Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Le siècle des chemins de fer dans la famille Séguéla

Dans la famille Séguéla, on ne lisait pas la Bible, on lisait “La Vie du Rail”, qui, comme chez beaucoup de Cheminots, constituait une vraie Bible, le journal de référence.

En écrivant sur la jeunesse de mon grand père Jean Marius, et en relisant les notes laissées par mon père André, je me suis rendu compte qu’il y avait un lien très fort entre les Hommes de la famille et les Chemins de Fer.

 

Les  Hommes

Aussi loin que l’on remonte dans le temps, les Séguéla étaient des paysans, cultivateurs, manouvriers, brassiers, tous attachés à la terre, sans en être propriétaires.

C’est Pierre Séguéla, 1824/1908, qui le premier abandonne le travail de la terre pour celui de meunier.  “Il transportait, avec son âne le blé ou la farine du moulin au paysan, en quelque sorte, il était courtier en grain et en farine”, comme l’écrit mon père. C’est pour cela qu’il portait un béret basque blanc.

Son  premier fils,  Pierre Séguéla, dit le Pierril del Maurel, mon arrière grand-père,  s’engagea le premier dans les Chemins de Fer à leurs débuts. Vers 1875, il entra  à la Compagnie du Midi, en tant qu’ homme d’équipe, et travailla dans les gares de Toulouse Lamagistère, Castelnau d’Estretefonds et Grisolles.

Il fut le héros d’un acte de bravoure, qu’il aimait raconter à l’issue des repas de famille.  Retraité en 1910, il était garde champêtre en 1920/21, “quand le pont de Pompignan (pont qui enjambe la voie ferrée au milieu du village), s’effondra. Le rapide Paris/Toulouse était annoncé. Il prit une lanterne et marcha sur le ballast au devant du train. Il fit les signaux règlementaires pour le faire stopper, évitant ainsi une catastrophe.  Il reçut une gratification de 50 Francs.”

Sa bravoure n’avait d’égale que son intégrité. “Témoin d’un accrochage entre une automobile et une charrette de vendangeur appartenant à un voisin, il refusa au Maire de Pompignan le faux témoignage qui aurait innocenté le charretier, en fait le vrai fautif”.

Pierre Séguéla, dit le Pierril del Maurel – 1855/1933

Avec un tel père, Jean Marius Séguéla ne put faire autrement, à sa démobilisation en janvier 1919, que de rentrer à la Cie des Chemins de Fer du Midi (voir texte sur sa jeunesse).  Faut-il y voir un signe, il avait fait la guerre de 14 à 17 au 12ème escadron du “Train” des Equipages !

Mon grand père Jean Marius Séguéla au début des années 20

Sa sœur Maria avait également épousé un cheminot, Pierre Astorg, 1880/1915, employé à la Cie du Midi, où il fit une belle carrière. Il mourut de la tuberculose  à Perpignan où il était sous chef de gare. Agé alors de 35 ans, il était promis à un grand avenir  dans un secteur en plein développement.

Ils eurent un fils Roger, ce qui me valut l’attribution de ce prénom.

Pierre Astorg à l’âge de 18 ans  1880/1915

Avec un père, un grand-père et un oncle cheminots, mon père André Séguéla ne pouvait échapper à l’attraction  des chemins de fer. Il avait pourtant fait une école de commerce toulousaine, mais il avait 20 ans en 1941. Il fut incorporé aux Chantiers de Jeunesse, dans les Pyrénées, et pour lui éviter le STO (Service du Travail Obligatoire, qui envoyait des français remplacer dans l’économie allemande les hommes qui étaient au front),mon  grand père le fit engager à la Sncf,  affectation qui l’empêchait, en tant qu’ agent des chemins de fer, d’ être envoyé en Allemagne.

 Mon père André Séguéla aux Chantiers de Jeunesse en 1941/42     

Mon grand père évita ainsi le STO à beaucoup de jeunes toulousains en les faisant entrer aux chemins de fer. Il ne fut pas médaillé pour autant, c’était son devoir d’humaniste.

Mon père fut d’abord employé comme surveillant dans les trains de marchandise régionaux. Il occupait une guérite  placée sur le dernier wagon du train d’où il surveillait les alentours. Il parcourait régulièrement les lignes au nord est de Toulouse. Il occupait cette fonction quand il rencontra ma mère en 1943.

Dans la cabine de pilotage, sur la ligne Toulouse/Labruguière, détente en jouant à la belote

A la fin de la guerre, il intégra le Bureau des Litiges, où il fit toute sa carrière, jusqu’à la retraite prise à 55 ans en 1976.

 

Le  Monde Cheminot

Les Compagnies de Chemin de Fer, rassemblées dans le cadre de la Sncf, constituaient un monde très particulier, un monde à part, que j’ai connu dans ma jeunesse.  Une famille pouvait vivre sans jamais le quitter, la prise en charge était complète.

Les Economats Sncf fournissaient tous les produits nécessaires, dont les produits alimentaires. Ils arrivaient à être compétitifs dans l’immédiat après-guerre. L’arrivée de la grande distribution allait les disqualifier.

Un régime de santé parallèle fut créé. Enfant, j’allais consulter gratuitement au Dispensaire Sncf. Mais la qualité n’y était pas : je me souviens du Dr Virenque, qui devait me soigner pour une scoliose, et qui m’apparaît avec le recul d’une médiocrité affligeante.

Les enfants allaient dans les colonies Sncf, gratuites et de bonne qualité. Je passais mes vacances à Quiberon, Soulac/Mer, St Sulpice La Pointe.

La très belle Bibliothèque Sncf de la gare Matabiau me permit de lire romans pour enfants, BD’s, littérature sans bourse délier.

C’est au TCMS, Toulouse Cheminots Marengo Sport, que mes parents acceptèrent de me laisser pratiquer l’athlétisme (1000 m en cadet), après avoir refusé les sollicitations du Club de Fronton. On ne pouvait pas refuser la demande du club cheminot…

N’oublions pas la gratuité des titres de transport pour la famille, j’en profitais jusqu’à mon mariage.

Il y avait aussi des Services Sociaux, dont faisaient partie les Cours de Couture qui permirent à ma mère de nous habiller au moindre coût : il n’y avait que le tissu à acheter. Les jardins d’enfants, etc

Tous ces avantages, ajoutés à la retraite avancée, à cause des conducteurs de locomotive, mais dont bénéficiaient tous les employés de la Sncf, faisaient de la Sncf un monde privilégié, recherché et jalousé. Les grèves “dures” menées par la Cgt n’étaient pas étrangères à ce résultat.

 

La Culture Cheminote

Il y avait une vraie fierté de travailler aux Chemins de Fer. C’était un monde à part, géré techniquement par des ingénieurs de haut niveau. Je me souviens de mon grand père sur un quai de la gare, voyant arriver un train, consultant sa belle montre à gousset, et disant sentencieusement, “il fait l’heure”.

L’avance technique du matériel, l’organisation millimétrée du trafic ( enfants nous lisions couramment le Chaix, l’annuaire des horaires, réalisé par des ingénieurs, et difficile à lire pour le commun des mortels), les records de vitesse battus régulièrement par les trains français, tout cela contribuait à donner au personnel et aux familles le sentiment d’appartenir à un groupe différent des autres et supérieur.

La France était alors fière de son organisation ferroviaire!

 

D’autant plus qu’après 1945, les voitures automobiles étaient encore rares et chères et que l’essentiel des déplacements se faisait en train.

Ce fut pour moi une chance, notamment pour mes voyages en Allemagne, qui étaient gratuits, et auraient été impossibles sans un père cheminot.

Les Séguéla, après avoir été chasseurs/cueilleurs puis longtemps paysans, et attachés à la terre, devinrent pendant plus d’un siècle, une famille de cheminots (de  1875 à 1976) !

L’omnipuissance de la Cgt, qui régentait totalement la Sncf, la mauvaise organisation des Services, fort décriée par mon père, l’incompétence d’une grande partie du personnel, et un besoin de liberté dans le travail, me firent rejeter toute idée de faire une carrière de fonctionnaire.

Ma jeunesse dans le monde cheminot m’avait permis d’en connaître les forces et les faiblesses. Le monde libéral m’offrait un avenir beaucoup plus vaste et enrichissant, à condition, bien sûr, de travailler

Si l’on excepte mon bisaïeul meunier, je fus le premier Séguéla à faire une carrière dans le monde de l’entreprise privée. Bernard suivrait cette voie via les services informatiques. En 2003, je créais la première sarl de la famille, Bullus, à laquelle furent associé Raphaël et nos épouses. Il créa plus tard Home Services, entreprise de rénovation florissante. Anne-Lise s’orienterait vers le professorat d’histoire et géo. La parenthèse “chemin de fer ” était terminée.

Bouillargues, 14 01 2018.

 

PS / Je me dois de rajouter la “parenthèse cheminote” de mon frère Bernard, qui fit, en tant qu’étudiant, un stage d’apprentissage rémunéré au métier d’aide conducteur, à Pâques 71. Il travailla ensuite 2 mois, juin/juillet après une longue grève des conducteurs de train, pour obtenir une prime de vacances, puis durant les vacances de noël pendant quelques années.

Il se souvient encore de la tête de notre père, lorsqu’il a découvert la différence de salaire entre leurs 2 fonctions. Comme les pilotes chez Air France, les roulants étaient beaucoup mieux payés, du fait de leur forte capacité de nuisance….

 

 

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