La France face à l’islamisme

Notre civilisation, depuis qu’elle a perdu l’espoir
de trouver dans les sciences le sens du monde,
 est privée de tout but spirituel
(André Malraux, D’une jeunesse européenne, 1927).

La récurrence des attentats islamistes sur le sol français contre des chrétiens, des juifs, des journalistes, des enseignants ou de simples passants amène à s’interroger sur la capacité de notre pays à résister à une telle forme de violence.

L’islamisme et l’islam

S’il faut en croire certains imams modernistes, l’islamisme n’aurait rien à voir avec l’islam, religion de paix. En réalité, les croyants qui s’impliquent dans la lutte contre les infidèles sont simplement des gens qui prennent le Coran au pied de la lettre. John Stuart Mill, vers lequel il faudra revenir, explique très bien la décadence du sentiment religieux chez les chrétiens :

« Ces doctrines [celles de l’Evangile, en l’occurrence] n’ont aucune prise sur les croyants ordinaires, aucun pouvoir sur leur esprit. Ils ont un respect nourri par l’habitude pour les formules qui les expriment[i], mais il leur manque le sentiment qui va des mots aux choses signifiées et qui force l’esprit à les assimiler et à les rendre conformes à ces formules » (De la liberté, 1859, chap. 2).

Les islamistes sont tout le contraire de ces croyants ordinaires. Car, contrairement aux Evangiles qui n’enseignent que l’amour et le don de soi, le jihad[ii] est bien inscrit dans le Coran.

« Ne tuez point l’homme, car Dieu l’a défendu, sauf pour une juste cause » (sourate 17, verset 35)[iii].

« Faites la guerre à ceux qui ne croient point en Dieu ni au jour dernier, qui ne regardent point comme défendu ce que Dieu et son Apôtre ont défendu, et à ceux d’entre les hommes des Ecritures qui ne professent pas la vraie religion » (9, 29).

« Les vrais croyants sont ceux qui ont cru en Dieu et à son Apôtre, et qui ne doutent plus, qui combattent de leurs biens et de leur personne dans le sentier de Dieu » (49,15).

Les musulmans installés en Occident, dont une partie se montre, à des degrés variables, tolérante envers les non-musulmans qui les entourent, se trouvent dans une contradiction insurmontable : certains désirent sincèrement s’intégrer dans les pays d’accueil, ce qui les oblige à ne pas se conformer à certains versets comme ceux que l’on vient de citer ; de l’autre, s’ils sont des musulmans sincères, ils sont obligés de les accepter puisque le Coran est considéré par les fidèles comme la parole de Dieu lui-même transmise directement à Mahomet. Prétendre, comme le font les modernistes que le Coran serait contingent, qu’il aurait été d’abord destiné à un peuple de guerriers nomades vivant au septièmes siècle après J.-C., qu’il doit être constamment réinterprété, est un argument contestable non seulement parce qu’on ne voit pas pourquoi Dieu ne se serait pas manifesté plus tard pour corriger l’enseignement délivré à Mahomet, d’autre part et surtout parce que les imams, même les plus éclairés, refusent de toucher au Coran afin d’en supprimer les passages les plus belliqueux, comme cela leur est parfois demandé.

Pour sortir de la contradiction, il faut soit accepter des accommodements avec ce qui est inscrit dans le Coran, à l’instar des « chrétiens ordinaires » décrits par Mill, soit prendre les armes contre l’Occident, celles de la parole et de l’ostentation (djellaba, voile islamique, etc.) et, dans les cas les plus extrêmes, des poignards ou des fusils d’assaut[iv].

Le modèle républicain

La France brandit l’épouvantail du multiculturalisme et se targue d’être républicaine. Il est vrai qu’elle le fut après la défaite de 1870 et jusqu’au troisième quart du XXe siècle, plus précisément jusqu’en 1976, l’année où fut décidé en compensation à l’établissement d’un visa pour les Algériens – le droit au regroupement familial, la plus grande erreur de Giscard d’Estaing pendant sa présidence selon ses dires. Même si l’histoire du regroupement familial est évidemment plus complexe[v], la mesure de 1976 n’est pas anodine car elle concerne cette fois principalement des familles algériennes porteuses d’une culture radicalement étrangère et donc a priori difficilement assimilables.

Or le modèle républicain se caractérise d’abord par sa volonté d’homogénéisation. Envoyer une armée d’instituteurs jusqu’au fin fond des campagnes ne correspond pas seulement de la part de Jules Ferry à un souci d’alphabétisation. Il s’agit à la fois d’éradiquer les langues régionales[vi], d’inculquer une morale commune (honorer le travail, respecter la propriété) et d’insuffler l’amour de la nation jusqu’au sacrifice suprême. L’Etat-nation est jacobin, nationaliste et revanchard, l’œil fixé sur la « ligne bleue des Vosges ».

Les « hussards noirs » sont porteurs d’une morale laïque, l’école de la République est en guerre contre l’école des curés dans les régions qui demeurent les plus christianisées. Cette guerre qui a lieu également au sommet de l’Etat se conclut par une victoire en demi-teinte des libres-penseurs. La loi de séparation des Eglises et de l’Etat (1905) garantit le libre exercice des cultes tout en assurant la liberté de conscience (art. 1er). Si elle précise que la République ne salarie ni ne subventionne aucun culte (art. 2), les cultes sont toujours licites. La raison n’a pas terrassé l’esprit magico-religieux, aucun « être suprême » n’a été durablement substitué au Dieu des religions du Livre.

Où en sommes-nous ?

La liberté de pensée, autre pilier de la laïcité à la française va au-delà de la liberté de conscience. Le texte fondateur, en l’occurrence, est l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».  Une formule ouverte à diverses interprétations. Il en va de même de la loi de 1881 sur la liberté de la presse qui ne condamne pas seulement l’insulte et la diffamation mais réprime l’outrage aux bonnes mœurs, la provocation aux crimes et aux délits. Idem pour la loi Pleven (1972) qui instaure le délit de provocation publique à la haine raciale. Toutes ces lois fixent des bornes imprécises mais bien réelles à la liberté d’expression. L’article 11 de la Déclaration de 1789 qui la consacre n’oublie pas de mentionner l’existence de garde-fous : « La libre communication des pensées et des opinions est l’un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

L’adhésion de la France à des conventions internationales ne fait que renforcer ces limites. Par exemple, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné pour dénigrement une conférencière autrichienne qui avait parlé de pédophilie en référence à un mariage de Mahomet avec une fillette. Même si l’accusation était absurde, faisant l’impasse sur ce que pouvait signifier un tel « mariage » à l’époque de Mahomet, les attendus de la Cour condamnent explicitement des « déclarations susceptibles d’inciter à l’intolérance religieuse

La laïcité à la française[vii] est prise elle-même dans une contradiction entre deux principes : la liberté d’expression qui autorise la critique des religions et la tolérance qui l’interdit. Tout cela mâtiné d’une conviction antireligieuse du pouvoir fluctuant au gré des majorités. Des lois comme celle concernant le voile à l’école (Loi encadrant le port de signes et tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, 2004) ou le mariage pour tous (Loi ouvrant le mariage aux personnes du même sexe, 2013) ont une signification clairement antireligieuse, la première en particulier car si les chrétiens peuvent toujours interdire le mariage religieux aux homosexuels, les jeunes filles musulmanes sont contraintes, elles, de se présenter tête nue à l’école. Du moins à l’école publique car la loi – effet pervers – encourage certains parents à inscrire leurs enfants dans une école confessionnelle…

Le principe de tolérance est contraire au modèle républicain tel que présenté plus haut. Il est par contre au cœur du libéralisme politique, depuis Locke[viii]. Non seulement l’Etat ne doit pas s’immiscer dans les affaires religieuses mais chaque individu doit se montrer respectueux des croyances d’autrui. Sur ce second point, c’est à Montaigne plus qu’à Locke qu’il faut se référer : « Je ne partage point cette erreur commune de juger d’un autre d’après ce que je suis… Je conçois mille bonnes manières de vivre opposées » (Les Essais, 1580).

Cependant tous les libéraux (au sens de la philosophie politique) ne défendent pas le respect des croyances d’autrui. Selon John Stuart Mill, déjà cité, il était parfaitement licite de critiquer publiquement les religions :

« Il serait bien plus nécessaire de décourager les attaques contre l’infidélité que contre la religion. Il est néanmoins évident que ni la loi ni l’autorité n’ont à se mêler de réprimer les unes ou les autres et que l’opinion seule devrait, dans chaque cas, prononcer son verdict… pour condamner tous ceux qui, d’un côté ou de l’autre de la discussion, font preuve soit de mauvaise foi, soit de malveillance ou de bigoterie (sic), soit de sentiments d’intolérance » (De la liberté, chap. 2).

En défendant mordicus la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, en 2015 et en 2020, les gouvernements français se sont montrés milliens. Il n’empêche que de plus en plus de gens, en France, s’élèvent contre ce qu’ils considèrent au pire comme des attaques inacceptables contre les musulmans, au mieux comme d’inutiles provocations dans un contexte où la menace terroriste est toujours présente. La position officielle de la France, il est vrai, est passablement hypocrite : on peut dénigrer la religion mais pas tel ou tel fidèle individuellement. Il est pourtant clair que si je déclare telle ou telle religion imbécile, j’insulte implicitement tous ses fidèles.

Il résulte d’un sondage IFOP commandé par Charlie Hebdo (n° 1467, 2 septembre 2020) que moins de trois Français sur cinq approuvent la publication des caricatures. Parmi les personnes se déclarant musulmanes, seules 19% les approuvent, ce qui, à vrai dire, n’est ni surprenant ni inquiétant car on ne peut pas exiger de quelqu’un qui se voit attaquer dans ses convictions qu’il s’en réjouisse : la tolérance ne va pas aussi loin. Plus inquiétante, par contre, le réponse à à la question « En général, faites-vous passer vos convictions religieuses avant les valeurs de la République ? », puisque 40% des personnes se déclarant musulmanes (73% chez les 15-24 ans) répondent positivement contre 17% de l’ensemble de la population. À en croire ce sondage, deux musulmans sur cinq et trois jeunes musulmans sur quatre se sentiraient donc offensés chaque fois qu’un maire refuse de servir des repas halal à l’école ou de réserver la piscine aux femmes à certaines heures, ou lorsque leurs yeux rencontrent une femme en tenue légère, en chair et en os ou en image.

Le libéralisme politique

Si la France n’est pas une « république » (voir supra : le modèle républicain), elle n’est pas non plus une de ces « démocraties libérales », au sens anglo-saxon, où le respect des religions est bien plus affirmé. Même dans celles-ci, pourtant, se pose la question des limites de la tolérance. On pourrait croire, puisqu’elle est la valeur cardinale des régimes politiques libéraux, qu’elle y est clairement définie ; il n’en est rien. On peut simplement observer que dans ces pays, caractérisés par le « multiculturalisme », la tolérance est presque à sens unique. Les pasteurs ou les imams peuvent tonner en chaire ou dans leurs libelles contre l’athéisme. Par contre, il est très mal vu de s’en prendre aux religions, lesquelles peuvent colporter impunément des croyances contraires aux connaissances scientifiques les plus élémentaires, comme le créationnisme ou l’existence d’un Dieu unique en trois hypostases.

Dans Libéralisme politique (1993), l’ouvrage qui développe le modèle parfait d’une démocratie libérale, John Rawls ne peut pas esquiver complètement la question. Selon lui, dans une démocratie libérale peuvent coexister des individus ayant des conceptions « compréhensives » (englobantes) du bien radicalement différentes, pourvu qu’elles soient politiquement compatibles. Grosso modo, il faut que tous les membres de la société bien ordonnée acceptent les droits de l’homme et les principes de l’Etat de droit, une sorte de noyau dur que Rawls nomme le « consensus par recoupement ». Faut-il dès lors bannir sans autre examen les religions, les sectes qui défendent des conceptions opposées sur les droits humains (concernant par exemple la place de la femme dans la société), tout en acceptant de se plier aux règles démocratiques? La réponse de Rawls mérite d’être citée in extenso.

« Diverses sectes religieuses s’opposent à la culture du monde moderne et souhaitent mener leur vie commune à l’écart de ses effets indésirables. Se pose alors le problème de l’éducation des enfants de ces sectes ainsi que des exigences que l’Etat est en droit d’imposer en ce domaine. Le libéralisme de Kant ou celui de Mill peuvent conduire à imposer des exigences conçues en vue d’encourager les valeurs de l’autonomie et de l’individualité, envisagées comme des idéaux ‘compréhensifs’. Le libéralisme politique, lui, a un but différent et des exigences moindres. Il demandera simplement que l’enseignement comporte l’étude des droits civiques et constitutionnels afin que les jeunes sachent que la liberté de conscience existe dans leur société et que l’apostasie n’est pas un crime aux yeux de la loi, tout cela afin de garantir que, lorsqu’ils deviendront adultes, leur adhésion ne sera pas basée sur l’ignorance de leurs droits fondamentaux ou sur la peur du châtiment pour des crimes qui n’existent pas. En outre, l’enseignement doit les préparer à être des membres à part entière de la société et les rendre capables d’indépendance ; il devrait aussi encourager les vertus politiques afin qu’ils soient désireux de respecter les termes équitables de la coopération sociale dans leurs relations avec le reste de la société » (Libéralisme politique, trad. fr. p. 244-243).

Comme il le remarque lui-même, Rawls défend une conception particulièrement libérale… du libéralisme. On peut regretter qu’il ne se soit pas montré plus précis. De quelles « sectes » parle-t-il ? Celle qui refuse la vaccination et pratique une lecture littérale de la Bible ou celle qui persécute les homosexuels et cache les femmes derrière un niqab ? Les offenses à la personne ne sont pas les mêmes ! Au moins, le défunt professeur de Harvard suggère-t-il que les écoles confessionnelles sont incompatibles avec le libéralisme politique, toutes celles, en tout cas, qui prônent des valeurs contraires aux droits humains et à la démocratie.

 

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La France soi-disant républicaine, qui s’apparente en réalité davantage à une démocratie libérale, ne parvient pas à se débarrasser des djihadistes en son sein (plusieurs centaines de djihadistes avérés ou sympathisants sont sur le point d’être libérés de prison[ix]) ; elle est incapable d’empêcher l’immigration clandestine de combattants étrangers, peine à renvoyer chez eux ceux qu’elle appréhende[x] ; surtout, l’enseignement public ne remplit plus sa mission homogénéisatrice (voir le sondage cité plus haut). Or les remèdes qui existent paraissent difficilement applicables. La France est corsetée par des règles protectrices des libertés individuelles qui empêchent tout traitement radical du terrorisme. On ne va pas regretter de vivre sous un régime d’Etat de droit mais le fait est que cela limite l’action contre les individus malfaisants… Quant à la faillite de l’enseignement public – du primaire au supérieur –  si on peut l’expliquer (la mode du pédagogisme, l’oubli des fondamentaux – lire-écrire-réciter-calculer – le recrutement et la formation des enseignants, le poids des corporatismes, la faiblesse de l’institution à l’encontre des entorses à la discipline, le refus de la sélection, la réformite des ministres successifs, etc.), on a du mal à la comprendre, car si l’on voit très bien à qui elle profite, la panne de l’ascenseur social confortant les élites déjà en place, ces dernières n’ont fomenté à notre connaissance aucun complot pour casser l’école.

A tout cela s’ajoute la doctrine officielle qui veut à tout prix disjoindre l’islam et islamisme, comme si le premier n’était pas à la racine du second. Si les libres-penseurs de la Troisième République avaient raisonné ainsi, l’Église catholique tiendrait sans doute encore le haut du pavé. A force d’acrasie, la République paraît désormais impuissante contre les périls qui la menacent.

 

 

[i] Par exemple celle-ci citée un peu plus haut par Mill : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume des cieux ».

[ii] Les théologiens musulmans distinguent le « grand djihad », combat contre soi-même pour atteindre la perfection, et le « petit djihad », la guerre contre les infidèles. C’est de celui-ci dont nous parlons ici.

[iii] Nous citons le Coran dans la traduction de Kasimirski (1840).

[iv] On écartera ici les explications d’ordre sociologiques. Il y a, hélas, de nombreux malheureux qui en veulent au monde entier. Tous n’assassinent pas des innocents en criant « Allahou akbar » (Allah est le plus grand).

[v] Cf. Muriel Cohen, « Contradictions et exclusions dans la politique de regroupement familial en France (1945-1984) », Annales de Démographie historique, n° 128, 2014-2.

[vi] Selon le linguiste Alain Bentolila, au XVIIIe siècle seuls 3 des 25 millions de Français comprenaient la langue nationale.

[vii] La définition officielle, sur le site du Ministère de l’Intérieur, est la suivante : « La Laïcité repose sur trois principes : la liberté de conscience et celle de manifester ses convictions dans les limites du respect de l’ordre public, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, et l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions ».

[viii] « L’Etat, selon mes idées, est une société d’hommes instituées dans la seule vue de l’établissement, de la conservation et de l’avancement de leurs intérêts civils », (Lettre sur la tolérance, 1689).

[ix] Selon le député LR Eric Ciotti, 150 détenus condamnés pour terrorisme islamiste et 350 détenus radicalisés condamnés pour des affaires de droit commun sont libérables d’ici fin 2023.

[x] Sur ces deux points, cf. deux articles dans les Monde des 14 et 17 novembre 2020, p. 14-15.

Par Michel Herland, , publié le 17/11/2020 | Comments (2)
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Le terrorisme religieux

                      « Allah est venu à eux par où ils ne s’y attendaient point
et a lancé la terreur dans leurs cœurs »
(Coran, 59-2, verset cité par Daech dans le communiqué
revendiquant les attentats du 13 novembre 2015).

djihadisteTerrorisme ? Encore faut-il s’entendre sur la définition. Proposons celle-ci : toute action qui vise délibérément des civils anonymes, cherchant ainsi à semer la terreur dans la population pour faire triompher une cause. Bien que s’affranchissant des « lois de la guerre », le terrorisme, qui est l’arme des faibles, est présent de manière habituelle dans les guerres asymétriques. Quand les Israéliens envoient leurs bombardiers sur Gaza, des Palestiniens se font sauter avec tous les passagers d’un autobus. De même pour Daech : en riposte aux bombardements aériens de la coalition occidentale, des Russes, etc., il mobilise des kamikazes chargés de tuer des civils à l’aveugle. Il ne s’agit pas ici de savoir qui a raison ou qui a tort dans les conflits en question, seulement de comprendre que le terrorisme est inévitable dès qu’un conflit met face à face un camp équipé de tout l’armement moderne (système satellitaire, drones, chasseurs bombardiers, etc.) et un autre camp ne disposant que d’armes légères. C’est seulement en démontrant que, malgré sa faiblesse en matière d’armement traditionnel, il est capable d’infliger des pertes insupportables au camp ennemi, qu’il peut espérer renverser le rapport de forces. Faute de pouvoir attaquer les militaires, il s’en prend aux civils.

On remarquera que, d’après la définition précédente, des armées conventionnelles peuvent également pratiquer des actes terroristes dès lors qu’elles visent principalement les civils. Tel fut le cas à Hiroshima ; il y en a bien d’autres. La « guerre totale », dans la mesure où elle attaque des cibles civiles, englobe donc des pratiques terroristes. Inversement, les anarchistes du XIXe siècle n’étaient pas vraiment des terroristes mais des révolutionnaires puisqu’ils s’en prenaient à d’éminentes personnalités incarnant la société qu’ils combattaient. On peut en dire autant de la RAF (Rote Armee Fraction) en Allemagne, ou d’Action Directe en France, pour certaines de leurs actions au moins. Et de même, bien sûr, les résistants dans la France occupée pendant la deuxième guerre mondiale (tandis qu’Oradour est bien un acte terroriste de l’armée allemande).

La France étant engagée dans la lutte contre Daech, il est certes navrant mais inévitable qu’elle soit la cible d’actes terroristes. On ne se lance pas dans une guerre sans en accepter les conséquences, que cette guerre soit « juste » ou qu’elle ne le soit pas. La question intéressante est ailleurs. Parmi les soldats de Daech en Syrie, comme parmi les terroristes qui sévissent en France ou dans d’autres pays, il y a des Français ou des Européens (souvent d’origine immigrée mais pas toujours). Comment en sont-ils arrivés là ?

Cette question a déjà fait couler beaucoup d’encre, animé bien des débats à la radio ou à la télévision. Cette contribution vise simplement à resituer ces débats dans une perspective un peu plus large. Dans une société (relativement)  bien ordonnée, les institutions privées (comme la famille, le club sportif, etc.) ou publiques (au premier chef l’école) inculquent aux futurs citoyens les dispositions sociales nécessaires à un fonctionnement (relativement) harmonieux : tolérance réciproque, respect de l’autorité et de ses représentants (professeurs, policiers,…), etc. Il y a bien des individus rétifs à ce dressage mais ils sont peu nombreux et se cantonnent dans une délinquance ordinaire qui ne met pas la société en danger. Il en va autrement lorsque des ressortissants d’un pays se font recruter par une armée étrangère et se mettent à massacrer leurs concitoyens. On n’imagine pas que cela puisse se produire sans l’auxiliaire d’une idéologie perverse.

Reste à comprendre pourquoi de jeunes Français se laissent séduire par la variante criminelle (kharijite takfiriste) de l’islam promue par Daech. Si des cas de figures différents peuvent se présenter, le plus caractéristique est celui d’une personnalité fragile qui transcende les frustrations dues à sa situation sociale dans ce qu’elle considère comme un acte héroïque et salvateur.

Voici donc des jeunes gens qui ont été scolarisés, soignés et – s’ils appartiennent à la frange la plus pauvre de la société – nourris et habillés aux frais de la nation. On attendrait donc qu’ils démontrent à son égard de l’attachement, de la reconnaissance plutôt que de la haine. « La France, je lui dois tout », disent parfois ceux qui, partis de rien, ont réussi leur intégration à la société française. Ceux qui s’engagent dans le jihad ne l’ont pas réussie, à l’évidence. Il faut ici mettre en accusation au premier chef l’école de la République, qui ne remplit pas comme elle le devrait sa double mission d’instruction et d’éducation. Tous les parents responsables se souviennent qu’ils ont dû accompagner, à des degrés certes divers, les études de leurs enfants, que ces derniers livrés à leurs seuls maîtres ne progressaient pas ou pas suffisamment. La désaffection à l’égard de l’école publique prend ainsi l’allure d’une véritable fuite : des écoles privées étiquetées chrétiennes accueillent désormais les rejetons de familles d’enseignants de l’école laïque ou de familles musulmanes. Pour les autres, il ne reste que l’école primaire, le collège et le lycée publics de leur secteur. Si les parents sont attentifs et soucieux de la réussite scolaire, celle-ci y reste possible quoique bien plus aléatoire qu’ailleurs, sachant que les enseignants, dans les quartiers dits difficiles, ont souvent renoncé à traiter l’intégralité du programme et s’estiment suffisamment satisfaits lorsqu’ils réussissent à « tenir » leurs classes. Des films (Entre les murs, La Jupe) portent témoignage de cet état invraisemblable quoique malheureusement bien réel de notre Éducation nationale. Dans ces quartiers, le bon fonctionnement des établissements publics semble suspendu au charisme du directeur, à la motivation exceptionnelle de l’équipe pédagogique. Ailleurs, le découragement est la règle et les résultats sont à l’avenant. En France plus qu’ailleurs, les performances des élèves sont corrélées avec le milieu social. Les tests PISA nous placent dans les rangs peu enviables des pays riches les moins bien classés et les grandes écoles où se forment nos élites sont de plus en plus sélectives socialement.

Que peuvent faire les élèves en situation d’échec, ces élèves qu’on n’a pas su correctement encadrer, intéresser, pour leur donner le goût de l’étude ? Quels que puissent être leurs fanfaronnades, ces jeunes vivent leurs mauvais résultats – même s’ils en sont partiellement responsables – comme une violence. Ils sont en réalité les parias d’un système qui les rejette. Puisqu’ils ont pourtant, comme nous tous, un besoin de reconnaissance, c’est au sein de la bande de leur quartier qu’ils le satisferont le plus facilement. D’autres se donneront à fond au sport mais, comme à l’école, le résultat demeurera plus aléatoire.

Et la religion dans tout ça ? La reconnaissance par les pairs de la bande de demi-voyous ou de voyous tout court de la cité n’est pas toujours suffisante. Certains graviront les échelons de la délinquance. Les autres ne pourront se débarrasser de la conviction qu’ils demeurent les parias de la société, comme ils l’étaient de l’école. Pour certains d’entre ceux-là, la religion apparaîtra alors comme le moyen de retrouver l’estime d’eux-mêmes. Pas n’importe laquelle : une religion obligeant à suivre une règle de vie rigoureuse, à adopter une pureté revendiquée et qu’on affiche avec ostentation par la prière, par son costume et plus généralement dans son comportement quotidien. Cela réduit le choix, en pratique, à l’islam le plus intégriste. Faute d’être accepté par la société, on se résout à s’en abstraire et à se tourner vers Dieu, obéissant ainsi – mais sous une sorte de contrainte – au pieux conseil de Pascal :

« Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables : misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas. On mourra seul. Il faut donc faire comme si on était seul ; et alors, bâtirait-on des maisons superbes, etc. ? On chercherait la vérité sans hésiter » (Pascal, Pensées, 211).

À partir de là, deux voies s’ouvrent au croyant : la paix ou la guerre. Les musulmans intégristes vivent intensément dans l’espérance du salut, contrairement aux musulmans ordinaires qui n’y pensent pas tous les jours et ne prennent pas tous les interdits du coran au pied de la lettre. De ce fait, l’intégriste est prosélyte par nature. Détenteur de la seule vraie foi, il considère comme de son devoir d’amener ou de ramener à elle ceux qui l’ignorent ou s’en sont éloignés. C’est ainsi que des missionnaires chrétiens sont partis en toute « bonne foi » évangéliser les « indigènes ». Dans la France d’aujourd’hui, les membres du courant piétiste Tabligh (comme par exemple le père d’Ismaël Omar Mostefaï, l’un des terroristes du 13 novembre) œuvrent dans ce sens et diffusent le message d’un islam pacifique. Il n’en va pas de même du courant salafiste, soutenu par l’islamisme wahhâbite saoudien[i], qui prône un islam conquérant, même si, évidemment, tous les salafistes n’ont pas la vocation du terrorisme, la tendance dite « quiétiste » prônant même exactement le contraire.

Il faut ici faire justice de l’assertion suivant laquelle les terroristes ne seraient pas des « vrais » musulmans. Des terroristes qui se font sauter en criant « Allhaou Akhbar », qui respectent les cinq piliers de l’islam, une organisation qui justifie ses actions par le coran, sont tout aussi musulmans que les croisés et les inquisiteurs du Moyen-Âge ou les massacreurs de la Saint-Barthélémy étaient catholiques, même si – évidemment – un esprit sain ne peut que réprouver de telles manières de manifester sa religion.

Bien que le choix du jihad guerrier ne concerne qu’une infime minorité de croyants, poussés par leur idiosyncrasie personnelle, on ne saurait pour autant dédouaner la religion. Les prêches eschatologiques, l’idée suivant laquelle il faut éradiquer le mal par le mal et faire advenir ainsi un monde meilleur, offrent à des jeunes convertis désœuvrés, avec un passé de délinquant (tel était le cas de Mostefaï, six fois condamné), un alibi pour passer à la vitesse supérieure : l’occasion de libérer leurs pires instincts tout en s’assurant une place au paradis.

Parmi les jeunes qui se tournent vers le terrorisme, tous cependant n’étaient pas violents avant de se tourner vers l’islam intégriste. Si ce dernier apporte à ses zélotes une certaine estime de soi, celle-ci est combattue par le message que la société continue de leur renvoyer. Le nouvel habitus qu’ils se sont forgés grâce à la pratique rigoureuse de l’islam n’est en effet pas mieux considéré par la société française, massivement laïque, que celui des gangs des cités. Peut-être moins, en fait, car autant le malaise des banlieues est compréhensible par beaucoup de Français, et de ce fait au moins partiellement excusable, autant le comportement des barbus en djellabas et de leurs épouses dissimulées sous le voile intégral lui demeure inintelligible. On conçoit alors que la stigmatisation dont ils font l’objet pousse certains croyants, au départ sincèrement pacifiques, à se radicaliser. Qu’on le déplore ou non, il faut admettre que l’islam intégriste n’est pas soluble dans la société française. Et en tirer les conséquences qui s’imposent.

 

 

i Les revenus pétroliers annuels de l’Arabie saoudite s’élèvent à 300 milliards de dollars pour 30 millions d’habitants (ceux du Qatar à 100 milliards pour 300000 Qataris) à comparer, par exemple, avec le budget de l’Éducation du gouvernement égyptien qui s’élève à 10 milliards de dollars pour 90 millions d’habitants (cf. Thomas Piketty, « Le tout-sécuritaire ne suffira pas », Le Monde, 22-23 novembre 2015). Voir aussi, Kamel Daoud : « l’Arabie saoudite, c’est Daech qui a réussi », cité par Gilles Kepel  dans Le Temps (Genève) du 26 novembre 2015.

Par Michel Herland, , publié le 03/12/2015 | Comments (1)
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