Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Brassens (1921-1981), mythe ou modèle

” Il suffit de passer le pont,

C’est tout de suite l’aventure,

Laisse-moi tenir ton jupon,

J’t’emmen’ visiter la nature !

Laisse-moi tenir ton jupon,

Courons guilleret, guillerette

Il suffit de passer le pont,

Et c’est le royaume des fleurettes.

“Il suffit de passer le pont”, l’une de mes chansons préférées

Brassens, “un mythe pour la jeunesse”

Cette accroche peut surprendre.

Un chanteur peut-il être un mythe ?

Elle s’explique par son rayonnement sur une grande partie de la jeunesse de ma génération.

Le personnage de Brassens était alors extrêmement puissant, quasi vénéré.

Toute forme de critique à son égard nous était insupportable !

Sa guitare (et sa pipe), faisaient partie d’une liturgie, que nous nous efforcions de copier, d’un modèle qu’il convenait d’imiter.

Le film produit par France 3, “Brassens par Brassens”, a apporté un éclairage nouveau sur sa vie. J’en ai retiré quelques informations révélant des ressemblances entre ses origines et les miennes.

Quelques points communs

Brassens est né en 21, comme mon père.

Son père était français de Sète, le mien de Toulouse.

Sa mère napolitaine, la mienne mantovano/véronèse.

Il est bon en français au lycée, et s’essaie à faire des vers qui sont mauvais, moi aussi.

Il semble être maladroit, ou peu attiré par les travaux manuels, moi aussi.

Il jouait (bien) de la guitare, en autodidacte, j’en joue aussi (mal), également en autodidacte, certainement pour l’imiter.

Il fume la pipe, j’essaierai d’en faire autant, mais sans y prendre un grand plaisir. L’essai sera de courte durée.

Et la comparaison s’arrête là.

Son Influence sur ma jeunesse

Elle est très forte, Brassens fait partie des principales personnalités formatrices de mon adolescence.

Quand éclate la bombe du “Gorille”, en 52, j’ai tout juste 8 ans. Je perçois le scandale qui entoure cette chanson, et je constate que mon père, tout comme ses amis, l’apprécie.

Si nous ne comprenons pas bien les raisons du choix du gorille à la fin de la chanson, nous apprécions davantage “Hécatombe”, où sur le marché de Brive la Gaillarde, des mégères rossent des pandores. C’est du guignol modernisé, auquel nous adhérons.

En grandissant, je vais progressivement découvrir Brassens, en étant séduit par ses idées d’anarchiste pacifiste, et de libertaire, réfractaire à toute forme d’autorité.

La pochette du Gorille, chanson politique, chez Polydor

Mais je suis aussi touché par son côté “romantique”, voire fleur bleue.

C’est peut-être même ce côté poétique et sensible qui l’emporte sur son aspect “révolté” non violent.

A l’adolescence, cette dualité a tout pour charmer un lycéen.

Et ça fait sérieux de s’afficher comme un fan de Brassens, face à la vague des Yéyés.

Dès que je le peux, j’achète ses disques 33 tours, qui tourneront sans cesse sur ma platine Dual. Le premier sera “Le pornographe, du phonographe”.

C’est le seul chanteur, dont j’achèterai tous les disques, sachant que Nougaro, qui a 8 ans de moins, n’est pas encore connu !

Deux Concerts

C’est le 18 octobre 1966, que nous assisterons, Marie-Claire et moi, pour la première fois à un concert de Georges Brassens.

Il passe au Théâtre National Populaire (TNP), au Palais de Chaillot. Juliette Gréco fait la première partie.

Nous le reverrons une deuxième et dernière fois à Bobino, cette salle faite pour lui, où il est très proche du public, et où l’ambiance est plus intime et plus chaleureuse. Ce devait être en 1969.

C’est une salle adaptée aux chanteurs seuls, avec accompagnement léger. Nous y verrons aussi 2 fois Serge Reggiani, avec beaucoup de plaisir.

Nous n’irons plus voir Brassens, nos goûts ont évolué et nous nous sommes intéressés à de nombreux autres chanteurs, plus jeunes.

Mais nous continuerons à l’écouter, sur les vinyles historiques, puis sur CD.

Mais, oserais-je l’écrire, le son était meilleur sur les vinyles !

François Villon

Brassens est un merveilleux passeur.

C’est par ses chansons que nous découvrons Villon et ses neiges d’antan. Quelle chance fabuleuse d’écouter la “Ballade des Dames du Temps Jadis”, mise en musique par Brassens, avant de l’étudier au lycée.

Dites-moi où, n’en quel pays

Est Flora la belle Romaine

Archipiada ni Thaïs

Qui fut sa cousine germaine ;

Écho, parlant quand bruit on mène

Dessus rivière ou sus étang,

Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?

Mais où sont les neiges d’antan ? (Bis)

La face du monde en est changée, celle de l’approche des grands poètes aussi.

Et si le prof est intelligent, il va faire son cours à un public déjà conquis par le poète maudit, et rajeuni par la musique de Brassens.

Et puis il y a tous les autres poètes qu’il va chanter, de Paul Fort à Aragon, en passant par Verlaine et Victor Hugo, Théodore de Banville, Musset et Lamartine, Jean Richepin et Francis Jammes, le grand Corneille et Tristan Bernard, Gustave Nadaud et Antoine Pol, qu’il rendra célèbre en interprétant ses sublimes passantes.

Mention spéciale pour Victor Hugo, dont “La légende de la Nonne” reste pour moi l’un des plus beaux textes de la poésie française. Et je fredonnerai toute ma vie, “Gastibelza, l’homme à la carabine ».

Gastibelza, l’homme à la carabine

Chantait ainsi :

Quelqu’un a-t-il connu dona Sabine ?

Quelqu’un d’ici ?

Chantez, dansez, villageois ! la nuit gagne

Le mont Falou

Le vent qui vient à travers la montagne

Me rendra fou

Pas étonnante, donc, mon admiration pour “Les Rayons et les Ombres” et partant pour “La Légende des Siècles”.

Un Grand Poète

L’ambition de Brassens était d’être un grand écrivain français.  Sur sa carte d’identité, à la rubrique profession, il avait indiqué : “Homme de Lettres”.

Comme il avait quitté le lycée de Sète en fin de troisième, il dut rattraper son retard en français et pendant les années 45 à 52, il lut tous les grands poètes et enrichit son vocabulaire en étudiant les dictionnaires.

Ses premiers livres furent des échecs, et il cessa assez vite d’en écrire, seuls ses amis les ayant achetés.

Ecrire des chansons était pour lui une activité secondaire, puisqu’il s’agissait officiellement d’un art mineur. Il mit un peu de temps pour comprendre que sa vocation, son génie, étaient dans ce domaine, pas si mineur que ça.

Il est beaucoup plus difficile d’écrire une bonne chanson, versifiée, qu’aligner des phrases pour rédiger un roman.

Dans ce but il étudia les méthodes de versification chez les grands poètes.

Il travaillait ses textes sans relâche, recherchant la précision et le mot juste, raturant, reprenant et ciselant les paroles de ses chansons, dans un souci incessant de perfection.

Il restera dans la littérature française comme un grand poète, rejoignant ainsi tous ceux qu’il avait admirés.

L’Interprète

Auteur-compositeur, il resta longtemps dans l’anonymat.

Il fallut l’intelligence de deux de ses amis, (Roger Thérond et André Laville), qui le présentèrent à Patachou, pour que son talent soit reconnu.

Cette dernière lui acheta 3 chansons et lui demanda d’interpréter les autres, il en avait alors, en 1952, une trentaine en stock.

Se produire sur scène était pour lui un supplice, vu sa timidité et son agoraphobie. Il dut se faire violence, et, accompagné par le contrebassiste de Patachou, Pierre Nicolas, il monta sur les planches du cabaret montmartrois.

Il enchaînera Aux Trois Baudets, le cabaret de Jacques Canetti. Ce dernier lui fait enregistrer son premier 78 tours. Mais ses chansons déplaisent aux collaborateurs de la firme Philips, et Canetti créera la marque Polydor pour les diffuser.

Il n’aura pas à le regretter, le succès sera au rendez-vous, amplifié par l’interdiction de diffuser le Gorille sur les ondes radiophoniques !

On comprend ainsi à quel point Brassens choque les “honnêtes gens” et pourquoi il va écrire “La Mauvaise Réputation”.

Georges Brassens, et le Mythe de la Pipe

Mythe ou Modèle

Avec Jacques Brel et Léo Ferré, Brassens fait partie du trio majeur des auteurs/compositeurs/interprètes de ma jeunesse.

Et c’est de loin le plus important, celui qui m’a le plus marqué, le plus influencé.

Il m’a servi de modèle, pour m’aider à passer la délicate période de l’adolescence.

Mais ce modèle ne fonctionne plus à l’âge adulte.

Et ceux qui ne l’ont pas compris, j’en connais, sont restés d’éternels ados, profondément immatures, et inaptes à une vie que d’aucuns qualifieront de “normale”.

“Ses ailes de géant l’empêchent de marcher”

Modèle pour les adolescents, il restera mythique dans la chanson française et se sera fait une place de grand poète dans la littérature française.

 

 

 

 

 

 

Envoyez Envoyez