Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Ma chérie. Mon petit mari. Mon amour…

 

Tête à tête. Beauvoir et Sartre
Hazel Rowley
Grasset

Correspondance passionnée. 
Anaïs Nin-Henry Miller
Stock

La flamme et la cendre
Catherine Pozzi. Paul Valéry.
Gallimard

Correspondance
Paul Celan. Ilana Shmueli
Seuil

 

On connaît l’antienne : « Il n’y a pas d’amour heureux ». Ça, c’est la version du couple Aragon/Elsa Triolet. Il en est d’autres de chansonnettes, moins accablantes. Si l’amour n’est pas toujours un long fleuve tranquille, c’est précisément ça qui le rend excitant et qui en fait la matière de grands livres.

Amour…, mais au fait de quoi parle-t-on ? Amour pour la maman, l’épouse ou le mari, pour la maîtresse, pour l’amant, le toutou, le petit lapin, ou pour Dieu, ou pour l’humanité ? Il a bien des visages l’amour, bien des modes, bien des incarnations, bien des mises à feu et bien des extinctions. C’est qu’il y a un foutu énergumène qui vient sans cesse semer la zizanie : Éros, le dieu Sexe. Difficilement maîtrisable celui-là. Un furieux. Entre amour et sexe, ça s’empoigne souvent. Avec des intensités différentes selon les siècles, la littérature en témoigne. 17e et 18e siècles, siècles dits libertins, Éros et Agapè contractent des alliances ; 19e, siècle romantique, c’est la zizanie. Au cours du 20e, les choses ne s’arrangent pas. Oubliés, les acquis de l’anthropologie. La structure conjugale (deux êtres unis par le mariage pour la vie) est alors considérée comme universelle et intemporelle. Le modèle du couple monogame bourgeois règne en maître. Conjugalité et adultère nourrissent le roman et les scènes du théâtre de boulevard. Les courageuses tentatives d’échapper à cette tenaille sont un échec. Les utopies fouriéristes de groupes gauchistes, dans l’après Mai 68, (« amour libre », échangisme généralisé…) ne résistent pas à la puissance de vieux schémas idéologiques.  Or, il y a un couple qui, sur le terrain des relations amoureuses, bien en avance sur Mai 68, ne s’est jamais accommodé d’un état de fait imposé par une société et par une morale considérées par lui comme provisoires et mortifères, c’est le couple Jean-Paul Sartre / Simone de Beauvoir, dont un livre récent, Tête-à-tête, raconte le combat. Ce n’est pas seulement par des discours, des écrits, qu’ils ont mené ce combat, qu’ils ont affronté le puritanisme, l’hypocrisie de la société de leur temps, c’est dans leur vie, par leur vie. Le sous-titre de l’essai de Hazel Rowley, Un pacte d’amour, dit bien d’entrée de quoi il s’agit. Pacte : convention, contrat…, on est quasi dans l’ordre du juridique. Il y a une part de volontarisme dans l’accord conclu entre les partenaires. Constat : la monogamie stricte est invivable, donc on ne s’y tiendra pas, ni l’un ni l’autre. Programme : liberté sexuelle, à chacun, chacune, ses maîtresses, ses amants. Et la liste, pour l’un et l’autre, en effet, sera longue. Mais, point capital du pacte, on se dit tout. Transparence obligée. La maison de verre à la Breton. Jalousie proscrite. La vérité au poste de commande. Bien sûr, il est facile, à la lecture du récit des tantôt sereines, tantôt tumultueuses aventures sentimentales et sexuelles des deux protagonistes, de se gausser. La transparence…, ouais, tu parles ! Un jour, je te dis, un jour je te dis pas. Un jour, je te passe cette liaison-ci, voire je t’y encourage, un jour je ne supporte pas celle-là et je pète les plombs. Mais que croit-on ? Qu’un pacte de cette nature était aisé à respecter ? Une chose est sûre : Sartre et Beauvoir, l’un comme l’autre, n’ont jamais « cédé sur leurs désirs », comme disent les psys. Ils ont été héroïques à leur façon. Leur couple, en dépit des conflits, a tenu. Leur œuvre respective, leurs convictions philosophiques, leurs engagements politiques, leur profonde complicité intellectuelle, n’y sont pas pour rien. Ils ont bien vécu. Ils ont dignement vécu. Ils ont été en partie haïs pour ça. « Le bonheur, disait Cocteau, exige du talent. Le malheur pas ». Que ceux qui les jugent de haut aujourd’hui apportent la preuve qu’ils conduisent mieux leur vie, leurs amours et leurs écrits.

 

Le couple Henry Miller/ Anaïs Nin, vit une autre aventure, plus courte dans le temps, plus passionnée, mais aussi exigeante. Voilà en tout cas deux écrivains qui n’ont pas grand chose en commun avec les deux philosophes germanopratins, comme le montre à l’évidence leur correspondance qui vient juste de paraître (600 pages ! et ce n’en est qu’une partie). Pour parler gros, chez Sartre et Beauvoir, la tête l’emporte (Sartre est un « toucheur », comme le jugeait sa Simone, pas un « coïteur »). Chez Miller et miss Nin, il y a l’amour aussi, et la complicité intellectuelle, une réciproque admiration littéraire, mais c’est le sexe qui mène la danse. On n’imagine pas Sartre écrivant à Beauvoir : « Mes couilles me font mal. Je te veux. Je veux te baiser comme un fou. Ce que nous avons fait n’était qu’un hors-d’œuvre. Reviens ici et laisse-moi te rentrer dedans – par derrière ». Ou le Castor disant à « Poulou » : « Je te veux comme une folle » et ajoutant qu’elle se prépare, « impatiente et toute mouillée », à « écarter tout grand les jambes pour lui ». Comme on voit mal Anaïs Nin appelant son macho de Henry « Mon tout petit », « mon petit mari », et lui, commençant ses lettres par « mon doux petit », « ma petite fleur »…À peine se sont-ils rencontrés, l’Américain à l’existence déjantée et la jeune femme qui s’ennuie avec son banquier de mari et dont les veines brûlent d’un sang espagnol, que ça flambe entre eux. Anaïs fait savoir à son amant qu’elle est toute « fièvre » et « touteflamme », que depuis qu’elle le connaît elle vit en « incandescence ». Ses projets ? : « penser le sexe, totalement, complètement, honnêtement et proprement ». Ce n’est évidemment pas l’auteur du Monde du sexe qui va faire la fine bouche devant un tel programme de vie et d’écriture. « Le sexe ne me fait pas peur » lui répond-il.  On comprend que, plus tard, dans Tropique du Cancer, il écrive quelle bénédiction ce fut d’avoir tout à coup assise devant lui exactement la personne dont il avait rêvé. Pas de pacte à la Sartre/Beauvoir entre eux. En bon mâle possessif, Miller veut son Anaïs fidèle. Elle regimbe, le trompe (avec le psychanalyste Otto Rank, notamment). Il est jaloux, mais de son côté mène sa vie de mec. Tout ça entretient la passion. Et nourrit les œuvres respectives. Il n’y aura pas de rupture brutale entre eux, la passion littéraire et l’admiration réciproque étant plus fortes que les émois du sexe et les flamboiements de l’amour. Ils s’éloigneront peu à peu l’un de l’autre, chacun occupé par de nouvelles vies et se consacrant à de nouveaux écrits. Ils correspondent encore, s’encouragent, se soutiennent. La tendresse a remplacé la passion.

 

La « flamme » encore, mais cette fois, au bout, la « cendre ». La flamme et la cendre, c’est le titre du recueil de lettres échangées entre Valéry et Catherine Pozzi. À nouveau, donc, la folie amoureuse (« l’addiction », diraient nos psychiatres-flics d’aujourd’hui), et à nouveau, mais brutale, douloureuse cette fois-ci, l’extinction des feux. Et, à nouveau, avec ce couple, un tout autre milieu social. On n’est plus chez les profs petit-bourgeois habitués des cafés de la rive gauche, plus chez les nomades désargentés bourlinguant entre la banlieue nord de Paris, la province française, New York, la Grèce, la Californie… On se trouve dans les quartiers chics, chez les gens huppés, et en présence d’un protagoniste célèbre, Paul Valéry. Valéry : cinquante ans, bientôt au sommet de sa gloire, futur membre de l’Académie française. Catherine Pozzi, riche famille de médecins. Habite place Vendôme puis avenue d’Iéna. Valéry est marié. Catherine Pozzi le fut avec Édouard Bourdet, père de Claude Bourdet qui fut un des fondateurs deFrance-Observateur (ancêtre du Nouvel-Obs). Valéry et Catherine Pozzi font connaissance, pas dans un couloir de la Sorbonne, pas dans un troquet de banlieue ou une villa de Louveciennes, non, c’est au Plazza Athénée, lors d’une invitation de la baronne Renée de Brimont. Coup de foudre. Amours clandestines voulues par le poète (réputation à tenir) mais mal vécues par sa maîtresse. Pas de sexe, ou très peu, la préfacière, Lawrence Joseph, nous apprend que, physiquement, Valéry répugnait plutôt à la jeune femme. Il faut dire que celle-ci n’était pas ce qu’on a appellerait aujourd’hui un canon de beauté. Grande, osseuse, un visage au profil ingrat, mais néanmoins du charme, selon ceux qui l’ont connue. Si érotisme il y eut, ce fut sur le plan de l’intellect. On est plus dans un spirituel qui confine au mysticisme que dans les fureurs de la chair. Pour que la foudre passe, il faut deux pôles opposés, un positif, un négatif. Avec Valéry et Catherine Pozzi, c’est le cas. Lui, grantécrivain, mondain, calculateur, volontiers servile pour assurer la réussite de sa carrière. Elle, un bloc d’intransigeance, un esprit habité par l’absolu. Leur liaison dure huit ans, est à l’origine d’une abondante correspondance (un volume Gallimard de plus de 600 pages – c’est impressionnant ce qu’avant le portable et les courriels, on pouvait s’écrire !) où dominent en nombre et en qualité les lettres de Catherine Pozzi (les éditions Claire Paulhan en avaient publié un choix en 1999). Au hasard : « Que ce quidam est un divin quidam ! Je l’embrasse sur le nez, sur l’œil, partout. Exactement partout où il voudra. Hé là. Car sans lui, sans sa chère embrassable ineptie, tu n’aurais pas dit ces folies, mon frère adoré, mon seul ami. “Que j’aille, que je vienne, que j’aime,” pourvu que je pense à toi, cher unique idiot, mon enfant chéri ? ». Avec ces lettres de Catherine Pozzi (l’essentiel de ses écrits, avec son Journal), on est tout simplement en présence d’un des chefs-d’œuvre de la littérature épistolaire.

 

Czernowitz (aujourd’hui ville ukrainienne), Roumanie, début des années 20. Le décor change, l’atmosphère politique également, surtout pour les Juifs. Le poète Paul Celan et sa petite copine de jeux Ilana Shmueli vont vite le comprendre. Lui, Paul Antschel (Celan), a neuf ans, elle cinq ans, quand ils se rencontrent pour la première fois. Dix ans plus tard, c’est l’occupation soviétique. Le jeune homme, lecteur de Marx, Trotski, Lénine, lié à des mouvements de jeunes communistes, découvre alors le vrai visage du communisme. Puis, juillet 1941, c’est l’occupation allemande. Déportations, exécutions. Les parents de Paul Celan sont déportés (soit dit en passant avec les complicités des Gardes de fer, ces bandes armées de fascistes roumains, pro-nazis et antisémites, dont étaient proches Cioran et Mircea Eliade). Paul, interné dans un camp de travail, ne reverra plus sa mère. En 1944, sa petite camarade partira pour la Palestine. Celan, lui, s’installera à Paris. Ils se reverront en 1965, puis en Israël en 1969. Une liaison amoureuse se nouera alors entre Celan et Ilana Shmueli, vite interrompue par le suicide du poète en 1970. Mais dans cette courte année, une intense correspondance amoureuse est échangée, que vient de traduire et publier Bertrand Badiou, avec le concours d’Ilana Shmueli et Thomas Sparr. Dans sa préface, Ilana Shmueli, plutôt que d’amour, parle, à propos de sa liaison avec Celan, d’un « sentiment qui lie un frère et une sœur ». Il est vrai qu’il est peu question de sexe dans cette correspondance (encore que, si frère et sœur il y avait, on devine, sous les mots à caractère poétique que parfois l’inceste menaçait…). Ce sont, pour l’essentiel, la poésie, Israël, la question de l’être-juif, et la maladie dont souffre Celan, qui sont l’objet de leurs douloureux échanges. « Il y a en moi un vide infernal… ». Détresse de l’amie devant son impuissance à l’aider : « Je ne veux pas te perdre, Paul ! Peux-tu encore m’aider, veux-tu bien m’aider, et ne pas lâcher prise ». Paul : « Que puis-je faire, Ilana ? Je ne suis « là » que de façon intermittente et probablement pour toujours insupportable ». Le « toujours » fut de brève durée. L’eau de la Seine y mit fin.

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