Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – 36, 37 et 38

Episode 36

 Solange et les anges

Qu’est-ce que j’aimerais qu’il m’arrive aujourd’hui …

J’interrogeais ce futur encore vide en marchant en bordure de la planète, moitié sur le sable, moitié dans l’eau, et il était beaucoup plus tôt que d’habitude. La lumière pâle me fichait la paix, le reste des humains, absent, aussi.  Un bout de film me trottait dans la tête : une scène de Pierrot le fou – mon préféré de Godard – sur une plage en bordure de la Méditerranée, Anna Karina-Marianne en robe légère danse sous les pins en asticotant Belmondo-Ferdinand,  elle chante en boucle : j’sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire…C’était un peu comme au cinéma, à part que Anna Karina n’est pas venue, que Godard ne tourne pas et que Belmondo…eh bien, on ne le remplace pas comme ça…J’en étais là et j’avais du mal à écrire la suite du scénario sans retomber amoureux d’Anna Karina…

– Bonjour je m’appelle Alexander

– Bonjour, je m’appelle Solange.

J’allais vers l’ouest, elle en arrivait.

– Vous faites une très jolie Solange

Jamais Jean-Luc Godard, et encore moins Eric Rohmer, autre cinéaste d’en haut, n’auraient mis un dialogue aussi médiocre dans un de leurs films. Solange devait être en plus une fille indulgente, ou elle avait l’habitude qu’on lui dise qu’elle était jolie : elle ne m’en a pas tenu rigueur. Ou bien je ne m’en suis pas rendu compte. (Perte de lucidité assez fréquente dans les premières secondes qui suivent un coup de foudre).

On a marché côté à côte, vers l’est évidemment, c’est dans cette direction que Solange allait ; j’en revenais, j’imaginais que connaître déjà un peu le terrain pouvait me donner un léger avantage.

Un peu plus loin, Solange s’est tournée vers moi et à dit :

– Alexander, tout à l’heure, avant que l’on se rencontre, une bande d’anges m’accompagnaient, et puis ils ont disparu ; ils ont dû penser que je n’étais pas quelqu’un d’intéressant ou d’assez bien pour eux.

Même Godard n’aurait jamais pu inventer un truc comme ça pour Anna Karina.

Maintenant, je savais ce qui allait se passer aujourd’hui : j’allais tenir compagnie à Solange.

Les anges sont décidemment des imbéciles.

 

Episode 37

Les filles qui ont de beaux yeux
gagnent à être connues …

 On a beau dire, être pour ou contre, c’est vérifié à travers les âges et le cinéma. Regardez Quai des brumes : Michèle Morgan, petit béret de traviole et imper serré à la taille, devient célèbre en une réplique. Gabin, l’air du mec à qui on ne la fait pas, s’approche, la regarde d’un peu plus près et balance : «  t’as  de beaux yeux, tu sais ! »  Et une carrière s’envole. Parfois, il y a des dégâts. Aragon, vieille gloire poético-communiste de la première moitié du siècle dernier, vieille cocotte vers la fin, est devenu fous des yeux d’une Elsa épouse Triolet, révolutionnaire internationale de la ligne Paris-Moscou, on disait ses yeux irrésistibles.

Et Richard Burton, pur gallois, pur malt, était quand même un peu dingue des yeux violet-améthyste d’Elizabeth Taylor, le violet devait être sa couleur préférée. Pour Liz, c’était plutôt l’améthyste. A en croire Stendhal, la duchesse de Sanseverina avait un regard pétillant à anesthésier tous les comtes de Mosca et leurs descendants. Marc Lavoine, le chanteur, s’avoue aussi vaincu :

Elle a les yeux revolver, elle a le regard qui tue

Elle a tiré la première ; m’a touché, c’est foutu

Elles ont gagné, drapeau blanc, on se rend.

Jeudi, en fin de journée,  il y avait une brise légère en provenance du large, j’avais l’âme dans le vague et les idées en maraude, je refusais catégoriquement d’entamer la conversation avec les mouettes brailleuses.

Bizarrement, sans raison apparente, je pensais à Louise de V.  Sans doute parce que l’autre soir, on en avait parlé avec Jim. C’est entendu, Louise est parfois un peu emportée, ses anciens maris, enfin seulement deux pour le moment, en gardent d’excellents souvenirs ; son empressement tout versaillais (de la haute époque) à tomber amoureuse comme on s’agenouille à la cathédrale le dimanche au coup de sonnette du bedeau, étonne les milieux conservateurs. Je crois que Jim a un peu le béguin pour elle. Peut-être pire.

Vers la fin, il avait dit quelque chose comme « Alexander, est-ce que tu as fait attention, as-tu remarqué comme Louise de V. a de beaux yeux ? »…..

 

Episode 38

Rien ne s’est passé comme prévu.

C’est toujours un peu comme ça. L’équipe du bar de la plage n’a pas gagné le tournoi interplages de volley-ball mixte. On s’est consolé, vous savez bien : la victoire et la défaite, ces deux imposteurs… Louise de V n’a pas trouvé de troisième mari ; ce n’était pas la saison. Depuis le début de la semaine, Leslie se baladait dans un bikini entier, on préférait la version 50%. Bonne surprise : Paul McCartney que maintenant tout le monde appelle Macca, vient à 76 ans de sortir son 17ème album solo. Il est superbe. Comme l’a dit un philosophe normand : un vieux pommier ne donne pas de vieilles pommes. Remarquez que Verdi à 36 ans avait déjà composé 37 opéras, avant d’arrêter de composer en désaccord avec le nouvel air du temps. Pas des conditions idéales pour un musicien. Mozart avait déjà écrit plus de 600 oeuvres avant cette 35ème année fatale. Nicolas de Staël peint plus de 250 tableaux pendant ses derniers mois passés en Provence. Epuisant.

Epuisé, j’ai allumé la radio. Le monde y criait. J’ai éteint la radio. Je n’aurais pas dû allumer la radio.

Je balançais entre optimisme et pessimisme, j’en cherchais la différence profonde. Elle s’échappait. Auquel s’adonner ? A qui se fier avant de se lever pour la suite de la journée ? Chacun exposait ses arguments, ses avantages, ses mensonges. Peut-être n’étaient-ils l’un et l’autre que les deux faces d’un même miroir aux alouettes ? Autant de trompe-l’œil et d’attrape-gogo déployés par des psychanalystes viennois farceurs en mal de clientèle…

« Le destin, le destin, petits mortels » clamaient les Grecs anciens à l’ombre de l’Olympe. On peut voir les choses comme ça …

J’ai tourné le dos au soleil levant, à la marée montante et j’ai essayé de me rendormir. Une pensée refusait de s’évaporer :

–  Il ne manquerait plus que Georges soit en rupture de stock de dry-martini…

 

 

 

 

 

 

 

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