Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Rue de la Paix n°4

Le 4 septembre 1967, je suis incorporé à la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris.

Le 4 décembre 1967, je m’installe dans mon bureau au 4 de la rue de la Paix.

En 3 mois, je suis passé de l’Armée au Business !

Le 4 rue de la paix est le deuxième bâtiment, côté soleil, après la rue Danielle Casanova à droite (suite aux arcades de la place Vendôme)
Mon bureau était au premier étage au-dessus de l’entresol

Un Service Express

Le 4 septembre 67, je pensais débuter un service militaire d’une durée de 16 mois, ce qui programmait mon démarrage dans la vie professionnelle en janvier 1969.

Réformé (RD2), le 21 septembre, je quitte définitivement l’armée le 24 octobre.

Dès le 24 septembre, je me mets en recherche d’emploi, visant un poste pour début janvier 1968.

Mais les choses vont aller très vite, je rencontre le PDG de la CGFCI, Johnny Hughes, le courant passe, il est pressé, moi aussi, et nous faisons rapidement affaire : entrée en fonction dès le 4 décembre. Je me passerai de vacances de Noël !

Un Contrat simple

Johnny Hughes veut développer son affaire, un jeune HEC doit lui apporter du chiffre et de la crédibilité.

Pas de définition de fonction, « ma situation sera celle que je saurai me créer », me dit-il.

Comme je ne connais encore rien à l’entreprise, ce programme me va. Je pourrai toucher à tous les secteurs et voir ce qui me plaira.

En fait, je remplace les 14 mois restants de service militaire par un stage de découverte de l’entreprise de 19 mois.

Qui plus est, ce stage est rémunéré, je vais toucher 1500 francs par mois, près de 4200 € de

2020.

C’est Byzance !

Toute la famille est ravie, mes parents stupéfaits, c’est 2 fois le salaire de mon père.

Moralité, j’ai travaillé dur, et ça commence à payer.

J’ai 23 ans et demi.

La CGFCI/International Displays

J’intègre une entreprise dénommée CGFCI : Compagnie Générale Française du Commerce et de l’Industrie (CGF en abrégé), destinée dans son objet à toutes formes de négoce, de commerce et d’industrie. Une dénomination suffisamment large pour pouvoir tout y faire !

Créée en 1958, cette société prendra plus tard le nom de Cie Générale Française du Carton et de l’Imprimerie, beaucoup plus adapté.

Et sa filiale, « International Displays », permet de faire du négoce en cartonnage sur le marché de la publicité, notamment sur lieu de vente (la Plv).

Johnny Hughes me laisse le choix de mon titre. J’aurais pu tenter « Directeur Commercial » ou « du Marketing », mais je suis modeste et réaliste, un titre, ça se mérite, et je me donne celui « d’Attaché Commercial », ce qui va faciliter mon intégration.

Impression et Cartonnage

Johnny Hughes a préempté un marché juteux, la niche des boîtes de chaussures de luxe, celles qui, vu leur prix de vente, nécessitent une belle boîte en carton imprimé.

Il a acquis aux USA un procédé de thermocollage des boîtes en carton, le Wrap-Box, dont il a l’exclusivité pour la France. Les boîtes, imprimées dans deux usines à Limoux et Fougères, sont livrées en palettes et montées sur place à l’usine, grâce à des machines à thermocoller, prêtées contre caution.

Le marché français de la chaussure est alors florissant, de beaux souliers de qualité sont fabriqués dans toute la France, avec un point fort sur la région de Romans.

Le même procédé est utilisé pour les jouets, et la CGF réalise des boîtes de poupées, comme pour Petitcollin, à Etain dans la Meuse.

En 1967, le marché de l’habillement et du chaussant n’est pas encore envahi par les produits à bas prix. Les articles sont encore chers, ils nécessitent un emballage de qualité.

Les Souliers Gracia – la seule boîte à chaussure retrouvée 50 ans après (photos RS)

Johnny Hughes : Un patron atypique

D’origine américaine, Johnny Hughes ne laisse pas indifférent, il n’a rien à voir avec le profil physique des patrons du Cac 40. Il n’a pas fait de grande école, il connaît bien le terrain, il est opportuniste et excelle dans la vente.

C’est par ses techniques de vente assez personnelles qu’il a construit sa clientèle.

Il a su s’attacher des patrons provinciaux, en leur apportant la mode parisienne.

Il sait les inviter dans les plus grands restaurants, et même dans les boîtes à la mode…

C’est un excellent moyen de les fidéliser !

Il aime la vie et en profite allègrement. Il possède une maison avenue Foch, en achète une en Suisse, roule dans une Fiat 124 Coupé Sport 1967, gère les pertes de la boutique de mode de son épouse, sise au bas de la rue de Rennes, près du boulevard St Germain. Et cela bien qu’il soit en instance de divorce. Début 69, il part 15 jours en Tanzanie, et revient fier d’avoir tué un éléphant.

La Fiat 124 Coupé 1967

Il ne mélange pas sa vie professionnelle et sa vie privée.

Il a un look de play boy sur le retour, en pleine forme et le teint clair le matin, nébuleux et couperosé en fin d’après-midi, au retour de repas d’affaires par trop arrosés.

Tout le monde dans l’entreprise sait que pour travailler sérieusement il faut le voir le matin.

Et comme il a parfois du mal à tenir ses promesses, par exemple le 13ème mois donné en mai 68, et à développer avec sérieux ses affaires, je comprendrai vite qu’il n’y a pas d’avenir pour moi dans cette boîte, taillée à sa dimension.

Il est effectivement assez radin, et pinaillera même sur mes notes de frais.

Je le baptise « Tiburce », un gentil prénom affectueux.

Une Équipe Efficace

L’équipe, qu’il a constituée autour de lui, est courte et efficace.

Grete, ou Greta, est la secrétaire/assistante allemande de classe, organisée et efficace. C’est une petite blonde qui sait se faire respecter. Nous serons invités MC et moi, à dîner à son domicile, où elle nous recevra avec son compagnon eurasien.

Mme Rollin, est une directrice de production en pleine maturité. Elle connaît parfaitement le marché du cartonnage et de l’imprimerie et est intraitable sur les achats.

Elle gère le réseau des représentants multicartes, dont une de mes missions sera de s’affranchir, car ils sont plus au service du client que du fournisseur.

Elle a noué une relation privilégiée avec M. Reulet, le patron d’une imprimerie avec qui nous travaillons. Les repas d’affaire débordent parfois sur l’après-midi, et elle en revient pimpante et le rose aux joues. Tout le monde sait ce qu’il faut répondre si le mari téléphone !

Elle est assistée par sa responsable technique, un petit bout de femme vive et efficace, Mme Noël, que tout le monde, évidemment, appelle la mère Noël.

Le climat est excellent et je m’entends bien avec cette équipe féminine.

Il y a aussi 2 bons maquettistes, installés dans de vastes bureaux sur cour. Ils créent les modèles de boîtes, que le patron ou moi, allons présenter aux clients.

Pour certains industriels plus difficiles, nous faisons appel à des artistes free-lance, dont la notoriété flatte les égos.

Deux usines à Limoux et Fougères

Les boîtes sont fabriquées et imprimées dans deux usines situées à Limoux dans l’Aude et à Fougères, Ile et Vilaine.

Livrées sur palettes, elles sont montées en bout de chaîne chez le fabricant de chaussures.

Le SAV est fait par les directeurs d’usine, et les directeurs techniques, mais nous sommes tous capables de le faire, tellement le système du thermocollage est simple. Je me surprendrai moi-même de ma compétence technique…Et j’apprendrai accessoirement les métiers de l’impression, en devenant compétent en offset et en héliogravure.

Je me rends compte aujourd’hui que je suis souvent allé à Limoux et jamais à Fougères.

Une raison bien simple, Limoux est proche de Toulouse, et j’irai soit avec le Capitole en louant une voiture à Toulouse, soit avec la R8 personnelle, soit avec la Fiat 124 Coupé Sport.

En effet, quand il est absent, (Tanzanie, USA, Allemagne, Suisse), Johnny Hughes me laisse sa voiture, ce qui me permet d’arriver triomphalement à Jolimont ou au Blanc-Mesnil. Je laisserai la voiture de sport garée dans la rue dans cette banlieue, notamment pendant les grèves de mai 68 et il n’y aura jamais de problème.

Notes de Frais et Repas d’Affaires

Me déplaçant avec ma R8 personnelle, je découvre le charme des notes de frais. Cette voiture ayant été achetée d’occasion, elle s’amortit vite et dégage de la trésorerie.

Selon les destinations, j’utilise, soit la voiture, soit le train, en fonction de la distance et la facilité d’accès. Il est souvent compliqué de joindre certaines villes de province par la Sncf, comme Etain dans la Meuse !

Je découvre aussi le charme des repas d’affaires.

Jusqu’en 67, j’ai rarement eu l’occasion de manger au restaurant.

Avec Johnny Hughes, je vais découvrir tout le rituel du repas d’affaires, destiné à bien traiter le client.

Le modèle et la couleur de notre R8 achetée en 1967

J’en suis tellement surpris, que j’ai détaillé un premier menu dans un courrier du 17 janvier 1967 adressé à mes parents. Je cite :

« Repas excellent au Grand Hôtel de Valenciennes, hélas trop arrosé, mais j’ai bien tenu le coup. (Whisky, blanc de blanc, bordeaux, champagne et liqueurs). 12 huîtres énormes et steak au poivre délicieux ».

Je ne suis pas habitué à boire autant, le travail post-prandial est difficile et il vaut mieux rentrer en train qu’en voiture.

Ces repas me font découvrir des aliments nouveaux, comme les huîtres, les fruits de mer et une grande variété de fromages. Dans les premiers temps, je me gaverai littéralement d’huîtres, et de langoustes. Nous ferons aussi une débauche d’escargots, auxquels nous ne touchons plus du tout aujourd’hui.

Et je découvre le vin de Champagne, et mes premiers bons Bordeaux. Et là il y a fort à faire, car je n’ai encore jamais bu de vins de qualité. Il me faudra trouver une méthode pour savoir apprécier les meilleurs crus et développer mon goût.

Mon Premier Client : Pradet à Orléans, la marque Hungaria

Utilisant à fond le réseau HEC, je rentre en relation avec un ancien élève, qui occupe un poste de direction chez Pradet à Orléans. Cette entreprise fabrique des articles de sport à la marque Hungaria, célèbre en France depuis les coupes du monde de football de 1938 et de 1954, où les Hongrois de Ferenc Puskas s’étaient inclinés en finale face à l’Allemagne de l’Ouest, rendant éminemment sympathique le football hongrois en France.

Pradet achète mes boîtes et j’ouvre mon compteur avec un premier client.

Un buvard Hungaria, comme on en faisait dans les années 50 (archives Pradet)

C’est ma première vente, ma carrière commerciale a commencé, et j’ai apprécié le « jeu », qui consiste à rendre un produit (ou un service), indispensable à l’acheteur.

Je vais me prendre à ce jeu, en développant des qualités naturelles, qu’il me faudra améliorer par l’acquisition de techniques de vente.

Ces techniques, j’irai les chercher plus tard à l’École de Vente de Lesieur-Cotelle, mon futur et second employeur.

Un patron prévoyant : Mai 68

Johnny Hughes est un vrai patron, il sait que pour gouverner, il faut prévoir.

Il le démontre au moment de mai 68.

Au déclenchement de la grève générale, et avec la fermeture des raffineries, il y a une pénurie de carburant. Les transports publics ne fonctionnent plus.

Nous prévenons notre boss, Tiburce, que nous ne pourrons bientôt plus venir travailler….

Et là, il nous sort sa botte secrète, il a stocké dans un bureau une vingtaine de jerrycans d’essence, en toute illégalité. Il me confie sa Fiat Coupé Sport, avec mission d’aller chercher le personnel le matin, et de le ramener le soir à son domicile.

Cela fonctionne, nous arrivons vers 10 h/10h30 au bureau le matin, et repartons vers 16h30.

J’aurai donc exercé la fonction de chauffeur du personnel, mais sur voiture de sport !

La Gestion

L’un des charmes de la CGFCI, c’est que je peux toucher à tout. Je m’intéresse aussi à la gestion. J’analyserai les frais généraux, décomposerai frais fixes et variables, et reverrai leur imputation sur le prix de revient des produits, de façon à bien connaître leur rentabilité.

Je mets en place une vraie comptabilité analytique, permettant une juste connaissance de la rentabilité, et la réalisation de devis précis. Nous pouvons ainsi ne pas donner suite à des affaires insuffisamment rentables.

En mai 68, je calculerai les hausses de salaire, (7+3) %, sachant que l’inflation de 13%/an annihilera rapidement cette augmentation.

Le 4 rue de la Paix : un emplacement stratégique pour la mode parisienne

Ce n’est pas par hasard que Johnny Hughes a installé ses bureaux rue de la paix.

C’est l’épicentre du Paris de la Mode, près de la rue du Faubourg St Honoré, entre l’Opéra et la place Vendôme, à deux pas de la rue Royale et de la place de la Concorde.

C’est aussi le centre du Paris historique.

Évidemment, c’est destiné à impressionner les clients, et ça fonctionne.

Deux bureaux donnent sur la rue de la Paix, celui du PDG, avec 2 fenêtres, et le mien, avec une seule.

Je suis gâté, je n’aurai jamais plus de toute ma carrière un bureau aussi bien situé.

Et cerise sur le gâteau, en me retournant, à travers la fenêtre, de l’autre côté de la rue, au 1er étage du 3 de la rue de la paix, je peux suivre les défilés de mode de la maison de Haute Couture : Madame Grès (anciennement Maison Paquin).

Un clin d’œil aux défilés de mode des pompiers de paris évoqués dans ma chronique sur « la vie d’un sapeur inapte au fort de Villeneuve St Georges » !

Le tableau ci-dessous évoque la sortie des employés de la maison Paquin, quelques décennies auparavant, comme aurait pu le faire le film de Woody Allen, « Midnight in Paris ».

Sortie des ouvriers de la maison Paquin, rue de la Paix, par Jean Béraud (XIXe s).

Une séparation en douceur

Mon engagement auprès de la CGFCI n’a pas rompu les contacts établis avec d’autres entreprises, notamment avec Lesieur-Cotelle et Associés (LCA).

Je me suis vite rendu compte que cette petite entreprise ne m’offrait pas les perspectives de carrière, que j’étais en droit d’espérer, vu les études réalisées.

C’était idéal pour un début, mais il fallait en sortir, pour profiter des opportunités offertes par une plus grande société structurée et organisée.

Je mène en parallèle des négociations qui aboutissent rapidement, fin février 1969.

La branche Entretien de Lesieur-Cotelle m’offre un poste de cadre de direction. J’aurai une période de formation d’une année sur le terrain, suivie par deux années, où j’exercerai toutes les fonctions commerciales, à Paris et en Province, et suivrai toutes les formations de l’école de vente.

Au bout de 3 ans, je serai cadre commercial opérationnel.

Et pour suivre cette formation de longue durée, je serai rémunéré 2500 francs par mois dès l’embauche, (environ 6000 € 2020), voiture de fonction fournie.

A 25 ans, cela ne se refuse pas.

Connaissant bien mon patron, je sais comment lui présenter les choses : je vais tout simplement lui demander une augmentation substantielle, puisque j’ai fait mes preuves et apporté un chiffre d’affaires conséquent, rentabilisant ma présence.

Évidemment, il tergiverse, répond négativement, puis finit par lâcher 50 francs.

Nettement insuffisant.

Je ne lui laisse alors pas le temps de réfléchir, et lui présente ma démission, qu’il ne peut pas refuser.

C’est une technique, qui permet une séparation en douceur, tout en restant bons amis, puisqu’il me propose de rester son conseil en gestion.

Cette mission sera de courte durée : ma première prestation ne sera jamais rémunérée…Et nous en resterons là !

Épilogue

Après le numéro 4 de la rue de la Paix, à Paris, je me retrouverai dans l’immeuble ultramoderne de la société Lesieur-Cotelle au Pont de Sèvres, à Boulogne.

Après l’imprimerie et le cartonnage, j’aborde la chimie et l’alimentaire….

Une nouvelle vie va commencer.

Un autre grand changement est aussi programmé, nous décidons, MC et moi, de mettre en route notre premier enfant, Raphaël, qui naîtra à Grenoble le 23 juin 1970, 5 ans après notre mariage.

Quelques années plus tard dans mon bureau moderne du Pont de Sèvres (photo RS)

 

 

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