Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Les événements historiques marquants (1953-1962)

Chez les Séguéla, on suivait l’actualité, et cela depuis plusieurs générations.  Et on se passionnait pour les problèmes politiques. J’ai toujours vécu dans un monde familial rythmé par les informations régulièrement délivrées par la radio et la presse et commentées par un père omniprésent.

La Radio

On peut affirmer sans exagération que le volumineux poste de TSF était le centre nerveux de la maison. Il trônait en plein milieu (façon de parler), de la cuisine, la pièce principale. Quand c’était l’heure des infos, il fallait arrêter toutes les discussions et écouter “quasi religieusement” les nouvelles prodiguées par un speaker au phrasé inimitable et caractéristique de l’époque, empreint d’une certaine grandiloquence. On peut retrouver cette diction dans des films d’actualité des années cinquante.

Une fois les nouvelles distillées, mon père reprenait la parole et commentait l’actualité. Autant dire que nous épousions ses idées, il n’aurait pas été imaginable de le contredire. L’idée ne nous a même jamais traversé l’esprit.

Aux temps de la Quatrième République, nous étions férus de politique “politicienne” et suivions avec intérêt les alliances qui se faisaient et se défaisaient entre les trop nombreux petits partis.

La Presse Régionale Quotidienne

L’information n’aurait pas été complète sans la presse quotidienne régionale qui complétait les informations nationales par les nouvelles de la région. Et dans ce domaine, le journal “La Dépêche du Midi”, s’était taillé la part du lion, régnant en maître et diffusant ses idées radical/socialiste.

Nous étions abonnés, un porteur déposait le journal dans la boîte aux lettres tôt le matin, et au réveil, nous nous battions pour être le premier à le lire.

Il faut avouer cependant que nous avions tendance à commencer par le sport, et les nouvelles sur l’équipe de foot du TFC (prononcer Téfécé).

Mon père, en dégustant son café, se délectait à la lecture de la rubrique nécrologique : les morts le rassuraient, il leur avait survécu!

Ensuite il reprenait la rubrique politique et repartait dans ses commentaires, de plus en plus prévisibles avec le temps. Il n’aimait pas ce journal, à commencer par sa famille dirigeante, les Baylet, et ne se privait pas de la critiquer. C’était devenu un jeu, et avec Bernard, il nous arrivait même de la provoquer, de le “lancer” comme on disait alors. Le succès était assuré. Il se rodait avec nous, peaufinait ses arguments, avant de les reprendre au Bureau des Litiges, où il disposait d’un auditoire d’un autre calibre, et où ses “sorties” étaient attendues. Il s’exprimait bien en public, comme son père, et il aimait ce rôle de tribun.

Ces deux média complémentaires constituaient pour nous une vraie fenêtre ouverte sur le monde : nous étions très bien informés.

Et c’est ainsi que nous avons pu vivre, pratiquement heure par heure, les 5 évènements suivants, qui marquèrent notre jeunesse :

1953 – Les Inondations aux Pays Bas ; 1954 – La Chute de Dien Bien Phu ; 1954 -Mendès France 1er Ministre ; A partir de 1956 La guerre d’Algérie ; 1958 – De Gaulle au pouvoir

Les Inondations aux Pays Bas – Nuit du 31 janvier au 1er février 1953

Durant l’hiver 1953, une violente tempête fit céder les digues, dans la nuit du 31 janvier au 1er février, et une grande partie du pays fut envahie par les eaux. Il y eut près de 2000 morts et beaucoup de réfugiés.

J’avais alors 8 ans et je commençais à m’intéresser au monde extérieur, suite notamment au voyage en Italie de 1952.

Ces inondations frappèrent l’Europe occidentale, et un premier grand mouvement de compassion et de soutien se développa. Des quêtes furent organisées, ainsi que des collectes de vêtements et de matériels divers. Et fait plus marquant, peut être à cause du souvenir récent des réfugiés du Benelux en France pendant la guerre de 40, un mouvement se fit jour pour accueillir des enfants sinistrés dans les familles françaises.

Connaissant le côté bon samaritain de mes parents, ils n’eurent de cesse d’obtenir un réfugié. Pour participer à ce vaste mouvement d’entraide, orchestré par la Croix Rouge, ils montèrent un dossier et remuèrent ciel et terre. En vain.

Finalement, il y eut très peu d’enfants concernés, ce qui n’était pas plus mal, et je pense que de toutes façons leur dossier ne faisait pas le poids quant aux conditions d’accueil.

Ils furent déçus. C’était peut-être le désir d’un troisième enfant, Bernard avait déjà 4 ans. Avaient-ils songé à une adoption ? Je n’ai aucune certitude sur ce point.

Ce qui est sûr, c’est que nous fûmes aussi déçus de ne pas pouvoir enseigner le français à un jeune batave, et d’apprendre en même temps beaucoup sur ce pays un peu étrange, où les enfants étaient grands et blonds.

La Chute de Dien Bien Phu – 13 mars au 7 mai 1954

En 1954, j’allais avoir 10 ans, une grosse étape dans une vie d’enfant.

Ce fut l’année de ma première grande émotion relative à un évènement historique.

Jusqu’alors nous avions suivi les évènements du Vietnam (on ne disait même pas la guerre), d’une manière un peu lointaine. Seules les rares nouvelles de notre cousin, le Nincut, militaire de carrière, engagé en Indochine, nous parlaient de cette guerre, au travers de tous les problèmes qu’il traversait, maladie, accoutumance aux drogues, son mariage avec une infirmière qui s’occupait de lui avec abnégation.

Nous n’étions pas inquiets, l’armée française nous paraissant invincible, conformément à ce que nous expliquait la communication officielle, relayée par les médias.

L’encerclement de plusieurs bataillons dans le cuvette de Dien Bien Phu, l’avancée inexorable des ennemis, les parachutages incessants, l’héroïsme de nos soldats et des infirmières, les reportages de guerre où l’on se retrouvait  à proximité des combats, l’incapacité de l’armée française à sauver ses troupes, nous vivions tout cela au rythme des informations radio.

Ce printemps 54 fut horrible, tellement nous avions pris conscience que des soldats français mourraient tous les jours ou qu’ils finiraient prisonniers dans les terribles camps du vietminh.

Nous avions pris aussi conscience que la fin de l’Empire Colonial Français était inéluctable, et que cela allait nous coûter très cher.

Les temps changeaient !

Il allait falloir s’y adapter.

Mendès France 1er Ministre – Juin 1954 Février 1955

PMF en 1968

C’est pour sauver ce qui pouvait encore l’être, et engager un vaste plan de décolonisation, que Pierre Mendès France est appelé au pouvoir en juin 1954.

Alors qu’il a toujours fait face à une opposition personnelle très virulente, il semble constituer le seul recours capable de redresser le pays. PMF est une vraie bête politique, mais il lui sera toujours reproché, surtout à gauche, d’être juif et marié à une Servan Schreiber, dont la famille possède le château de Montfrin, dans le Gard. Il y a longtemps vécu avec son épouse.

Au début tout va bien, il va très vite régler le problème du Vietnam, la guerre s’arrête après Dien Bien Phu et la partition du pays est mise en place.

Ensuite il règle le problème tunisien et prépare une solution pour le Maroc.

Nommé président du Conseil par le président René Coty en juin 1954, il cumule cette fonction avec celle de ministre des Affaires étrangères. S’il parvient à conclure la paix en Indochine, à préparer l’indépendance de la Tunisie et à amorcer celle du Maroc, ses tentatives de réforme en Algérie entraînent la chute de son gouvernement, cible à la fois de ses adversaires colonialistes et de ses soutiens politiques habituels anticolonialistes. Il quitte alors la présidence du gouvernement en février 1955, après avoir été renversé par l’Assemblée nationale sur la question très sensible de l’Algérie française.

Rappelons également son rôle dans la résistance et auprès du général De Gaulle.

Toute la famille vivra passionnément les 8 mois du mandat de PMF. Il représente notre sensibilité politique de l’époque, et a tous les pouvoirs pour accomplir sa mission. Nous sommes alors derrière lui et applaudissons à tous ses succès, ce qui nous réconcilie avec la politique : “Ah, s’ils étaient tous comme lui”.

Un autre fait va nous marquer, sur le plan social, il décide de faire boire du lait dans les écoles. Un vrai symbole!

Hélas ses “amis” de gauche vont le lâcher et la 4ème République va retomber dans ses travers, avec à sa tête le sinistre Guy Mollet, qui préparera volens, nolens le terrain à Charles de Gaulle.

La guerre d’Algérie à partir de la Toussaint 1954 et l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle

Débutant avec les attentats de la Toussaint 1954, la guerre d’Algérie va marquer toute mon adolescence et peser comme une chape de plomb sur notre vie.

Le service militaire est progressivement porté à 3 ans. Tous les conscrits à partir de 18 ans partent en Algérie et ils vont y  vivre une sale guerre, dont beaucoup ne reviendront pas indemnes. Toutes les familles sont concernées, et c’est un cauchemar qui commence.

En 1958, j’ai 14 ans quand le général de Gaulle prend légalement le pouvoir. Si la guerre doit durer, je serai incorporable en 1962….D’où 2 décisions de survie :  favoriser tout mouvement favorable à la paix, la famille n’est pas colonialiste, et poursuivre mes études le plus longtemps possible pour bénéficier du sursis universitaire. Etant bon élève, ce plan reçoit l’agrément général.

De 56 à 62, nous vivons intensément cette période historique, au rythme des attentats, des opérations de “pacification” et des soubresauts de l’armée française, divisée, face aux tentatives de l’OAS.

A partir de 62, le retour des Pieds Noirs va bouleverser la vie sociale et économique. Les nouveaux élèves arrivés d’Algérie, apportent des idées nouvelles, souvent positives.

Et avec les Accords d’Evian, négociés par le Président De Gaulle, une nouvelle ère va commencer.

Prisonniers d’une pensée de gauche stéréotypée, nous aurons toujours voté contre lui, essentiellement parce que c’était un militaire, et que pour les gens de gauche bornés dont nous faisions partie, un militaire, c’est forcément un dictateur en puissance.

Mon grand père, le premier, reconnaîtra son erreur, et une grande partie de la famille le suivra progressivement.

Aujourd’hui, Charles de Gaulle est devenue une référence pour tous les partis, surtout à gauche…Ils ont totalement oublié leur comportement anti gaulliste qui a marqué le pays pendant des décennies, jusqu’à Mitterand avec son livre ‘Le Coup d’Etat Permanent”.

Londres le 23 janvier 2019, Bouillargues le 22 février 2019

 

 

 

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