Minimalisme et conceptualisme : Adrian Piper, Lion d’or de la Biennale d’Art de Venise

El Anatsui, « Fresh and Fading Memories », Palazzo Fortuny, Venise, 2007 (c. October Gallery, Londres)

El Anatsui, « Fresh and Fading Memories », Palazzo Fortuny, Venise, 2007 (c. October Gallery, Londres)

On connaît les Lions d’or décernés au festival du film (La Mostra) de Venise. On sait moins que la Biennale d’Art a aussi ses récompenses. Lors de cette 56ème édition, les deux principaux Lions d’or ont été attribués respectivement à El Anatsui et à Adrian Piper. El Anatsui, né en 1944, est ghanéen, installé au Nigeria ; il est à l’heure actuelle l’artiste africain le plus coté et célèbre pour ses tentures métalliques géantes. Le Lion d’or destiné à récompenser l’ensemble de son œuvre lui a été accordé par le comité directeur de la Biennale suivant la proposition du commissaire Okwui Enwezor, lui-même nigerian. Le Lion d’or qui récompense un(e) exposant(e) à la présente Biennale a été attribué, quant à lui, à Adrian Piper, née en 1948, philosophe néo-kantienne en même temps qu’artiste minimaliste et conceptuelle afro-américaine, par un jury de cinq membres choisis par le même Okwui Enwezor. Au-delà de l’origine des personnes en question, nous importent surtout les œuvres qui, à travers les artistes, ont été distinguées. Les rideaux d’El Anatsui – confectionnés à partir de capsules de bouteilles dans un atelier où travaille désormais une quarantaine d’assistants – sont demandés dans le monde entier et les grandes pièces se négocient plus d’un million de dollars. Si l’on retient le critère du marché (incontournable en matière d’art contemporain – mais cela mériterait un article entier), le Lion d’or d’El Anatsui apparaît parfaitement légitime (1).

Celui d’Adrian Piper semble davantage sujet à controverse. D’abord, on peut penser qu’elle était désignée avant même que le jury ait statué puisqu’elle bénéficiait d’entrée, privilège exorbitant, de deux espaces particuliers pour présenter ses œuvres. Mais de quelles œuvres s’agit-il ?

Exposition "L'Art dégénéré"

Exposition “L’Art dégénéré”

A l’Arsenale, dans une sorte de vestibule, sont disposés trois comptoirs derrière lesquels officient des jeunes personnes munies d’une tablette, chargées d’enregistrer les visiteurs intéressés pour figurer sur le « Probable Trust Registrery ». En bref, il s’agit de donner un certain nombre d’information personnelles qui seront centralisés au sein de l’Adrian Piper Research Archive Foundation (APRAF – Berlin) et rendues publiques seulement dans un siècle. A la clôture du registre (à la fin de la Biennale) l’identité de toutes les personnes enregistrées sera néanmoins communiquée à chacune d’elles et des contacts seront éventuellement possibles entre elles, sous réserve de l’accord de celle que l’on souhaite contacter. Quel est l’intérêt d’un tel registre ? Sans doute nous sommes-nous tenus trop éloignés des modalités les plus sophistiquées de l’art contemporain pour le percevoir… En guise de consolation, si celle-ci paraissait nécessaire, nous remarquerions simplement que, ayant eu à traverser à plusieurs reprises le vestibule en question, passage obligé pour tous les visiteurs de la biennale, nous n’avons jamais vu personne demander à remplir le formulaire d’inscription sur le registre…

Adrian Piper - Everything #21

Adrian Piper – Everything #21

Au Giardini, l’artiste a investi deux murs, les deux autres de cette salle étant occupés par une installation de Fabio Mauri (1926-2009). Sur les deux murs revenant à Adrian Piper sont accrochés quatre tableaux noirs portant chacun 25 fois la même phrase écrite à la main : « Everything will be taken away ». Sur les deux autres murs, d’un côté une formule mathématique absconse inscrite également sur un tableau noir (l’équation du « principe de l’erreur » de Robert Klein), et, en face, une photo géante représentant Goebbels et d’autres dignitaires du régime nazi visitant l’exposition consacrée à « l’art dégénéré » (« Entarte Kunst », Munich 1937). Pour s’en tenir à Adrian Piper, que peut-on penser de son « œuvre », baptisée Everything #21, au-delà de l’hommage – voulu ou non – à Mauri et à sa critique du totalitarisme nazi (2) ? Qu’elle a une intention politique ? Certes. Mais encore ? Faut-il en conclure que l’art est menacé de censure et/ou de disparition pure et simple ? Ma foi, peut-être, mais – soyons béotien jusqu’au bout – s’il ne s’agit que de cet art-là, nous ne pleurerons pas sa perte.

Ils sont de plus en plus nombreux – y compris parmi les connaisseurs avertis et les professionnels de l’art – ceux qui proclament que le roi est nu. Comment se cacher, en effet, que nombre d’artistes contemporains se complaisent dans « le n’importe quoi, le presque rien, l’informe et le monstrueux », selon la formule de Jean Clair, dans un livre iconoclaste, Considérations sur l’état des Beaux-Arts, 1983 (3) ? Un auteur qui sait de quoi il parle puisqu’il fut, entre autre, directeur du musée Picasso à Paris. Le Lion d’or attribué à Adrian Piper consacre une expression artistique prétentieuse et vaine. Vanité que celle qui consiste à ouvrir un registre qui n’intéresse personne. Prétention que celle qui croit faire naître un geste artistique de la répétition 4 x 25 fois de la même phrase empruntée au langage des boutiquiers (« Tout doit disparaître »).

(1) Pour en apprendre davantage : https://culturieuse.wordpress.com/2015/04/08/brahim-el-anatsui-1944-chimamanda-ngozi-adichie-1977-%C2%A7-nigeria/
(2) Sur les problèmes que soulève la juxtaposition des deux œuvres dans une même salle, on lira avec intérêt : http://inferno-magazine.com/2015/05/13/biennale-de-venise-de-fabio-mauri-a-adrian-piper/
(3) Du même, on lira également avec profit, Malaise dans les musées, 2007, L’Hiver de la culture, 2011.

Qu’est-ce que l’art aujourd’hui (II) : la 56ème Biennale de Venise

affiche La Biennale de Venise est une vieille dame de cent-vingt ans. Autant dire qu’elle a vu couler beaucoup d’eau depuis 1895, d’abord autour du Giardini où les premières expositions restaient limitées à l’intérieur du bâtiment néoclassique toujours existant, avant qu’il ne s’y adjoignent progressivement des pavillons nationaux. En 1999, l’espace venant à manquer, la Biennale s’est étendue dans l’Arsenale désaffecté. Elle investit désormais encore d’autres lieux, en ville, qui abritent soit des expositions de pays n’ayant pas de pavillon propre et n’ayant pas trouvé une place à l’Arsenale, soit des « Événements collatéraux », c’est-à-dire des expositions labellisées par la Biennale.

La Biennale, qui n’est pas un marché de l’art contemporain, n’est pas moins le lieu incontournable pour les professionnels comme les amateurs. Les chiffres sont là : pour les à-côtés,  89 expositions nationales et 44 événements collatéraux ; pour l’exposition proprement dite de cette 56ème édition intitulée All the World’s Futures, 136 artistes originaires de 53 pays.

affiche1 All the World’s Futures : ce thème choisi par Okwui Enwezor, le commissaire (d’origine nigériane) de l’exposition est trompeur ou, en tout cas, il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. Les œuvres rassemblées à Venise ne peignent pas – ou alors bien rarement – directement le futur. De même que l’on aurait du mal à saisir l’intention politique de l’exposition si O. Enwezor ne nous mettait pas sur la voix en proposant une grille de lecture composée de trois filtres reliés entre eux, soit (en anglais toujours) : Garden of Disorder ; Liveness : On Epic Duration ; Reading Capital. Le Capital est celui de Marx, dont les trois livres sont supposés être lus intégralement en public pendant toute la durée de l’exposition dans un auditorium installé au centre du bâtiment du Giardini.

Ainsi va l’art contemporain, obligé de se trouver des cautions intellectuelles. Cézanne, Gauguin ou Picasso n’en éprouvaient pas le besoin ; cela ne les empêchait pas de construire leur œuvre à partir d’une théorie mais celle-ci restait dans le domaine propre de l’art, l’esthétique. Il est frappant d’observer combien les commentaires qui se développent aujourd’hui autour des œuvres les plus contemporaines ignorent à peu près systématiquement l’esthétique pour se concentrer sur le message qu’elles sont censées contenir.  Un message que l’artiste a, le plus souvent, explicité lui-même : on pourrait facilement s’y méprendre, en effet, s’agissant d’œuvres  plastiques. Quel message véhicule une belle fille tant qu’elle n’a pas ouvert la bouche ? La beauté. Pour exprimer davantage, il faudra qu’elle se mette à parler. Une œuvre d’art plastique n’a rien d’autre à dire que ses formes. Cela n’empêche pas le spectateur d’interpréter. Avec toute l’arbitraire que la subjectivité oblige. L’un trouvera qu’elle (la fille) a le nez trop long, l’autre qu’elle a les seins trop petits, ou trop écartés, que sais-je ? Il en va de même dans une exposition d’art : il suffit d’écouter les commentaires des uns et des autres pour s’en convaincre. Et même si, comme à Venise, on fournit une grille de lecture à qui la demande, cela n’éclairera pas notre lanterne au point de tomber sur une interprétation unifiée.

immanuel-kant-2On ne poussera pas trop loin l’analogie entre la belle fille et l’œuvre d’art contemporain. On peut pinailler sur la longueur du nez ou la forme des seins, mais tout le monde s’accorde plus ou moins sur ce qu’est une belle fille. Dans une exposition d’art contemporain, c’est plus compliqué. Les visiteurs n’ont pas été formatés pour apprécier les œuvres comme ils l’ont été pour jauger la beauté des femmes (ou des hommes, ne soyons pas sexiste !) On pourrait dire : mais ce qui est beau est beau. C’est ce qu’affirme Kant (enfin, c’est plus compliqué…) dans Critique de La Faculté de juger : « Est Beau ce qui plaît universellement sans concept ». On sait hélas qu’il n’en est rien : sauf, dans peut-être de rares cas, la définition de la beauté n’est pas universelle (il faut revenir ici une dernière fois à la beauté féminine : on sait bien que ses caractéristiques sont variables dans le temps et dans l’espace – voir les amas de chairs chers à Rubens).

Si l’on nous a suivi jusqu’ici, on objectera sans doute que le beau ne fait rien à l’affaire (de l’art, aujourd’hui). Et même l’esthétique. Qu’il s’agit d’autres choses, de surprendre, de choquer, de troubler, tout cela pour forcer le spectateur à réfléchir et, pourquoi pas ?, à se mobiliser. Une conception qui résonne exactement avec les intentions affichées par le commissaire (curator) Enwezor. Concluons là-dessus qu’il y a au moins ceci de commun entre les œuvres remarquables d’hier et d’aujourd’hui : elles ne doivent pas laisser le spectateur indifférent.

L'Arsenale

L’Arsenale

A l’aune de ce test, on constate immédiatement combien peu d’œuvres surnagent aux yeux du visiteur moyen ! Et cela vaut autant pour les « chefs d’œuvre » pendus aux cimaises des grands musées que pour les œuvres point encore adoubées dans les manifestations comme celle de Venise. Visiblement, l’apprentissage nécessaire n’a pas été suffisant pour beaucoup de visiteurs ! Petite remarque à l’appui de ce dire : Les musées européens sont fréquentés par des Asiatiques en grand nombre ; la plupart n’ont pas les codes pour apprécier les œuvres ; c’est pourquoi ils préfèrent se photographier eux-mêmes avec l’une d’elles en arrière-plan que de s’arrêter pour les admirer. C’est le contraire dans les expositions prestigieuses (comme celles du Grand-Palais à Paris) où les visiteurs sont plus fréquemment des connaisseurs qui prennent leur temps et dont les appréciations s’avèrent assez souvent pertinentes.

Thomas Hirschhorn

Thomas Hirschhorn

La remarque précédente permet d’enchaîner sur le fait que – en matière d’art contemporain et à l’inverse de l’art plus classique – tout le monde, ou à peu près, est à égalité, c’est à-dire peu ou pas formaté. En d’autres termes, les visiteurs de la Biennale – qui sont souvent là simplement par curiosité, alors qu’ils étaient venus à Venise attirés par les gondoles ou les palais qui bordent le Grand Canal – arrivent libres de tout préjugé : ils ne sont ni pour ni contre. C’est alors aux œuvres de prouver leur force ! Que les manifestations comme la Biennale ne suscitent pas davantage d’intérêt réel que les musées des beaux-arts ne plaide donc pas en faveur des œuvres contemporaines…

 

 

Sarah Lucas

Sarah Lucas

Il y en a heureusement qui méritent davantage qu’un coup d’œil rapide, et elles sont bien plus nombreuses que ce que nous pourrions montrer dans le cadre d’un article. Des œuvres qui ne ressemblent en tout cas pas, par exemple, à Roof Off, l’installation du Suisse Thomas Hirschhorn, conçue spécialement pour Venise, qui représente tout ce que nous détestons : le n’importe quoi associé à une prétention incommensurable. Ou, autre exemple, à l’être couleur jaune-bile-clinquant constitué uniquement de phallus et de seins, présenté par Sarah Lucas dans le pavillon de la Grande-Bretagne : vulgarité, laideur sont au rendez-vous et, quant à la prétention, il faudrait pouvoir citer l’intégralité de son dépliant (jaune, cinq volets sur deux faces). On aura compris que nous ne craignons pas d’afficher notre subjectivité (d’ailleurs réversible, elle aussi) !

Fiona Hall

Fiona Hall

Sarah Lucas n’est pas la seule femme artiste à occuper un pavillon national. Nous avons beaucoup aimé l’Australienne Fiona Hall, venue de la photographie, qui présente des œuvres dans une grande variété de registres, qu’elle confectionne elle-même, avec une habileté minutieuse, des fois belles, d’autres pas, souvent évocatrices des arts premiers, toujours étranges, et dès que l’on s’y arrête un peu, fascinantes.

Céleste Boursier-Mougenot, malgré son prénom, est un homme. Et s’il n’eût tenu qu’à nous, c’est lui qui aurait reçu le Lion d’or de cette 56ème édition, mais là, on va nous accuser de partialité. Tout esprit cocardier mis à part, qu’on imagine, au centre du pavillon français – édifié en 1912 sur le modèle des folies qui ornaient les parcs de l’aristocratie, au XVIIIème  siècle – sous une verrière, un arbre, un pin entouré de sa motte de terre, toujours vivant mais un peu décollé de terre, posé sur un charriot invisible, qui se déplace lentement en obéissant à un automatisme dont nous ne savons rien, tout en produisant une musique planante grâce à un logiciel dont nous ne savons rien non plus, sinon qu’il est dû à C. Boursier-Mougenot lui-même, lequel a donc plusieurs cordes à son arc. Cela s’appelle Révolutions. Des gradins en mousse, dans les salles adjacentes permettent de se poser et de se reposer, de contempler, d’écouter. C’est doux, c’est beau, c’est harmonieux. Que vouloir de plus ?

Céleste Boursier-Mougenot

Céleste Boursier-Mougenot

Chiharu Shiota

Chiharu Shiota

Autre installation remarquable, The Key in the Hand de Chiharu Shiota, au pavillon japonais : 180.000 clés en métal reliées par 400 km de fil rouge. L’artiste entend nous faire sentir les liens que nous entretenons avec notre passé comme avec les objets de notre présent. Il réussit surtout, avec de tout autres moyens que Sarah Lucas ou Boursier-Mougenot, à nous installer dans son univers très personnel, à nous communiquer une part de ses mystères.

Autre Japonais, Tetsuya Ishida, exposé lui dans le bâtiment principal du Giardini. Son univers qui n’est pas moins onirique apparaît cependant plus branché sur l’avenir (All the World’s Futures !) que le passé. Par ailleurs, il a recours à une forme des plus désuètes : il peint sur toile à l’aide de pinceaux des formes immédiatement reconnaissables. La toile reproduite ici est nommée Recalled mais l’on voit bien qu’il ne peut s’agir que du souvenir non d’un fait réel mais d’un rêve, d’un monde pas encore présent où l’on pourra commander un nouveau membre de la famille qui arrivera prêt à monter dans une boite. A moins – en jouant sur le double sens de recalled – qu’il ne s’agisse d’un membre existant de cette famille qu’il aura fallu démonter à la suite d’un « rappel » (comme l’on fait pour les objets manufacturés présentant un défaut de fabrication). Le résultat, quoi qu’il en soit, est saisissant.

Tetsuya Ishida

Tetsuya Ishida

On pourra dire que le travail de cet artiste n’est pas très original, qu’il ressemble trop à ce que l’on a déjà vu, dans certains mangas, par exemple. Cette objection, à nos yeux, n’est pas pertinente. A ce compte, il faudrait jeter 99% – au moins – des œuvres des musées. Une œuvre peut-être forte sans être originale. Picasso a peint d’innombrables femmes démantibulées, tordues, aux formes grossièrement exagérées, des caricatures en série. Il n’a pas toujours fait preuve d’originalité : faut-il le lui reprocher ? Le féliciter plutôt pour sa fécondité grâce à laquelle ses œuvres peuvent figurer dans de nombreuses collections et être admirées – ou pas, d’ailleurs – dans le monde entier.

Encore au Giardini, au pavillon coréen, une vidéo signée par deux artistes, Moon Kyungwon et Jeon Joonho, qui peut se regarder à l’extérieur comme à l’intérieur, une vision du futur fortement inspirée par le Kubrick de « 2001 » pour conter une histoire minimaliste et néanmoins troublante.

Moon Kyungwon et Jeon Joonho

Moon Kyungwon et Jeon Joonho

Nidhal Chamekh

Nidhal Chamekh

Cette proximité avec la bande dessinée se retrouve ailleurs, par exemple, à l’Arsenale, dans la série De quoi rêvent les martyrs du dessinateur tunisien Nidhal Chamekh. Parmi les tenants d’un art strictement « pictural », se remarquent également quelques grands formats comme True Value de l’Américaine Lorna Simpson ou, moins réaliste, To Protect and Serve de Lavar Munroe, natif des Bahamas.

 

 

Lorna Simpson

Lorna Simpson

Vu le nombre d’artistes présents dans la sélection officielle, on n’est pas surpris de la diversité des œuvres exposées. Il y en a pour tous les goûts. La première salle de l’Arsenale est remplie de coutelas plantés en faisceaux dans le sol ; plus loin on passera devant un canon : la guerre est l’une des réalités de notre temps et l’on ne la voit pas disparaître dans les « futurs du monde ». Il y a pourtant bien d’autres choses à voir et, pour les amateurs, à admirer. Des maquettes d’immeubles, des boites confectionnées avec soin et renfermant des objets inutiles, des photos grand format de travailleurs soviétiques endimanchés et médaillés, etc.

Lavar Munroe

Lavar Munroe

Qui Zhijie

Qui Zhijie

L’intention critique est présente ou pas, pas toujours avec bonheur. Par exemple, le Chinois Qui Zhijie a superposé une plaque de plexiglas a une vaste fresque à l’encre représentant des motifs traditionnels, puis ajouté des commentaires à sa façon, en anglais : chacun jugera d’après la photo d’un détail de cette œuvre intitulée modestement Qui notes on the colourful Lantern Scrolls.

 

Katharina Grosse

Katharina Grosse

Toutes les installations ne se ressemblent pas. Parcourant l’Arsenale, on traverse une salle aux proportions imposantes dont l’espace est entièrement occupé par une œuvre de l’artiste allemande Katharina Grosse, Untitled Trumpet : de vastes toiles peintes à l’acrylique avec, au sol, de la terre et des débris d’aluminium. Comparer cette œuvre à celle de Thomas Hirschhorn, mentionnée au début, permet de mesurer combien l’art se révèle aujourd’hui ésotérique. Le commissaire, O. Enwezor appartient au cercle intérieur, très restreint, des personnes autorisées à trancher de ce qui est ou n’est pas de l’art. Selon lui l’assemblage de bric et de broc de Hirschhorn a un sens (artistique) et il est donc en droit de l’imposer à tous les visiteurs exotériques de la Biennale (qui – ab exceptionibus – passeront à côté sans s’arrêter), tout autant que la composition majestueuse et mystérieuse à la fois de Grosse. Dont acte.

Toujours à l’Arsenale, dans les espaces dévolus aux expositions nationales, les sculptures néo-expressionnistes de Juan Carlos Distéfano (Argentine) ne laissent pas indifférent, en raison – justement – de leur expressivité puissante.

Juan Carlos Distéfano

Juan Carlos Distéfano

Georg Baselitz

Georg Baselitz

La 56ème biennale rend hommage à quelques anciens comme Walker Evans (1903-1975) avec un choix des ses fameuses photos prises en Alabama pendant la Grande Dépression, et Chris Marker (1921-2012), avec une imposante série de visages de femmes pris à la sauvette dans le métro parisien. Autre grand ancien, Georg Baselitz (né en 1938) expose une série de personnages plus grands que nature présentés tête en bas.

Wu Tien-chang

Wu Tien-chang

Il aurait fallu bien plus de temps que ce dont nous disposions pour faire le tour des 63 lieux dispersés dans la ville et en dehors (San Giorgio, Lido, Murano, etc.) qui abritent des expositions nationales ou labellisées. On signalera néanmoins Never Say Goodbye, une vidéo de Wu Tien-chang (Taïwan),  un moment de nostalgie, d’élégance et d’humour. Wu Tien-chang a investi le premier étage du Palazzo del Prigioni, à deux pas du Danieli : les riches amateurs n’auront pas loin à marcher… Autre exposition notable, celle du collectif russe Recycle Group qui occupe la chiesa di Sant’Antonin : remarquable installation, intitulée Conversion, qui nous plonge dans un futur à la Philip K. Dick où les saints seraient les pères fondateurs des « gafa » (Google, Apple, facebook, Amazon), avec le « f » de Facebook à la place de la croix du Christ. Au-delà du thème, l’œuvre vaut par son esthétique, inspirée des frontons des temples grecs, avec des figures plus grandes que nature, d’une blancheur immaculée, à ces différences près, toutefois, que les héros de cette mythologie ne sont pas faits de marbre mais de matière synthétique et sont armés d’un ordinateur portable ou d’une parabole au lieu du glaive ou de la balance.

Recycle Group

Recycle Group

De cette petite sélection (mais déjà trop longue) aussi subjective qu’exotérique, le lecteur conclura sans doute qu’il trouvera largement à boire et à manger, quelles que soient ses préférences, à la Biennale de Venise.

 

56ème Biennale, Venise, du 9 mai au 22 novembre 2015

L’exposition Canaletto à l’Hôtel de Caumont

caumont1Aix-en-Provence vient de s’enrichir d’un autre lieu consacré aux beaux arts. Racheté à la ville par la société Culturespaces (laquelle gère plusieurs lieux culturels prestigieux en France), l’Hôtel de Caumont, construit dans la première moitié du XVIIIe siècle, est un exemple unique du style baroque aixois, unique car situé entre cour et jardin et doté d’un escalier d’apparat éclairé par une imposante verrière. Abritant précédemment le conservatoire municipal de musique, il s’est trouvé libéré après que la ville eût confié à l’architecte japonais Kengo Kuma la construction d’un nouveau bâtiment dans le quartier moderne qui accueillait déjà le Grand Théâtre de Provence et le Pavillon Noir du chorégraphe Angelin Preljocaj. Caumont

La rénovation de l’Hôtel de Caumont (et des jardins) est exemplaire et le lieu vaut à lui seul la visite. Certaines pièces ont été restituées avec leurs gypseries d’origine et remeublées dans le style du XVIIIe : une chambre, le salon de musique, la bibliothèque ainsi que les salons de l’actuel café-restaurant. L’exposition « Canaletto, Rome – Londres – Venise – le triomphe de la lumière » qui se déroule en ce moment (et jusqu’au 13 septembre) est une autre raison qui justifierait à elle seule le voyage d’Aix. La cinquantaine d’œuvres rassemblées pour la circonstance ne permettent pas seulement d’apprécier à nouveau la qualité des vedute vénitiennes, ces vues quasi-photographiques de la Cité des doges produites en grande quantité, que l’on peut admirer dans tous les grands musées du monde et qui font la plus grande part de l’exposition.

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Bien que son principal fonds de commerce, Venise n’est pas, en effet, le seul lieu à avoir nourri l’inspiration de Canaletto. Il y eut une première période d’apprentissage, romaine, puis Venise, puis Londres et enfin Venise à nouveau. C’est à Rome qu’il produisit ses premiers « caprices », des architectures imaginaires. Celui qui est reproduit ici reste vénitien : il représente le pont Rialto reconstruit à l’antique suivant un projet de Palladio (1508-1580).

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Canaletto a séjourné à Londres pendant une dizaine d’années (1746-1755). À cause de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), les Anglais s’étaient faits rares à Venise. Or ces derniers se montraient particulièrement friands de ses œuvres ; d’où cet exil en Angleterre. Il y a peint les châteaux appartenant à ses riches clients et des vues de Londres comme celle qui représente le Pont de Westminster. On y remarque la galère du Lord Maire, au premier plan, moins imposante que celle du doge de Venise, l’imposant Bucentaure qui servit plusieurs fois de sujet au peintre.

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On peut vérifier que Canaletto (1697-1768), dans ses tableaux, ne s’intéresse guère aux humains qui n’apparaissent en général qu’en tant que minuscules silhouettes, sur des gondoles écrasées par les bâtiments. Quelques rares peintures font cependant exception comme celle représentant une partie de la façade du Palais des doges vue de la place Saint-Marc.

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Contrairement à ce que l’on pourrait anticiper, les tableaux réunis dans cette exposition ne laissent aucune impression de répétition et cela est dû à la fois à la présence de toutes les peintures (« caprices », etc.) qui tranchent sur les habituelles vues de Venise, et parce que l’on ne se lasse pas d’admirer la fameuse lumière qui les baigne ainsi que la perfection de l’exécution. À ce propos, c’est une bonne idée que d’exposer deux exemples de camera obscura, ce dispositif optique, ancêtre de l’appareil photographique, qui permettait aux peintres de reproduire exactement le dessin de ce qu’ils voyaient.

Mentionnons, pour finir, l’installation baptisée « Capriccio Veneziano ». Des tableaux de Canaletto projetés sur trois côtés autour d’un bassin sont les matériaux à partir desquels se développe une image animée de la Venise du peintre.