Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Vélo et liberté

Nous habitions rue Dessalles, sur le Plateau dit de Jolimont, au nord de la Gare Matabiau. C’était un quartier occupé d’abord par des cheminots qui pouvaient aller travailler à pied. Il n’était pas desservi par les transports en commun (la ligne 12 du tramway passait au faubourg Bonnefoy) et il fallait beaucoup marcher pour le moindre déplacement. Et le comble est que la rue Dessalles est l’une des plus pentues de la ville :  notre maison était située sur le haut, ce qui nous obligeait à remonter à pied toute les courses achetées chez les commerçants de la plaine…. Nous étions de très bons marcheurs…

Nous n’avions pas de voiture, et le petit vélo que mes parents m’avaient offert pour un Noël (peut être pour mes 8 ans) est le plus beau cadeau que l’on m’ait jamais fait.

C’était bien sûr un instrument de jeu, qui permettait de faire des courses avec les Beotéguy’s. Marc était meilleur sprinteur (il n’avait peur de rien et prenait beaucoup de risques) et moi j’étais meilleur grimpeur, la côte Dessalles était mon domaine… Nous pratiquions déjà ce que l’on qualifie de VTT de nos jours sur tous les terrains vagues du quartier.

C’était aussi un fabuleux instrument de liberté. Tout comme Modiano qui explorait Paris en faisant des cercles concentriques, j’explorais mon quartier puis la ville de la même manière, en m’éloignant progressivement…

Eté 1952  je pose sur mon petit vélo, casquette en arrière, pour avoir l’air d’un coureur, pendant que Bernard promène sa voiture rouge à pédales

Mes parents ne m’imposaient aucune contrainte, ce qui paraît extraordinaire aujourd’hui, ils avaient confiance en moi, et les rues étaient beaucoup plus calmes. Cette liberté était assez fabuleuse et développait en nous le sens de l’exploration et de la découverte, en nous procurant une certaine assurance et le sens de la responsabilité.

Ainsi je pouvais me déplacer facilement, d’abord pour aller voir mes copains dans le quartier Jolimont/Marengo, puis plus tard mes camarades de lycée dans toute la ville et même en banlieue.

Je ne me souviens pas avoir eu le moindre accident de vélo, le seul incident est dû à une expérience originale que j’avais tentée par une belle soirée d’été, après le dîner, quand la nuit n’en finit pas de tomber… Il y avait alors sur le plateau de Jolimont une butte, qui servait notamment à des courses de moto-cross. Nous avions l’habitude de prendre beaucoup d’élan et d’attaquer frontalement la butte, haute de 3 à 4 mètres. La vitesse nous permettait de faire un petit saut de quelques dizaines de centimètres avec le vélo. Le vainqueur était celui qui réalisait le plus beau saut.

Pris ce soir là d’une idée autant originale que saugrenue, je décidais de faire le saut dans l’autre sens en partant du haut du plateau et en sautant vers le bas, en prenant bien sûr un peu d’élan. Et comme je voulais être le premier à tenter l’opération, je l’expérimentais tout seul…

Je pris mon élan, arrivais au bout de la piste, eus la sensation de voler dans l’air pendant quelques secondes, fabuleux, je m’en souviens encore, je volais, comme dans la chanson*, puis plus rien, si ce n’est que je recouvrais mes esprits un peu plus tard, le nuit commençait à tomber, j’étais groggy sur le sol à côté de mon petit vélo.  Progressivement je fis l’inventaire de mes muscles, de mes os, de mes membres : tout fonctionnait, même le vélo, à quelques détails près avait survécu au vol plané… Je décidais alors de rentrer sagement à la maison, sans rien dire à personne – pourquoi inquiéter mes parents, qui œuvraient bien sereinement – et j’allais me coucher…

Ayant alors mesuré la gravité du risque pris, je décidais, premièrement de ne jamais recommencer l’expérience, et deuxièmement de n’en parler à personne.

*Il est libre Max

Il est libre Max,

Il y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler

Chanson de Hervé Cristiani (1981)

Bouillargues, le 05 11 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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