quoi inventer, quoi dire, quoi faire de la nudité de son corps dans l’encadrement de la porte, et moi, assise au milieu du salon, le cartable posé sur les genoux, calme, presque absente, et soulagée. Soulagée parce que déjà, l’intuition, je sais, je vois l’image qui va venir la rejoindre dans le cadre de la porte.

Avant l’image, la voix me parvient de la chambre :
Qu’est-ce qu’il y a, chérie ?

Je reconnais la voix tellement douce qu’on dirait qu’il chante. Presque une voix de femme. Je suis soulagée. Comme elle ne répond pas, il la rejoint. Il finit de s’habiller. Je le vois et aussitôt je pense : « Papa est mort. » Il ne se montre pas trop surpris de me voir là, au milieu du salon, à les regarder le cartable sur les genoux comme si j’attendais le bus.

Tu n’es pas à l’école, toi ?, demande-t-il sans paraître s’adresser à moi en particulier.
Il se tourne vers elle parce que je reste silencieuse
Qu’est-ce qu’elle fait là ?
Elle ne répond pas.
Bon, je dois partir, poursuit-il, et il traverse le salon en me regardant du coin de l’œil.
Arrivé au niveau de la porte (je ne le vois pas, mais je sens qu’il a la main sur la poignée de la porte), il dit comme à lui-même, avec une espèce de soulagement dans la gorge :
C’est mieux ainsi. Maintenant tu es une grande fille et ces choses-là, tu peux les comprendre. Il n’y a rien de plus normal. Enfin, ces choses-là, je veux dire, arrivent partout dans le monde. De tout temps. On ne choisit pas d’aimer. Ni la personne qu’on aime. C’est une grâce qui nous est imposée. Tu es à présent une grande fille et tu peux comprendre ces choses-là. Oui, c’est mieux ainsi.

Puis j’entends ses pas s’éloigner.
Papa est mort, n’est-ce pas ?, je lui demande.

Elle me regarde sans apparemment me voir. Elle reste un moment silencieuse, hébétée, puis fait :
Hein ?
Papa, il est mort.
Pourquoi… Mais non… Pourquoi est-ce tu dis cela ?
Je me sens soulagée. Apaisée.

Aujourd’hui, le jour où papa n’a plus été là, le jour où papa revient.

Je me suis levée très tôt, j’ai pris ma douche, je me suis habillée, et j’attends. Assise sur le rebord de mon lit, les yeux sur la porte que j’ai laissée entrouverte, j’attends qu’elle vienne m’annoncer que finalement papa ne viendra pas. Comme d’habitude. Pendant des années, chaque fois qu’elle m’annonçait que papa rentrerait de guerre tel ou tel jour, c’était la fête en moi jusqu’à ce que le jour J, elle m’annonce, lettre écrite de la main de papa à l’appui, qu’un nouveau front a été ouvert, et que ses supérieurs viennent d’annuler sa lettre de démobilisation, et que. Depuis des années, depuis le jour où j’ai réalisé que papa n’était pas là, toujours la même raison, avec lettre à l’appui : « C’est vraiment pas de chance. Ton père ne viendra pas car la guerre qu’on croyait éteinte n’est pas finie. Un autre front vient de s’ouvrir ». Aussi en étais-je venu à me dire : et si papa était mort. Plutôt porté disparu, puisque le corps n’a jamais été rapatrié. S’il était tombé dès les premières heures de la guerre et que, pour je ne sais quelle raison, peut-être pour me protéger, elle avait inventé ce mensonge qu’elle reconduit année après année. Inventée, la guerre, malgré la télé qui, inlassablement, remettait à jour le livre de décompte de cette guerre où la barbarie prenait son temps ! Inventées, bien que je les aie tenues dans mes mains, et lues, les lettres de papa ! À l’heure des premiers doutes, j’ai décidé qu’elles étaient de la main de l’autre, le meilleur ami de papa. Inventé, tout.

La vérité est que papa ne viendra plus, simplement parce qu’il est mort. J’en ai la certitude.

Les premiers doutes ne m’ont cependant pas fait changer le rituel. Me lever. Prendre ma douche. Porter ma plus belle robe et attendre qu’elle vienne m’annoncer que papa une fois encore ne rentrera pas. Faire semblant pour protéger son mensonge. Savoir sans savoir pour, à mon tour, la protéger. Voici la raison pour laquelle lorsque, il y a deux ans, j’ai vu ce type, l’ami de papa, le meilleur ami de papa, sortir de sa chambre, je me suis sentie soulagée. Car jamais elle ne se serait jetée dans les bras de ce type si papa n’avait pas été porté disparu. Soulagée de la vallée de ronces des doutes. Papa est mort. Point. Les choses sont désormais claires. Nettes. Alors que commence le deuil, sans ostentation, loin de leur compassion, au tréfonds de moi-même. Un deuil à jamais inconsolable même si je continue à faire semblant de. Malgré tout la protéger.

Ah, tu es déjà prête ? C’est bien. Tu vois, moi aussi je suis prête, et elle tourne sur elle-même en riant pour que je découvre mieux sa robe rouge fuchsia à base volante. Des escarpins marron. Quelques bijoux que je ne l’ai jamais vue porter. L’ensemble est d’une sobriété raffinée. Elle semble heureuse. Vraiment heureuse.
Comment tu me trouves ? me demande-t-elle ?
Bien. Très bien. Ça te va très bien. Tu es à ton avantage.
Bon, ne perdons plus de temps. Allons accueillir ton père.

Je la suis dans les rues de la ville en me demandant ce qu’elle a encore pu inventer comme mensonge. Car depuis toutes ces années où nous attendions papa, jamais les choses ne s’étaient passées ainsi. Elle venait et, la mine dégoulinante de toute la tristesse du monde, elle m’annonçait que papa ne viendrait pas parce que. J’ôtais alors mes beaux vêtements, les rangeais et le traintrain reprenait. Jamais elle ne s’était elle-même habillée ainsi. Jamais nous n’étions sorties de la maison pour aller à la rencontre de papa. Jamais je ne l’ai vue aussi radieuse. De mon côté, comme d’habitude, je fais semblant d’être heureuse, de croire à son bonheur de voir très bientôt papa, en attendant que prenne fin cette mascarade.

Nous traversons toute la ville. Etrangement pas en direction de la gare ; nous lui tournons même le dos. En silence. La gaieté enfantine de tout à l’heure a laissé place chez elle à une anxiété que dissimule mal un sourire crispé. Il me semble que plus nous nous enfonçons dans la ville, plus elle a peur. J’ai envie de lui dire que la gare est dans notre dos, et que si nous continuons sur ce chemin nous finirions par nous retrouver à la sortie Est de la ville, du côté du pénitencier auquel s’adosse le Collège Steve Biko, mon collège, mais à quoi bon. Attendre simplement la fin du simulacre. Si ça lui fait du bien !

En silence. Jusqu’à mon collège, avenue du 16 juin 1976. Papa, du moins ce qui est censé être papa (puisqu’il est mort), aurait-il décidé, par je ne sais quel mystère, d’arriver par le Collège Steve Biko plutôt que par la gare ? La mascarade prend des accents qui commencent, à défaut de m’inquiéter, de m’intriguer. Par ailleurs, la perspective de croiser les copines, habillée comme une de ces pétasses en socquettes de Petit-Paris, le quartier huppé de la ville, ne m’enchante guère. Heureusement que ce n’est pas encore l’heure de la récréation. Heureusement qu’elle n’entre pas dans le collège. Heureusement qu’elle contourne Steve Biko par la rue des Hibiscus pour déboucher sur l’avenue de l’Unité, parallèle à l’avenue du 16 juin 1976, face au pénitencier. La prison et le collège, dos à dos.

Cette fois, il me semble que nous soyons arrivées ; elle s’arrête, le regard soudain tourmenté, au moment, à la seconde près, où s’ouvre la monumentale porte grise du pénitencier.

Quelqu’un sort de la prison, un sac plastique à la main, comme s’il rentrait des courses. Aussitôt les larmes remplissent les yeux de maman. Depuis qu’elle est apparue devant la porte grise, la silhouette de l’autre côté de l’avenue n’a pas bougé. Seul le regard va de gauche à droite, de droite à gauche, dans un mouvement panoramique. Pendant que maman pleure. Enfin le regard s’arrête sur nous. Nous nous regardons. En silence. Pendant que maman pleure.

Tout à coup, mon cœur se met à battre, à courir très vite. À enfler, tout en continuant à tourner de plus en plus vite en moi. À bouillir d’un bonheur que je n’avais jamais ressenti. Je me sens soudain heureuse. Sans raison apparente. Mon sang, à force d’enfler et de tourner en rond, jaillit hors de moi, gigantesque. Mon sang enjambe la route et court en direction de l’homme que vient de vomir le pénitencier. Je suis heureuse. Mon sang court en criant que cette silhouette figée devant la grande porte grise avec un sac plastique à la main, et ne sachant visiblement pas dans quelle direction faire son premier pas d’homme libre, est mon père. Et pendant que mon sang court, toutes sortes de questions se bousculent dans ma tête. Qu’a pu faire mon père pour se retrouver en prison ? Pour passer autant d’années en prison ? Ces années où je le croyais à la guerre. Mort. Pourquoi mon sang n’a-t-il jamais entendu l’appel de son sang de l’autre côté du mur ? Dans la même ville, dos à dos nous avons vécu. À portée de main, à portée de souffle, à portée de sang.  Je suis heureuse. Tu es vivant.

Mon sang en pleurs se jette dans ses bras.
Tu as le front de ton père
tu as le nez de ton père
tu as les yeux de ton père
tu as les oreilles de ton père
tu as la bouche de ton père
tu as les dents de ton père
tu as les mains de ton père
tu as les doigts de ton père
tu as les pieds de ton père
tu as le sourire de ton père.
C’est mon père.
Je suis heureuse.

En silence mon sang gigantesque l’étreint à l’étouffer. De l’autre côté de la route maman continue de pleurer. Lui aussi pleure à présent. Juste la commissure des yeux mouillée. Il me regarde, les yeux exagérément grands ouverts, émerveillés, comme s’il n’y croyait pas. Je suis heureuse. Il me regarde et il me dit
Pardonne-moi, ma fille… Pardonne à ton père.
Qu’a bien pu faire mon père pour me demander pardon ?

Aujourd’hui le jour où papa est revenu de l’autre côté de la mort, je suis heureuse.

 

 

 

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