Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

De la radio à la télé

Pendant mon enfance, dans les années 50, le poste de radio constituait le centre névralgique de la maison. Situé sur un meuble ad hoc en plein milieu de la cuisine, c’était le pôle autour duquel s’organisait la vie familiale, notamment pendant l’écoute respectueuse et silencieuse des informations au cours des repas.

Le Poste de Radio Ducretet Thomson

Tout aussi religieusement étaient écoutés le jeu des cent mille francs et les feuilletons de France Inter, comme “Les Mystères de Paris” d’après Eugène Sue.

Et par défaut le soir après 10 heures, quand les ondes “voulaient bien passer”, nous écoutions les informations sur Radio Sottens (Suisse), par manque de confiance dans une ORTF aux ordres du pouvoir, notamment pendant la guerre d’Algérie.

Nous écoutions aussi les matches de foot (le Tfc en déplacement), le Tour de France, et à l’époque les matches de boxe, Cerdan, Humez.

Il y avait aussi les concerts le soir pendant que mon père travaillait aux contributions. Il notait les références de ses morceaux préférés, les plus beaux, et plus tard il pourrait en acheter les disques.

Le Tourne-disque Teppaz

Un premier progrès, cet appareil permettait de choisir enfin la musique que l’on voulait écouter, sans être obligé de subir la programmation radiophonique.

La Guilde du Disque permettait alors de se constituer un premier socle de disques classiques à un prix abordable.

Mon père avait un bon jugement musical, les premiers achats furent pour les symphonies de Beethoven, des concertos de Mozart, et des opéras de Rossini (Le Barbier de Séville) et de Verdi (La Traviata).

Et pour nous, les enfants, l’Apprenti Sorcier de Paul Dukas, Le Casse-noisette de Rymsky Korsakoff et Pierre et le Loup de Prokofiev.

Le tourne disque ne pouvant fonctionner qu’avec le poste de radio, il me fallait des circonstances assez rares pour pouvoir écouter mes disques, pendant la journée, et en l’absence de ma mère, lors de ses cours de couture.

Mon Transistor avec Hautparleur Gründig incorporé, acheté à Munich en 1962, en même temps que l’électrophone Dual, avec mon salaire de figurant dans « the great escape ».

Il me fallut attendre longtemps pour pouvoir écouter ma musique dans ma chambre. J’essayais d’abord le poste à galène, un vrai échec, c’était un système compliqué et inaudible. Un premier poste à transistor me permit d’écouter la radio, en révisant mes cours et en faisant mes devoirs.

Contrairement à ce que pensaient les adultes, un fond sonore facilitait ma concentration.  J’avais du mal à travailler en silence.

Toute ma préparation du Bac et d’HEC s’est faite en musique !

Dans le coin en bas à gauche de la table, le transistor Gründig, Cillacères sept.62

Mon électrophone Dual avec le haut-parleur au mur, Antony 66/67

Et le soir je pouvais écouter, à partir de 22 h l’émission “Pour Ceux qui aiment le Jazz”, de Frank Thénot et Daniel Filipacchi. De là me viennent les bases de ma culture jazz. C’est le jazz de cette époque, qui est toujours resté mon préféré.

Les Disques

Avec un tourne disque, on pouvait envisager l’achat de disques, mais c’était une nouvelle dépense, alors qu’il n’y avait pas de nouvelle source de revenus pour l’ado que j’étais….

Je débutais donc petitement, et il me semble que mon premier achat fut un 33 tours « Le Gorille” de Georges Brassens. Je profitai de mes vacances allemandes (1958/1959), pour acquérir des 45 tours jazz, comme Mr Acker Bilk.

Mon premier disque “Le Gorille” de Georges Brassens

Le Rejet de la Télévision

Il nous fallut attendre l’attribution de la prime exceptionnelle d’installation, obtenue par Marie-Claire pour sa titularisation au Ministère des Finances, en janvier 1969, pour avoir enfin un poste de télévision à domicile. MC put acheter un magnifique Téléavia, le Portavia 111 dessiné par Roger Tallon. Cette télé design démodait d’un coup tous les autres modèles, et elle fut installée dans notre petit appartement du Blanc Mesnil.

Notre téléavia sur le bahut au Blanc Mesnil

J’avais alors 24 ans.

Pourquoi un tel retard ?

Mais parents s’étaient très tôt déclarés hostiles à la télé, faisant un amalgame entre le côté technique et le côté politique de la chose (il y avait aussi d’autres raisons cachées).

Ils firent un vrai blocage, vantant les avantages de la radio, qui permettait l’écoute, tout en faisant autre chose. C’était vrai pour mon père qui passait ses soirées à effectuer du travail à domicile pour le compte des contributions directes.

Pour eux, la radio était de qualité, la télé, avec son unique chaîne, populaire. C’était dans leur vision politique réductrice, un outil d’abêtissement des masses, dont il fallait se détourner comme de la peste…

Deux autres raisons cachées, le coût, élevé à l’époque, et la volonté de se démarquer des voisins… Peut être un péché d’orgueil ?

Mais là où le bât blessait, c’est quand il était indispensable de voir une émission, il fallait alors “quémander” une chaise chez des voisins, qui vous faisaient alors bien sentir leur supériorité. Ce fut le cas pour les matches de foot de la coupe du monde de 58 en Suède, où nous regrettâmes amèrement l’absence d’une télé, car il fallut implorer la permission des Labourgogne, pour voir quelques beaux matches de l’équipe de France et du Brésil, dans des conditions précaires, assis sur une mauvaise chaise ou carrément par terre.

Pour le tournoi des 5 nations, grâce aux frères Bentaberry, je pouvais me glisser dans le salon de leur grand-père, mais tout cela ne nous grandissait pas !

Ensuite, pendant mes études quasi monacales, l’absence de télé ne fut pas pour moi une gêne, j’y étais habitué, et je pus consacrer plus de temps à l’étude.

Mais une telle politique familiale avait été imposée aux enfants que nous étions, Bernard et moi, et nous étions sincèrement vaccinés anti télévision. Marqués par un tel blocage, il nous fallut un certain temps pour en sortir, ce qui démontre la forte influence des parents sur les convictions de leurs enfants.

En ce qui me concerne, je terminais HEC sans télé, ce qui pouvait encore se justifier, car je devais étudier le soir, mais je privais MC de ce plaisir, jusqu’en janvier 1969.

Ce fut assez tôt pour, le 21 juillet de la même année, vivre notre première nuit devant la télé, en assistant en direct aux premiers pas de Neil Armstrong sur la lune. Il aurait été dommage de manquer un tel évènement….

Nous gardâmes le magnifique Téléavia design noir et blanc jusqu’en 1979, pour le remplacer par un poste couleur.  Et le premier soir ce fut un magnifique Zorro, avec Alain Delon dans le rôle principal, qui ouvrit cette nouvelle ère et enchanta les enfants, Raphaël et Anne-Lise, dans notre maison du Plessis Paté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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