Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Le goût des voyages

 

J’ai toujours aimé les voyages.

Pourquoi ?

Un certain nombre de raisons expliquent cette attirance.

Analysons-les.

 

L’atavisme Familial 

Il est très fort.  Si du côté Séguéla, on était casanier, attaché à sa terre, difficile à bouger, la situation était totalement inverse côté italien.

Mon arrière grand père Andrea Lui avait émigré au Brésil, mon grand père Umberto en France. Pour ce dernier, la patrie se confondait avec le pays nourricier, celui qui permettait de gagner sa vie pour nourrir sa famille.

Du côté de ma grand mère Rossignoli, on était métayer et on déménageait quasiment tous les 2 ans. La mobilité était une réalité permanente.

Il était normal, dans ces conditions, que ma mère aimât les voyages, quand mon père préférait rester à la maison.

Sur ce plan, j’ai hérité de ma mère…

 

La Lecture

Paradoxalement, la Lecture fut pour moi une grande incitatrice aux voyages. Je lisais beaucoup, notamment des romans d’aventure et des récits de voyage. Jules Verne y jouait un grand rôle, avec “Le Tour du Monde en 80 jours”, “Michel Strogoff”, “Cinq semaines en Ballon” et d’autres aventures. Il faut citer aussi les récits de Jack London, James Oliver Curwood, Henri de Monfreid et plus tard Blaise Cendrars et Pierre Loti….La liste n’est pas exhaustive, il faut y rajouter des BD’s comme Tintin. Le mythe du globe trotter nous inspirait!

J’avais une envie profonde de découvrir le monde, sur les traces de tous ces aventuriers, à une époque où les photos des sites éloignés étaient encore rares et en noir et blanc. Quelle différence avec aujourd’hui, où assis dans son fauteuil, on dispose d’un grand nombre de chaînes de télévision, qui vous font découvrir le moindre détail d’un paysage du bout du monde ou la vie d’une peuplade reculée.

C’est beau, la Connaissance est multipliée, mais le Rêve est tari et on ne fait plus appel à l’imagination.

 

La Fascination des Trains

Descendant d’une longue lignée de cheminots, il était normal que je m’intéresse aux trains. Ce n’était cependant pas leur aspect technique qui m’attirait, mais l’immense moyen d’évasion qu’ils représentaient. L’aviation n’en était alors qu’à ses débuts, l’automobile pas encore démocratisée, le train était le seul moyen (à part le bateau), pour partir au loin. Et la proximité de la gare Matabiau, les discussions avec père et grand père, dans un milieu totalement Sncf, tout me ramenait vers le train.

La gratuité pour les familles d’employés à la Sncf rendait le rêve envisageable: j’avais une possibilité de voyager au meilleur coût, du moins en Europe, ce qui suffisait à mes désirs de l’époque. C’est ainsi, à bon compte, que je pus voyager en Italie et en Allemagne. Quelle chance!

Il y avait la magie des locomotives à vapeur, le charme des compartiments pour 8 passagers, le rythme régulier procuré par le changement de rails, le balancement des voitures, les photos de sites remarquables français au dessus des sièges et sous la galerie à bagages, le passage du contrôleur en uniforme et fier de son métier, le couloir où les voyageurs allaient fumer.

La découverte des paysages par la fenêtre me passionnait, et j’y prenais un plaisir fou, curieux et observateur comme j’aimais l’être. C’était mon côté géographe.

Que dire enfin des trains de nuit où je passais mon temps à lutter contre le sommeil et à imaginer de belles histoires, en traversant les villes endormies et les campagnes où quelques lumières scintillaient au loin… Je ressentais alors les émotions des vrais explorateurs !

Les voyages étaient longs et le temps passé en train était déjà du temps de vacance.  Voyager était un plaisir, et on ne comptait pas les heures, bien au contraire. Il fallait quasiment 24 h pour relier Toulouse à Hambourg. Le voyage durait 2 nuits, le jour intermédiaire étant consacré à une visite à pieds de Paris.

Quel beau souvenir que ce trajet de Paris à Hambourg par une nuit d’hiver glaciale et enneigée! C’était pour Bernard et moi, au Jour de l’An 63, une vraie aventure dans le Grand Nord!

 

Les Premiers Voyages 

Collioure mai 1948 : un voyage en train jusqu’à la mer

En mai 1948, mes parents firent un premier séjour à Collioure, ma mère ayant souhaité passer quelques jours au bord de la mer. Le voyage se fit en train, c’était la première fois que j’en prenais un.

La situation était compliquée, car mon père fit au moins 2 aller-retour à Toulouse pour voir sa mère, ce qui n’arrangea pas les affaires du couple.

Mais pour moi, c’était une aubaine, j’avais ma mère pour moi tout seul en vacances au bord de la mer… Une raison forte pour aimer la mer et les voyages.

 

Collioure  le 7 mai 1948   avec ma mère, j’avais presque 3 ans

 

Les Voyages en Italie : Etés 1952 et 1953 (Rome/Naples/Pompéï/Vérone)

Mais il y avait fort heureusement une famille en Italie, et des cousins que ma mère souhaitait aller voir, pour leur présenter son mari et ses enfants.

Il y avait aussi des monuments historiques à visiter, ce qui décida mon père, passionné d’histoire, à faire 2 voyages dans ce pays pour faire la connaissance des cousins, et découvrir les vestiges du passé.

C’est ainsi que nous fîmes 2 “expéditions” en Italie, en 52 et 53, qui m’ont laissé un immense souvenir. Ce fut une formidable ouverture sur le monde, à l’âge de 8 et 9 ans, et la découverte d’une société différente où, déjà, on ne parlait pas la même langue.

 

Juillet 1952, à l’intérieur du Colisée à Rome : Emma Roger et Bernard j’ai 8 ans, Bernard 3 ans

Ce furent deux immenses voyages. Il faut se resituer dans le contexte de l’époque, dans l’immédiat après guerre, où les gens ne voyageaient pas encore, pas d’infrastructures touristiques, des voyages encore chers.

Il fallait être cheminot, bénéficier de la gratuité, et avoir une bonne raison (famille) pour entreprendre une telle expédition, qui frappa tout notre environnement.

“Vous partez à l’étranger ? en Italie ? Y-a-t-il des toits sur les maisons ? (question posée par  Yvette Pinot, une amie des parents).

Nous faisions figure d’aventuriers, surtout quand on parlait d’aller à Naples!

Et effectivement, il fallait un certain courage, ou une certaine inconscience, pour s’embarquer avec 2 enfants de 3et 8 ans dans ces grands voyages. Heureusement que ma mère parlait italien….

Tout se passa bien, avec quelques incidents cocasses, comme l’arrivée à la gare de Naples, où rien n’avait été organisé. Nous étions tombés sur un rabatteur, qui avait flairé des touristes étrangers peu avertis. Il nous avait conduits dans un hôtel pouilleux près de la gare, où  la chambre n’avait même pas de clef….Mais, système D, mon père déplaça l’armoire pour bloquer la porte pendant la nuit….Naïfs mais pas idiots !

 

Août 1953  Vérone  Place aux Herbes, André, Emma, Roger et la cousine Giovanna (ou Nérina),  derrière moi

Ce fut aussi pour moi la découverte des cousins italiens, à Schivenoglia, pour le côté Lui (grand père Umberto), et ax alentours de Vérone, pour le côté Rossignoli (grand mère Cisella).

C’est à Schivenoglia que je prononçais mes premiers mots en langue étrangère. Un marchand de glace itinérant passait dans le village, il faisait chaud, les glaces au chocolat ma faisaient envie :

” si tu en veux une, vas te l’acheter !” et sans hésiter, je courus vers le stand ambulant et demandais “un gelato, per favore !”

Le marchand me servit avec un large sourire, devant mes cousins admiratifs, et je dégustais alors la meilleure glace au chocolat de ma vie.

Au retour en France, je fus amené à faire un exposé pour raconter ce voyage, à une classe captivée. Ce fut ma première intervention orale devant un public. Je l’avais bien préparée, documents à l’appui, et je fus récompensé par une très bonne note, et une certaine notoriété.

 

Les Colonies de Vacances 1954 à 1956

Je raconte cette belle expérience dans un texte intitulé “Mes Colonies de Vacances”, avec tous les bienfaits que j’en retirais, et tout le plaisir de découvrir des sites et des gens différents, notamment la Norvège durant l’été 1962.

 

Mes Vacances en Allemagne : 1958/1963

Ayant choisi allemand comme première langue, je participais en 1958 à un échange, qui me permit d’être reçu et de passer de longues vacances en immersion dans 3 familles allemandes :

– d’abord les Selle à Hambourg

-puis les Walter à Heilbronn dans la vallée du Neckar, près de Stuttgart

-enfin les Savelsberg à Münich

Cette expérience fut exceptionnelle.

En plus de la langue allemande, je découvris la civilisation germanique, la vie dans 3 familles fort différentes, et je continuais à apprendre à me débrouiller tout seul dans un milieu étranger.

Et je voyageais dans ce grand pays riche culturellement et varié dans son histoire.

Les grands voyages se faisaient en train, gérés par la Deutsche Bahn (DB), et les autres trajets dans les voitures des chefs de famille. Je pus ainsi expérimenter la Volkswagen à Hamburg, la NSU à Heilbronn et la Mercédès à Münich. C’est dans une Mercédès hyper silencieuse, que je fis souvent le parcours Münich/Innsbruck sur autoroute.

Quel plaisir!

A 18 ans, j’avais déjà eu la chance de beaucoup voyager, ce qui rendait d’autant plus impérative ma volonté de découvrir le reste du monde.

Mes vœux furent exaucés, puisque au travers d’occasions professionnelles et de choix personnels et familiaux, je pus parcourir une grande partie du monde.

 

Bouillargues,  le  24 12 2018.

 

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