Une exposition Zao Wou-Ki à Aix-en-Provence

16.09.69

Un personnage serait perdu au fond de l’horizon blanchâtre de ce tableau qui n’est pas un paysage réel, pas plus d’ailleurs que le personnage lui-même, visible seulement aux yeux de celui qui l’imagine. Alors pourquoi ce tableau de taille modeste, aux formes indistinctes, attire-t-il autant le regard ? Est-ce par contraste avec d’autres toiles plus colorées dans la même salle de l’Hôtel de Caumont où se tient l’exposition Zao Wou-Ki ? Est-ce parce que ce tableau semble particulièrement construit, comme si le peintre avait, davantage que chez les voisins, cherché à exprimer à travers la forme un motif ? Un motif qui demeurera à l’état d’énigme pour le regardeur. Ou bien est-ce la modestie apparente de cette œuvre qui fascine d’autant plus dès lors que, la considérant de plus près, on mesure le travail du peintre sur sa matière ? Un tableau blanchâtre, certes, mais pas monochrome, loin de là. Le rectangle aux dimensions restreintes ne contient pas moins une infinité de blancs, de beiges, de gris et de bruns. Les coups de brosse délicatement posés, les contours précis des différentes teintes qui pourtant se recouvrent : le maître, proche alors de la cinquantaine, maîtrise assurément parfaitement son art.

Sans titre 1958

Zao Wou-Ki (1920-2013), né en et formé d’abord en Chine, a commencé par des toiles d’inspiration cézanienne plus ou moins réussies. L’exposition en montre deux, deux œuvres d’école : un paysage maladroit contrastant avec des pommes fort bien rendues, auxquelles s’ajoute la réinterprétation tardive et sans grand intérêt d’une Sainte-Victoire du maître d’Aix. Parti en France, alors capitale des arts (sit transit gloria mundi) pour parfaire sa formation, Zao Wou-KI y demeura plus de trente ans (glaciation maoïste oblige) et ne retourna que brièvement dans son pays natal. Entretemps, il avait eu l’occasion de découvrir New-York et l’expressionnisme abstrait dont il n’avait, à vrai dire, pas grand-chose à apprendre. Plus marquante fut l’influence de Paul Klee (1879-1940) qui lui souffla l’idée d’introduire des signes cabalistiques dans ses tableaux. Autre parrainage marquant, celui d’Henri Michaux, poète et ami qui l’engagea à revenir à l’encre de Chine, un encouragement conforté par le séjour au pays natal qui fut pour lui l’occasion de se retremper dans la culture ancestrale. Si l’apparition de l’encre de Chine sur sa palette apporta incontestablement quelque chose, les encres « automatiques » sur papier exposées à Aix laissent quelque peu dubitatifs.

Sans titre (Loiret) 2006

Un artiste vieillissant retourne aux sources, emporté par une force quasi irréfragable, avec plus ou moins de bonheur. Chez Zao Wou-Ki cela se traduit – pour autant que l’exposition puisse en juger, l’artiste ayant produit plusieurs milliers d’œuvres – par une belle réussite (le paysage à peine esquissé du Loiret – 2006) ou des aquarelles « décoratives » sans grand intérêt peintes dans la propriété de son (autre) ami Emmanuel Ungaro.

Mais l’essentiel de l’exposition n’est pas là, il est dans tous les tableaux merveilleux – parce qu’ils nous transportent littéralement dans un autre monde, onirique – dans lesquels Zao Wou-Ki donne toute la mesure de son talent de coloristes et de compositeur, avec des huiles aux dimensions souvent imposantes grâce auxquelles il s’affirme comme un maître incontestable de la palette chromatique (« la couleur n’existe pas ; il n’y a que des combinaisons de couleurs ») et de la suggestion inconsciente.

06.10.71

Zao Wou-Ki joue à la perfection sur les contrastes ombre et lumière (voir le tableau de 1958) ou plein et vide, avec en particulier une grande toile de format carré ou le plein (les couleurs à dominante bleu) est renvoyé aux bords du tableau tandis que le vide (différents blancs) occupe la plus grande partie de la surface de la toile.

De ces œuvres a priori abstraites surgissent parfois des formes immédiatement reconnaissables comme le « grand oiseau » de 1971 reproduit ici ou ce paysage de lac et de montagne daté de 1986 qui n’est pas présenté comme figuratif – Zao Wou-Ki se refusant en général d’intituler ses œuvres autrement que par une date, afin de laisser libre cours à l’interprétation de chacun –, exception remarquable dans un océan d’abstraction.

09.04.86

Zao Wou-Ki – Il ne fait jamais nuit, Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence, jusqu’au 10 octobre 2021.

Par Selim Lander, , publié le 04/07/2021 | Comments (0)
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