Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Tribulations joviciennes d’un provincial sans voiture

C’est au début de la dernière semaine de septembre 1964, sous un soleil estival, que je débarque à Jouy en Josas. La première impression est très positive.  Je reprends, in extenso, les termes d’une lettre écrite à mes parents le 29 septembre, pour décrire le site :

“Premières impressions sur la résidence, elles sont excellentes.

Je crois que ça dépasse tout ce que l’on peut imaginer dans une cité universitaire. Par moments, cela touche presque au luxe !

Des boiseries jusqu’à mi-mur dans les chambres, du confort, un fauteuil, une table de loggia, 2 tables à rayonnage, etc….

Chambre d’élève, photo Daniel Sainthorant

Tout le côté donnant sur la loggia est vitré, et comme j’ai le soleil à partir de midi, c’est très agréable !

A l’extérieur, il y a un foyer remarquable, des amphis luxueux et un restaurant très moderne. Pour 130 francs, on y mange beaucoup mieux qu’au meilleur restau U de Toulouse ! Espérons que cela va continuer ainsi !”

Mais il y a un Hic, et de taille :

“Un seul problème, l’éloignement de Paris.

Une voiture s’imposerait, mais pas question pour le moment.

Une solution, entrer en relation avec un camarade, qui en possède une, et il y en a pas mal ici. Il y a peu de trains qui passent par Jouy et qui s’y arrêtent, la gare de Versailles Chantiers est à 6 kms.

Mais l’organisation d’un service de cars ne saurait tarder.”  (Promesse de gascon, jamais tenue)

Depuis 3 jours, il fait un temps magnifique, et dans ce cadre champêtre, on se croirait en vacances. Il y a même 2 grands étangs et une rivière qui traverse le domaine…”

Dès la première lettre, le problème est clairement posé, la Résidence est superbe, un seul problème, et de taille, comment faire pour répondre à l’appel de la capitale, sans voiture personnelle.

C’est alors que l’on se rend compte des quelques avantages de Tocqueville.

Mais une jeune HEC doit savoir se débrouiller, et n’ayant pas les moyens d’acheter un véhicule personnel, même d’occasion, je suis boursier et vraiment sans moyens, il va me falloir faire preuve d’imagination pour relier régulièrement Jouy à Paris.

Il n’est en effet pas question de rester cloîtré dans ce paradis champêtre de Jouy !

Ce n’est pas une, mais plusieurs solutions qui seront mises en œuvre.

Le plus facile, c’est d’aller à Paris à la fin des cours, au moment où beaucoup de camarades motorisés quittent le campus. Il y a toujours une place dans une voiture, qui vous dépose à une gare ou une station de métro.

Il faut bien dire qu’il existe une vraie solidarité, et que les chauffeurs partent rarement à vide.

Le départ le plus important a lieu le samedi à la fin des cours. Un réseau est vite créé, une bourse des départs s’organise, et il suffit de bien s’organiser en s’y prenant à l’avance.

Voilà le problème de l’aller Jouy/Paris réglé.

Le plus difficile reste le retour.

Il faut la plupart du temps, se débrouiller tout seul, du fait de retours tardifs et le plus souvent nocturnes.

Tout va bien jusqu’à la gare de Versailles/Chantiers, mais le soir et la nuit, point de correspondance pour Jouy en Josas, ni de ligne de bus.

Une seule solution, le Stop.

En 1964, l’autostop est une pratique courante, utilisé par une jeunesse mobile et démunie. Dirk, mon correspondant allemand fait l’aller-retour Hambourg/Toulouse en stop.

L’autostop est populaire et les étudiants bien vus par la population…

Je me retrouve donc pratiquement tous les dimanches soir, à faire du stop sous le pont des chemins de fer, sur la route de Saclay, à la sortie de la gare de Versailles Chantiers, généralement sous la pluie ou dans le brouillard.

J’ai toujours trouvé une voiture, avec un temps d’attente ne dépassant pas la demi-heure, sous un éclairage axial plutôt faiblard : une sacrée performance !

J’étais alors en mesure de brosser un tableau sociologique des conducteurs qui me prenaient dans leur véhicule.

J’avais toujours affaire à des hommes seuls. Le plus souvent, il s’agissait de travailleurs du soir, qui rentraient chez eux, ou bien de personnes venant

de festoyer ou d’assister à un spectacle.

Quelques souvenirs cocasses, comme cet ecclésiastique, qui semblait cacher un secret sur sa provenance, à cette heure incongrue pour un curé, et qui paraissait très gêné. Si la route avait été un peu plus longue, je pense que j’aurais pu le confesser. Ou bien ce chauffeur complètement saoul, qui en zigzagant, et à faible allure, parvint à me ramener sain et sauf à la porte de l’école….

Il y avait bien sûr aussi dans la liste l’homosexuel de service.

Le samedi soir, il fallait impérativement trouver une solution gratuite sur Paris, en me faisant héberger chez des camarades qui avaient de la famille à Paris, comme le toulousain Jacques Broda.

Il y avait aussi la solution Tocqueville, possible en période de vacances, ou le matelas pneumatique et le duvet dans une pièce quelconque, voire une cuisine, chez mes hôtes du soir…

L’hôtel n’entrait pas dans mes moyens.

Le Parc Automobile des Elèves et la Solidarité

Le premier trimestre fut terrible pour le parc automobile, qui subit une vraie hécatombe, avec une dizaine de voitures accidentées en 2 mois. Parmi les victimes, une belle MG et un joueur de l’équipe de rugby qui se retrouva à l’hôpital dans un corset de plâtre avec quelques vertèbres endommagées.

Et même un prof distrait vint percuter la 2cv d’un élève, la rendant inutilisable.

Ces accidents ayant servi de leçon, il y eut moins de dégâts au second trimestre.

La solidarité fut réelle, et les prêts de voiture fréquents.

C’est ainsi que je conduisais la 2cv de Laffitte, pour aller disputer un match de rugby à Bagatelle, par une froide journée d’hiver, (le mercredi 24 février plus précisément). A bord 3 collègues membres de l’équipe de rugby d’HEC, qui allait rencontrer Dentaire, sur un terrain gelé.

Rugby à Jouy au premier plan : Rudaux, x, Salvanet, y, Dietlin, Bon, je suis à l’arrière (à droite)

Le match fut rude.

En 2ème mi-temps, Dietlin, capitaine, commande une mêlée sur les 22 adverses. Comme à son habitude, Salvanet talonne habilement et Brossier, demi de mêlée, malin comme un 1/2 de mêlée, sert Polivka à l’ouverture. Jouant à l’arrière, je m’intercale, suis servi par ce dernier, et fixe l’arrière adverse, avant de transmettre le ballon à Bénézy, premier centre, qui va marquer à droite des poteaux l’essai de la victoire, un essai d’anthologie.

Sur ma fixation, je suis plaqué sèchement et tombe la main ouverte sur le sol gelé. Je transforme l’essai et termine le match malgré une douleur de plus en plus prégnante.

Et c’est en voulant passer les vitesses sur la 2CV, que je m’aperçus que j’étais incapable de manier le levier de vitesse…Fracture du scaphoïde, 3 mois de plâtre, j’allais devoir abandonner pendant au moins 2 mois la possibilité de conduire….

Autres conséquences, saison rugbystique terminée, mon compteur allait rester bloqué à 8 essais marqués et plus grave, impossible de faire les compositions écrites hebdomadaires.

J’imaginais vite une solution, et proposais à l’administration de me donner une secrétaire pour dicter mes devoirs. Cette offre fut acceptée, et pendant 3 mois, c’est la femme du surveillant général qui rédigea mes compos sous ma dictée. Cette solution me permit de rester en course et de sauver ma bourse. Je pourrais préciser, que je fus noté avec une certaine bienveillance, le censeur précisant sur mes copies, que je m’étais blessé en “défendant les couleurs de l’Ecole”.

Ce qui contribua à me faire gagner 180 places en première année par rapport à mon rang d’admission (245ème).

Mais un petit miracle allait se produire :

1 – ma guérison fut rapide, et je commençais très tôt ma rééducation, notamment en conduisant malgré le plâtre.

2 – je passais un accord “gagnant/gagnant”, avec un collègue, Pertuy, qui avait une belle 2CV et qui rentrait tous les weekends à Dijon.

Comme il avait des difficultés à garer la voiture à la gare de Lyon, je le conduisais le samedi à la gare et allais le rechercher le dimanche soir, en conservant l’auto.

De facto ma vie allait changer,

Finies les pérégrinations joviciennes,

Adieu train, métro, bus et stop,

Vive la 2CV !

Ce fut un printemps formidable, qui me permit de partir tous les weekends avec MC ma future épouse, notamment à Cabourg et Deauville, voire à Jargeau, sur les bords de la Loire.

Mai 1965    Avec la 2CV de Pertuy sur le pont de Tancarville – Photo Roger Séguéla

La liberté de déplacement, ce fut une vraie conquête !

Epilogue :

Le stage d’été de 1ère année, effectué chez Masurel, fut bien payé et me permit d’acheter, pour la somme modique de 2000 francs, une belle 4CV d’occasion pour la rentrée en 2ème année…

Toute liberté ayant son prix :  je dus m’habituer à utiliser la manivelle, et à gratter les bougies, pour la faire démarrer, par les matins humides et frisquets de la région parisienne, et dans les brumes joviciennes !

 

Roger Séguéla

Bouillargues le 07 novembre 2019

 

Photo Bonus : En Comptoir de Méthode

De gauche à droite, Laffitte, Séguéla, Lanèque et Lebas

Note de l’auteur : à l’époque on s’appelait par son nom de famille, pas encore par le prénom, et on ne se faisait pas la bise à tout bout de champ….et le port du masque dépassait l’entendement !

 

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