Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Un art nouveau ? Obésité, impuissance et autres gracieusetés

Un vent nouveau souffle sur le monde de l’art. Certes il y a longtemps que le beau n’est plus un critère de sélection au sein de la fraction la plus avancée du milieu artistique. Mais aujourd’hui on voit paraître de plus en plus d’œuvres qui refusent la dictature du beau, sans revendiquer pour autant l’ésotérisme de l’« art contemporain ». 

Pauline Malefane 
Pauline Malefane
dans U-Carmen eKhayelitsha

 

Suivant la conception usuelle – qui demeure partagée par le plus grand nombre – l’art, comme toutes les activités de délassement, est d’abord fait pour plaire. La consommation artistique qui s’inscrit dans le temps du loisir relève en effet du libre choix, par opposition à toutes les tâches fastidieuses que nous accomplissons par obligation. L’on n’irait pas volontairement perdre son temps à regarder un film qui nous ennuie ou à écouter une musique qui nous écorche les oreilles. Évidemment cette liberté est en partie illusoire. Les goûts sont contraints ; rares sont ceux d’entre nous capables de s’affranchir de l’influence de leur milieu et de l’éducation qu’ils ont reçue. Mais il reste que personne ne nous oblige à voir tel film, écouter telle musique et que nous pouvons, là au moins, cultiver l’illusion d’une certaine liberté.

 

Il y a donc du paradoxe dans la démarche des artistes et autres créateurs qui s’efforcent de nous attirer vers des œuvres d’où le beau semble a priori absent. Car la plupart des humains cherchent spontanément la beauté, et fuient la laideur. Une « œuvre d’art laide » est un oxymore et de fait, comme on le verra sur les quelques exemples qui suivent, quelles que soient les intentions de leurs auteurs, la beauté n’est jamais totalement absente des œuvres qui parviennent à nous toucher.

 

Soit un film dont on ne peut pas nier qu’il correspond au goût dominant en Occident, puisqu’il a reçu la récompense suprême, l’ours d’or, au festival de Berlin en 2005. Ce film, U-Carmen, tourné par le cinéaste anglais Mark Domford-May dans la township sud-africaine de Kayelitsha, transpose le drame de Mérimé dans un univers complètement différent de l’Espagne initiale. L’époque : aujourd’hui ; le décor : un bidonville ; la langue : le xhosa ; les interprètes : des Africains, etc. Rien de très surprenant néanmoins, jusqu’ici, dans une telle entreprise. Il y avait déjà au demeurant une adaptation africaine de Carmen réalisée par le Sénégalais Jo Gaye Kamara. Si ce film est sorti du lot, c’est sans doute en raison de ce qui constitue sa véritable originalité, à savoir le choix d’interprètes dont les « formes », pour la plupart d’entre eux, sont plus que généreuses.

 

Il se peut que les débordements graisseux soient considérés comme un critère de beauté en Afrique du Sud ; il est certain que ce n’est plus le cas chez nous. Nos goûts ont changé depuis Rubens et même nos cantatrices ont désormais des proportions plus modestes. Or, malgré un parti-pris esthétique surprenant pour un Occidental, le film fonctionne et, passé les premières minutes, on se prend même à juger que Mademoiselle Pauline Malefane, l’interprète de Carmen – pourtant celle dont la surcharge pondérale est la plus flagrante – est loin d’être entièrement dépourvue de charme. C’est la magie du cinéma et le talent du metteur en scène et des interprètes que de pouvoir faire du beau avec du laid. Le misérabilisme du décor, l’embonpoint excessif des comédiens-chanteurs sont transcendés par la lumière, la musique et surtout l’énergie que dégagent les personnages sur l’écran, à commencer par Carmen elle-même, à la personnalité explosive.

 

Passons à un autre exemple sans changer pour autant vraiment de thème : Chair tombale, un roman d’un médecin, Philippe Cornet. Il raconte l’histoire d’un homme de cent quatre-vingt-cinq kilos, pauvre être solitaire sans autre distraction que le passage quotidien de l’infirmière et de la femme de ménage, ni d’autre sortie que celle qui le conduit à l’hôpital, quatre fois par an, pour une visite de contrôle, avec une halte au retour pour déjeuner chez sa mère. Rien de plus terne et de plus sinistre donc qu’une telle existence, d’autant que les détails les plus sordides ne nous sont pas épargnés. Seul événement inattendu qui sert d’argument au récit : en face de la fenêtre de l’appartement de cet homme, un panneau publicitaire jusqu’alors à l’abandon est soudainement occupé par la photo d’une femme à la beauté, cette fois, irréprochable et non dépourvue de sex appeal, nymphe tentatrice pour laquelle le malheureux héros va rapidement démontrer un tendre penchant. L’anecdote est un peu courte et sa fin prévisible puisque les affiches sont par essence éphémères. On peut se demander, alors, ce qui retient le lecteur et le pousse à aller jusqu’au bout du livre.

 

Il y a d’abord un style. Si le héros est déprimant, il n’en est pas moins un professeur de lettres en congé de longue maladie et son monologue intérieur ne manque pas d’élégance : des phrases courtes qui s’enchaînent de manière telle que le discours semble ne jamais s’interrompre. Mais il n’est pas sûr que les qualités littéraires soient l’élément déterminant dans ce cas. En fait, les lecteurs sont pris dans un piège, le piège des bons sentiments, ces sentiments que nous ne savons pas manifester quand il le faudrait, par exemple lorsque nous croisons un handicapé (obèse ou autre) dans la rue et que nous détournons les yeux. Là, déchiffrant à notre rythme les lignes qui noircissent le papier, nous avons tout le temps nécessaire pour nous habituer à la monstruosité du sujet malheureux de l’histoire, pour pénétrer ses sens, sympathiser avec lui et, « quelque part », nous sentir la personne que nous voudrions être, pleine d’humanité concrète et de compassion efficace. La laideur physique n’importe plus ; nous sommes perdus soudain dans un rêve de beauté morale.

 

Un dernier exemple, tiré non plus de la littérature patronnée par les maisons d’édition, celle qui s’imprime sur du bon papier, mais de la littérature électronique, désormais foisonnante sur le net. Gratuite à produire (car l’auteur ne songe pas à compter son temps), gratuite à diffuser (ou presque), elle est un champ d’expérimentations quasi-infini, accueillant les tentatives les plus incongrues. Au hasard du net, donc, le récit fantaisiste d’un certain Max Paitch (?) publié sous forme de feuilleton sur mondesfrancophones.com, site par ailleurs très sérieux, comme ne l’ignorent pas les lecteurs de cet article. L’argument, ici, est encore moins ragoûtant que le précédent puisqu’il tourne autour de l’impuissance. Le lecteur masculin, normalement hanté par un complexe de castration, devrait s’enfuir dès qu’il a compris de quoi il retournait dans ce récit ! Car le héros, nommé Rosario (Rosaire !), au départ doté par la nature d’un attribut viril considérable, et de ce fait assidûment recherché par la gent féminine, voit soudain son instrument faiblir, et même devenir gravement malade, d’où il résultera une intervention chirurgicale aussi radicale qu’inévitable au terme de laquelle notre héros se retrouvera affublé d’un pénis artificiel, source évidente de nouveaux déboires.  

 

Or, à nouveau, force est de constater que cela marche. Le lecteur qui a commencé le premier épisode se surprend, à son corps défendant peut-être, à aller jusqu’au bout du premier épisode et à faire de même avec les suivants. Pour retenir le lecteur avec une histoire aussi sinistre sur le fond et aussi redondante dans ses péripéties, il est clair que l’auteur doit déployer des talents de conteur. En l’occurrence Max Paitch joue sur les registres de l’humour et de la dérision, avec une imagination stylistique qui se traduit par un ton vraiment original. A titre d’illustration, voici comment le narrateur explique pourquoi il n’est pas en mesure de comprendre le sentiment qu’il décrit (la souffrance ressentie par un surdoué du sexe lorsque son pouvoir l’abandonne) :

 

« Comme vous vous en doutez, Rosario finit par se payer une dépression (enfin, il ne la paye pas, mais vous saisissez), ce que j’aurais pu comprendre si les dieux avaient eu la bonté de faire une entorse au processus d’hérédité génétique et me munir d’un véritable instrument de conquête sexuel, mais que je perçois mal puisque je possède le pénis de mon père qui le possède de celui de son père et celui-ci de celui de son propre père et comme cela depuis des dizaines de générations jusqu’à l’ancêtre commun qui nettoyait les latrines à Lascaux et y faisait cuire le lièvre sur un lit de champignons vénéneux mais n’était jamais invité aux petites fêtes sexuelles entre plantureuses ménagères et membrés chasseurs qui, bêtes comme les pieds du macaque oriental, chassaient encore le diplodocus disparu depuis plusieurs millions d’années, ce qui prouve bien que rien n’a changé et moins que ça en fait et je m’éloigne encore une fois de mon sujet ». Max Paitch, Le Pénisator (3).

 

Trois exemples ne constituent pas à eux seuls un art nouveau, d’autant que le souci d’épater les bourgeois ne date pas d’hier. On ne saurait néanmoins surestimer l’existence d’une attitude très répandue chez les artistes d’aujourd’hui qui renoncent à séduire leur public en mettant directement en scène la beauté, au sens de ce que l’on nous a appris à aimer comme tel depuis l’Antiquité, à savoir une combinaison harmonieuse de formes, de sons, de couleurs, de mots, etc. susceptible de nous mettre dans cet état particulier que l’on nomme l’émotion esthétique. Si l’on met de côté l’art dit « académique », plus déprécié que jamais, les créateurs contemporains ont choisi a priori d’autres ressorts.

 

Les exemples ci-dessus en font ressortir trois. La transgression esthétique, dans le cas particulier de U-Carmen, ne s’affranchit pas néanmoins du souci du beau puisqu’elle vise au contraire à élargir notre conception de la beauté. La compassion est le ressort principal de Chair tombale, mais dans ce cas encore une certaine beauté finit par surgir, même s’il s’agit de celle qui est ressentie par le lecteur-spectateur s’émerveillant de se découvrir soudain frère d’un héros négatif, symbole de l’humanité déshéritée. Enfin l’auteur du Pénisator compte sur l’humour et la distanciation du narrateur par rapport à son sujet pour convaincre le lecteur de le suivre jusqu’au bout, mais son succès repose avant tout sur l’inventivité verbale et stylistique, ébauche d’une nouvelle esthétique formelle.

 

Ces trois exemples, même s’ils ne peuvent résumer à eux seuls l’ensemble de la production actuelle, sont donc malgré tout éclairants. Les efforts des créateurs pour s’affranchir de ce qu’ils considèrent parfois comme la tyrannie du beau apparaissent finalement voués à l’échec. Même si une œuvre a été conçue contre les canons du conformisme esthétique, elle ne fonctionne que si elle aboutit d’une manière ou d’une autre à créer de la beauté. Les masturbations intellectuelles des tenants de « l’Art contemporain » confinés dans les impasses du symbolisme minimaliste (dans le genre de l’arte povera) ou de la provocation gratuite débouchent seulement sur l’écœurement ou l’ennui du spectateur (1).

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(1) Cf. ici même notre article « La grande escroquerie du palais de Tokyo ».

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