Auteur: Cristina Álvares

Cristina Álvares est Professeur Associé au Département d’Études Françaises de l’Université de Minho, à Braga, Portugal. Ses domaines de recherche sont la littérature française médiévale et contemporaine, la psychanalyse, et la sémiotique narrative. Elle est auteure de O amor da letra: o heterogéneo, o artificial e o feminino no Roman de la Rose, de Jean Renart, Braga, Universidade do Minho/Hespérides, 1999.

Malaise dans les Études Françaises. La faculté des Lettres post-littéraire

Depuis 2006, les Études Littéraires ont subi à l’Institut des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université du Minho (Uminho) un vaste processus de dévalorisation, de délégitimation et de marginalisation. Fondé dans l’idéologie culturaliste de ‘la crise de la littérature’ – moins vérifiée que postulée –, ce processus a trouvé dans la réforme de Bologne la voie qui lui a permis de promouvoir, d’abord dans les licences, ensuite dans les masters, la Langue et la Culture aux dépens de la Littérature.

Le nombre d’unités d’enseignement (UE) littéraires a été sévèrement réduit, leur durée a passé de quatre heures à trois, voire à deux heures par semaine. La théorie de la littérature a quitté le 1er cycle. Dans les masters où elle existe encore, elle est menacée par l’impératif techno-professionalisant en vue du marché de l’emploi (où est-il passé?). On instiIle chez les étudiants l’idée que le théorique est superflu et suranné. Il est intéressant d’observer que le mépris du littéraire va main dans la main avec le mépris du théorique. Voici largement dépassée la thèse de Todorov sur la littérature en péril à cause de la théorie[1]. Le statut des UE d’Études Littéraires s’est dégradé. La plupart sont devenues des options. Dans la licence de Langues et Littératures Européennes, le Français, l’Allemand et l’Espagnol sont des langues minor (seuls le Portugais et l’Anglais sont major), ce qui signifie que leurs UE ont le statut périphérique et accessoire d’options. Créée en 2010, la licence en Études Culturelles est composée de UE de Langue et de Culture, la seule UE littéraire étant la littérature de voyages. Cette licence s’inspire des courants les plus radicaux des Études Culturelles, selon lesquels tout est culture sauf la littérature[2]. Le master en Médiation Culturelle et Littéraire est régulièrement objet de révisions et réstructurations visant à remplacer les UE d’Études Littéraires par les langues étrangères et les technologies appliquées aux langues.

Ce processus de dévalorisation des Études Littéraires est soutenu par la Présidence de l’Uminho. Quand il parle de l’Institut des Lettres et des Sciences Humaines dans ses discours et interviews, le Président de l’Université ne mentionne que le multilinguisme et les arts performatifs, ceux-ci émergeant sous la forme des nouvelles licences en musique et en théâtre. Les langues étrangères sont nécessaires à la formation de tout bon citoyen européen habitant le monde globalisé; la dimension récréative des arts performatifs représente de la valeur ajoutée du fait qu’ils produisent les biens de consommation que sont les spectacles: faute de débouchés, il nous reste de l’entertainment. Par conséquent, tout ce que l’Uminho et sa Présidence demandent à l’Institut des Lettres et des Sciences Humaines, c’est des langues étrangères avec des concerts et autres performances à l’occasion des cérémonies officielles. Aussi l’Institut a-t-il progressivement perdu son identité de faculté des Lettres. Il est traité en école de langues prestataire de services événémentiels.

Néanmoins la majorité des enseignants-chercheurs les plus qualifiés sont spécialistes d’Études Littéraires. Dans notre centre de recherche, le Centre d’Études en Humanités, classifié excellent depuis une quinzaine d’années, le domaine des Sciences de la Littérature est le plus prestigieux en raison de la quantité et de la qualité de la recherche produite. Celle-ci est sur-spécialisée ou transdisciplinaire et comprend la théorie de la littérature, les littératures nationales et transnationales en Portugais, Français, Anglais, Espagnol et Allemand, la littérature classique latine et grecque, la littérature médiévale, la littérature moderne, la littérature contemporaine, la littérature comparée et les neo-comparatismes, les études intermédiales (littérature et cinéma, littérature et bande dessinée), les études inter-artistiques (littérature et peinture, littérature et photographie), la littérature post-coloniale, la littérature populaire et la paralittérature, la cyber-littérature, la littérature pour la jeunesse, la littérature queer, la littérature féministe, la traduction littéraire, l’histoire de la littérature, la littérature de voyage, etc. C’est le domaine où il y a le plus de chercheurs primés. On a du mal à comprendre le décalage qui ne cesse de s’élargir entre la richesse et la diversité de la recherche en Sciences de la Littérature et la place résiduelle des UE littéraires dans nos filières. L’organisation interne de l’Institut y contribue qui disperse les spécialistes d’Études Littéraires en nombre de petits départements rivalisant entre eux. En attendant, la ré-orientation post-littéraire de l’Institut ouvre grande la voie à d’autres facultés (Sciences Sociales, Sciences de l’Éducation) qui ciblent des pans importants du territoire laissé pour compte.

La délégitimation des Études Littéraires nuit gravement à une gestion rationnelle des ressources humaines, parce qu’elle a créé un déséquilibre profond entre le nombre d’UE de Langue et le nombre d’UE de Littérature. La prolifération des UE de Langue aurait exigé d’embaucher plus de lecteurs. Or c’est juste le contraire qui s’est vérifié. Une partie des lecteurs ont été virés et les autres ont vu leurs contrats être réduits en 40%, 50%, 60%, 70% avec réduction proportionnelle des salaires et des heures de travail. Dans ces conditions de dégradation matérielle et symbolique des spécialistes de langues étrangères, continuer à prêcher l’évangile multilinguistique est absurde[3]. Mais dans une ville comme Braga qui croit aux miracles, il y a solution à tout: que les profs de Littérature sortent du musée et enseignent la Langue; ils feront au moins quelque chose d’utile.

Les Études Françaises est le domaine le plus affaibli de l’Institut des Lettres et des Sciences Humaines[4] et c’est en son sein que les effets du processus de dévalorisation des Études Littéraires sont les plus sensibles. Le Français est, autant que le Littéraire et le Théorique (le Français n’est-il pas la langue où s’expriment le Littéraire et le Théorique ?), objet de mépris. Les chiffres officiels le pointent comme le domaine le moins demandé par les étudiants. La seule lectrice qui nous reste aura en 2013-2014 un contrat à 30%, ce qui veut dire qu’elle n’enseignera que cinq heures par semaine. Depuis 2006, les profs associés spécialistes d’Études Littéraires assurent systématiquement des UE de FLE[5]. C’est bien cela qui a motivé la démission de Conceição Carrilho[6], sans doute la meilleure professeure de Littérature Française et Comparée, qui avait raison de penser qu’elle avait des choses plus intéressantes à enseigner que le Passé Composé. À vrai dire, les Études Françaises ne sont plus un champ d’études universitaires, car des critères scientifiques et académiques fondamentaux y sont bafoués: l’attribution des UE aux professeurs ne tient compte ni de leur domaine de spécialisation ni de leur grade/titre; la langue enseignée n’est pas la langue maternelle de l’enseignant. Mais tout comme la Littérature, la Théorie et le Français, ce genre de critères sont perçus comme des traditions académiques obsolètes.

Dans l’essor des arts performatifs et des technologies appliquées aux langues se décèle le refoulement du texte imprimé dans un paysage techno-idéologique dont les valeurs axiales sont la Communication, l’Énonciation, l’Interaction, l’Interactivité. La substitution de l’imprimé par le numérique et par la mise en scène[7] connote la (supposée) caducité de la littérature avec sa matérialité traditionnelle. Le rejet de l’imprimé est en consonance parfaite avec l’objectif radical que la Présidence de l’Uminho s’est fixé d’abolir tout papier. À sa place, elle a effectivement développé un réseau labyrinthique de plateformes électroniques qui asservit enseignants, étudiants et fonctionnaires aux exigences absurdes et épuisantes des dispositifs de contrôle burocratique. La frénésie des clicks l’emporte sur la lecture, c’est-à-dire sur l’étude sereine et réfléchie, et rythme notre travail dans la hâte de faire, dans la précipitation de faire, en vue des statistiques, pour attirer des étudiants internationaux, pour survivre. On glisse ainsi dans le pragmatisme forcené (la morale proactiviste), dans le relativisme le plus blasé, dans l’arbitraire, dans la jungle.Sommes-nous un cas marginal et non-représentatif ou un exemple paradigmatique du nouveau modèle d’université – post-littéraire et plat-amorphique – qui se met en place en Europe ?



[1]             Tzevetan Todorov, La littérature en péril, Paris, Flammarion, 2007

[2]              Voir à cet égard Jan Baetens, ‘Études Littéraires, études culturelles: pour un permanent aller-retour, Interférences Littéraires, 6, 2011, p.185-195, disponible à http://www.interferenceslitteraires.be/en/node/109

[3]              Certes, les langues étrangères ont une place et une fonction fondamentales dans les facs des Lettres et le multilinguisme est une valeur à cultiver. Ce qui me semble discutable est la mise en avant des langues étrangères, leur priorité, leur autonomie, leur chosification. Ceci est (moralement) discutable étant données les conditions particulières où se trouvent les lecteurs, mais aussi pour des raisons structurales liées à l’identité de l’Institut des Lettres et des Sciences Humaines.

[4]              Il a par ailleurs fait objet d’étude dans la thèse de doctorat de Marie Manuelle Silva Les nouveaux enjeux de l’enseignement de la langue et de la culture d’expression française : mondialisation : formes et réinterprétations linguistico-culturelles, disponible à http://hdl.handle.net/1822/23795

[5]             Au long  des trois ans que dure la Licence en Langues et Littératures Européennes, le groupe qui l’a terminée en 2012-2013 n’a quasiment pas connu d’autres profs au-delà de ma collègue Rosário et moi-même qui assurons des UE de FLE, de Littérature Française et des UE transversales comme Culture dans les médias ou Théories de l’inconscient. En début de semestre, à chaque fois que j’entrais dans la salle de cours, les étudiants s’écriaient: ‘Encore !?!?’. Ils ajoutaient que l’Uminho ressemblait plus à la Maternelle qu’au Lycée. Voici des situations ridicules pourtant inaperçues par les lourds dispositifs d’évaluation de la qualité de l’enseignement.

[6]              Voir http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/malaise-dans-les-etudes-francaises-hommage-a-conceicao-carrilho/

[7]              Pour le problème de l’enseignement des arts du spectacle dans les facultés des Lettres, voir Didier Masseau, «L’enseignement de la littérature à l’Université : un champ d’étude incertain et menacé», Essais, Le partage des disciplines, LHT, publié le 16 mai 2011 [En ligne], URL : http://www.fabula.org/lht/8/index.php?id=245. Il en va de même pour l’enseignement des technologies appliquées aux langues, qui trébuche sur le département d’informatique.

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3 Responses to “Malaise dans les Études Françaises. La faculté des Lettres post-littéraire”

  1. Gratien dit :

    Que vaut encore la littérature ?

  2. Alexandre dit :

    Il faut dire aussi que les Humanités ont tout fait pour se déconsidérer, facilitant ainsi les attaques. Triviales, ésotériques, ségrégationnistes, faussement théoriques, partiales et idéologiques, le tableau est désolant et n’aide pas à leur défense.

  3. Steichen dit :

    Merci de défendre la littérature.