Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Destiny was not satisfied

En ce lundi 18 juin à Londres, le temps frais et pluvieux vient me rappeler le mois d’août 1963 passé ici en stage d’apprentissage de la langue anglaise.

Je logeais chez Mrs Garleb, une triple veuve qui arrondissait ses revenus en louant des chambres à des étudiants. Elle faisait aussi la cuisine, à l’anglaise, et je me souviens avoir mangé beaucoup de tomates et de choux et avalé des cornflakes très nourrissants. Mais l’offre était suffisante, contrairement à mon nouvel ami, Jackson, toulousain lui aussi, dont je venais de faire la connaissance. Malgré l’éducation protestante prônée par sa grand-mère, et poussé par la faim, il avait déniché dans un placard le stock de confitures familial, ce qui lui a permis de survivre.

J’eus aussi l’occasion de déguster mon premier thé, invité par Mrs Garleb quand elle recevait ses amies et sa sœur, pour le Five o’clock tea.

Heureusement que les “Fish and Chips” existaient déjà. Dès que nous sortions, nous nous précipitions sur la première boutique de Hornsey/Highgate pour nous rattraper avec ces frites que nous trouvions délicieuses. C’est sûrement de cette expérience que vient mon attirance inconsidérée pour les Fish and Chips.

Et je vais les déguster à chaque visite à Londres au restaurant du 6ème étage de la Tate Modern, d’où la vue panoramique sur la Tamise et la rive gauche est si belle, avec le Pont du Millénium au premier plan et la Cathédrale St Paul plein champ, contrastant avec les nouveaux gratte-ciel d’une modernité froide et imposante.

Jackson vient me rappeler fort opportunément que nous nous délections aussi avec le 99′ (Ninety Niner), un pot de crème fraîche glacée avec une cigarette de chocolat plantée en son milieu.

Le matin, nous suivions des cours prodigués par une “chère” association, Vacances Studieuses. De jeunes professeurs faisaient du bon travail, et si l’on était sérieux et motivé, on pouvait en tirer profit… Nous étions notés et il y avait une évaluation initiale et un classement final. Je m’étais amusé à remonter de la 22ème à la seconde place sur 27, bien sûr derrière l’intouchable Jackson.

Notre professeur principal, d’origine asiatique, était en 3ème année à l’Essec.

Vu notre statut, Gaston Crosse et moi, d’élèves de la prépa Hec de Toulouse, nous bénéficions auprès de lui d’un immense crédit, qui l’amenait à se rallier à toutes nos idées.

 

Il y avait aussi parmi les toulousains, Marie Dominique S., fille d’un entrepreneur, Président de la Chambre de Commerce de Toulouse. Elle était charmante, mais appartenait à un autre monde, qui ne croisait pas encore le nôtre. Comble de l’ironie, Jackson et moi, lui avions prêté momentanément de l’argent, acte improbable vu la différence de situation des parents!

 

 

Oxford  Marie-Dominique S.

 

 

Je me souviens que l’on nous avait demandé de rédiger un texte libre en anglais sur nos visites vespérales, en groupe organisé ou en équipe individuelle. Dans cette configuration, je partais avec Jackson, “Gaston” Crosse, élève de prépa à Fermat, qui devait intégrer l’Essec l’année suivante, et un jeune bordelais, Billy comme dans la chanson, ressemblant comme deux gouttes d’eau à Ron, un camarade de Harry Potter. Il était très faible en anglais, et se caractérisait avec une tignasse tirant fortement sur le roux.

Il avait la fâcheuse habitude, par distraction, de rater les autobus rouges à impériale, que nous prenions au vol.

Il ne lui restait plus qu’à courir après le bus, qui, fort heureusement, n’allait pas très vite. Le jour où nous

Billy le Bordelais

 sommes allés à White City, voir la rencontre d’athlétisme USA/Royaume Uni, il lui a fallu 3 stations pour nous rejoindre. Le rouquin avait viré au rouge.

Il avait bien fait de nous rattraper, car nous avions assisté à une compétition de haut niveau, avec la victoire, normale des américains, et surtout le record du monde de la perche battu par John Pennel qui franchissait 5,13 mètres, avec une perche en fiberglass, avant de franchir 5m20 deux semaines plus tard, (le record de Lavillenie est de 6m17).

Depuis, ce stade de White City a été démoli, un avatar étant reconstruit à proximité.

 

Nous sommes également allés voir un match de foot, Arsenal recevait Wolverhampton à Highbury, victoire 3 à 1 des Gunners. Une découverte, toutes les places étaient debout, ce qui ne facilitait pas le suivi du match.

 

 

7 Août 1963       Visite d’Oxford    RS et Jackson

 

Jackson se souvient aussi d’un autre évènement marquant, la tournée des pubs avec discussion philosophique. Voici les faits :

Ma logeuse, Mrs Garleb, hébergeait deux jeunes étudiants anglais, vraisemblablement en médecine, qui travaillaient pendant l’été.

Dès qu’ils avaient touché leur salaire, ils constituaient une réserve, qui leur permettait, une fois par mois, de faire une virée dans les pubs.

Et en ce mois d’août 1963, ils nous avaient invités, Jackson et moi, à les accompagner dans leur tournée des bars, dans un quartier que nous serions incapables de reconnaître aujourd’hui, un peu étrange dans la brume humide de la nuit, et dans une atmosphère à la Sherlock Holmes.

Nous avons donc visité un certain nombre de Pubs, où nous dégustions toutes les variétés de bière sur le marché, à commencer par la plus connue, la Guinness (“Guinness is good for you”). Pour rester lucides, ils alternaient régulièrement avec du café ou un whisky, selon la formule 2 -1- 2- 1. Cette combinaison nous a bien réussi, car nous avons passé la soirée à discuter philo, les deux anglicans, le réformé et le mécréant… Tout s’est très bien passé, jusqu’au moment où il a bien fallu dégonfler nos vessies, en urgence sur le chemin du retour.

Nous avons alors avisé une rue étroite et en pente, nous sommes positionnés au sommet, et avons fait le concours de celui qui “irait” le plus loin. Et nous avons été loin de perdre à ce jeu du jet de liquide par voie naturelle!

 

Il faut aussi narrer une histoire virtuelle !

Devant la naïveté de certains élèves français, nous avions, Jackson et moi, passé une soirée dans une boîte à jazz, à écouter de la musique, enfoncés dans de magnifiques fauteuils en cuir.

Nous avions inventé une aventure, qui nous serait arrivée au Finchley, bar de la banlieue nord, fréquenté par une bande de mauvais garçons…Nous aurions rencontré la fille du chef de la bande, et eu forcément des démêlés avec ses membres. Construite comme un feuilleton, cette romance allait passionner nos petits camarades pendant tout le séjour, seule une minorité ayant eu des doutes sur sa véracité. C’était effarant de voir jusqu’à quel point certains avalaient ces bobards, et ils en redemandaient, ce qui nous amenait à en rajouter…..

Inutile de dire que nous en avions tiré un certain prestige!

 

J’avais intitulé mon essai ” Destiny was not satisfied”. J’y narrais avec humour (so british), les nombreuses péripéties du séjour, au cours desquelles nous n’avions pas été aidés par le Destin. D’où le titre.

Mais ce fameux destin allait se rattraper de belle manière, en utilisant Londres comme une base de départ pour nous envoyer, Jackson et moi, à Pramousquier, pour un séjour, qui allait profondément orienter notre vie.

 

Voyons dans le détail comment “Destiny” allait nous donner “Satisfaction” comme le chantaient alors les Rolling Stones.

 

Les vacances au TCF (Touring Club de France), étaient devenues une tradition dans la famille, et il nous restait à découvrir le plus beau des villages de vacances de l’organisation : Pramousquier, situé à 10 kilomètres à l’Est du Lavandou dans le Var, au bord de la Méditerranée, face aux îles du Levant et de Port Cros.

Par chance, en 1963, nous avions obtenu de la place, du 8 au 21 septembre.

Vu de Londres, ce séjour à venir nous paraissait paradisiaque.

J’en avais parlé à Jackson, et peu à peu avait émergé l’idée qu’il nous accompagne, il était libre en septembre, et il était facile de rajouter un lit dans le bungalow. Mes parents, comme toujours, avaient approuvé ma proposition, le père de Jackson également.

C’est ainsi, que par un coup de pouce du destin, très satisfaisant, Jackson et moi, embarquâmes dans la 403 du Patouze pour les plus belles vacances de notre vie. (voir le texte “Noces à Pramousquier”)

Nous devions en effet y rencontrer Marie Claire et Katia, qui partagent toujours notre vie, en 2019, 56 ans plus tard.

 

 

            Destiny was endly satisfied, and we were satisfied by Destiny

 

 

 Août 1963  “Gaston” Cros et RS au tennis dans la banlieue nord de Londres

 

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